25. – Les terroristes
C’est seulement plusieurs semaines après notre retour à New York qu’Ernest et moi pûmes apprécier toute l’étendue du désastre qui venait de frapper la Cause. La situation était amère et sanglante. En divers endroits, dispersés dans tout le pays, il y avait eu des révoltés et des massacres d’esclaves. La liste des martyrs s’accroissait rapidement. D’innombrables exécutions avaient lieu un peu partout. Les montagnes et les contrées désertes regorgeaient de proscrits et de réfugiés traqués sans merci. Nos propres refuges étaient bondés de camarades dont la tête était mise à prix. Grâce aux renseignements fournis par les espions, plusieurs de nos asiles furent envahis par les soldats du Talon de Fer.
Un grand nombre de nos amis, découragés et désespérés par le recul de leurs espérances, ripostaient par une tactique terroriste. Il surgissait aussi des organisations de combat qui n’étaient pas affiliées aux nôtres et qui nous donnèrent beaucoup de mal[127]. Ces égarés, tout en prodiguant follement leurs propres vies, faisaient souvent avorter nos plans et retardaient notre reconstitution.
Et sur toute cette agitation piétinait le Talon de Fer, marchant impassible vers son but, secouant tout le tissu social, émondant les Mercenaires, les castes ouvrières et les services secrets pour en chasser les camarades, punissant, sans haine et sans pitié, acceptant toutes les représailles et remplissant les vides aussi vite qu’ils se produisaient dans sa ligne de combat. Parallèlement, Ernest et les autres chefs travaillaient ferme à réorganiser les forces de la Révolution. On comprendra l’ampleur de cette tâche en tenant compte de…[128]
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[1] Redwoods (Séquoia ou Wellingtonia, sempervirens ou gigantea). Ces majestueux conifères sont une des curiosités de la Californie, où ils atteignent une hauteur de plus de cent mètres. Leurs troncs sont tellement vastes que l’on a pu pratiquer à travers l’un d’eux une route carrossable. Leur bois est estimé en ébénisterie. (Note du traducteur.)
[2] La seconde révolte fut, dans une large mesure, l’œuvre d’Ernest Everhard, bien qu’il ait naturellement coopéré avec les meneurs européens. L’arrestation et l’exécution d’Everhard constituèrent l’événement marquant du printemps de 1932. Mais il avait si minutieusement préparé ce soulèvement que ses complices purent réaliser ses plans sans trop de confusion ni de délai. C’est après l’exécution d’Everhard que sa veuve se retira à Wake Robin Lodge, petite habitation dans les montagnes de la Sonoma, en Californie.
[3] Allusion évidente à la première révolte, celle de la Commune de Chicago.
[4] Sans contredire Avis Everhard, on peut remarquer qu’Everhard fut simplement l’un des chefs nombreux et habiles qui projetèrent la seconde révolte. Aujourd’hui, avec le recul des siècles, nous sommes en mesure d’affirmer que, même s’il eut survécu, le mouvement n’en aurait pas moins désastreusement échoué.
[5] La seconde révolte fut véritablement internationale. C’était un plan trop colossal pour être élaboré par le génie d’un seul homme. Dans toutes les oligarchies du monde, les travailleurs étaient prêts à se soulever au signal donné. L’Allemagne, l’Italie, la France et toute l’Australie étaient des pays de travailleurs, des Etats socialistes, prêts à aider la révolution des autres pays. Ils le firent vaillamment ; et c’est pourquoi, lorsque la seconde révolte fut écrasée, ils furent écrasés eux aussi par l’alliance mondiale des oligarchies ; et leurs gouvernements socialistes furent remplacés par des gouvernements oligarchiques.
[6] John Cunningham, père d’Avis Everhard, était professeur à l’Université d’Etat de Berkeley, en Californie. Il avait pour spécialité les sciences physiques, mais se livrait à beaucoup d’autres recherches originales et était réputé comme un savant très distingué. Ses principales contributions à la science furent ses Etudes sur l’Electron et surtout son œuvre monumentale intitulée « Identité de la Matière et de l’Energie », où il a établi sans contestation possible que l’unité ultime de matière et l’unité ultime de force sont une seule et même chose. Avant lui, cette idée avait été entrevue, mais non démontrée, par Sir Oliver Lodge et autres explorateurs du nouveau champ de la radioactivité.
[7] Les villes de Berkeley, d’Oakland et quelques autres, situées dans la baie de San Francisco, sont reliées à cette dernière capitale par des bacs qui font la traversée en quelques minutes ; elles forment virtuellement une agglomération unique.
[8] En ce temps-là les hommes avaient coutume de se battre à coups de poings pour remporter des prix. Quand l’un d’eux tombait sans connaissance ou était tué, l’autre prenait l’argent.
[9] Musicien nègre aveugle qui eut un instant de vogue aux Etats-Unis.
[10] Friedrich Nietzsche, le philosophe fou du XIXe siècle de l’ère chrétienne, qui entrevit de fantastiques éclairs de vérité, mais dont la raison, à force de tourner dans le grand cercle de la pensée humaine, s’enfuit par la tangente.
[11] Professeur célèbre, président de l’Université de Standford, fondée par dotation.
[12] Moniste idéaliste qui embarrassa longtemps les philosophes de son temps en niant l’existence de la matière, mais dont les raisonnements subtils finirent par s’écrouler quand les nouvelles données empiriques de la science furent généralisées en philosophie.
[13] Le grand tremblement de terre qui détruisit San Francisco en 1906.
[14] Durant cette période plusieurs ministres furent renvoyés de l’Eglise pour avoir prêché des doctrines inacceptables, surtout quand leur prédication se teintait de socialisme.
[15] A cette époque, la distinction entre gens nés dans le pays ou venus du dehors était nettement et jalousement tranchée.
[16] Ce livre a continué à être imprimé secrètement pendant les trois siècles du Talon de Fer. Il existe plusieurs copies de ses diverses éditions à la Bibliothèque nationale d’Ardis.
[17] En ce temps-là des groupes d’hommes de proie possédaient tous les moyens de transport et le public devait leur payer des taxes pour s’en servir.
[18] De pareilles querelles étaient fréquentes en ces temps de déraison et d’anarchie. Parfois les ouvriers refusaient de travailler, d’autres fois leurs employeurs refusaient de les laisser travailler. Les violences et les troubles résultant de ces désaccords occasionnaient la destruction de beaucoup de biens et de pas mal de vies. Tout cela nous paraît aujourd’hui inconcevable ; il en est de même d’une autre habitude de l’époque, celle qu’avaient les hommes des classes inférieures de casser les meubles quand ils se chamaillaient avec leurs femmes.
[19] Prolétariat, mot dérivé du latin Proletarii. Dans le système du Cens de Servus Tullius, c’était le nom donné à ceux qui ne rendaient d’autre service à l’Etat que d’élever des enfants (proles), autrement dit ceux qui n’avaient d’importance ni par la richesse, ni par la situation, ni par des capacités spéciales.
[20] Auteur de nombreux ouvrages économiques et philosophiques, Anglais de naissance, et candidat au poste de Gouverneur de Californie aux élections de 1906 sur la liste du Parti socialiste, dont il était l’un des chefs.
[21] Il n’y a pas dans l’histoire de page plus horrible que le traitement des enfants et des femmes réduits en esclavage dans les usines anglaises pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle de l’ère chrétienne. C’est dans ces enfers industriels que naquirent quelques-unes des plus insolentes fortunes de l’époque.
[22] Everhard aurait pu trouver un exemple encore plus probant dans l’attitude adoptée par l’Eglise du Sud avant la guerre de Sécession, lorsqu’elle prenait ouvertement la défense de l’esclavage, comme il appert des quelques documents suivants. En 1835, l’Assemblée Générale de l’Eglise Presbytérienne déclara que « l’esclavage est reconnu dans l’Ancien et le Nouveau Testaments, et n’est pas condamné par l’autorité divine ». L’Association des Baptistes de Charleston disait, dans son adresse de la même année : « Le droit qu’ont les maîtres de disposer du temps de leurs esclaves a été nettement reconnu par le Créateur de toutes choses, qui est assurément libre d’investir qui bon lui semble de la propriété de quelque objet qui lui plaise. » Le révérend E.-D. Simon, docteur en Divinité et professeur du Collège Méthodiste Randolph-Macon en Virginie, écrivait : « Les extraits des Ecritures Saintes affirment d’une façon non équivoque le droit de propriété sur les esclaves, avec tous les corollaires qui en découlent. Le droit de les acheter et de les vendre est clairement exposé. A tout prendre, soit que nous consultions la politique juive instituée par Dieu lui-même, ou l’opinion et la pratique unanimes du genre humain dans tous les âges, ou enfin les injonctions du Nouveau Testament et la loi morale, nous sommes amenés à conclure que l’esclavage n’est pas immoral. Une fois établi ce point, que les premiers Africains ont été légalement réduits en servitude, le droit d’y retenir leurs enfants en découle comme conséquence indispensable. Nous voyons donc que l’esclavage existant en Amérique est fondé en droit. »
Rien d’étonnant que la même idée ait été reprise par l’Eglise, une ou deux générations plus tard, concernant la défense de la propriété capitaliste. Dans le grand Muséum d’Asgard se trouve un livre intitulé Essays in Application, écrit par Henry Van Dyke et publié en 1905. Autant que nous avons pu le conjecturer, l’auteur était un homme d’église. L’ouvrage est un bon exemple de ce qu’Everhard aurait appelé la mentalité bourgeoise. Il faut remarquer la similitude entre la déclaration de l’Association des Baptistes citée plus haut et celle qu’écrivit Van Dyke soixante-dix ans plus tard : « La Bible enseigne que Dieu possède le monde. Il le distribue à chaque homme selon son bon plaisir, conformément aux lois générales. »
[23] Il existait à cette époque des milliers de ces pauvres marchands appelés ambulants. Ils transportaient de porte en porte tout leur approvisionnement de marchandises. C’était un véritable gaspillage d’énergie. Les procédés de distribution étaient aussi confus et déraisonnables que tout l’ensemble du système social.
[24] A crazy ramshackle house, expression destinée à peindre l’état de ruine et de délabrement des maisons où gîtaient à cette époque un grand nombre de travailleurs. Ils payaient toujours un loyer au propriétaire, et un loyer énorme, étant donné le peu de valeur de ces taudis.
[25] En ce temps-là, le vol était très courant. Tout le monde se volait réciproquement. Les princes de la société volaient légalement ou faisaient légaliser leurs vols, tandis que les pauvres diables volaient illégalement. Rien n’était en sécurité à moins d’être gardé. Un grand nombre d’hommes étaient employés comme gardiens pour protéger les propriétés. Les maisons des riches étaient des combinaisons de forteresses, de caveaux voûtés et de coffres-forts. La tendance que nous remarquons encore chez nos jeunes enfants à s’approprier le bien d’autrui est considérée comme une survivance rudimentaire de cette disposition spoliatrice alors universellement répandue.
[26] Les travailleurs étaient appelés à leur tâche et en étaient congédiés par des coups de sifflets à vapeur horriblement perçants qui déchiraient les oreilles.
[27] La fonction des avocats de corporations était de servir par des méthodes déloyales les instincts rapaces de ces associations. En 1905, M. Théodore Roosevelt, alors Président des Etats-Unis, disait dans son discours pour la rentrée d’Harward : « Nous savons tous qu’en l’état de choses actuel, un grand nombre des membres les plus influents et les mieux rétribués du barreau, dans toutes les agglomérations riches, se font une spécialité d’élaborer des plans hardis et ingénieux en vue de permettre à leurs clients fortunés, individus ou corporations, d’éluder les lois faites, dans l’intérêt du public, pour régir l’usage des grosses fortunes. »
[28] Cet exemple donne une idée de la lutte à mort qui sévissait dans toute la société. Les hommes se déchiraient mutuellement comme des loups affamés. Les gros loups mangeaient les petits, et Jackson était un des plus faibles de cette horde humaine.
[29] Disons pour expliquer, non pas le juron de Smith, mais le verbe énergique employé par Avis, que ces virilités de langage, communes à l’époque, exprimaient parfaitement la bestialité de la vie qu’on menait alors, vie de félins plutôt que d’êtres humains.
[30] Allusion au total des voix obtenues par la liste socialiste aux élections de 1910. L’augmentation progressive de ce total indique la rapide croissance du parti de la Révolution aux Etats-Unis. Il était de 2068 voix en 1888, de 127 713 en 1902, de 435 040 en 1904, de 1 108 427 en 1908 ; et, en 1910 de 1 688 211.
[31] Dans cette lutte perpétuelle entre fauves, nul, si riche qu’il pût être, n’était jamais sûr de l’avenir. C’est par souci du bien-être de leur famille que les hommes inventèrent les assurances. Ce système qui, à notre âge éclairé, semble absurde et comique, représentait alors une chose très sérieuse. Le plus drôle est que les fonds des compagnies d’assurances étaient fréquemment pillés et dissipés par les personnages chargés de les administrer.
[32] Avant la naissance d’Avis Everhard, John Stuart Mill écrivit, dans son Essai sur la Liberté : « Partout où existe une classe dominante, c’est de ses intérêts de classe et de ses sentiments de supériorité de classe qu’émane une large part de la moralité publique. »
[33] Les contradictions verbales, appelées Irish bulls,ont été longtemps un charmant défaut des anciens Irlandais.
[34] Les journaux de 1902 attribuaient à M. George F. Baer, président de l'Anthracite Coal Trust, l’énonciation du principe suivant : « Les droits et intérêts des classes laborieuses seront protégés par les hommes chrétiens à qui Dieu, dans sa sagesse infinie, a confié les intérêts de la propriété dans ce pays.
[35] Le mot société est employé ici dans un sens restreint, selon l’usage courant de l’époque, pour désigner les frelons dorés qui, sans travailler, se gorgeaient aux rayons de miel de la ruche. Ni les hommes d’affaires, ni les travailleurs manuels, n’avaient le temps ni l’occasion de jouer à ce jeu de société.
[36] Le sentiment de l’Eglise à cette époque s’exprimait par la formule : « Apportez votre argent souillé. »
[37] Dans les colonnes de l'Outlook,revue critique hebdomadaire de l’époque (18 août 1906), est rapportée l’histoire d’un ouvrier qui perdit un bras dans des circonstances absolument semblables à celles du cas Jackson.
[38] Mot tiré du grec, signifiant « Les sages fous » et qui sert à désigner les étudiants de seconde année dans les universités américaines. (N. D. T.)
[39] On n’avait pas encore découvert la vie simple, et la coutume subsistait de remplir les appartements de bric-à-brac. Les chambres étaient des musées dont l’entretien exigeait un travail continuel. Le démon de la poussière était maître de la maison : il y avait mille moyens d’attirer la poussière, et quelques-uns seulement de s’en débarrasser.
[40] Cette invalidation de testaments était un des traits particuliers de l’époque. Pour ceux qui avaient accumulé de vastes fortunes, c’était un problème angoissant que la façon d’en disposer après leur mort. La rédaction et l’invalidation des testaments devinrent des spécialités complémentaires, comme la fabrication des cuirasses et celle des obus. On avait recours aux hommes de loi les plus subtils pour rédiger des testaments qu’il fut impossible d’invalider. Mais ils étaient invalidés quand même, souvent par les avocats mêmes qui les avaient rédigés. Néanmoins, l’illusion persistait chez les gens riches qu’il était possible de faire un testament absolument inattaquable, et pendant des générations cette illusion fut entretenue par les hommes de loi chez leurs clients. Ce fut une recherche analogue à celle du dissolvant universel par les alchimistes du moyen âge.
[41] Curieuse série de littérature d’un genre à part, destinée à répandre chez les travailleurs des idées fausses sur la nature des classes oisives.
[42] Les hommes de ce temps étaient esclaves de certaines formules, et l’abjection de cette servitude nous est difficile à comprendre. Il y avait dans les mots une magie plus forte que celle des escamoteurs. Les esprits étaient si confus qu’un simple mot avait le pouvoir de neutraliser les conclusions de toute une vie de pensées et de recherches sérieuses. Le mot Utopiste était un terme de ce genre, dont la simple prononciation suffisait à condamner les plans les mieux conçus d’amélioration ou de régénération économique. Des populations entières étaient frappées d’une sorte de folie au simple énoncé de certaines expressions comme « un honnête dollar » ou « un plein seau de mangeaille », dont l’invention était considérée comme un trait de génie.
[43] Nom donné d’abord aux détectives privés, puis aux gardiens de banques et autres domestiques armés du capitalisme, qui devinrent ensuite les Mercenaires organisés de l’Oligarchie.
[44] Les remèdes brevetés étaient des escroqueries patentées, mais le peuple s’y laissait prendre comme aux charmes et aux indulgences du moyen âge. La seule différence est que les remèdes brevetés étaient plus nuisibles et coûtaient plus cher.
[45] Jusque vers 1912, la grande masse du peuple conserva l’illusion qu’elle gouvernait le pays par ses votes. Il était gouverné en réalité par ce que l’on appelait les mécanismes politiques (political machines). Au début, les patrons ou entrepreneurs (bosses) de ces mécanismes extorquaient de grosses sommes aux capitalistes pour influencer la législature. Mais les gros capitalistes ne tardèrent pas à découvrir qu’il serait plus économique pour eux de posséder ces mécanismes et d’en salarier eux-mêmes les patrons.
[46] Robert Hunter, dans un livre intitulé Poverty, et publié en 1906, indiquait qu’à cette date il y avait aux Etats-Unis dix millions d’individus vivant dans le paupérisme.
[47] D’après le recensement de 1900 aux Etats-Unis (le dernier dont les chiffres aient été publiés) le nombre des enfants travaillant était de 1 752 187.
[48] La tendance de cette pensée est montrée par la définition suivante empruntée à un ouvrage intitulé The Cynic’s Word Book,publié en 1906 et écrit par un certain Ambrose Bierce,misanthrope avéré et notoire : « Grape-shot(Shrapnell) ». Argument que l’avenir prépare en réponse aux demandes du socialisme américain. »
[49] Les esclaves africains et les criminels étaient attachés par la jambe à un boulet ou une barre de fer qu’ils traînaient avec eux. Ce n’est qu’après l’avènement de la Fraternité de l’Homme que de pareilles pratiques tombèrent en désuétude.
[50] Il y avait eu, avant Everhard, des hommes qui avaient pressenti cette ombre, bien que comme lui, ils fussent incapables d’en préciser la nature. Voici ce que disait John O. Calhoun : « Un pouvoir supérieur à celui du peuple lui-même a surgi dans le Gouvernement. C’est un faisceau d’intérêts nombreux, divers et puissants, combinés en une masse unique et maintenus par la force de cohésion de l’énorme surplus qui existe dans les banques. » Et le grand humaniste Abraham Lincoln déclarait, quelques jours avant son assassinat : « Je prévois dans un avenir prochain une crise qui m’énerve et me fait trembler pour la sécurité de mon pays… Les corporations ont été intronisées ; il s’en suivra une ère de corruption en haut lieu, et le pouvoir capitaliste du pays s’efforcera de prolonger son règne en s’appuyant sur les préjugés du peuple, jusqu’à ce que la richesse soit agglomérée en quelques mains et que la République soit détruite. » (Note de l’auteur.)
[51] Ce livre, Economie et Education, fut publié dans le courant de l'année. Il en subsiste trois exemplaires, deux à Ardis et un à Asgard. Il traitait en détail de l’un des facteurs de conservation de l’ordre établi, à savoir le biais capitaliste pris par les universités et les écoles ordinaires. C’était un acte d’accusation logique et écrasant porté contre tout un système d’éducation qui ne développait dans l’esprit des étudiants que les idées favorables au régime, à l’exclusion de toute idée adverse et subversive. Le livre fit sensation, et fut promptement supprimé par l’oligarchie.
[52] Il n’existe aucun indice qui puisse nous faire connaître le nom de l’organisation que représentaient ces initiales.
[53] C’est un sonnet d’Oscar Wilde, un des maîtres du langage du XIXe siècle.
[54] at cut-rates. Une grosse compagnie pouvait vendre à perte plus longtemps qu’une petite, et c’était un moyen fréquemment employé pour la concurrence.
[55] Grange politics. De nombreux efforts furent tentés à cette période pour organiser la classe décadente des fermiers en un parti politique, dans le but de détruire les trusts et cartels par de sévères mesures législatives. Tous ces efforts échouèrent finalement.
[56] Le premier grand trust qui ait réussi, près d’une génération en avance des autres.
[57] Faillite ou banqueroute, institution spéciale qui permettait à l’industriel qui n’avait pas réussi de ne pas payer ses dettes, et qui avait pour effet d’adoucir les conditions par trop sauvages de cette lutte à coups de griffes et de dents.
[58] Everhard disait vrai, bien qu’il ait fait erreur sur la date de présentation du projet, qui eut lieu le 30 juin et non le 30 juillet. Nous possédons à Ardis le Congressional Record (Annales du Congrès), où il est fait mention de cette loi aux dates suivantes : 30 juin, 9, 15, 16 et 17 décembre 1902, 7 et 14 janvier 1903. L’ignorance manifestée à ce dîner par les hommes d’affaires n’avait rien d’exceptionnel. Très peu de gens connaissaient l’existence de cette loi. En juillet 1903, un révolutionnaire, E. Unterman, publia à Girard, Kansas, une brochure traitant de cette loi sur la milice. Elle se vendit un peu parmi les travailleurs, mais déjà la séparation des classes était assez tranchée, si bien que les gens de la classe moyenne n’entendirent jamais parler de cette brochure et demeurèrent dans l’ignorance de la loi.
[59] Ici Everhard montre clairement la cause de tous les troubles du travail de ce temps-là. Dans le partage du produit commun, le capital et le travail, chacun de son côté, voulaient avoir le plus possible, et la querelle était insoluble. Tant qu’exista le système de production capitaliste, travail et capital continuèrent à se chicaner sur le partage. La chose nous paraît aujourd’hui risible, mais il ne faut pas oublier que nous sommes en avance de sept siècles sur ceux qui vivaient alors.
[60] Théodore Roosevelt, Président des Etats-Unis, quelques années avant l’époque en question, fit en public la déclaration suivante : « Il faut une réciprocité plus libérale et plus étendue dans l’achat et la vente des marchandises, de façon que nous puissions disposer, d’une façon satisfaisante, dans les pays étrangers, du surplus de production des Etats-Unis. » Naturellement, le surplus de production dont il parlait, c’était le bénéfice des capitalistes en excédent de leur pouvoir de consommation. C’est à la même époque que le sénateur Mark Hanna disait : « La production de richesse aux Etats-Unis est annuellement supérieure d’un tiers à sa consommation. » Un autre sénateur, Chauncey Kepew, déclarait : « Le peuple américain produit annuellement deux milliards de richesse de plus qu’il n’en consomme. »
[61] Karl Marx, le grand héros intellectuel du socialisme, était un juif allemand du XIXe siècle, contemporain de John Stuart Mill. Nous avons peine à croire aujourd’hui, qu’après renonciation des découvertes économiques de Marx, plusieurs générations se soient écoulées au cours desquelles il fut tourné en dérision par les penseurs et les savants estimés dans le monde. Par suite de ses découvertes, il fut banni de son pays natal et mourut dans l’exil en Angleterre.
[62] C’est, à notre connaissance, la première fois que ce terme fut employé pour désigner l’Oligarchie.
[63] Cette division d’Everhard concorde avec celle de Lucien Sanial, une des autorités de l’époque en fait de statistiques. Voici, d’après le recensement de 1900 aux Etats-Unis, le nombre d’individus répartis dans ces trois classes d’après leurs professions : Classe des ploutocrates, 250 251 ; classe moyenne, 8 429 845 ; classe du prolétariat, 20 393 137.
[64] Standard Oil et Rockefeller – voir la note 69.
[65] Jusqu’en 1907 on considérait le pays comme dominé par onze groupes, mais leur nombre fut réduit par l’amalgamation des cinq groupes de voies ferrées en un cartel de tous les chemins de fer. Les cinq groupes ainsi amalgamés en même temps que leurs alliés financiers et politiques, étaient les suivants : 10 James J. Hill, avec sa direction du Nord-Ouest ; 2° le groupe des chemins de fer de Pensylvanie, avec Schiff comme directeur financier, et de grosses maisons de banque de Philadelphie et de New York ; 3° Harriman, avec Frick comme avocat-conseil et Odell comme lieutenant politique, dirigeant les lignes de transport du Central continental et de la côte du Pacifique Sud-Ouest et Sud ; 4° les intérêts ferroviaires de la famille Gould ; et 5° Morse, Reid et Leeds, connus sous le nom de Rock-Island Crowd. Ces puissants oligarques, issus du conflit des rivalités, devaient suivre inévitablement la voie qui aboutit à la combinaison.
[66] Lobby,institution particulière ayant pour but d’intimider et de corrompre les législateurs qui étaient censés représenter les intérêts du peuple.
[67] Une dizaine d’années avant ce discours d’Everhard, la Chambre de Commerce de New York avait publié un rapport dont nous extrayons ces lignes : « Les chemins de fer gouvernent absolument les législatures de la majorité des Etats de l’Union ; ils font et défont à leur gré les sénateurs, députés et gouverneurs et sont les véritables dictateurs de la politique gouvernementale des Etats-Unis. »
[68] Rockefeller débuta comme membre du prolétariat, et, à force d’épargne et de ruse, réussit à organiser le premier trust parfait, celui qui est connu sous le nom de Standard Oil. Nous ne pouvons nous empêcher de citer une page remarquable de l’histoire de ce temps, pour montrer comment la nécessité, pour la Standard Oil, de replacer ses fonds en excédent, écrasa les petits capitalistes et hâta l’écroulement du système capitaliste. David Graham Phillips était un écrivain radical de cette époque, et cette citation d’un article de lui est empruntée à un numéro du Saturday Evening Post daté du 4 octobre 1902. C’est le seul exemplaire de ce journal qui soit parvenu jusqu’à nous ; mais, d’après sa forme et son contenu, nous devons conclure que c’était un des périodiques populaires à grand tirage :
« Voilà dix ans environ, le revenu de Rockefeller était évalué à trente millions de dollars par une autorité très compétente. Il avait atteint la limite des placements profitables dans l’industrie du pétrole. Désormais d’énormes sommes en espèces, plus de deux millions de dollars par mois, se déversaient dans la caisse du seul John Davidson Rockfeller. Le problème du remploi devenait très sérieux. Il tourna au cauchemar. Le revenu du pétrole grossissait, s’enflait toujours, et le nombre des placements sûrs était limité, encore plus limité qu’à l’heure actuelle. Ce n’est pas précisément l’avidité de nouveaux profits qui poussa les Rockefeller vers d’autres branches d’affaires que le pétrole. Ils furent entraînés de force par ce flux de richesses qu’attirait irrésistiblement l’aimant de leur monopole. Ils durent organiser un personnel spécial pour faire des recherches et enquêtes de nouveaux placements. On dit que le chef de ce personnel reçoit un salaire annuel de 125 000 dollars.
« La première excursion ou incursion remarquable des Rockefeller s’exerça dans le domaine des Chemins de fer. En 1895, ils gouvernaient un cinquième de la longueur des voies ferrées du pays. Que possèdent-ils aujourd’hui, ou que dirigent-ils comme propriétaires principaux. Ils sont puissants dans tous les grands chemins de fer de New York, nord, est et ouest, sauf un seul, où ils n’ont qu’une part de quelques millions. Ils sont dans la plupart des grandes lignes qui rayonnent de Chicago. Ils dominent dans plusieurs des réseaux qui s’étendent jusqu’au Pacifique. Ce sont leurs votes qui font la puissance de M. Morgan en ce moment, – il faut ajouter cependant qu’ils ont plus besoin de son cerveau qu’il n’a besoin de leurs votes, – et la combinaison des deux constitue dans une large mesure la « communauté d’intérêts ».
« Mais les chemins de fer seuls ne suffisaient pas à absorber assez rapidement ces énormes vagues d’or. Les 2 500 000 dollars de J.-D. Rockefeller ne tardèrent pas à croître jusqu’à quatre, cinq, six millions par mois, jusqu’à 75 millions de dollars par an. Les pétroles devenaient tout bénéfice. Les remplois des revenus déversaient déjà leur mince tribut de plusieurs millions.
« Les Rockefeller entrèrent dans le gaz et l’électricité dès que ces industries furent assez développées pour constituer un placement sûr. Et maintenant une grande partie du peuple américain, quel que soit le genre d’éclairage qu’ils emploient, doivent commencer à enrichir les Rockefeller dès que le soleil se couche. Puis ils se lancèrent dans les hypothèques de fermes. On raconte que, voilà quelques années, quand la prospérité permit aux fermiers de purger leurs hypothèques, J.-D. Rockefeller en fut affecté presque jusqu’aux larmes ; huit millions de dollars qu’il croyait placés en sûreté à de bons intérêts pour des années à venir furent soudainement accumulés sur le seuil de sa porte, réclamant à grands cris un nouvel emploi. Cette aggravation inattendue à son perpétuel souci de trouver des placements pour les enfants et les petits-enfants et les arrière-petits enfants de son pétrole, était plus que n’en pouvait supporter d’un cœur égal un homme affecté de mauvaise digestion…
« Les Rockefeller se mirent dans les mines, – fer et charbon, cuivre et plomb ; – puis dans d’autres compagnies industrielles ; dans les tramways ; dans les obligations nationales, d’Etats ou municipales ; dans les grandes lignes maritimes, les bateaux à vapeur et les télégraphes ; dans les bien-fonds et les gratte-ciels, et les maisons d’habitation, et les hôtels et les pâtés de bâtiments d’affaires ; dans les assurances sur la vie et dans la banque. Il n’y eut bientôt plus un seul champ d’industrie où leurs millions ne fussent à l’œuvre…
« La banque Rockefeller – la National City Bank – est de beaucoup la plus importante des Etats-Unis. Elle ne le cède dans le monde entier qu’à la Banque d’Angleterre et à la Banque de France. Les dépôts dépassent en moyenne cent millions de dollars par jour, et elle domine le marché des valeurs à la criée de Wall Street ainsi que la bourse des fonds publics. Mais elle n’est pas la seule : elle constitue le premier anneau d’une chaîne de banques Rockefeller, comprenant quatorze banques et consortiums dans la cité de New York, outre des banques très fortes et très influentes dans tous les grands centres monétaires du pays.
« John D. Rockefeller possède des fonds de la Standard Oil pour une valeur de quatre à cinq millions de dollars à la cote du marché. Il a cent millions de dollars dans le Trust de l’acier, presque autant dans un seul réseau des chemins de fer de l’ouest, la moitié autant dans un autre, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’esprit se fatigue à cataloguer ses richesses. Son revenu s’élevait l’an dernier à cent millions de dollars environ, – il est douteux que les revenus de tous les Rothschilds pris ensemble atteignent une somme supérieure, – et son revenu continue à progresser par sauts et par bonds. »
[69] Les Cent-Noirs étaient des bandes réactionnaires organisées par l’autocratie décadente dans la Révolution Russe. Ces groupes réactionnaires attaquaient les groupes révolutionnaires ; en outre, au moment voulu, ils soulevaient l’émeute et détruisaient les propriétés pour fournir à l’autocratie un prétexte de faire appel aux Cosaques.
[70] Sous le régime capitaliste, ces périodes de crise étaient aussi inévitables qu’absurdes. La propriété engendrait toujours des calamités. Le fait était dû, naturellement, à l’excès des bénéfices non consommés.
[71] En dessein et en pratique, en tout, excepté le nom, les briseurs de grèves étaient les soldats privés des capitalistes. Parfaitement organisés et armés, ils étaient toujours prêts à être précipités par trains spéciaux sur toute partie du pays où les travailleurs se mettaient en grève ou étaient mis en chômage par leurs employeurs. Une époque si extraordinaire pouvait seule donner le spectacle étonnant d’un certain Farley, chef notoire de briseurs de grèves, qui, en 1906, traversa les Etats-Unis par trains spéciaux, de New York à San-Francisco, à la tête d’une armée de 2 500 hommes armés et équipés pour briser une grève des charretiers de cette dernière ville. Cet acte était une infraction pure et simple aux lois du pays. Le fait qu’il demeura impuni, comme des milliers d’actes du même genre, montre à quel point l’autorité judiciaire était sous la dépendance de la ploutocratie.
[72] Pendant une grève de mineurs de l’Idaho, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, il arriva que beaucoup de grévistes furent enfermés par la troupe dans un parc à bestiaux. La chose et le nom se perpétuèrent au vingtième siècle.
[73] Le nom seul, et non l’idée, est d’importation russe. Les Cent-Noirs furent un développement des agents secrets du capitalisme, et leur usage débuta dans les luttes travaillistes du dix-neuvième siècle. Cela est hors de discussion, et a été avoué par une autorité non moindre que le Commissaire du Travail des Etats-Unis, à cette époque, M. Carroil D. Wright. Dans son livre intitulé Les Batailles du Travail, est citée cette déclaration que « dans quelques-unes des grandes grèves historiques, ce sont les employeurs eux-mêmes qui ont incité les actes de violence » ; que des industriels ont volontairement provoqué des grèves pour se débarrasser de leur surplus de marchandises ; et que des wagons ont été brûlés par les agents des patrons pendant les grèves des chemins de fer pour accroître le désordre. C’est d’agents secrets de ce genre que naquirent les Cent-Noirs ; et ceux-ci, à leur tour, devinrent plus tard l’arme terrible de l’oligarchie, les agents provocateurs.
[74] Nom d’une rue de l’ancien New York, où était située la Bourse, et où l’absurde organisation de la société permettait la manipulation en sous-main de toutes les industries du pays.
[75] Un des premiers navires qui transportèrent des colons en Amérique après la découverte du Nouveau-Monde. Pendant assez longtemps leurs descendants furent extraordinairement fiers de leur origine ; mais au cours des siècles, ce sang précieux s’est diffusé à tel point qu’actuellement il circule sans doute dans les veines de tous les Américains.
[76] L’auteur de ce poème doit rester à jamais inconnu. Ce fragment est tout ce qui nous en est parvenu.
[77] Mets mexicain, dont il est souvent question dans la littérature de l’époque. On suppose qu’il était fortement épicé. La recette n’en est pas parvenue jusqu’à nous.
[78] « William Randolph Hearst », jeune Californien millionnaire, qui devint le plus puissant propriétaire de journaux de la région. Ses feuilles, publiées dans toutes les villes de quelque importance, s’adressaient à la classe moyenne décadente en même temps qu’au prolétariat. Sa clientèle était si vaste qu’il réussit à prendre possession de la coquille vide du vieux parti démocratique. Il occupait une position anormale et prêchait un socialisme émasculé, mitigé de je ne sais quel capitalisme petit-bourgeois, sorte de pétrole mélangé d’eau claire. Il n’avait aucune chance d’aboutir à quoi que ce soit, mais pendant une brève période il inspira de sérieuses appréhensions aux ploutocrates.
[79] La publicité était extraordinairement onéreuse en cette époque de gâchis. La concurrence n’existait qu’entre les petits capitalistes, et c’étaient eux qui faisaient de la publicité. Dès qu’un trust se formait il n’y avait plus de rivalité possible, et par conséquent les trusts n’avaient pas besoin d’annonces.
[80] La traduction est un peu littérale… Le texte en anglais est : the railroads (… ) broke the back of the farmer-camel ; or, that was the straw that broke the camel's back se traduit habituellement par c’est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.
[81] La destruction des comices romains fut bien moins rapide que celle des fermiers et petits capitalistes américains, car le mouvement du XXe siècle procédait d’une force acquise qui n’existait guère dans la Rome antique.
Un grand nombre de fermiers, poussés par leur attachement déraisonnable à la terre, et désireux de montrer jusqu’où ils pouvaient aller dans le retour à la sauvagerie, essayèrent d’échapper à l’expropriation en se désistant de toutes transactions commerciales. Ils ne vendaient ni n’achetaient plus rien. Entre eux commença à renaître un système primitif d’échanges en nature. Leurs privations et leurs souffrances étaient horribles, mais ils tenaient bon, et le mouvement acquit une certaine ampleur. La tactique de leurs adversaires fut aussi originale que logique et simple. La ploutocratie, forte de sa possession du gouvernement, éleva les impôts. C’était le point faible de leur armure. Ayant cessé d’acheter et de vendre, ils n’avaient pas d’argent et, en fin de compte, leurs terres furent vendues pour payer leurs contributions.
[82] Il y avait longtemps que ces murmures et grondements se faisaient entendre. Dès 1908, Lord Avebury prononçait à la Chambre des Lords les paroles suivantes : « L’inquiétude de l’Europe, la propagation du socialisme et la sinistre apparition de l’anarchie sont des avertissements donnés aux gouvernements et aux classes dirigeantes que la condition des classes laborieuses devient intolérable, et que si l’on veut éviter une révolution, il faut prendre des mesures pour augmenter les salaires, réduire les heures de travail et abaisser le prix des objets nécessaires à la vie. »
Le Wall Street Journal, organe de spéculateurs, commentait en ces termes le discours de Lord Avebury : « Ces paroles ont été prononcées par un aristocrate, par un membre de l’organisme le plus conservateur de toute l’Europe. Elles n’en prennent que plus de sens. La politique économique qu’il recommande a plus de valeur que celle enseignée dans la plupart des livres. C’est un signal avertisseur. Prenez-y garde, Messieurs du Ministère de la Guerre et de la Marine ! »
A la même époque Sydney Brooks écrivait en Amérique, dans le Harper’s Weekly : « Vous ne voulez pas entendre parler des socialistes à Washington. Pourquoi ? Les politiciens sont toujours les derniers du pays à voir ce qui se passe sous leur nez. Ils se moqueront de ma prédiction, mais j’annonce en toute assurance qu’à la prochaine élection présidentielle les socialistes réuniront plus d’un million de voix. »
[83] C’est à l’aurore du XXe siècle que l’organisation socialiste internationale formula définitivement la politique à suivre en cas de guerre, qu’elle avait longtemps mûrie et qui peut se résumer en ces termes : « Pourquoi les travailleurs d’un pays se battraient-ils avec les travailleurs d’un autre pays au bénéfice de leurs maîtres capitalistes ? »
Le 21 mai 1905, au moment où il était question d’une guerre entre l’Autriche et l’Italie, les socialistes d’Italie, d’Autriche et de Hongrie tinrent une conférence à Trieste et lancèrent la menace d’une grève générale des travailleurs des deux pays au cas où la guerre serait déclarée. Cet avertissement fut renouvelé l’année suivante, lorsque l’affaire du Maroc faillit entraîner à la guerre la France, l’Allemagne et l’Angleterre.
[84] Our Benevolent Feudalism, paru en 1902. On a toujours affirmé que c’est Ghent qui fit naître l’idée de l’Oligarchie dans les esprits capitalistes. Cette croyance persiste dans toute la littérature des trois siècles du Talon de Fer, et jusque dans le premier siècle de la Fraternité de l’Homme. Nous savons aujourd’hui à quoi nous en tenir ; mais cela n’empêche pas que Ghent ait été l’un des innocents les plus calomniés de toute l’histoire.
[85] Voici, à titre d’échantillons, quelques décisions de tribunaux manifestant leur hostilité contre la classe ouvrière. L’emploi des enfants était chose courante dans les régions minières. En Pensylvanie. en 1905, les travaillistes réussirent à faire passer une loi ordonnant que la déclaration sous serment des parents quant à l’âge de l’enfant et son degré d’instruction relative devrait désormais être confirmée par des documents. Cette loi fut aussitôt dénoncée comme inconstitutionnelle par la Cour du Comté de Luzerne, sous prétexte qu’elle violait le XIVe amendement en établissant une distinction entre individus de la même classe, c’est-à-dire entre les enfants de plus ou moins de quatorze ans ; et la Cour d’Etat confirma cette décision. La Cour de New York, à la session spéciale de 1905, dénonça comme inconstitutionnelle la loi qui défendait aux mineurs et aux femmes de travailler dans les usines après neuf heures du soir, alléguant que c’était là une « législation de classe ». Vers la même époque, les ouvriers boulangers étaient terriblement surmenés. La Législature de New York fit passer une loi restreignant leur travail à dix heures par jour. En 1906, la Cour suprême des Etats-Unis déclara cette loi inconstitutionnelle ; l’exposé de motifs disait entre autres choses : « Il n’y a aucune raison valable d’intervenir dans la liberté des personnes ou des contrats en déterminant les heures de travail dans la profession de boulanger. »
[86] James Farley, briseur de grèves célèbre à cette époque. C’était un homme doué de capacités indéniables, mais de plus de courage que de moralité. Il s’éleva très haut sous la domination du Talon de Fer, et finit par se faire admettre dans la caste des oligarques. Il fut assassiné en 1932 par Sarah Jenkins, dont le mari avait été tué trente ans auparavant par les briseurs de grèves.
[87] Les prédictions sociales d’Everhard étaient remarquables. Avec la même clarté que s’il lisait ces événements dans le passé, il prévoyait la défection des syndicats privilégiés, la naissance et la lente décadence des castes ouvrières, ainsi que la lutte entre celles-ci et l’Oligarchie mourante pour la direction de la machine gouvernementale.
[88] Nous ne pouvons qu’admirer l’intuition d’Everhard. Longtemps avant que l’idée même de cités merveilleuses comme celles d’Ardis et d’Asgard fût née dans l’esprit des oligarques, il entrevoyait ces villes splendides et la nécessité de leur création. Depuis ce jour de prophétie ont passé les trois siècles du Talon de Fer et les quatre siècles de la Fraternité de l’Homme, et aujourd’hui nous foulons les routes et habitons les cités édifiées par les oligarques. Il est vrai que nous avons continué à construire, que nous bâtissons des villes encore plus merveilleuses, mais celles des oligarques subsistent, et j’écris ces lignes à Ardis, l’une des plus merveilleuses entre toutes.
[89] Tous les syndicats des chemins de fer entrèrent dans cette combinaison. Il est intéressant de remarquer que la première application définie de la politique des parts de rabiot avait été faite au XIXe siècle par un syndicat de chemin de fer, l’Union fraternelle des Mécaniciens de locomotives. Un certain P. M. Arthur en était depuis vingt ans le grand chef. Après la grève du Pensylvania Railroaden 1877, il soumit aux mécaniciens de locomotives un plan d’après lequel ils devaient s’arranger avec la direction et faire bande à part vis-à-vis de tous les autres syndicats. Ce plan égoïste réussit parfaitement, et c’est de là que fut forgé le mot « arthurisation » pour désigner la participation des syndicats à la gratte. Ce mot a longtemps embarrassé les étymologistes, mais j’espère que sa dérivation est désormais bien claire.
[90] Albert Pocock, autre briseur de grèves qui jouissait dans ces temps reculés d’une notoriété de même aloi que celle de James Farley, et qui jusqu’à sa mort réussit à maintenir à leur tâche tous les mineurs du pays. Son fils Lewis Pocock lui succéda, et pendant cinq générations cette remarquable lignée de gardes-chiourme eut la haute main sur les mines de charbon. Pocock l’ancien, connu sous le nom de Pocock Ier, a été dépeint de la manière suivante : « Une tête longue et mince, à demi-encerclée d’une frange de cheveux bruns et gris, avec des pommettes saillantes et un menton lourd… Un teint pâle, des yeux gris sans lustre, une voix métallique et une attitude languissante. » Il était né de parents pauvres et avait commencé sa carrière comme garçon de café. Il devint ensuite détective privé au service d’une corporation de tramways et se transforma peu à peu en briseur de grèves professionnel. Pocock V, dernier du nom, périt dans une chambre de pompe qu’une bombe fit sauter durant une petite révolte des mineurs sur le territoire indien. Cet événement eut lieu en 2073 après J.-C.
[91] Ces groupes d’action furent modelés plus ou moins sur les organisations de combat de la Révolution russe, et, en dépit des efforts incessants du Talon de Fer, ils subsistèrent pendant les trois siècles qu’il dura lui-même. Composés d’hommes et de femmes inspirés d’intentions sublimes, et impavides devant la mort, les Groupes de Combat exercèrent une prodigieuse influence et modérèrent la sauvage brutalité des gouvernants. Leur œuvre ne se borna pas à une guerre invisible contre les agents de l’Oligarchie. Les Oligarques eux-mêmes furent obligés de prendre garde aux décrets des Groupes, et, plusieurs fois, ceux d’entre eux qui leur avaient désobéi furent punis de mort ; il en fut de même pour les sous-ordres des Oligarques, les officiers de l’armée et les chefs des castes ouvrières.
Les sentences rendues par ces vengeurs organisés étaient conformes à la plus stricte justice, mais le plus remarquable était leur procédure sans passion et parfaitement juridique. Il n’y avait pas de jugements improvisés. Quand un homme était pris, on lui accordait un jugement loyal et la possibilité de se défendre. Nécessairement beaucoup de gens furent jugés et condamnés par procuration, comme dans le cas du général Lampton, en 2138 après J.-C. Des mercenaires de l’Oligarchie, celui-ci était peut-être le plus sanguinaire et le plus cruel. Il fut informé par les Groupes de Combat qu’il avait été jugé, reconnu coupable et condamné à mort ; et cet avertissement lui était donné après trois sommations d’avoir à cesser son traitement féroce des prolétaires. Après cette condamnation, il s’entoura d’une multitude de moyens de protection. Pendant des années, les Groupes de Combat s’efforcèrent en vain d’exécuter leur sentence. Des camarades nombreux, hommes et femmes, échouèrent successivement dans leurs tentatives et furent cruellement exécutés par l’Oligarchie. C’est à propos de cette affaire que la crucifixion fut remise en vigueur comme moyen d’exécution légale. Mais au bout du compte le condamné trouva son bourreau en la personne d’une frêle jeune fille de dix-sept ans, Madeleine Provence, qui, pour atteindre son but, servait depuis deux ans dans le palais en qualité de lingère du personnel. Elle mourut en cellule après des tortures horribles et prolongées. Mais aujourd’hui sa statue de bronze se dresse au Panthéon de la Fraternité dans la merveilleuse cité de Serles.
Nous autres qui, par expérience personnelle, ne savons pas ce que c’est qu’un meurtre, nous ne devons pas juger trop sévèrement les héros des Groupes de Combat. Ils ont prodigué leurs vies pour l’humanité : aucun sacrifice ne leur semblait trop grand pour elle ; et, d’autre part, l’inexorable nécessité les obligeait à donner à leurs sentiments une expression sanglante dans un âge sanguinaire. Aux flancs du Talon de Fer, les Groupes de Combat constituaient l’unique épine qu’il n’ait jamais pu extirper. C’est à Everhard qu’il faut attribuer la paternité de cette curieuse armée. Ses succès et sa persistance pendant trois cents ans prouvent la sagesse avec laquelle il l’avait organisée et la solidité de la fondation léguée par lui aux constructeurs de l’avenir. A certains points de vue, cette organisation peut être considérée comme son œuvre principale, en dépit de la haute valeur de ses travaux économiques et sociologiques, et de ses hauts faits comme chef général de la Révolution.
[92] Des conditions analogues prévalaient dans l’Inde au XIXe siècle sous la domination britannique. Les indigènes mouraient de faim par millions tandis que leurs maîtres les frustraient du fruit de leur travail et le dépensaient en cérémonies pompeuses et cortèges fétichistes. Nous ne pouvons guère nous empêcher, en ce siècle éclairé, de rougir de la conduite de nos ancêtres ; et nous devons nous contenter d’une consolation philosophique, en admettant que dans l’évolution sociale la phase capitaliste est à peu près au même niveau que l’âge simiesque dans l’évolution animale. L’humanité devait franchir ces étapes pour sortir de la vase des organismes inférieurs, et il lui était naturellement difficile de se débarrasser tout à fait de cette boue gluante.
[93] Cette expression est une trouvaille due au génie de H. G. Wells, qui vivait à la fin du XIXe siècle. C’était un clairvoyant en sociologie, un esprit sain et normal en même temps qu’un cœur chaudement humain. Plusieurs fragments de ses ouvrages sont venus jusqu’à nous, et deux de ses meilleures œuvres, Anticipations et Mankind in the Making, nous ont été conservées intactes. Avant les Oligarques et avant Everhard, Wells avait prévu la construction des cités merveilleuses dont il est question dans ses livres sous le nom de pleasure cities.
[94] Persuadée que ses Mémoires seraient lues de son temps, Avis Everhard a omis de mentionner le résultat du procès pour haute trahison. On trouvera dans le manuscrit bien d’autres négligences de ce genre. Cinquante deux membres socialistes du Congrès furent jugés et tous reconnus coupables. Chose étrange, aucun ne fut condamné à mort. Everhard et onze autres, parmi lesquels Théodore Donnelson et Matthew Kent, furent condamnés à l’emprisonnement à vie. Les quarante autres furent condamnés à des termes variant de trente à quarante-cinq ans ; et Arthur Simpson, que le manuscrit signale comme malade de la fièvre typhoïde au moment de l’explosion, n’eut que quinze ans de prison. D’après la tradition, on le laissa mourir de faim en cellule pour le punir de son intransigeance obstinée et de sa haine ardente et sans distinction contre tous les serviteurs du despotisme. Il mourut à Cabanas, dans l’île de Cuba, où trois autres de ses camarades étaient détenus. Les cinquante-deux socialistes du Congrès furent enfermés dans des forteresses militaires dispersées sur tout le territoire des Etats-Unis : ainsi Dubois et Woods furent mis à Porto-Rico, Everhard et Merryweather consignés à l’île d’Alcatras, dans la baie de San-Francisco, qui servait depuis longtemps de prison militaire.
[95] Avis Everhard aurait dû attendre bien des générations pour obtenir l’élucidation du mystère. Il y a un peu moins de cent ans, et c’est par conséquent un peu plus de six cents ans après sa mort, que la confession de Pervaise fut découverte dans les archives secrètes du Vatican. Il n’est peut-être pas hors de propos de dire quelques mots de cet obscur document, bien qu’il n’ait plus guère d’intérêt que pour les historiens.
Pervaise était un Américain d’origine française qui, en 1913, était en prison à New York en attendant son jugement pour meurtre. Nous apprenons, d’après sa confession, que sans être un criminel endurci, il possédait un caractère vif, émotionnable et passionné. Dans un accès de jalousie folle, il avait tué sa femme – le fait était assez fréquent à l’époque. La terreur de la mort s’empara de lui, comme il le raconte tout au long, et pour y échapper, il se sentit disposé à faire n’importe quoi. Les agents secrets, pour le préparer, lui affirmèrent qu’il ne pouvait manquer d’être convaincu de meurtre au premier degré, crime qui entraînait la peine capitale. Le condamné était ligoté dans un fauteuil spécialement construit, et, sous la surveillance de médecins compétents, mis à mort par un courant électrique. Ce mode d’exécution, appelé électrocution, était très populaire en ce temps-là ; ce n’est que plus tard qu’il fut remplacé par l’anesthésie.
Cet homme, dont le cœur n’était pas mauvais mais dont la nature superficielle était imprégnée d’une animalité violente, et qui attendait en cellule une mort inévitable, se laissa facilement persuader de jeter une bombe à la Chambre. Il déclare expressément dans sa confession que les agents du Talon de Fer lui affirmèrent que l’engin serait inoffensif et ne tuerait personne. Il fut introduit secrètement dans une galerie ostensiblement fermée sous prétexte de réparations. Il devait choisir son moment pour jeter la bombe, et il avoue naïvement qu’intéressé par la tirade d’Ernest et le tumulte qu’elle suscitait, il faillit oublier sa mission.
Non seulement Pervaise fut libéré de prison, mais on lui accorda une pension pour le restant de ses jours. Il n’en jouit pas longtemps. En septembre 1914, il fut atteint d’un rhumatisme au cœur et ne survécut que trois jours. C’est alors qu’il envoya chercher un prêtre catholique et lui fit sa confession. Le Père Durban la jugea si grave qu’il la recueillit par écrit et la signa comme témoin assermenté. Nous ne pouvons que conjecturer ce qui se passa ensuite. Le document était certainement assez important pour trouver le chemin de Rome. De puissantes influences durent être mises en jeu pour en éviter la divulgation pendant plusieurs centaines d’années. C’est seulement au siècle dernier que Lorbia, le célèbre savant italien, mit la main dessus par hasard au cours de ses recherches.
Aujourd’hui donc, il ne reste pas le moindre doute que le Talon de Fer fut responsable de l’explosion de 1913 à la Chambre des Représentants. Et même si la confession de Pervaise n’avait jamais vu le jour, il ne pouvait y avoir aucun doute raisonnable : cet acte, qui envoya en prison cinquante-deux Représentants, allait de pair avec les autres crimes innombrables commis par les Oligarques, et, avant eux, par les capitalistes.
Comme exemple classique de massacre d’innocents, commis avec férocité et de gaîté de cœur, il faut citer celui des soi-disant anarchistes de Haymarket, à Chicago, dans l’avant-dernière décade du XIXe siècle. Il faut mettre dans une catégorie à part l’incendie volontaire et la destruction de propriétés capitalistes par les capitalistes eux-mêmes. Pour des crimes de ce genre de nombreux innocents ont été punis, – mis en chemin de fer (railroaded),– selon l’expression usitée alors, c’est-à-dire que les juges s’étaient concertés à l’avance pour liquider leur compte.
Durant les troubles du travail qui éclatèrent dans la première décade du XXe siècle entre les capitalistes et la Fédération Occidentale des Mineurs, une tactique analogue mais plus sanglante fut employée. Les agents des capitalistes firent sauter la gare du chemin de fer à Independence. Treize hommes furent tués et beaucoup d’autres blessés. Les capitalistes, qui dirigeaient le mécanisme législatif et judiciaire de l’Etat du Colorado, accusèrent les mineurs de ce crime et faillirent les faire condamner. Romaines, un des instruments employés dans l’affaire, était en prison dans un autre Etat, au Kansas, quand les agents des capitalistes lui proposèrent le coup. Mais les aveux de Romaines furent publiés de son vivant, à la différence de ceux de Pervaise.
A la même époque, il y eut encore le cas de Moyer et Haywood, deux chefs travaillistes forts et résolus. L’un était président et l’autre secrétaire de la Fédération Occidentale des Mineurs. L’ex-gouverneur de l’Idaho venait d’être assassiné d’une façon mystérieuse. Les socialistes et les mineurs avaient ouvertement attribué ce crime aux propriétaires de mines. Néanmoins, en violation des constitutions nationale et étatiste, et par suite d’une conspiration entre les gouverneurs de l’Idaho et du Colorado, Moyer et Haywood furent enlevés, jetés en prison et accusés de ce meurtre. C’est ce qui provoqua la protestation suivante d’Eugène V. Debs, chef national du socialisme américain : « Les chefs travaillistes qu’on ne peut soudoyer ni intimider, on veut les surprendre et les assassiner. Le seul crime de Moyer et de Haywood, c’est leur fidélité inébranlable à la classe ouvrière. Les capitalistes ont dépouillé notre pays, débauché notre politique, déshonoré notre justice ; ils nous ont foulé aux pieds sous leurs souliers ferrés, et maintenant ils se proposent d’assassiner ceux qui n’ont pas l’abjection de se soumettre à leur brutale domination. Les gouverneurs du Colorado et de l’Idaho ne font qu’exécuter les ordres de leurs maîtres, les ploutocrates. La lutte est engagée entre les travailleurs et la ploutocratie. Celle-ci peut frapper le premier coup violent, mais c’est nous qui frapperons le dernier. »
[96] Cette scène ridicule constitue un document typique sur l'époque et peint bien la conduite de ces maîtres sans cœur : pendant que les gens mouraient de faim, les chiens avaient des bonnes. Cette mascarade était pour Avis Everhard une affaire de vie ou de mort, qui intéressait la Cause toute entière : il faut donc en accepter la fidèle vraisemblance.
[97] Pullman, nom de l’inventeur des plus beaux wagons de luxe sur les chemins de fer de ce temps-là.
[98] En dépit des dangers continuels et presque inconcevables, Anna Roylston atteignit le bel âge de quatre-vingt-onze ans. De même que les Pococks éludèrent les exécuteurs des groupes de combat, elle défia ceux du Talon de Fer. Prospère au milieu des périls, sa vie semblait protégée par un charme. Elle-même s’était faite exécutrice pour le compte des Groupes de Combat : on l’appelait la Vierge Rouge, et elle devint l’une des figures inspirées de la Révolution. A l’âge de soixante-neuf ans, elle tua Halcliffe « le sanglant » au milieu de son escorte et échappa sans une égratignure. Elle mourut de vieillesse dans son lit, en un asile secret des révolutionnaires, sur les montagnes d’Oxark.
[99] Dans le texte, Chaparral. Un certain nombre de termes mexicains se sont acclimatés en Californie. (N. d. T.)
[100] Madronyos (Arbutus Menziesii). (N. d. T.)
[101] Manzanitas (Nom donné à divers arbres du genre Arctostaphylos). (N. d. T.)
[102] Socialist Labor Party.
[103] Malgré toutes nos recherches parmi les documents de l’époque, nous n’avons pu trouver aucune allusion au personnage en question. Il n’en est fait mention nulle part ailleurs que dans le manuscrit Everhard.
[104] Le voyageur curieux qui se dirigerait vers le sud en partant de Glen Ellen, se trouverait sur un boulevard qui suit exactement l’ancienne route d’il y a sept siècles. Un quart de mille plus loin, après avoir passé le second pont, il remarquerait à droite une fondrière qui court comme une balafre à travers le terrain moutonneux vers un groupe de monticules boisés. Cette fondrière représente l’emplacement de l’ancien droit de passage qui existait en ce temps de propriété individuelle à travers les terrains d’un certain M. Chauvet, pionnier français venu en Californie à l’époque de l’or. Les monticules boisés sont ceux dont parle Avis Everhard.
Le grand tremblement de terre de 2368 détacha le flanc d’un de ces monticules, qui combla le trou où les Everhard avaient établi leur refuge. Mais, depuis la découverte du Manuscrit, on a pratiqué des fouilles et retrouvé la maison et les deux chambres intérieures, ainsi que les débris accumulés au cours d’une longue résidence. Entre autres reliques curieuses, on a découvert l’appareil fumivore dont il est question dans le récit. Les étudiants intéressés pourront lire la brochure d’Arnold Bentham qui doit prochainement paraître sur ce sujet.
A un mille au nord-ouest des monticules, se trouve l’emplacement de la Wake Robin Lodge, au confluent de la Wild Water et de la rivière Sonoma. On peut remarquer, en passant, que la Wild Water s’appelait autrefois Graham Creek, comme l’indiquent les vieilles cartes. Mais le nouveau nom tient bon. C’est à Wake Robin Lodge qu’Avis Everhard demeura plus tard à diverses reprises, lorsque, déguisée en agent provocateur du Talon de Fer, elle put jouer impunément son rôle parmi les hommes et les événements. La permission officielle qui lui fut accordée d’habiter cette maison existe encore dans les archives, signée d’un non moins grand personnage que le sieur Wickson, l’oligarque secondaire du Manuscrit.
[105] Durant cette période, le déguisement devint un art véritable. Les révolutionnaires entretenaient des écoles d’acteurs dans tous leurs refuges. Ils dédaignaient les accessoires des comédiens ordinaires, tels que perruques, fausses barbes et faux sourcils. Le jeu de la révolution était un jeu de vie ou de mort, et ce camouflage serait devenu un piège. Le déguisement devait être fondamental, intrinsèque, devait faire partie de l’être, comme une seconde nature. On raconte que la Vierge Rouge était devenue une adepte de cet art, et c’est à cela qu’il faut attribuer le succès de sa longue carrière.
[106] Ces disparitions étaient une des horreurs de l’époque. Elles reviennent constamment, comme un motif, dans les chansons et les histoires. C’était un résultat inévitable de la guerre souterraine qui fit rage pendant ces trois siècles. Le phénomène était presque aussi fréquent parmi les oligarques et les castes ouvrières que dans les rangs des révolutionnaires. Sans avertissement et sans traces, des hommes, des femmes et même des enfants disparaissaient ; on ne les revoyait plus, et leur fin restait enveloppée de mystère.
[107] Du Bois, le bibliothécaire actuel d’Ardis, descend en droite ligne de ce couple révolutionnaire.
[108] Abréviation de San Francisco. (Note du Traducteur.)
[109] Outre les castes ouvrières, il s’en était formé une autre, la caste militaire, une armée régulière de soldats de profession, dont les officiers étaient membres de l’Oligarchie, et qui étaient connus sous le nom de Mercenaires. Cette institution remplaçait la milice, devenue impossible sous le nouveau régime. En dehors du service secret ordinaire du Talon de Fer, on avait institué un service secret des Mercenaires, qui formait la transition entre l’armée et la police.
[110] Ce ne fut qu’après l’écrasement de la seconde révolte que le groupe des Rouges de Frisco recommença à prospérer. Et, pendant deux générations, il fut florissant. Alors un agent du Talon de Fer réussit à s’y faire admettre, en pénétra tous les secrets et amena sa destruction totale. Cela se passa en l’an 2002. Les membres du groupe furent exécutés un par un, à trois semaines d’intervalle, et leurs cadavres furent exposés dans le Ghetto du travail de San Francisco.
[111] Le refuge de Benton Harbour était une catacombe, dont l’entrée était habilement dissimulée dans un puits. Elle a été conservée en bon état, et les visiteurs peuvent actuellement parcourir son labyrinthe de corridors jusqu’à la salle de réunion, où sans doute se passa la scène décrite par Avis Everhard. Plus loin se trouvent les cellules où étaient enfermés les prisonniers et la chambre de mort où avaient lieu les exécutions ; plus loin encore est le cimetière, ensemble de longues et tortueuses galeries creusées en plein roc ; de chaque côté s’étagent des alvéoles où reposent les révolutionnaires déposés là par leurs camarades depuis tant d’années.
[112] A cette époque la polygamie était encore pratiquée en Turquie.
[113] Ce n’est pas une vantardise de la part d’Avis Everhard. La fine fleur du monde artistique et intellectuel était composée de révolutionnaires. A l’exception d’un petit nombre de musiciens et de chanteurs et de quelques oligarques, tous les grands créateurs de l’époque, tous ceux dont les noms sont parvenus jusqu’à nous, appartenaient à la Révolution.
[114] Même à cette époque, la crème et le beurre s’extrayaient encore du lait de vache par des procédés grossiers. On n’avait pas commencé à préparer les aliments dans les laboratoires.
[115] Dans les documents littéraires datant de cette époque, il est constamment question des poèmes de Rudolph Mendenhall. Ses camarades l’avaient surnommé « La Flamme ». C’était incontestablement un grand génie ; cependant, à part quelques fragments fantastiques et obsédants de ses poésies, cités par d’autres auteurs, il ne nous est rien parvenu de ses œuvres. Il fut exécuté par le Talon de Fer en 1928.
[116] Le cas de ce jeune homme n’était pas extraordinaire. Beaucoup d’enfants de l’oligarchie, moralement ou romanesquement, dévouèrent leur vie à l’idéal révolutionnaire, soit qu’ils fussent poussés par un sentiment d’honnêteté, soit que leur imagination ait été séduite par l’aspect glorieux de la Révolution. Antérieurement, de nombreux fils de la noblesse russe avaient joué un rôle analogue dans la révolution prolongée de leur pays.
[117] Les Mercenaires jouèrent un rôle important dans les derniers jours du Talon de Fer. Ils déterminaient l’équilibre du pouvoir dans les conflits entre les Oligarques et les castes ouvrières, jetant le poids de leurs forces dans l’un ou l’autre des plateaux selon le jeu des intrigues et des conspirations.
[118] De l’inconsistance et de l’incohérence morales du capitalisme, les Oligarques émergèrent avec une nouvelle éthique, cohérente et définie, tranchante et rigide comme l’acier, la plus absurde et la moins scientifique en même temps que la plus puissante qu’ait jamais possédée une classe de tyrans. Les Oligarques avaient foi en leur morale, malgré qu’elle fût démentie par la biologie et l’évolution ; et c’est grâce à cette foi que pendant trois siècles, ils ont pu contenir la vague puissante du progrès humain ; – exemple profond, terrible, déconcertant pour le moraliste métaphysicien, et qui au matérialiste doit inspirer beaucoup de doutes et de retours sur lui-même.
[119] Ardis fut achevée en 1942, et Asgard en 1984, La construction de cette dernière ville dura cinquante-deux ans, et employa une armée permanente d’un demi-million de serfs. A certaines périodes leur nombre dépassa le million, sans tenir compte des centaines de milliers de travailleurs privilégiés et d’artistes.
[120] Parmi les révolutionnaires, se trouvaient de nombreux chirurgiens qui avaient acquis une habileté merveilleuse dans la vivisection. Selon les termes d’Avis Everhard, ils pouvaient littéralement transformer un homme en un autre. Pour eux l’élimination des cicatrices et difformités n’était qu’un jeu d’enfants. Ils vous changeaient les traits avec une telle minutie microscopique qu’il ne subsistait pas la moindre trace de leur travail. Le nez était un des organes favoris de leurs opérations. La greffe de la peau et la transplantation des cheveux comptaient parmi leurs artifices les plus ordinaires. Ils réussissaient les changements d’expression avec une habileté touchant à la sorcellerie. Ils modifiaient radicalement les yeux et les sourcils, les lèvres, les bouches et les oreilles. Par d’adroites opérations à la langue, à la gorge, au larynx ou aux fosses nasales, la prononciation et toute la manière de parler pouvaient être transformées. Cette époque de désespoir suscitait des remèdes désespérés, et les médecins révolutionnaires s’élevaient à la hauteur des besoins de leur temps. Entre autres prodiges, ils pouvaient accroître la taille d’un adulte de quatre ou cinq pouces et la diminuer de un ou de deux. Leur art est aujourd’hui perdu. Nous n’en avons plus besoin.
[121] Chicago était le pandémonium industriel du XIXe siècle. Une curieuse anecdote nous vient de John Burns, grand chef travailliste anglais, qui fut un instant membre du Cabinet. Il visitait les Etats-Unis lorsque, à Chicago, un journaliste lui demanda ce qu’il pensait de cette ville : « Chicago ! répondit-il, c’est une édition de poche de l’enfer. » Quelques temps après, au moment où il prenait le bateau pour retourner en Angleterre, un autre reporter l’aborda pour lui demander s’il avait modifié son opinion de Chicago : « Oui, certes ! répondit John Burns. Mon opinion actuelle est que l’enfer est une édition de poche de Chicago. »
[122] C’était le nom d’un train réputé comme le plus rapide du monde à l’époque.
[123] En français dans le texte.
[124] A cette époque, la population était si clairsemée que la pullulation des bêtes sauvages devenait fréquemment un fléau. En Californie s’établit la coutume des battues de lapins. A un jour fixé, tous les fermiers d’une localité se réunissaient et balayaient la contrée en lignes convergentes, poussant les lapins par vingtaine de mille vers un enclos préparé d’avance, où des hommes et des gamins les assommaient à coups de trique.
[125] On s’est longtemps demandé si le ghetto du sud avait été incendié accidentellement, ou volontairement par les Mercenaires ; aujourd’hui, il est définitivement établi que le feu y fut mis par les Mercenaires d’après les ordres formels de leurs chefs.
[126] Un grand nombre de bâtiments résistèrent plus d’une semaine, et l’un d’eux tint pendant onze jours. Chaque bâtiment dut être pris d’assaut comme un fort, et les Mercenaires furent obligés de l’attaquer étage par étage. Ce fut une lutte meurtrière. On ne demandait ni n’accordait de trêve ; et dans ce genre de combat, les révolutionnaires avaient l’avantage d’être au-dessus. Ils furent anéantis, mais au prix de lourdes pertes. Le fier prolétariat de Chicago se montra à la hauteur de son ancienne réputation. Autant il eut de tués, autant il tua d’ennemis.
[127] Les annales de cet intermède de désespoir sont écrites avec du sang. La vengeance était le motif dominant ; les membres des organisations terroristes ne se souciaient guère de leur vie et n’espéraient rien de l’avenir. Les Danites, dont le nom était emprunté aux anges vengeurs de la mythologie des Mormons, prirent naissance dans les montagnes du Great West et se répandirent sur toute la côte du Pacifique, du Panama à l’Alaska. Les Walkyries étaient une organisation de femmes, et la plus terrible de toutes. Nulle n’y était admise si elle n’avait pas eu de proches parents assassinés par l’Oligarchie. Elles avaient la cruauté de torturer leurs prisonniers jusqu’à la mort. Une autre fameuse organisation féminine était celle des Veuves de Guerre. Les Berserkers (guerriers invulnérables de la mythologie Scandinave) formaient un groupe frère de celui des Walkyries. Il était composé d’hommes qui n’attachaient aucune valeur à leur vie. C’est eux qui détruisirent complètement la grande cité des Mercenaires appelée Bellona,avec sa population de plus de cent mille âmes. Les Bedlamites et les Helldamites étaient des associations jumelles d’esclaves. Une nouvelle secte religieuse, qui d’ailleurs ne prospéra pas longtemps, s’appelait le Courroux de Dieu.Ces groupes de gens terriblement sérieux prenaient les noms les plus fantaisistes, entre autres : Les Cœurs saignants, les Fils de l’Aube, les Etoiles matutinales, les Flamants, les Triples Triangles, les Trois Barres, les Ruboniques, les Vengeurs, les Apaches et les Erébusites.
[128] Ici finit le manuscrit Everhard. Il s’arrête brusquement au milieu d’une phrase. Avis dût être informée de l’arrivée des Mercenaires, puisqu’elle eut le temps de mettre le manuscrit en sûreté avant sa fuite ou sa capture. Il est regrettable qu’elle n’ait pas survécu pour l’achever, sans quoi elle aurait certainement éclairci le mystère qui, depuis sept cents ans, enveloppe l’exécution d’Ernest Everhard.
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œuvre du domaine public
Source :
B.N.F. - Wikisource - ELG
Ont contribué à cette édition :
Gabriel Cabos
Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath