‹ Le Singe, l'idiot et autres gensChapitre 12 sur 20 · III

III

A une heure du matin, le lendemain, on eût pu entendre gratter avec circonspection au plafond du laboratoire du chirurgien. Quelque temps après, la lucarne était soigneusement soulevée et déplacée. Un homme regarda par l’ouverture, mais tout était silencieux.

– Voilà qui est singulier, pensa l’agent.

Il se laissa prudemment glisser au moyen d’une corde jusqu’au sol, et resta là quelques instants, l’oreille tendue, attentif.

Le silence.

Il fit jouer le couvercle d’une lanterne sourde et rapidement balaya la chambre d’un jet de lumière. Elle était vide, à l’exception d’un solide crampon de fer et d’un anneau, vissé dans le plancher au centre de la pièce ; à l’anneau était fixée une lourde chaîne.

L’agent voulut alors examiner la seconde chambre : parfaitement vide aussi.

Très embarrassé, il retourna dans la première, et doucement appela ses hommes, leur disant de descendre.

Pendant ce temps il passait de nouveau dans la pièce contiguë pour examiner la porte. Un seul coup d’œil lui suffit. Un système spécial la maintenait close et une cadole à ressort, qui se pouvait tirer de l’intérieur, la fermait solidement.

– L’oiseau vient de s’envoler, pensa l’agent. Singulier hasard ! Si ma supposition est juste. Oui, seul un hasard pouvait amener la découverte de ce verrou particulier et de son maniement.

Ses hommes l’avaient maintenant rejoint.

Sans bruit il tira le verrou, ouvrit la porte et regarda dans le corridor. Il entendit un bruit particulier. On eût dit qu’un gigantesque homard jouait des pattes et des pinces et s’avançait dans quelque partie éloignée de la vieille maison. Ce bruit était accompagné d’une respiration forte et sifflante, entrecoupée de hoquets convulsifs.

Une autre personne entendit ces bruits : la femme du chirurgien.

Ils se faisaient en effet entendre tout proche de sa chambre, située bien loin de celle de son mari. Son sommeil était léger, torturée qu’elle était par la peur et harassée par d’épouvantables rêves. La conspiration où elle était entrée pour consommer la ruine de son mari, lui était une source d’angoisses. Elle ne vivait plus que dans une atmosphère de terreur. A cette horreur naturelle de la situation s’ajoutaient ces innombrables sources de craintes que se crée et que grossit un esprit ébranlé.

Réveillée en sursaut de son sommeil fiévreux par ce bruit à sa porte, elle sauta de son lit. L’idée de fuir – l’un des instincts les plus puissants – s’empara d’elle, et elle courut à la porte, sa raison ayant perdu tout contrôle. Elle tira son verrou, ouvrit brusquement sa porte et s’enfuit follement par le corridor, tandis qu’à ses oreilles le sifflement effrayant et les hoquets convulsifs résonnaient avec une intensité mille fois plus grande.

Mais le corridor était plongé dans la plus complète obscurité, et elle n’avait pas fait dix pas qu’elle alla buter contre un objet invisible sur le plancher. Elle tomba tout de son long sur une masse large, molle et chaude qui se tordait et se tortillait et d’où s’échappaient les bruits qui l’avaient éveillée.

Se rendant immédiatement compte de sa situation, elle poussa un hurlement d’indicible terreur. Le cri avait à peine éveillé les échos du corridor vide qu’il était aussitôt étouffé : deux bras vigoureux s’étaient refermés sur elle et l’avaient broyée.

Son cri eut pour résultat d’indiquer à l’agent et à ses aides la direction à prendre ; il avait en même temps réveillé le vieux chirurgien, dont la chambre était située entre les agents et le but de leurs recherches. Ce cri d’agonie l’avait transpercé jusqu’à la moelle.

– C’est enfin arrivé ! bégaya-t-il, terrifié, sautant de son lit.

Saisissant sur la table une lampe dont il avait, en se couchant, simplement baissé la mèche, et un long couteau que, depuis trois ans, il gardait toujours à sa portée, il se précipita dans le corridor.

Les quatre agents s’étaient élancés, mais quand ils le virent surgir, ils s’arrêtèrent silencieux.

Il y eut un instant de calme. Le chirurgien fit une pause pour écouter. Il entendit le sifflement et la marche gauche d’une masse vivante dans la direction de la chambre de sa femme. Evidemment cette masse s’avançait vers lui, mais un coude du corridor empêchait qu’il la vît. Il leva sa lampe, qui révéla la mortelle pâleur de son visage.

– Femme ! appela-t-il.

Point de réponse.

Il avança rapidement, suivi des quatre agents. Il tourna l’angle du corridor et courut si rapidement qu’avant d’être aperçu de nouveau par les agents, il avait sur eux une avance de vingt pas. Sans s’arrêter, il dépassa une masse énorme, informe, qui s’avançait en s’agitant, en rampant, en se tortillant, et arriva au cadavre de sa femme.

Il jeta un regard épouvanté sur son visage et s’éloigna en chancelant. Puis une fureur soudaine s’empara de lui. Etreignant solidement son couteau et élevant haut sa lampe, il s’élança vers la masse dégingandée qui oscillait dans le corridor.

C’est alors que les agents, qui s’avançaient avec précaution, virent un peu plus clairement, quoique encore assez indistinctement, l’objet de la colère du chirurgien et la raison de l’inexprimable angoisse peinte sur ses traits. Le hideux spectacle les fit s’arrêter.

Ils virent ce qui apparemment était un homme et cependant n’était évidemment pas un homme ; épais, grossier, difforme ; masse trébuchante, chancelante, grouillante, complètement nue. Ses larges épaules se dressèrent, il n’avait point de tête ; à sa place, une petite boule de métal surmontait le cou massif.

– Démon ! hurla le chirurgien, levant son couteau.

– Arrêtez ! commanda rudement une voix.

Le chirurgien brusquement leva les yeux et vit les quatre agents ; un instant, la peur paralysa son bras.

– La police ! murmura-t-il.

Alors, avec un regard de fureur décuplée, il lança le couteau qui s’enfonça jusqu’à la garde dans la masse grouillante devant lui.

Le monstre blessé se mit sur ses pieds et battit follement l’air de ses bras, tandis que des sons terribles s’échappaient d’un tube d’argent, par lequel il respirait. Le chirurgien chercha à lui porter un second coup, mais n’en eut pas le temps. Sa fureur aveugle lui avait fait perdre toute prudence : il fut saisi par une étreinte de fer.

Dans la lutte, la lampe alla rouler à quelques pas des agents ; en touchant le sol, elle se brisa. Simultanément l’huile prit feu et le corridor s’emplit de flammes.

Les agents ne pouvaient approcher.

Devant eux se dressait un rideau de feu et, derrière, en toute sécurité les deux formes luttaient, étroitement enlacées. Ils entendirent des cris, des hoquets ; ils virent luire la lame d’un couteau.

Le bois de la maison était vieux et sec. Il s’embrasa vite et les flammes se propagèrent avec une invraisemblable rapidité. Les quatre agents battirent en retraite et eurent toutes les peines du monde à s’échapper.

Une heure après, plus rien ne restait de la mystérieuse habitation et de ses locataires, sauf un amas de ruines noircies.

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