‹ Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de ParisChapitre 73 sur 79 · XXVI

XXVI

RÉUNIS DANS LA MORT

Réjane, s'enfuyant tout émue, était arrivée à l'hôtel juste au moment où l'enfant de Vilers naissait à la vie.

Effrayée de la poursuite dont elle venait d'être l'objet, terrifiée de la rencontre de Lacy qu'elle croyait son mortel ennemi et dont la présence dans le jardin, à pareille heure, justifiait les accusations de Maurevailles, elle ne songeait qu'à s'emparer de cet enfant pour le mettre en sûreté.

N'attendant pas la nourrice qui devait l'accompagner, elle profita du moment où tout le monde s'empressait autour d'Haydée; elle saisit le nouveau-né et s'enfuit avec lui.

Dans le jardin, le baron de Chartille, Tony et les gardes-françaises marchaient, l'épée nue d'une main, une torche flamboyante de l'autre. Réjane s'occupa surtout de les éviter, et, chargée de son précieux fardeau, elle put, en suivant les murs tout autour du parc, arriver sans encombre à la petite porte.

Ah, le coeur lui battait bien fort. Si Maurevailles n'avait pas eu le temps de se sauver? Si l'enfant au salut duquel elle se dévouait allait tomber entre les mains de son mortel ennemi?

Cependant il fallait se presser; les lueurs des torches se rapprochaient. Dans quelques minutes, le baron et ses amis allaient arriver près d'elle.

Elle se hasarda à frapper doucement à la petite porte.

Cette porte s'ouvrit à demi.

--Êtes-vous là? murmura faiblement Réjane.

--J'y suis, répondit une voix.

En même temps, sur le seuil, un homme apparût, enveloppé d'un manteau rouge.

Réjane ne douta pas que ce ne fût Maurevailles; lui seul avait la clef de cette porte.

Elle donna l'enfant et voulut s'enfuir, en rasant les maisons, comme elle était venue.

Mais, à peine la porte fut-elle refermée, qu'un bruit la fit tressaillir.

De l'autre côté de la petite porte, elle entendit le bruit des pas de plusieurs hommes, un cri étouffé, puis un cliquetis d'épées.

Haletante, Réjane se colla contre la porte. Un homme était là, acculé dans l'embrasure, se défendant contre plusieurs autres.

Maurevailles avait donc été attaqué au dehors!

Mais la lutte ne dura pas longtemps. Bientôt elle entendit plusieurs voix s'écrier:

--Nous le tenons.

--Ce n'a pas été sans peine... --Ne lui faites pas de mal, mais ne le laissez pas échapper cette fois! dit une voix grêle.

Il n'y avait pas à en douter. Maurevailles ne pouvant se défendre à son aise, paralysé par l'enfant qu'il tenait dans ses bras et qu'il était obligé de protéger de son corps, avait été arrêté par les gens du dehors, probablement par des sbires de Lacy...

L'enfant était tombé entre les mains d'un traître!

Éperdue à cette pensée, Réjane s'enfuit comme une folle à travers le jardin et courut se réfugier dans sa chambre au second étage de l'hôtel.

Mais, comme elle venait d'y arriver pantelante, folle de désespoir, dans tout l'hôtel de Vilers un cri de désolation retentit:

--L'enfant a disparu, l'enfant a été enlevé!...

--Mort de ma vie! dit le vieux baron, ce bandit a accompli son crime! Il est dans le jardin. Il nous le faut mort où vif!

Et la battue recommença plus ardente encore, sous les yeux de Réjane à demi tuée.

Cependant elle se disait que si la malédiction de Dieu avait voulu que l'enfant fût pris par les hommes de Lacy, au moins Maurevailles était sauf. Elle avait entendu quelqu'un, qui devait être un chef, donner l'ordre de l'épargner, de ne pas lui faire de mal...

--Maurevailles vivant, disait-elle, Maurevailles, connaissant les projets de Lacy, déjouera ses menées et protégera ma soeur...

Mais tout à coup, dans le jardin, des cris de triomphe la terrifièrent.

--Par ici! par ici! criait Tony, nous le tenons.

--Ne le laissez pas échapper cette fois, répondait le baron. Il faut en finir avec le tourmenteur de femmes.

A la lueur des torches flamboyantes, Réjane vit au loin l'homme au manteau rouge serré de près par les gardes-françaises, tandis que Tony et le baron se préparaient à lui couper la retraite.

--Ah! se dit la pauvre Réjane. C'est Maurevailles qui a pu échapper à ses ennemis, et qui accourait nous prévenir de la perte de l'enfant! Il va être victime de son dévouement.

Elle eut un mouvement pour courir se jeter entre lui et ses bourreaux. Elle voulait embrasser les genoux du baron, lui avouer tout, justifier son faux amant, proclamer qu'il était le plus noble des hommes...

Mais l'homme au manteau rouge avait fait un effort désespéré. Passant entre Tony et le baron, non sans laisser à leurs épées des lambeaux de sa chair, il s'enfuit du côté de l'hôtel.

--Ah! Dieu est juste, il s'échappe. Il va se réfugier ici! dit Réjane.

--Mort Dieu! je ne suis plus bon à rien! hurla le vieux baron avec colère. Allons, Tony, vous qui êtes jeune, des jambes, morbleu! des jambes!

La poursuite recommença de plus belle.

Ce n'était pas Maurevailles que le baron et les gardes-françaises traquaient ainsi.

C'était Marc de Lacy.

On se rappelle que Marc, après avoir porté Maurevailles dans le kiosque, avait cherché à se sauver et avait été obligé, par l'arrivée des exempts, à se cacher. Les gardes l'avaient débusqué près du kiosque.

Il avait pu leur échapper au premier moment. Mais ils le serraient de près et, la nouvelle de l'enlèvement de l'enfant les rendant plus furieux encore, ils étaient décidés à l'avoir à tout prix.

Lacy s'enfuyant au hasard, à travers les allées, arriva bientôt jusqu'auprès de l'hôtel, presque sous la fenêtre où se tenait Réjane.

Là, sa retraite lui était coupée une seconde fois.

--Misérable! s'écria Tony en arrivant le premier sur lui. Où est l'enfant?

--L'enfant? dit Lacy surpris, car il était certain que Maurevailles, enfermé par lui dans le vieux kiosque, n'avait pu accomplir le rapt.

--Oui, l'enfant de Vilers, que tu viens d'enlever. Rends-le, si tu tiens à la vie.

--Sur mon salut éternel, je vous jure que je ne l'ai pas!

--Allons-donc! dit le baron de Chartille qui arrivait à son tour. Pas de subterfuges, monsieur, vous vous êtes déjà joué de moi au camp devant Namur; mais je vous ai montré qu'on ne se moquait pas de moi impunément. Répondez catégoriquement: Qu'avez-vous fait de cet enfant?

Lacy était entouré complètement. La Rose, le Normand et Pivoine se tenaient devant lui, menaçants. Le baron et Tony continuaient leurs questions.

--Encore une fois, reprit M. de Chartille avec un calme glacial, qui contrastait avec sa fougue de l'instant précédent, je vous somme de répondre. Songez que vous vous êtes introduit ici la nuit, en escaladant les murs, comme un assassin ou un voleur, et que nous pouvons, comme tel, vous tuer sans crainte et sans pitié....

--Mais je ne sais rien! s'écria Lacy avec désespoir, je vous le jure. J'étais venu, au contraire, pour empêcher ce rapt abominable....

--Toi! s'écria Tony emporté par la colère. Toi, tu serais venu pour nous protéger. Mais, imposteur, infâme, tu oublies donc tout ton passé? Tu ne te souviens donc ni du serment que tu avais fait de tuer M. de Vilers, ni de ton odieuse tentative dans ce même jardin, où, pour la première fois, nous nous trouvâmes face à face! Tu ne te rappelles pas qu'à Blérancourt, dans les souterrains, nous nous sommes rencontrés de nouveau, toi pour enlever la marquise, moi pour la défendre!... Tu ne songes pas que si la marquise n'a pas auprès d'elle un époux pour la protéger, c'est à toi qu'elle le doit. Tu as tout oublié, tout! jusqu'à ta dernière attaque dans l'hôtel où les exempts du lieutenant de police t'ont surpris comme un vulgaire bandit! Et quand aujourd'hui encore nous te surprenons presque en flagrant délit, à deux pas de cette chambre où une mère pleure son fils volé, quoi! tu aurais l'audace de nier, assassin, bourreau d'enfants et de femmes sans défense?

--Taisez-vous, Tony, dit le baron, toujours avec le même calme solennel; ne vous laissez pas emporter par la colère.... Des juges, car nous sommes ici des juges, ne doivent pas insulter l'accusé, quelque coupable qu'il puisse être.

--Sur la mémoire de ma mère, sur mon salut éternel, prononça Lacy d'une voix ferme, je suis innocent du crime que vous m'imputez.

--Tu mens encore, dit Tony, on t'a vu venir ici chaque soir depuis huit jours.

--Moi?

--Vous, monsieur, dit le baron, en faisant signe à Tony de le laisser parler. Et voulez-vous que nous vous disions ce que vous êtes venu faire? Parler d'amour à une pauvre enfant qui en aimait un autre... la tromper, la séduire pour arriver à votre but: le rapt de ce soir!

Lacy ouvrait la bouche pour répondre. Sa justification était facile. Maurevailles était encore là, dans le kiosque....

Mais livrer Maurevailles, c'était tuer Réjane, Réjane que lui, Marc de Lacy, aimait de plus en plus, d'un amour sans espoir, d'un amour fatal. Il se dit que sa vie était désormais sans but et que mieux valait mourir tout de suite.... Il allait parler, il se tut.

--D'ailleurs, reprit M. de Chartille, apprenez ceci: quelle que soit la personne à qui vous ayez remis l'enfant que vous avez volé, elle n'en pourra faire un otage dont la vie réponde de la vôtre.... Les abords de l'hôtel sont gardés et depuis longtemps cet enfant doit être repris par les exempts....

Lacy continua à garder le silence.

--Et maintenant, s'écria Tony en se mettant en garde, c'est assez de discours. Marc de Lacy, défends-toi, si tu as encore le coeur de tenir une épée!...

--Encore une fois, vous avez tort, dit le baron qui écarta Tony de la main. Cet homme, qui n'a même pas le triste courage d'avouer son crime, ne mérite pas de recevoir la mort d'une loyale épée. Je vous ai dit que nous étions ici un tribunal. Ce n'est pas pour rien que j'ai amené avec moi ces braves soldats dont l'honneur doit couvrir le nom. Sergent Pivoine, caporal La Rose, et vous, le Normand, je vous fais les juges de cet homme. J'ai présenté l'accusation; j'ai donné à l'accusé la possibilité de se défendre... A vous de prononcer l'arrêt!

Les trois soldats se regardèrent indécis. C'était une lourde responsabilité qu'ils allaient assumer là sur leurs têtes.

Lacy, à tout prendre, était un officier. Il est vrai qu'en ce moment on était sur un terrain neutre où il n'y avait plus ni officiers ni soldats.

--Allons, assassinez-moi donc tout de suite et sans phrases, dit Lacy avec une colère mal dissimulée. Aussi bien j'en ai assez de la vie. Cette parodie de jugement est inutile.

--Ce n'est point une parodie, mais un jugement véritable. Préféreriez-vous donc être livré au lieutenant de police, qui vous ferait arracher vos épaulettes par le bourreau et vous enverrait ramer sur les galères royales? Non, vous êtes soldat, je veux vous donner cette dernière faveur d'être jugé par des soldats. Juges, à quoi condamnez-vous cet homme?

--A mort, dit Pivoine dont le front s'était rembruni.

--A mort, dit également La Rose.

--A mort, répéta le Normand.

--La sentence est prononcée, monsieur, articula lentement le baron de Chartille. Il ne nous reste plus qu'à vous dire de recommander votre âme à Dieu. Avez-vous quelque dernière démarche, quelque commission suprême à faire remplir? Je vous jure qu'elle sera loyalement et fidèlement accomplie.

Lacy ne répondit pas.

--Allons, il faut en finir, le temps presse. A genoux, et faites votre prière.

--Eh bien, non, s'écria Lacy en redressant la tête. Non, je ne m'agenouillerai pas. Non, je ne mourrai pas ainsi, la honte au front... Si, dans le passé, j'ai eu bien des reproches à me faire, aujourd'hui la punition serait injuste, car je venais pour sauver la marquise. Tuez-moi si vous voulez; je ne puis plus être heureux! Mais que mon sang retombe sur vous, car je n'ai pas mérité cette mort!

Réjane, de sa fenêtre, examinait depuis le commencement cette scène, cherchant à entendre ce qui se disait. Pour la première fois la voix de Lacy monta jusqu'à elle.

Lacy parlait comme eût parlé Maurevailles à sa place: «Je venais pour sauver la marquise,» disait-il. C'était ce que Maurevailles lui avait dit quelques instants auparavant.

Ce dernier mot la convainquit davantage encore.

--Infâme! dit Tony, et Réjane?

--Réjane, ah! ne me parlez pas d'elle, s'écria Lacy avec une sombre douleur. Vous m'accusez de l'avoir séduite, je l'aime de toutes les forces de mon âme, mais jamais je ne lui ai même avoué cet amour....

--Ah! c'est trop de mensonges! fit Tony en faisant un signe aux gardes.

Les gardes abaissèrent rapidement leurs armes.

Trois coups de feu partirent. Lacy étendit les bras, tournoya sur lui-même et vint rouler sur les cailloux.

Mais aux détonations répondit un cri terrible, et une femme tomba du second étage, broyée aux pieds du baron.

Il se pencha et s'écria avec terreur:

--Réjane!

C'était Réjane, en effet, qui redevenue folle, folle de désespoir en voyant tuer celui qu'elle prenait pour Maurevailles, s'était précipitée par la fenêtre pour mourir avec lui, et était tombée près de lui, mêlant son sang au sien.

Ainsi la mort réunissait à Lacy celle que vainement il avait tant aimée dans la vie...

Page 1