‹ Le thé chez MirandaChapitre 20 sur 37 · IV

IV

MALÉFICE

Ils avaient bu toute la nuit, Styx le poète désolé et Laas le poète calme, ils avaient bu à la coupe d'or de la fée Eaudevie, cette compatissante qui change les cailloux en pierreries,

Qui porte la lune Dans son tablier,

comme a dit un autre poète, leur aîné.

Adoncques, à l'heure où, sous le clignotement de la dernière lanterne, le dernier ribleur rase les murs suintants, ils passèrent la rivière Sequane sur le Pont-au-Double, en face le parvis de la Cathédrale.

Les pieds dans la boue et le front dans les étoiles--absentes,--ils allèrent d'aguet, par la ruelle torte aux pavés disjoints, chez les Villotières adextres à tenir amoureuses lysses, où l'on a sadinet cy pris, cy mis.

Muets, à la lueur blafarde de la chandelle chassieuse, ils grimpèrent les marches vermoulues de l'escalier branlant, jusques à la haute chambre aux poutres enfumées, aux escabeaux cul-de-jatte, où les maléfiques Circés du bas mestier étalaient leurs reins monstrueux et leurs torses lubriques sous les courtines de percale des lits craquetants.

Là, bientôt énervés par les caresses savantes des filles, les deux poètes voulurent chanter Priape. Mais lorsqu'ils ouvrirent leur bouche idoine à lancer l'ample alexandrin aux sonorités de cuivre,--ils grognèrent comme des pourceaux.

Quatrième Soirée

La mer, d'un jade qui écumerait. Et le tissu métallique des pluies voile le ciel morose.

Jusqu'aux flots du golfe, le vieux palais génois étend ses balustres à travers les bosquets de myrtes. Pétale à pétale s'effeuillent les roses pourpres trop chétives pour soutenir les gouttes pesantes de l'averse; et les pétales pourpres jonchent la pelouse.

Et la mer geint, la mer d'un jade qui écumerait.

Les dames transies des fresques anciennes croisent leurs bras anguleux sur leurs poitrines liturgiques. Les chevaliers foulent de leurs pieds de fer les échines des lions armoriaux, et l'impassibilité rébarbative de leurs visages glace. En une ombre caligineuse, humide, les dalles des larges escaliers dégradent. Vers où?

Là-bas s'érige l'amphithéâtre des collines olivâtres; et les maisons s'y étagent, assises en cercle au spectacle des eaux, comme un peuple.

Et le tissu métallique des pluies voile le ciel morose.

Les vaisseaux ivres titubent à la surface du golfe qui moutonne, et monte, et se dérobe.

Et les grands môles se courbent dans les flots, les grands môles qui guettent au loin, de leurs phares.

Une mouette. L'éclair oblique de son ventre blanc, et l'aigu de sa tête grise, dans le terne espace.

Miranda soulève sa face exsangue et la ruisselante blondeur de sa chevelure éparse où brillent quelques saphirs perdus dans l'emmêlement des tresses. Elle se dresse des coussins écarlates fiorés d'aigues-marines. Ses bras nus, graciles, l'étayent; ses bras nus, graciles, et blancs comme les vieilles soies blanches, et ses longues mains rubéfiées par l'écarlate des étoffes. Sur sa gorge plate s'effondre en plis mous une chlamyde couleur d'aventurine où se révèlent de très distantes et minuscules paillettes d'or vert. Sur sa gorge plate, et blanche comme les vieilles soies blanches, la chlamyde couleur d'aventurine s'ouvre en longue fente sans bordure.

Elle se tient à genoux dans une posture attentive, le regard au golfe. Et sous ses sourcils broussailleux de chanvre pâle, et sous la paupière exsangue qui presque recouvre l'orbite, seul l'iris obscur.

A genoux. Et ses bras l'étayent, et sa jambe fluette s'enfonce par les coussins, sa jambe gaînée d'un bas teinte de fleuve, où des chimères d'argent butinent parmi des fleurs magiques, et se lovent.

Et jusqu'aux flots du golfe le vieux palais génois étend ses balustres à travers les bosquets de myrtes.

Pétale à pétale s'effeuillent les roses pourpres.

Des tentures blanches à paysages peints suspendues de pilier à pilier sur des tringles de cuivre comblent le vide des arcades, sauf une.

Par elle Miranda regarde le vol elliptique de la mouette, et la mer.

L'harmonieuse pluie chante. Elle brode sa cristalline mélodie de clochettes sur le gémissement uniforme du reflux.

Gènes se noye dans la liquescence de l'air et des sons, Gènes et ses maisons assises comme un peuple, et les fresques olympiques du palais, et les myrtes.

L'atmosphère se glauque avec des teintes d'aquarium.

Pétale à pétale s'effeuillent les roses pourpres.

LE CAS DE MONSIEUR DE LORN

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