VII
MALADIE ET MORT DE GUILAIN
En arrivant à sa chambrette, au presbytère de Meudon, Guilain se mit au lit avec la fièvre. Pendant toute la nuit il eut le délire. Il rêvait qu'il était sur un char de triomphe, à côté du roi, il jouait du violon et un peuple immense suivait le cortége en dansant; mais peu à peu le roi changeait de figure et de costume, le char de triomphe devenait un hideux tombereau: le roi était devenu le bourreau. Le tombereau était mené par un démon, qui ressemblait à Marjolaine, et la foule suivait en chantant et en dansant toujours.
Le paysage devenait sinistre et désolé, la route, au lieu d'arbres, avait des potences, le tombereau, enfin, s'embourbait et ne marchait plus. Guilain ne voyait plus ni le peuple, ni Marjolaine, ni le bourreau; il était tout seul et abandonné dans le désert de la mort. Tout à coup une femme venait à lui en lui tendant la main. Cette femme, il la reconnaissait: c'était la bonne et douce Violette; mais au moment où elle allait le sauver, une voix rude se faisait entendre et criait: «Allons! allons! madame, vous êtes mariée, ne vous amusez pas en chemin, allez soigner votre mari.» Guilain alors se réveillait en sursaut, tout tremblant et tout baigné de sueur.
Alors, il fut assiégé par les plus désolantes pensées; peut-être avait-il compromis son bienfaiteur, l'excellent curé de Meudon. Pouvait-il rester au presbytère? Oserait-il se montrer encore à l'église? Comment Mme de Guise allait-elle le regarder? Elle était présente lors de son affront à la cour, et n'avait pas dit une seule parole en sa faveur. Le roi sans doute ne lui pardonnerait pas d'avoir offensé la suivante de sa favorite, et voulût-il lui pardonner, comment, lui, Guilain, accepterait-il cette bienveillance? Ne croirait-on pas qu'il profite de la faveur de Marjolaine? Irait-il encore courir le monde? Rentrerait-il dans le cloître? Mais il eût préféré mille fois le tombeau. O Violette! Violette! pourquoi faut-il que vous soyez mariée? Il était donc bien seul au monde, perdu sans ressources, exilé de partout, comme le Juif errant, et il se prenait alors à rêver le tombeau, en le regardant au fond de sa pensée avec convoitise et amour.
Et puis il se prenait de grande pitié pour cette pauvre jeune femme qu'il avait tant aimée. Il la plaignait d'autant plus qu'il ne pouvait plus l'estimer. A l'amour éteint avait succédé une tendresse presque paternelle. Il eût voulu la sauver au péril de sa vie. Il eût voulu se jeter à ses pieds et lui demander pardon de tout le mal qu'elle lui avait fait. Mais il savait trop que ce mal-là est celui que les femmes pardonnent le moins.
Combien la nuit est longue lorsqu'on est travaillé par l'insomnie! Guilain pensa que, comme lui, le soleil était découragé et qu'il ne se lèverait plus.
--Sans doute, pensait-il, le soleil, trahi par la lune, qui l'aura renié et dédaigné à la face de toutes les étoiles, aura trouvé en s'arrachant le coeur le courage de lui dire: «Vous n'avez jamais été ma femme! vous n'êtes qu'une coureuse de nuit, qui avez rencontré ma lumière et l'avez reflétée par hasard, puis vous m'avez quitté dans l'espoir qu'une comète plus riche que moi vous éclabousserait d'or avec sa queue...» Oh! pauvre soleil, s'écria-t-il tout haut, que tu as dû souffrir en lui disant de si tristes choses!
Puis, Guilain, qui avait toujours la fièvre, se prit à faire une belle morale au soleil.
--Tu n'as jamais été un vrai flambeau du monde, lui disait-il, si tu te laisses éteindre pour une lune de plus ou de moins. Beau miracle, en effet, qu'un astre qui te fait les cornes, tantôt à droite, tantôt à gauche! une lune pâle et toujours malade, qui, pour toute noblesse, compte ses caprices par quartiers! Oh! soleil! soleil, mon ami, tu manques vraiment de caractère!
Puis, Guilain se leva, saisit son violon, ouvrit la fenêtre, et commença une musique inouïe. C'étaient des gerbes de lumière, c'était une mélodie à éblouir les oreilles, et, par sympathie, les yeux nyctalopes de Démogorgon. Bonnes gens, croirez-vous comme moi que l'orient en blanchit plus vite, et que les premiers petits nuages dorés de l'horizon se levèrent plus matin pour l'entendre? Bientôt des milliers d'oiseaux lui répondirent, et il ne s'interrompit que quand des voix humaines, se mêlant au concert des oiseaux, acclamèrent sous sa fenêtre, avec de nombreux applaudissements, le ménétrier de Meudon.
Guilain alors prêta l'oreille, non pas aux applaudissements, mais à la cloche de la paroisse qui tintait le glas de la mort.
Cependant le presbytère était envahi: Guilain ne put refuser d'ouvrir la porte. Il dut subir les compliments des autorités de Meudon qui n'avaient pas douté un instant de ses succès à la cour. Puis deux jeunes mariés se présentèrent, ils espéraient que Guilain, pour leur porter bonheur, ne se refuserait pas de conduire la noce à l'église.
--Allons, c'est bon, mariez-vous, s'écria Guilain, j'entends là-bas geindre la cloche, on croirait que l'église est en mal d'enterrement. Dieu soit loué, ce n'est qu'un mariage, la mort y gagnera plus tard. Allons, enfants, c'est vrai, je reviens de la cour et j'ai tant de joie et de bienveillance au coeur, que je voudrais marier tout le monde. Il me semble voir cette peinture qui est à Paris, dans le charnier des Innocents; la mort est en habit de fête et conduit le bal du genre humain, dansant de toutes ses jambes noueuses et décharnées, riant des dents jusqu'aux oreilles qu'elle n'a plus. Vite des rubans et des fleurs pour le chapeau du beau ménétrier, et en avant la danse macabre. Vrai Dieu! je veux qu'on m'enterre avec mon violon, pour que je le trouve à mon réveil dans la vallée de Josaphat. Quel bal je veux mener autour des tombes du genre humain qui seront alors en mal d'enfant et qui laisseront sortir des vivant à la place des morts qu'on avait cru y renfermer! Ah! bonnes gens, vous voilà tout interdits de ce qu'en ce jour de noce je vous ai parlé de la mort: vous ne savez donc pas que l'on donne le nom de mort à la gésine de l'humanité, au grand laboratoire de la vie? La mort, c'est à proprement parler, cette fontaine de Jouvence où l'on entre vieux et caduc et d'où l'on sort tout jeune, tout frais et tout rose. Quand le genre humain dépose ses morts dans le tombeau, il se marie avec la terre, alors la bonne épouse élabore dans son sein la vie nouvelle, elle gonfle de lait ses épis, elle remplit de jus ses raisins et le tout en dansant et pirouettant sur elle-même au milieu du bal des étoiles, au son de l'harmonie des sphères, à la lueur splendide du soleil. Tenez le voilà qui brille et qui nous invite à la danse! En marche, enfants, je tiens déjà mon violon. Écoutez....
Et Guilain se mit à jouer des choses tour à tour tristes et gaies, des pleurs à faire rire et des rires à faire pleurer.... c'était sa fièvre de la nuit qui passait dans son violon. Le cortège arriva ainsi devant l'église et dut traverser le cimetière où l'on achevait de rendre les derniers devoirs à un trépassé.
Ici les chroniqueurs de notre Guilain ont étrangement altéré la vérité de son histoire. Ils ont dit que l'enterrement et le mariage s'étaient rencontrés en allant à l'église, et qu'au coup d'archet du ménétrier de Meudon, le prêtre (c'était un curé du voisinage qui remplaçait Rabelais pendant son absence), le diacre (c'était frère Jean), les enfants de choeur, les fossoyeurs, les pleureuses, tout le convoi s'était mis à danser laissant là le pauvre corps se morfondre dans sa bière, il ne leur manquait plus que de faire monter Guilain sur cette bière comme sur un tonneau afin de mieux dominer le bal. La vérité est que le mort était enterré, que le clergé était rentré dans l'église et que les gens de l'enterrement sortaient du cimetière pour retourner chez eux lorsqu'ils rencontrèrent la noce conduite par Guilain. Comme ils étaient presque tous de la connaissance des nouveaux mariés, ils se joignirent à la noce, et comme aussi, rien ne prédispose si bien à la joie que la tristesse, on remarqua que le soir ils dansèrent plus joyeusement que tous les autres. Guilain, d'ailleurs, les y encouragea par une chanson qu'on nous a conservée et que voici: