‹ Le Singe, l'idiot et autres gensChapitre 1 sur 20 · LA RESURRECTION DE LA PETITE WANG-TAI

LA RESURRECTION DE LA PETITE WANG-TAI

Une file de voitures foraines, se déroulant sur une route poussiéreuse dans la vallée de Santa Clara, avançait lentement sous la chaleur suffocante d’un soleil de juillet. Des tourbillons de poussière enveloppaient les roulottes bariolées de la ménagerie. On avait fait jouer sur leurs coulisses les volets des cages afin de donner de l’air aux animaux haletants, mais avec l’air entrait la poussière, et la poussière incommodait fort Romulus.

Jamais il n’avait autant aspiré après la liberté. Du plus loin qu’il put se rappeler, il avait été dans une cage comme celle-ci ; il y avait passé son enfance et sa jeunesse. Nulle trace dans sa mémoire d’une époque où il eût été libre. Il n’avait pas le plus léger souvenir d’un temps où il avait pu se balancer dans les branches des forêts équatoriales. La vie n’était pour lui que désolation et désespérance, et le caractère poignant en était encore acerbé par les tourbillons de poussière qui entraient par les grilles de la cage.

Romulus alors chercha un moyen de s’enfuir.

Leste, adroit, l’œil vif, il eut tôt découvert le point faible de sa prison, réussit à le forcer et bondit sur la grand’route, singe libre. Aucun des conducteurs, assoupis et las, n’avait vu sa fuite, mais un juste sentiment de circonspection lui fit quérir l’abri d’un buisson où il se dissimula jusqu’à ce que fût passée la longue procession des roulottes.

Et, maintenant le vaste monde s’ouvrait devant lui.

Sa liberté était immense et douce, mais lui fut, un temps, embarrassante. Un bond tout instinctif pour saisir la barre du trapèze suspendu dans sa cage lui mit seulement les mains en contact avec l’air insaisissable. Il en fut décontenancé et un peu effrayé. Le monde lui paraissait beaucoup plus vaste et plus brillant depuis que les noirs barreaux de sa prison ne striaient plus sa vision. Et puis, à sa stupéfaction, au lieu de la toiture sordide de sa cage, lui apparut l’énorme et imposante étendue du ciel bleu, dont la surprenante profondeur et l’éloignement le terrifièrent.

La course d’un écureuil cherchant son terrier attira bientôt son regard, et il suivit les agissements du petit animal avec curiosité. Puis il courut au terrier et se blessa les pieds sur le chaume acéré. Ceci le rendit plus circonspect. Ne trouvant pas l’écureuil, il regarda autour de lui et aperçut deux hiboux perchés sur un petit tertre, non loin de là. Leur regard solennel fixé sur lui l’emplit d’un effroi mystérieux, mais sa curiosité ne le laissa pas renoncer à les examiner de plus près. Il se glissa prudemment vers eux, puis s’arrêta, s’assit et leur fit des grimaces. Ce ne produisit aucun effet. Il se gratta la tête et réfléchit. Puis il semblant de fondre sur eux : ils prirent leur vol.

Romulus les regarda s’envoler dans un état de stupéfaction profonde, n’ayant encore jamais vu rien voler par les airs. Mais le monde était si vaste et la liberté si illimitée, que sûrement tout être libre devait voler. Romulus alors s’élança dans l’air qu’il battit de ses bras comme il avait vu les hiboux le battre de leurs ailes, et quand il se trouva couché sur le sol, il en éprouva la première et douloureuse déception que devait lui apporter sa liberté.

Son esprit alerte chercha un nouvel aliment.

A quelque distance s’élevait une maison, et devant la porte se tenait un homme. Or, Romulus savait l’homme le plus vil et le plus cruel de toutes les créatures vivantes, le maître sans conscience aucune de l’être faible. Romulus évita la maison et prit à travers champs. Bientôt il rencontrait un objet énorme qui lui en imposa. C’était un chêne, et des oiseaux chantaient dans sa ramure. Mais sa curiosité obstinée mit un frein à sa peur, et en rampant il s’en approcha de plus en plus. L’aspect bienveillant de l’arbre, le charme de son ombre, les fraîches profondeurs de sa frondaison, le doux balancement de ses branches au souffle aimable du vent, – tout l’invitait à s’approcher. C’est ce qu’il fit, jusqu’à ce qu’il eut atteint le vieux tronc noueux, et il s’élança alors dans les branches et se sentit rempli de plaisir. Les petits oiseaux s’étaient envolés. Romulus s’assit sur l’un des rameaux, puis s’y étendit tout de son long et goûta le calme et le bien-être du moment. Mais il était singe, et il lui fallait de l’occupation : il se risqua sur des branches moindres et les secoua à la façon de ses parents avant lui.

Ces joies épuisées, Romulus se laissa tomber à terre, et se remit à explorer le monde. Mais le monde était si vaste que son isolement l’accablait. Soudain il vit un chien et se hâta vers lui. Le chien voyant approcher cet être bizarre, tenta de l’effrayer par ses aboiements, mais Romulus avait déjà vu des animaux comme celui-là, et avait entendu aussi des sons semblables. Il ne pouvait s’en effrayer. Il alla hardiment vers le chien par bonds successifs sur ses quatre pattes. Le chien, terrifié par cette étrange créature, se sauva en hurlant et laissa Romulus avec sa liberté et le monde.

Et voilà Romulus parti à travers champs, d’ici de là traversant une route, et évitant soigneusement les êtres vivants qu’il rencontrait. Bientôt il arrivait devant une haute palissade, fermant un grand enclos, où se dressait une habitation au milieu d’un bouquet d’eucalyptus.

Romulus avait soif et l’eau d’une fontaine dans les arbres le tentait cruellement.

Peut-être eût-il trouvé assez de courage pour s’y aventurer, n’eût-il à ce moment aperçu un être humain, à dix pas de lui, de l’autre côté de la palissade. Romulus se recula avec un cri d’épouvante et puis s’arrêta, se blottissant et, prêt à fuir pour sa vie et sa liberté, il considéra cet ennemi de la création.

Mais le regard qu’il reçut en échange était si doux, et, somme toute, si particulier, si différent de tout ce qu’il avait vu jusque-là, que son instinct de fuite céda devant son désir de se rendre compte.

Romulus ne savait pas que la grande habitation au milieu des eucalyptus était un hospice de jeunes idiots, ni que le garçon à la physionomie étrange, mais bienveillante, était l’un de ses pensionnaires.

Il n’y lisait que bienveillance. Le regard qu’il voyait n’était pas le regard dur et cruel du gardien de la ménagerie, ni le regard vide, frivole, curieux des spectateurs qui encouragent par leur présence et soutiennent de leur obole cette pratique infâme et exclusivement humaine qui consiste à s’emparer d’animaux sauvages pour les garder toute leur vie dans les affres de la captivité. Romulus était si profondément intéressé par ce qu’il voyait qu’il en oubliait ses craintes et, penchant sa tête de côté, fit une grimace baroque. Ses mouvements et son attitude étaient si comiques que Moïse, l’idiot, ricana un sourire que vit Romulus par les fentes de la palissade. Mais ce ricanement ne fut pas la seule manifestation de joie chez Moïse. Un mouvement vermiculaire particulier, commençant aux pieds et se terminant à la tête, fut le précurseur d’un lent et niais accès de gros rire exprimant la joie la plus intense dont il était capable. Moïse n’avait encore jamais vu d’être aussi bizarre que ce petit homme brun, tout velu : il n’avait encore jamais vu un singe, cette banale cause de joie pour les enfants ordinaires.

Moïse avait dix-neuf ans. Bien que sa voix n’eût plus rien de celle de l’enfant, que ses joues fussent couvertes de méchants poils, qu’il fût grand et fort, surtout en bras et en jambes, il était simple et innocent. Ses vêtements étaient bien trop courts pour lui et des cheveux embroussaillés que ne retenait aucune coiffure, lui dominaient la tête.

Et ces deux êtres étranges se considéraient l’un l’autre, retenus par une égale sympathie, une égale curiosité. N’ayant ni l’un ni l’autre le don de la parole, ils ne se pouvaient pas mentir.

Etait-ce l’instinct qui avertissait Romulus que parmi tous ces bipèdes diaboliques, il en était un d’esprit assez bon pour l’aimer ? Etait-ce aussi par instinct que Romulus, ignorant comme il l’était des façons du monde, découvrit que son propre cerveau était le plus solide et le plus capable des deux ? Et, comprenant la douceur, jusque-là insoupçonnée par lui, de la liberté, lui vint-il à l’idée que ce semblable était prisonnier, comme lui-même l’avait été, et que comme lui il aspirait ardemment à goûter du grand air ? Enfin, si c’était bien ainsi qu’avait raisonné Romulus, était-ce par un sentiment chevaleresque ou par désir d’avoir un compagnon, qu’il fut amené à la délivrance de cet être plus faible encore et plus malheureux que lui ?

Avec circonspection il s’approcha de la palissade, y passa la patte et toucha Moïse. Le gars, ravi, prit la patte du singe dans la sienne, et la meilleure intelligence de régner aussitôt entre eux. A force de taquineries, Romulus invita l’autre à le suivre ; il s’éloignait de quelques pas, puis tournait vers lui ses yeux implorants ; il s’en revenait et à travers la palissade lui prenait la main. Il répéta son manège jusqu’à ce que son intention se fût frayé sa route jusqu’au cerveau de l’idiot.

La palissade était trop haute pour la pouvoir escalader ; mais, maintenant que le désir d’être libre s’était emparé de son être, Moïse eut tôt fait, à grands coups de pieds, de briser quelques planches et il sortit de sa geôle.

Ils étaient maintenant libres tous les deux !

Et les cieux semblaient encore plus loin et l’horizon paraissait plus large. Un fossé se présenta à propos pour leur permettre d’étancher leur soif et dans un verger ils cueillirent quelques abricots bien mûrs ; mais qu’est-ce qui assouvirait la faim d’un singe ou d’un idiot ? Le monde était vaste, et doux, et beau, et un sentiment exquis de liberté sans bornes coulait dans leurs veines surprises comme un vin vieux et généreux. Et tout cela causait à Romulus et au compagnon sous sa garde une joie infinie, comme ils s’en allaient par la plaine.

Pourquoi dire en détail tout ce qu’ils firent par cet après-midi de folie, de caprice et de bonheur, tandis qu’ils allaient en titubant, ivres de liberté ?

En passant quelque part, sans être vus, ils ouvrirent à un serin la porte de sa cage, qu’on avait suspendue à un cerisier non loin de la maison ; ailleurs, ils défirent les courroies qui retenaient un bébé dans sa voiture, et l’auraient pu emporter sans crainte de surprise, mais tout ceci n’a qu’un lointain rapport avec la fin de leurs aventures, marchant à grands pas vers leur terme.

Quand le soleil fut descendu dans la splendeur blonde de l’occident et que le grand dôme argenté de l’observatoire du Mont Hamilton d’argent se fut changé en cuivre, nos deux amis las et affamés de nouveau, arrivèrent en un endroit bizarre et inattendu. Ce fut un grand chêne qui, d’abord, avec son ombre en forme de cône allongé pointant vers l’orient et les fraîches profondeurs de son feuillage, attira leur attention. Autour de l’arbre étaient rangés de petits tertres à la tête desquels se dressait un écriteau dont de plus savants eussent aussitôt saisi la signification. Mais comment un singe ou un idiot eût-il pu soupçonner un affranchissement aussi doux et calme, aussi dénué de toute entrave et de toute réserve que celui de la mort ? Comment auraient-ils su que les gagnants de ce prix inestimable étaient pleurés, mouillés de larmes et placés dans la terre avec toute la majesté, toute la pompe de la douleur ? Ne sachant rien de toutes ces choses, comment pouvaient-ils remarquer que ce cimetière mesquin où ils étaient venus errer, ne ressemblait guère à cet autre, bien en vue, à quelque distance de là, coupé qu’il était d’allées et orné de bouquets d’arbres, de fontaines, de statues, de plantes rares et de somptueux ornements ? – Ah ! mes amis, comment, sans argent, pouvons-nous donner à notre douleur une expression adéquate ? Et la douleur, lorsqu’elle ne peut témoigner de son existence, est bien la plus vaine des satisfactions !

Mais il n’y avait ni pompe ni majesté sous l’ombrage de ce chêne, car la haie défoncée qui dérobait ce lieu à l’influence de la civilisation chrétienne, entourait des tombes renfermant des os qui n’eussent pu reposer à l’aise dans un sol strié par l’ombre d’une croix. Romulus et Moïse ne savaient rien de tout cela ; ils ne connaissaient pas cette loi interdisant toute exhumation avant un espace de deux années ; ils ne savaient rien de ce peuple étrange venu de Chine qui, plein de mépris pour le sol chrétien étranger qu’il foule aux pieds, ensevelit ses morts par soumission à la loi qu’il ne fut pas assez fort pour combattre, et qui, deux ans après, déterre leurs os et les rapatrie, afin de les ensevelir pour l’éternel repos dans un sol créé et fécondé par leur dieu.

Romulus et Moïse pouvaient-ils juger ces peuples ? Ils avaient mieux à faire.

Ils avaient à peine fini d’examiner un étrange four de brique où se brûlait le texte des prières et un petit autel, de brique aussi, tout enduit du suif de cierges consumés, qu’un nuage de poussière longeant la haie défoncée les invitait à plus de circonspection.

Romulus fut le plus prompt à fuir, car une file de voitures foraines laisse aussi une traînée de poussière sur la route, et avec une surprenante agilité il s’élança dans les branches du chêne, suivi par ce lourdaud de Moïse se hissant péniblement à sa suite avec de gros rires à l’éloge de l’agilité supérieure de son compagnon. Ce fit rire encore Moïse de voir le petit homme velu s’étendre sur une branche et dans une sensation de bien-être pousser un soupir de satisfaction. Il manqua choir en voulant imiter le leste Romulus. Mais ils restèrent immobiles et silencieux quand le nuage de poussière se divisant à la barrière, laissa voir pénétrant dans l’enclos une petite procession de voitures et de charrettes.

Une fosse avait été tout nouvellement creusée, et c’est vers celle-ci que se dirigea le convoi – fosse peu profonde, car on ne doit pas s’étendre trop profondément dans le sol chrétien des barbares à face blanche, – mais c’était une fosse si petite ! Romulus lui-même, eût suffi à la combler, et, quant à Moïse, elle n’eut pas été suffisante pour ses grands pieds.

C’est que la petite Wang-Tai était morte, et que dans cette petite fosse devaient reposer pendant vingt-quatre mois ses os fragiles, sous trois pieds de terre chrétienne. L’intérêt tempéra la frayeur que ressentirent Romulus et Moïse, quand la première voiture s’arrêta au bruit d’aigres hautbois, de violons criards, de tam-tam de cuivre et de cymbales discordantes exécutant un chant funèbre pour la petite Wang-Tai, moins pour recommander à la protection divine sa mignonne âme, que pour la protéger contre les tortures des démons.

Puis, au milieu des autres, s’avança une petite femme accablée par la douleur et les larmes, car la petite Wang-Tai avait une mère et toute mère a un cœur de mère. Ce n’était qu’une petite femme jaune de l’Asie, avec une ample et bizarre culotte en guise de jupe, et des sandales qui lui battaient les talons. Ses cheveux noirs non couvert étaient solidement noués et épinglés ; ses yeux étaient noirs de couleur et doux d’expression, et son visage, probablement calme dans le contentement, était mouillé de pleurs et tiré par la souffrance. Et voilà que sur elle, comme un rayonnement du ciel, pesait la plus douce, la plus triste, la plus profonde, la plus tendre de toutes les afflictions humaines – la seule que le temps jamais ne peut guérir.

Et ils ensevelirent la petite Wang-Tai, et Romulus et Moïse voyaient tout cela. Des textes de prières furent brûlés dans le four, des cierges s’allumèrent sur l’autel, et, pour réconforter les anges qui devaient venir emporter la mignonne âme de Wang-Tai dans les hauteurs profondes du ciel bleu, des viandes savoureuses furent disposés sur la tombe.

La fosse comblée, les fossoyeurs serrèrent leurs bêches derrière le four, curieusement épiés par Romulus. La petite femme accablée ramassa toute sa douleur dans son cœur et l’emporta. Un nuage de poussière se leva, grandissant toujours le long de la haie défoncée, pour enfin disparaître dans le lointain. Le dôme du Mont Hamilton s’était changé de cuivre en or ; les gorges empourprées des Monts Santa Cruz se glaçaient sous le flamboiement orange du ciel d’Occident ; sous le grand chêne les grillons faisaient retentir leurs notes joyeuses, et la nuit tomba doucement comme un rêve.

Deux paires d’yeux affamés voyaient les viandes sur la tombe, tandis que quatre narines avides en reniflaient l’arôme. Romulus dégringola et moins habilement voilà Moïse dégringolant à son tour. Ce soir-là, les anges de la petite Wang-Tai remonteraient au ciel sans souper, – et la route est longue de la terre au ciel ! Nos deux vagabonds se jetèrent sur cette proie, se chamaillant et se battant, puis, quand tout fut dévoré, ils se résolurent à de nouvelles entreprises. Romulus alla chercher les bêches et se mit consciencieusement à creuser la tombe de Wang-Tai, et Moïse, riant et croassant, lui prêta main-forte. Comme résultat de leurs efforts, la terre s’amoncela de chaque côté. Trois pieds seulement de terre peu solide recouvraient la petite Wang-Tai !

Une petite femme jaune, gémissant de douleur, s’était toute la nuit tournée et retournée sur la natte dure qui lui servait de couchette et sur son oreiller de bois, plus dur encore. Les sons mêmes qui retentissaient rauques et familiers dès la première heure du matin dans le quartier chinois de San José et lui rappelaient la distante patrie occupant tout ce qui de son cœur n’avait pas été enseveli sous la terre chrétienne, ne pouvaient alléger ce lourd fardeau qui l’accablait. Elle vit le soleil au matin se frayer sa route à travers des flots d’ambre et le dôme argenté du grand observatoire sur le Mont Hamilton se découper d’un noir d’ébène sur la radieuse splendeur de l’orient. Elle entendit le jargon asiatique du revendeur national criant sa marchandise dans les ruelles fétides, et ses larmes vinrent grossir le nombre des perles dont la rosée avait jonché son seuil. Ce n’était qu’une petite femme jaune d’Asie, toute ployée par le chagrin. Et quelle joie pouvait lui apporter l’éclat resplendissant du soleil déversant sur elle sa lumière et conviant tous les gamins et toutes les fillettes du monde à trouver la vie et la santé dans son splendide déploiement ? Elle vit le soleil escalader les cieux dans son impérieuse magnificence, mais des voix chuchotaient à son oreille et tempéraient le rayonnement du jour par les souvenirs du passé.

Auriez-vous pu, le cœur brisé et les yeux voilés de larmes, distinguer avec toute la netteté voulue les personnes composant le cortège bizarre qui, descendant la ruelle, se dirigeait vers sa demeure ? C’étaient des hommes blancs avec trois prisonniers, – trois êtres qui si récemment venaient d’éprouver les douceurs de la liberté pour être de nouveau plongés dans la servitude. Deux d’entre eux avaient été arrachés à la liberté de la vie et l’autre à l’affranchissement de la mort, et on les avait à l’aube trouvés endormis tous les trois près de la fosse ouverte et du cercueil vide de la petite Wang-Tai.

Les malins prétendirent que la petite Wang-Tai, par l’ignorance d’un médecin avait été enterrée vivante, et que Romulus et Moïse, au moyen de leurs tours diaboliques, l’avaient ramenée à la vie après l’avoir arrachée à sa tombe.

Mais qu’importent ces racontars ?

N’est-ce point assez de savoir que les deux brigands furent fouettés et renvoyés à leur esclavage, et que, lorsque la petite femme jaune d’Asie eut serré la mignonne enfant sur sa poitrine, les fenêtres de son âme s’ouvrirent pour recevoir la chaleur que le soleil d’or déversait du ciel ?

q

Page 1