‹ Le thé chez MirandaChapitre 34 sur 37 · III

III

--C'est rien chien, tout de même, murmure le juif, de ne pas laisser un sou pour la casse! Quant à Tabourdel, l'ébéniste, il peut fouiller ses profondes, pour sûr. On ne se fiche pas ainsi du monde!

Et il détache les courroies qui le tiennent encore lié aux débris du chariot: du bois perdu, et mauvais!--Il repose ses membres éreintés par la course fournie. Au dehors, l'averse s'écrase toujours sur les vitres. Entre les colosses de granit et les tombeaux de marbre noir, la cohue se fait plus dense, piétine, laisse pisser partout les parapluies.

Du déjeuner, il demeure au juif une ivresse qui lui montre les choses fluides. La tête pèse. Le bruit monotone des pas et des conversations susurrées ronflent autour de lui et bercent.--Pas de voiture.--Pendant cette inoccupation, un dégoût pour l'égoïsme des autres inspire à Éphraïm Samuel des projets de revanche; mais, bizarrement, l'enfilade de ses idées s'embranche de digressions et se troue de subites lacunes: venue du sommeil. A plusieurs reprises il lève ses paupières qui tombent, et se décolle péniblement les cils. Il songe qu'on le saura bien avertir à l'arrivée du fiacre. Il s'ensommeille, heureux de cette torpeur, contrarié seulement de la prévoir trop brève.

Plus rien. Longtemps.

Et des souvenirs se cherchent, s'unissent. Une à une s'éliminent les perceptions flottantes du rêve, elles laissent place à de plus réels fantômes. Se retracent l'orage, l'accident.

Une inquiète avidité de savoir si on pense à lui éveille Éphraïm. Il écoute et il regarde: nul pas, nulle voix, nul être. Une bleuâtre clarté ruisselle par les murs, par les stèles, par les sarcophages, par les colosses qui se dressent rigides, les poings collés aux cuisses, dans une attitude de violence résolue. Et sur le parquet ces masses se projettent en grandes ombres nettes. Clair de lune.

Appeler, le juif n'ose: peut-être l'emprisonnerait-on pour avoir dormi là, car on en veut toujours à la race d'Adonaï.--A se voir dans cette antique Égypte, un effroi le saisit. Sa haine des persécuteurs fut adulée depuis l'enfance. Il voua surtout de vindicatives colères à ces Égyptiens que, tout jeune, il criblait de coups de crayon sur les images de la Bible.

Maintenant, seul parmi toutes ces figures énormes et surplombantes, il redoute, lui si infime, des vengeances, des niches surnaturelles de gnômes outragés.

Il se tasse sur lui-même et frissonne; mais l'oeil très large d'un dieu le fixe, froid, immobile. Dans le vide du musée, continûment, une sonorité fantastique vibre, creuse et sourde. Et il paraît au fond de la salle que les sphinx et les sarcophages avec leurs théories de prêtres gravés s'approchent lentement et s'assemblent, dans un rythme de marche funéraire. Une angoisse.

Au dehors, un nuage qui passe ombre tout. Le cul-de-jatte s'estime encore plus abandonné sans cette lumière qui espionnait en sa faveur. Il s'affole à l'appréhension tenace de sentir sur ses épaules des chocs glacés, des étreintes inébranlables et lisses.

Mais de nouveau la lumière bleute le musée. Les monstres ne se sont point mus.

Page 1