V
Une fois les assurances prises pour la limitation des buts de guerre dans un sens démocratique, le Soviet accentua son action en vue de consolider et de renforcer l’armée. En même temps qu’il a publié son appel aux socialistes, il en a adressé un autre à l’armée, qui débute comme suit :
Camarades soldats au front !… Les partis socialistes se sont adressés à tous les peuples, les conviant à mettre fin à la guerre… La Russie attend la réponse à cet appel ; mais rappelez-vous, camarades soldats, que nos appels ne seront qu’un vain mot si les régiments de Guillaume démolissent l’armée révolutionnaire russe avant que les autres nations aient le temps de répondre à rappel de nos frères. Nos appels ne seront qu’un coup d’épée dans l’eau s’ils ne s’appuient pas sur toute la force de notre peuple en révolution ; si, sur les ruines de la liberté russe, se consolide le triomphe de Guillaume de Hohenzollern. La perte de la Russie libre sera un malheur irréparable, non seulement pour nous tous, mais pour les travailleurs du monde entier… Les ouvriers et les paysans russes aspirent à la paix de toutes leurs forces ; mais cette paix doit être une paix universelle de tous les peuples. Que va-t-il arriver si nous acceptons une paix séparée ?… Il arrivera qu’après avoir abattu nos alliés en Occident, l’impérialisme allemand se précipitera sur nous de tout le poids de ses armes. Il arrivera que l’empereur allemand, les propriétaires fonciers allemands, les capitalistes allemands nous écraseront sous leur talon, prendront nos terres, nos villes et nous frapperont de lourdes contributions… En défendant votre liberté, évitez les pièges et les provocations. La fraternisation sur le front est un de ces pièges. Avec qui peuvent fraterniser nos armées révolutionnaires ? Seulement avec une armée révolutionnaire qui aurait pris la décision de mourir pour la paix et la liberté. Pour le moment, ce n’est pas le cas de l’armée allemande ou austro-hongroise, même s’il y a des hommes de conscience et de probité dans son sein. Là, les armées suivent leur Guillaume et leur Charles, leurs propriétaires fonciers, leurs capitalistes ; ils combattent pour accaparer des terres, pour piller ; leur état-major escompte à la fois notre crédulité et l’aveugle obéissance de ses soldats… Écartez de vous tout ce qui peut diminuer la force combative de votre armée, tout ce qui peut abattre votre esprit ; votre puissance de combat sert la cause de la paix.
Lénine ne s’est pas mépris sur l’esprit de cet appel à l’armée ; il l’a fortement combattu dans son journal Pravda. Sans se laisser émouvoir, le Soviet a continué de prêcher contre la fraternisation sur le front ; en même temps, il insiste sur la nécessité de jeter les bases d’une union étroite entre les soldats et les officiers.
Tout le monde, en effet, s’est aperçu, dès les premiers jours de la Révolution, que l’affaiblissement de l’armée provenait en grande partie de la méfiance qui existait entre les soldats et les chefs, quelques-uns de ces derniers renonçant difficilement aux habitudes de l’ancien régime et notamment à la pratique des châtiments corporels ; on a compté, dans une seule unité, 143 officiers sur 144 ayant coutume de gifler leurs soldats.
L’attitude du Soviet s’est encore accentuée après que ses membres se sont décidés à entrer dans le Gouvernement provisoire reconstitué. L’entente s’établit alors sur le programme extérieur ; c’est le nouveau ministre des Affaires étrangères, M. Teretchenko, qui l’a formulée, et sa formule se trouve rapportée dans le N du Bulletin du Soviet, en gros caractères :
Mon programme est bref : obtenir le plus vite possible une paix universelle sans annexions ni contributions, sur la base du droit des peuples de disposer de leurs destinées, en étroite union avec nos alliés et les démocraties de l’Occident. Je constate avec une profonde satisfaction qu’il ne s’est pas trouvé un seul parti qui, comme les partis réactionnaires de l’ancien régime, prêchât l’idée d’une paix séparée. Je sais qu’il y a une question qui agite de nombreux groupes de la démocratie russe : c’est la question des traités conclus par l’ancien régime ; cette question excite les passions. Mais je crois devoir toucher à cette question et l’élucider complètement. La démocratie russe redoute que, liée par les anciens traités, elle ne se trouve obligée de servir à de certains projets de conquête. On demande la divulgation immédiate de ces traités. Une pareille divulgation équivaudrait à une rupture avec les Alliés ; il faudra donc choisir une autre voie. Sur la base de la confiance à l’égard des démocraties occidentales, due à une sympathie réciproque, nous pouvons établir que le Gouvernement provisoire sera à même d’arriver à une entente avec les Alliés conformément aux déclarations du 27 mars. Mais pour obtenir ce résultat, la Russie libre doit prouver qu’elle est capable de remplir fidèlement ses obligations vis-à-vis des Alliés : obligation d’unir nos forces et de nous prêter assistance réciproque. Pour cela, il est de toute nécessité de créer et de maintenir la puissance armée de la Russie.
En relatant ce programme, le rédacteur du Soviet ajoute que l’on n’y trouve pas un seul mot que le comité ne puisse s’approprier et, dans un article intitulé : Que veut le nouveau Gouvernement provisoire ? Paix et guerre, le rédacteur conclut : « Pour obtenir la paix universelle, il faut continuer la guerre ; sans cette action militaire, la paix dont nous rêvons ne sera jamais réalisée. » Déduisant les conséquences de cette affirmation, l’article insiste sur la nécessité de se préparer à des opérations offensives, et il fait remarquer que ce programme, en précisant le rôle de l’armée et l’importance de la collaboration militaire, est plus clair et plus net que l’ancien.
Depuis la constitution du nouveau Gouvernement provisoire, l’autorité du Soviet a décliné quelque peu ; ses séances ne sont plus aussi régulièrement suivies, mais à Pétrograd même s’est réuni le Congrès du Soviet de toutes les Russies, qui, sur la question de la guerre, sur la nécessité d’une offensive, a confirmé purement et simplement les résolutions du Soviet de Pétrograd.
Une de ces résolutions a été publiée quelques jours avant l’offensive russe ; la presse allemande l’a accueillie avec mépris. Dans un article du Berliner Tageblatt reproduit par le Times, nous lisons ces lignes : « Mais, de la conception à la réalisation, la route est longue. Il faut d’abord constater, que, si les deux tiers de l’assemblée, excités à la fois par l’or et par l’alcool, ont voté l’offensive, un tiers, conduit par Lénine, l’a repoussée. » Le général von Ardenne a écrit de son côté : « L’armée actuelle en Russie n’est pas l’instrument pliant et aveugle qui, pendant les deux premières années, a supporté les pertes les plus terribles avec résignation. » Quelques jours après, l’offensive russe se déclenche ; le langage des journaux allemands change subitement. La Gazette de Cologne constate que jamais l’armée russe n’a déployé une pareille fougue, jamais son offensive n’a été aussi bien préparée. Mais qu’on se rappelle encore (et cette fois, on comprendra le rôle du Soviet) que, la veille même de l’offensive, ses délégués se sont rendus à Stockholm pour, de là, aller en tournée dans les pays alliés et préparer le terrain d’une entente internationale. Le jour de l’offensive, le Soviet de Pétrograd et le Congrès des Soviets ont publié cet appel :
pour une paix générale et prochaine
Soldats et Officiers,
Le Gouvernement provisoire révolutionnaire russe vous a appelés à l’offensive. Organisés sur une base démocratique, trempés dans le feu de la Révolution, vous vous êtes lancés hardiment au combat. À vous qui, sur les champs de bataille, défendez la cause de la Révolution, qui dépensez votre sang pour la liberté, pour la paix universelle, le Congrès des Conseils des délégués des Ouvriers et Soldats de toute la Russie, et le Comité exécutif de l’Union des délégués des Paysans de toute la Russie envoient un salut fraternel.
La Révolution russe appelle depuis longtemps les peuples de tous les pays à la lutte pour la paix universelle. Tant que les peuples de l’Europe ne répondent pas à notre appel, la guerre continue, mais non par notre faute. Votre organisation et la force dont témoigne votre offensive donneront du poids à la voix de la Russie révolutionnaire ; ses appels aux pays qui luttent contre elle ainsi qu’aux neutres et aux Alliés, rapprocheront la fin de la guerre.
Toutes nos pensées sont avec vous, fils de l’armée révolutionnaire. En cette heure décisive, le Congrès des Conseils des délégués de toute la Russie et le Comité exécutif du Conseil des délégués des Paysans de toute la Russie appellent le pays à concentrer tous ses efforts pour aider l’armée.
Paysans, donnez votre pain à l’armée ; ouvriers, que l’armée ne souffre pas du manque de munitions.
Soldats et officiers de l’arrière, formez des détachements des régiments de renfort ; allez au front au premier ordre. Citoyens, rappelez-vous votre devoir : que personne ne cherche, dans le moment actuel, à se soustraire à l’accomplissement de son devoir à l’égard de la patrie. Les Conseils des délégués des Ouvriers et Soldats et les représentants des Paysans veillent à la liberté de la Russie.
Soldats et officiers, que vos cœurs n’éprouvent aucun doute. Vous luttez pour la liberté et le bonheur de la Russie, pour une paix générale et prochaine ; nous vous envoyons le salut chaleureux de vos frères.
Vive la Révolution ! Vive l’armée révolutionnaire !
Maintenant que nous connaissons l’ensemble des documents et des idées du Soviet de Pétrograd, nous comprenons son langage et la portée de son programme de paix universelle.
Cependant, il faut ajouter que le contact personnel des socialistes de l’Entente avec les socialistes russes a dissipé plus d’un malentendu. Le langage du Soviet est devenu plus clair depuis que, dans les entretiens avec les socialistes alliés, il a pu donner à ses pensées une formule plus précise et plus concrète.
De nouvelles conversations, de nouvelles marques de confiance, sortira une communion plus intime entre les deux démocraties ; elle permettra d’expliquer ce qu’il y a de justifié dans la prétention des Alliés d’obtenir des réparations et des garanties. M. Ernest Lavisse, dans un article que le Temps a publié (le 25 mai), en rendant hommage à l’œuvre de la Révolution russe, a parfaitement bien exposé pourquoi la question de l’Alsace-Lorraine n’est pas aussi vivement sentie en Russie qu’en France ; mais la démocratie russe, si sensible aux idées généreuses, finira par admettre la justesse des revendications de la France. Il faudra pour cela que le contact entre des hommes de pensée et de cœur de ces deux démocraties soit plus fréquent. Toutes les révolutions ne se font pas sur le même modèle : si quelques phénomènes de la Révolution russe nous étonnent, pénétrons-nous bien de cette idée que nous nous trouvons en présence d’un grand peuple qui cherche sa voie vers une organisation démocratique libre, parmi les ruines d’un régime qui s’est écroulé de vétusté, et qu’une pareille recherche ne peut être exempte de tâtonnements.
j. tchernoff