VIII
LA RÉSURRECTION
--Que fais-tu donc là, frère Jean, dit en entrant maître François qui arrivait de Touraine. Hé! qu'est-ce que je vois? Guilain, mon pauvre Guilain, mon ami Guilain serait mort! Le deuil me poursuit donc? Et de quoi me sert d'être un habile médecin, si tous les miens s'en vont sans que je puisse les arrêter? Or ça, frère Jean, cesse ta prière et lâche un peu cette bouteille; ouvre ces fenêtres, donne de l'air ici. De quoi Guilain est-il mort? Comment a-t-il été malade. Malheureux! tu as bu, tu ne sais que répondre; tu t'es enivré pendant que ce pauvre homme mourait!...
--C'est le chagrin! bredouilla frère Jean.
--Ôte-toi de là et va faire passer ton chagrin en dormant. Oh! mon pauvre, mon pauvre Lubin! car je puis bien maintenant l'appeler par son nom, moi qui l'ai connu si espiègle et si bien vivant à la Basmette!
--Venez, entrez, ma chère cousine, dit ensuite le curé de Meudon en allant ouvrir la porte. Vous êtes une courageuse femme et le spectacle de la mort ne vous fait pas peur. Venez prier près de ce pauvre enfant qui vous aimait. Oui, il vous aimait, et ne vous l'eût jamais dit, parce que vous étiez mariée. Il n'eût même jamais cherché à vous revoir. Oh! c'était un bon et noble coeur, et son amour, égaré d'abord, puis repoussé par une passion du premier âge, avait été définitivement ravi par vos sérieuses et durables qualités. Venez, vous qui êtes mère, les morts sont les nouveau-nés de la vie éternelle, et peut-être sentent-ils encore, du moins par l'affection survivante, les soins qu'on donne et les honneurs qu'on rend au berceau qu'ils viennent de quitter.
Alors une femme en deuil suivie d'un charmant jeune garçon entra dans la chambre mortuaire. Elle voulait renvoyer son fils, mais il la supplia du regard et il resta.
Cette femme c'était notre chère Violette; des années avaient passé sur sa tête sans changer la douce sérénité de son visage; la beauté de l'âme, qui fait le charme de la physionomie, avait remplacé sur sa noble figure les attraits fugitifs de la jeunesse.
--Pauvre Guilain, dit-elle en prenant la main du trépassé, pourquoi ne nous sommes-nous pas connus plus tôt? moi aussi je t'aurais aimé.
A cette douce parole, et à la pression de cette douce main, Rabelais, qui était auprès du lit, vit distinctement le prétendu mort trembler un peu.
--Il n'est pas mort, s'écria-t-il, chère Violette; ne soyez pas bienfaisante à moitié, penchez-vous sur lui, soufflez doucement sur son visage, mettez votre main sur sa poitrine: il vivra, je vous assure qu'il vivra!
Violette fit ce que Rabelais lui demandait; et combien il lui en coûta peu de le faire! Violette n'avait guère été épouse que de nom près de Jérôme Rabelais, et ne s'était décidée à l'épouser que pour régulariser la position de son enfant.
Enfin, Guilain respira et ouvrit faiblement les yeux: il allait les refermer lorsqu'il aperçut Violette, Violette penchée sur lui comme un bon ange, et réchauffant ses mains, à lui pauvre moribond, dans ses bonnes et charitables petites mains.
Affaibli par sa longue léthargie, Guilain croyait rêver, et rêvait à demi en effet. Il lui semblait qu'il revoyait une ancienne amie, et qu'après un cauchemar de passion coupable et agitée, il se retrouvait au sein de ses premières amours. Il croyait avoir aimé Violette la première, puis l'avoir quittée pour une indigne rivale qui l'avait trahi et assassiné. Violette, alors, était revenue pour lui sauver la vie; elle le pansait et le soignait en lui souriant comme une mère, et lui aussi il lui souriait en fondant en pleurs.
--Violette, s'écria-t-il enfin, vous me pardonnez! Vous êtes revenue. Vous m'avez guéri, je vais être à vous pour toujours... Mais, que dis-je? je rêvais. Oh! pardon! pardon, madame, voici la raison qui me revient, et je regrette mon délire, parce qu'alors j'osais vous dire: Je vous aime! Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé mourir?
--Parce que je veux que vous soyez heureux Guilain; parce que je veux bien vous entendre dire que vous m'aimez.
--Mais vous êtes mariée, Violette?
--Je suis veuve, dit l'indulgente femme en baissant les yeux.