L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par Mme F. MICHEL.
I.--De Paris à Srînagar.--Un guide pratique.--De Bombay à Lahore.--Premiers préparatifs.--En tonga de Rawal-Pindi à Srînagar.--Les Kachmiris et les maîtres du Kachmir.--Retour à la vie nomade.
Passez-vous l'été au Kachmir? La question n'est pas aussi saugrenue qu'elle peut sembler aux sédentaires Français que nous sommes. Je sais des gens qui le font et ne s'en portent que mieux. La «season» y est admirable. On trouve de tout dans cette heureuse contrée, une vallée comme en Touraine, des sources et des ruisseaux comme en Bretagne, des arbres et des gazons comme en Angleterre, des montagnes comme en Suisse, des ruines comme en Italie, et, comme en nul de ces pays, la liberté!--je veux dire le droit d'aller et de venir au gré de votre humeur, roi en votre bateau et seigneur en votre tente, amarrant ou démarrant à votre guise, plantant ou levant le camp à votre fantaisie, sans que jamais aucune clôture, aucun écriteau, ni aucun garde champêtre vienne vous arrêter. Ajoutez enfin l'étonnant bon marché de la vie; et, au total, cela est infiniment plus intéressant, plus hygiénique et, après tout, pas beaucoup plus coûteux qu'une saison dans telle ville d'eaux à la mode.
[Illustration: L'éléphant du touriste à Djaïpour.]
À quiconque voudrait tenter l'aventure, ces notes sont dédiées. Elles n'ont d'autres prétentions que de donner les quelques renseignements dont on pourrait avoir besoin. Si, ça et là, aux informations se mêlent quelques impressions, on pardonnera celles-ci en faveur de celles-là.
Pour commencer, Srînagar n'est qu'à vingt jours et à moins de 2 000 francs de Paris. Comptons: de Marseille, les paquebots des Messageries maritimes vous conduiront en quinze jours et pour 1 375 francs jusqu'à Bombay. De Bombay, le train express,--en dehors duquel il n'est point dans l'Inde de salut,--vous mènera en soixante-quatre heures vingt-cinq minutes jusqu'à Rawal-Pindi, et vous paierez en première classe 93 roupies 9 annas, soit, au taux actuel de la roupie, environ 160 francs. En courant ensuite la poste, vous atteindrez Srînagar en deux jours. Une place dans le courrier se paye 45 roupies, une voiture spéciale revient à 130.
Si le touriste n'a pas passé l'hiver précédent dans l'Inde, il fera bien d'arriver à Bombay dès les premiers jours de mars. Plus tard il risquerait de trouver la chaleur déjà accablante. En remontant vers le nord, il aura encore le temps de visiter Ahmedabad et ses mosquées; le mont Abou et ses sanctuaires djaïns, bijoux de marbre ciselé; la ville rose de Djaïpour d'où un éléphant le conduira à Amber, la vieille capitale désertée; Agra et sa fameuse merveille du Tadj-Mahal, assurément le plus beau monument qu'en aucun lieu du monde l'amour ait jamais élevé à la mort; Mathourâ, patrie du dieu Krichna, et ses quais bordés de temples où les singes disputent aux tortues du fleuve les offrandes des pèlerins; l'impériale Delhi, dont la campagne, jonchée à perte de vue de ruines imposantes, a le même air de grandeur et de désolation que celle de Rome; Amritsar, la ville sainte des Sikhs, qui mire dans un étang les coupoles d'or de son temple trop vanté.... Enfin le voici à Lahore.
Là, que de choses encore à voir: le beau musée, les rues pittoresques de la ville indigène, le fort d'Akbar, la mosquée d'Aureng-Zeb; celle de Vazir-Khân, toute revêtue de précieux carreaux de faïence; les jardins mogols de Shalimar, et, au delà du grand pont de bateaux de la Ravi, ceux de Shah-Dehra où Jehan-Guir, de son vivant grand libertin, opère après sa mort des miracles; puis les innombrables tombeaux qui font de Lahore et de sa banlieue comme une vaste nécropole et peuvent, pendant des mois, donner un but nouveau à chaque promenade du soir. On nous en voudrait de ne pas mentionner celui de la pauvre Anarkali, dont le nom signifie «Bouton de grenade» et qui fut, dit-on, enterrée vive, en la fleur non épanouie de sa jeunesse, pour avoir une fois rendu son sourire à ce même Jehan-Guir, du temps qu'il n'était encore que le prince héritier Sélim. Et pourtant, j'eus une surprise plus émue en visitant la maison où vécut le général Allard,--un de ces officiers de la grande armée qui firent, à charge de revanche, la fortune de Randjit Singh,--et où il donna l'hospitalité à Jacquemond; sous un kiosque du jardin, une simple dalle de marbre porte ces mots en français: MARIE ALLARD, _six mois_.
[Illustration: Petit sanctuaire latéral dans l'un des temples djaïns du Mont Abou.--D'après une photographie.]
Entre temps, le touriste fera ses préparatifs de nomade civilisé. Il commencera par se procurer une tente légère, mais pourtant double, du modèle dit: «Cottage suisse» ou «tente de Kaboul». Puis il réunira un mobilier de camp comprenant un lit démontable, des chaises et des tables pliantes; de la batterie de cuisine, plus volontiers un jeu de casseroles en aluminium rentrant les unes dans les autres; un four de campagne, de la vaisselle émaillée, des chandeliers ou des lampes de jardin; enfin le très petit nombre d'objets qui sont vraiment indispensables. Il peut d'ailleurs remettre jusqu'à son arrivée au Kachmir une partie de ces acquisitions et louer le reste à l'une des agences de Srînagar.
Surtout qu'il ne manque pas d'engager, dès Lahore, deux de ces précieux domestiques indiens, si habiles à assurer le confort de leur maître au milieu de toutes les tribulations des déplacements quotidiens. L'un lui servira de _khitmatgar_ (valet de chambre); l'autre sera le _khansama_ (cuisinier). Leur salaire mensuel est de 12 à 16 roupies, plus une indemnité de 8 roupies quand on les emmène loin de chez eux, à charge de se nourrir eux-mêmes. Ces musulmans du Pendjâb sont en général des gens de confiance et parfaitement sobres, ce que ne sont pas toujours les domestiques qui guettent dans les ports de mer l'arrivée des globe-trotters. Assurez-vous seulement qu'ils soient bien de même secte, pour éviter de fâcheux conflits. Les miens s'étaient fort bien entendus durant la campagne, mais tout finit par des grincements de dents! Pendant les derniers temps de mon séjour à Srînagar, j'avais dû accepter et rendre quelques invitations, et c'est assez la coutume des domestiques que de s'inviter en même temps que les maîtres; or, un beau soir que les miens se trouvaient à dîner chez des Lahoris comme eux, le khansama qui était _sunnite_ et très dévot, apprit avec horreur que le khitmatgar appartenait à la secte des Chyites, et c'est ainsi qu'après avoir fraternisé six mois, ils découvrirent qu'ils étaient ennemis jurés, pour la raison qu'il y a plus de mille ans le calife Omar extermina la famille d'Ali, gendre du Prophète.
[Illustration: Pont de cordes sur le Djhilam, près de Garhi.--Dessin de Massias, d'après une photographie.]
Que le touriste s'en fie au khitmatgar pour trouver, chaque jour, à la même place, sous sa main, à table, près de son lit ou dans les poches de la tente, tous les objets dont il a coutume de se servir. À toute heure, le cri de «Koï hai!» qui équivaut au «Holà, quelqu'un!» de nos pères, trouvera celui-ci prêt à répondre, empressé et ingénieux, et portant sur l'épaule la serviette qui est comme l'insigne de sa charge. Veillez seulement à ce qu'il en change souvent! C'est avec elle qu'il essuie l'assiette qu'il vous apporte; avec elle qu'il époussette, à l'occasion, vos vêtements et vos chaussures; avec elle qu'au matin, en faisant votre lit, quand vous avez campé trop près d'un village, il chasse à petits coups bienveillants les puces, à demi asphyxiées par la poudre de pyrèthre dont il eut soin la veille de saupoudrer vos draps; c'est avec elle encore qu'il fouaille les coolies qui tardent à dresser les tentes et à disposer le camp; car il s'improvise chef de caravane, et les bons Kachmiris que houspillait le mien,--un freluquet qu'ils auraient écrasé d'une chiquenaude,--ne manquaient jamais de lui donner respectueusement du «Sirdar!»... ni plus ni moins que le titre que portait lord Kitchener de Khartoum quand il commandait l'armée anglo-égyptienne! Il se piquait d'ailleurs d'être de bonne famille, mais des malheurs domestiques avaient contrarié son éducation; aussi ne prétendait-il pas au titre de poète comme le khitmatgar d'un de mes amis, qui charmait ses loisirs à composer des vers persans. Du moins il était fidèle; à la différence d'autres qui ont, tous les quinze jours, à enterrer la même belle-mère, il ne m'a jamais demandé qu'une demi-journée de congé. C'était à Lahore, pour se marier! Et comme, généreusement, je lui offrais la journée tout entière, il protesta qu'il tenait à être de retour à temps pour me servir mon déjeuner.
Quant au khansama, sans doute, il volera un peu son maître; c'est le métier qui veut ça. En revanche, on peut être assuré de trouver partout, même en pleine djangle, et par quelque temps qu'il fasse, le repas prêt à l'heure et cuit à point. Par la pluie ou le vent, au coin d'un bois, sur un feu qui flambe entre deux pierres, dans des circonstances où le meilleur maître-queux européen ne songerait qu'à rendre son tablier, ces cuisiniers indiens réalisent couramment et d'impeccable façon le menu classique: potage, entrée, légumes, rôti, entremets. Lorsque le mien vint, le premier jour de son entrée en charge, me demander dans son jargon anglo-indien comment je désirais le rôti: _Half-paka, three quarters paka ya bahout paka_, «mi-cuit, aux trois quarts cuit ou très cuit», je connus que je possédais un virtuose doué du sentiment des nuances. Je dois dire qu'il les réalisait imperturbablement, et à la broche; car je lui avais, une fois pour toutes, inculqué l'idée que mes principes s'opposaient à ce que les rôtis se fissent à la casserole; et je le vois encore, à telle étape, sous l'ondée, abritant d'une main avec un parapluie, et tournant mélancoliquement de l'autre devant la braise le poulet du soir. En pareilles matières, n'invoquez jamais votre goût ni votre estomac; ils n'en ont cure. Parlez vaguement de rites ou simplement de coutume (_dastour_) que vous tenez à observer: vous serez sûr d'être obéi, et ils vous en estimeront davantage d'avoir ce qu'ils ne manqueront pas de prendre pour des pratiques religieuses, dans le genre des leurs. Quelques plats à la mode de France vinrent ainsi, au nom du _french dastour_, remplacer fort avantageusement les éternelles «côtelettes de poulet» (_sic_) et les fades légumes à l'anglaise. Grâce moitié à de laborieuses explications, moitié à des démonstrations pratiques, ces recettes furent assimilées par le cuisinier avec une telle maestria que, quand je le congédiai au bout de la saison, il ne parlait de rien moins, fort de sa science accrue, que de se faire engager chez un lieutenant-gouverneur.
Au Kachmir, le touriste renforcera encore sa maison de deux ou trois autres domestiques à 8 ou 10 roupies par mois. Il lui faudra d'abord un _bhichti_ (porteur d'eau) qui cumulera sans doute les fonctions de _masalchi_ (laveur de vaisselle). Les familles un peu nombreuses traînent même à leur suite un _dhobi_ (blanchisseur) particulier attaché à leur service. Enfin il y aura encore le «balayeur»,--celui que Jacquemond appelait le grand-maître de la garde-robe,--homme de si basse caste, qu'il soigne les chiens et mange pêle-mêle les restes de votre table; inutile d'ajouter qu'il est au ban de la société. Et quand, arrivant fatigué à l'étape, vous aurez vu le cuisinier réclamer au _bhichti_ de l'eau qu'il fera chauffer sur du bois ramassé par le balayeur pour vous préparer selon les rites une simple tasse de thé, que vous apportera le khitmatgar, vous admirerez,--si du moins vous n'êtes pas à bout de patience,--cette élégante division du travail.
Lahore, en avril, est encore plein de roses. Mais si le voyageur veut s'assurer que la chaleur de l'Inde n'est pas «un mythe solaire», comme le proclament souvent les touristes d'hiver, qu'il s'attarde seulement jusqu'en mai et attende le premier «orage de poussière», après 117° ou 120° Fahrenheit (48° centigrade) à l'ombre; tout comme jadis les compagnons d'Alexandre, il déclarera que l'expérience est suffisante et insistera pour se retirer sans demander son reste. Le départ pour les montagnes ne lui semblera que plus doux. Il sera déjà temps pour lui de s'approvisionner de glace pour faire sans encombre les neuf heures d'express qui le séparent de Rawal-Pindi. Il passera sans s'arrêter devant l'amorce des routes que suivirent Bernier et Jacquemond par le Pir-Pantsal ou Pantch. Le Kachmir a maintenant sa voie carrossable, passant par Mari (orth. anglaise: Murree). On parle même d'y pousser un chemin de fer électrique; mais alors ce sera l'invasion des hordes de l'agence Cook et la fin du «paradis des Indes». Hâtez-vous pendant qu'il en est temps encore!
[Illustration: Les «karévas» ou plateaux alluviaux formés par les érosions du Djhilam. D'après une photographie.]
L'express de Calcutta arrive à deux heures du matin à Rawal-Pindi, un des grands «cantonnements» ou stations militaires du Pendjâb. Il sera bon d'avoir d'avance écrit à l'indispensable Dhanjibhoy, l'entrepreneur de transports, dont les voitures roulent sur toutes les routes de l'Inde du Nord, pour retenir une _tonga_. C'est un petit chariot à deux roues, fort bas et médiocrement suspendu, recouvert d'une épaisse bâche blanche, qui est la chaise de poste du pays; il y a place pour trois personnes, plus le cocher, et les menus bagages. Les malles et caisses viennent d'ordinaire en _ekkas_, voitures indigènes fort ingénieusement construites, qu'on peut louer de Rawal-Pindi à Srînagar pour 35 ou 40 francs, et qui, attelées au même poney indigène, accomplissent le voyage en quatre ou cinq jours. On les fait d'ordinaire accompagner, pour plus de sûreté, par l'un des domestiques.
Sitôt les bagages chargés à la gare, on part, sous les étoiles du ciel immuablement pur, à travers les rues de Rawal-Pindi, au risque d'écraser les dormeurs rangés sur des _tcharpaïs_ (lits indigènes) devant leur porte. Les premiers milles sont rapidement franchis le long de la route plate; mais bientôt la silhouette des montagnes sur lesquelles meurt l'étoile du matin, apparaît dans des blancheurs d'aurore. Avec délices on respire la fraîcheur retrouvée. On monte et les relais se font plus courts. La route longe le lit d'un torrent bordé de lauriers roses, puis devient de plus en plus montante et pittoresque. Les pentes se couvrent de sapins; des églantiers s'y accrochent, les revêtant jusqu'à la cime de leurs touffes blanches et parfumées. Les ravins sont pleins de fougères et de fraisiers en fleurs. La route monte de plus belle. Aux derniers relais le _saïce_ (palefrenier), qui d'ordinaire se tient à l'arrière sur le marchepied, passe à l'avant de la tonga, et, assis sur le brancard de gauche, aide le cocher à fouetter ses deux chevaux. On fait ainsi plus de 60 kilomètres en six heures, en même temps qu'on monte à 2000 mètres de hauteur.
[Illustration: «Ekkas» et «tongas» sur la route du Kachmir: vue prise au relais de Rampour.--D'après une photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
Mari, la station d'été à la mode du Pendjâb, éparpille sur plusieurs crêtes ses églises, ses hôtels, ses magasins européens, ses cottages entourés de verdure et ses jolies promenades remplies d'amazones et de cavaliers. Au sud, la vue s'étend sur l'immense plaine couleur de _khaki_, au nord sur les hautes cimes neigeuses qui semblent barrer la route de Kachmir. On se sent renaître dans cet air pur et frais, descendu de l'Himalaya, l'éternel «séjour des neiges», alors que, la veille encore, on étouffait sous le vent artificiel des _pankas_.
Cependant, après avoir tant monté, il faut redescendre,--bien entendu sans frein,--à mi-côte des pentes boisées, le long de précipices dont ne vous séparent que quelques quartiers de roc échelonnés au bord de la route. À chaque relais, pas un cheval qui ne plonge et se cabre au moment de démarrer; puis ils trottent de façon tout à fait paisible comme si, après avoir protesté pour la forme, ils se résignaient à leur sort. Un seul cheval suffit dans la descente. Tous d'ailleurs, au fort de la saison, sont maigres et écorchés à faire pitié. Pourtant au deuxième relais après Mari, on nous amena par hasard un cheval en bon état, gras, le poil luisant, la peau intacte. Il ne fallut pas moins de quatre _saïces_ pour l'atteler, après quoi il ne répondit aux coups de fouet que par des ruades folles. Comme le cocher insistait, il usa de son grand moyen; reculant soudain, il alla violemment jeter la voiture contre les pierres qui bordaient la route du côté de la vallée. À vingt pas plus loin, rien n'aurait empêché la dégringolade, et on nous aurait ramassés avec armes et bagages à 500 mètres plus bas. Les gens du village et les conducteurs d'une caravane au repos regardaient, avec intérêt, se préparer l'accident. Nous avons immédiatement réclamé un autre cheval: c'est tout ce que demandait le premier; et tandis qu'on amenait un de ses compagnons, moins ingénieux ou plus bonasse, le vicieux animal, aussitôt dételé, remontait tout seul reprendre à l'écurie sa place accoutumée et son repas interrompu.
Cependant, à force de descendre, la route atteint enfin le creux de la vallée du Djhilam ou Vitastâ. Elle suit jusqu'au pont de Kohala le bord de la blanchâtre et puissante rivière, grossie d'eau de neige. Changée en furieux torrent, elle écume et gronde, affolée de remous et de rapides dans son lit de rochers, elle si calme au Kachmir! Des bois flottés, membres épars des beaux cèdres déodars des montagnes, y tournoient, entraînés aux plaines du Pendjâb. Les ruines de l'ancien pont suspendu, remplacé par un pont de pierre, racontent les fantasques sursauts des inondations. De l'autre côté de ce pont, nous sommes dans les États du mahârâdja de Djammou et Kachmir; à preuve que, de ce côté du Djhilam, on donne une roupie de péage aux fonctionnaires anglais et, de l'autre côté, une roupie l/2 aux gens du mahârâdja pour le droit de route et le droit de pâturage des bêtes de somme. Quant aux droits de douane, ils ne sont pas faits pour les _sahebs_ ou «seigneurs», entendez les Européens.
La route continue, désormais, le long de la rive gauche du Djhilam, pour ne plus la quitter: bonne route quand elle est en état, et dont un de nos chemins vicinaux de France peut donner une idée assez juste. Elle court en corniche, un peu au-dessus du fleuve écumant et furieux, dans l'étroite vallée où le soleil oublié se fait de nouveau sentir. À chaque pas, il lui faut traverser d'innombrables _nallas_ ou vallées latérales. Ce sont, en général, de délicieux ravins où, du haut des montagnes, l'eau dévale en cascades, quelquefois même en puissants torrents, et qui, tous, vaudraient une visite. Chacun d'eux a son pont, d'ordinaire emporté à chaque brusque fonte des neiges et reconstruit avec une inlassable patience par les ingénieurs de l'État. De temps à autre, on rencontre un de ces glissements de terrain qui, au début de la saison, rendent fréquemment la route infranchissable. On déblaye juste la place de la voiture, le reste des éboulis est jeté au Djhilam. Presque au milieu de mai, nous avons trouvé de nombreux coolies encore occupés à réparer la route; mais il suffit qu'il en reste un soupçon pour que la _tonga_ continue à passer à toute volée. Un cahot vous jette dans la crevasse béante, un autre vous en retire; le cocher vous prévient d'un mot bref: «_Khabardar!_ Prenez garde»! Et tout est dit.
[Illustration: Le vieux fort sikh et les gorges du Djhilam à Ouri.--D'après une photographie.]
Nous avons, le premier jour, fait ainsi 90 kilomètres avec bien des _khabardars_ à la clef. Ce sont naturellement les passages les plus périlleux que choisit le cocher pour lâcher les rênes et souffler dans sa trompette. Les accidents sont, d'ailleurs, extrêmement rares, et on finit par goûter ces galopades éperdues sur des ponts sans parapets et ces brusques tournants pris à toute volée. Toutefois, les gens nerveux feront bien de s'absorber, aux tournants surtout, dans la contemplation de la paroi droite de la route, pour ne point voir le Djhilam, où le moindre écart les précipiterait, et où les grands sapins, emportés comme des fétus de paille, leur prédisent assez leur sort. Cette paroi a d'ailleurs son intérêt; faite, le plus souvent, de cailloux roulés de nuances diverses, grès et porphyres, veinés et polis comme nos galets de l'Océan, elle a été sûrement tranchée dans un ancien lit du fleuve. Parfois même des tunnels sont percés au travers, et l'on ne passe pas sans quelque appréhension sous ces blocs suspendus, à peine cimentés dans leur gangue de terre.
[Illustration: Shêr-Garhi ou la «maison du lion», palais du mahârâdja à Srînagar.--Photographie Bourne et Shepherd, à Calcutta.]
Tous les 20 kilomètres, ou à peu près, si le désir vous prend de vous arrêter, un bangalow (hind. _bângla_) est prêt à vous recevoir. Quelques-uns, notamment à Domel, Garhi et Ouri, sont suffisamment approvisionnés. Vous n'y risquez pas de voir se répéter l'anecdote classique du bangalow de l'Inde, dont le dernier poulet,--suprême ressource,--vient toujours de s'enfuir dans la djangle à votre arrivée «par respect pour Votre Honneur!» Ici, le khansama vous sert immanquablement le déjeuner ou le dîner à l'anglaise, et fournit en plus, aux amateurs, du «Kachmir Barsac» ou du «Kachmir Médoc» fabriqué à Srînagar. Quant aux chambres, elles sont assez propres, mais sommairement meublées.
[Illustration: L'entrée du Tchinar-Bâgh, ou bois-des-platanes, au-dessus de Srînagar; au premier plan une «dounga», au fond le sommet du Takht-i-Souleiman.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
La vallée, un peu fermée d'abord après Kohala, s'élargit bientôt au confluent de la Kichen-ganga, près de Domel. En même temps, on cesse brusquement de courir du sud au nord pour tourner au sud-est. Une des curiosités de l'étape de Garhi est son pont de cordes. Imaginez des deux côtés de la rivière, large d'environ 80 mètres, deux solides montants renforcés par une poutre transversale et maintenus par d'énormes tas de gros galets. D'une rive à l'autre, deux cordes, faites de lanières de cuir légèrement tordues, les relient deux à deux; ce sont les rampes. Aux poutres transversales se suspend une autre corde de cuir; c'est le chemin. Les trois cordes sont maintenues en position par des fourches de bois en forme de V, placées à environ 3 mètres les unes des autres. Sur cet appareil instable, les Kachmiris se promènent portant d'énormes faix d'herbe ou un pot au lait placés en équilibre sur leur tête; il est vrai que ceux qui possèdent des chaussures les passent à leur ceinture avant d'y monter, ce qui leur permet de se servir de leurs pieds à la façon des singes. D'ailleurs, il y a un passeur qui, pour deux _annas_, charge sur son dos les gens sujets au vertige ou effrayés par les rapides qui roulent à grand fracas sous ce chemin de clown. Ce passeur est une manière d'Hercule qui porte un homme comme une plume; il a soin, préalablement, de s'attacher sur le dos son client au moyen d'une large écharpe dont il se noue solidement les bouts sur la poitrine, gardant ainsi toute sa liberté de mouvements. Un autre pont semblable, mais moins long, se voit encore près d'Ouri, au-dessous du vieux fort Sikh, dont les murailles de briques et de pisé semblent placées là comme un décor dans le paysage.
[Illustration: Ruines du temple de Brankoutri. D'après une photographie.]
Mais comment décrire tous les pittoresques tableaux qui, tour à tour, s'encadrent entre les montants de la capote de la voiture et auxquels on ne donne qu'un regard en passant? Et de même il nous faut renoncer à énumérer les mille et un incidents de la route: rencontres d'_ekkas_, de chars à boeufs ou de longues théories de chameaux qui vont, remuant les lèvres comme s'ils marmottaient des patenôtres. Puis ce sont les villages, avec leurs huttes basses à toit plat formant véranda; les bazars, où ont encore cours de vieilles monnaies à légendes grecques; les sanctuaires, que marquent des drapeaux triangulaires de couleurs diverses,--sans parler de l'émotion de rigueur à chacun des relais! Vus encore sous un buisson, près de leurs chevreaux et de leur jeune chien aboyant à la _tonga_ qui passe, deux jolis petits pâtres kachmiris, Daphnis et Chloé à leur âge d'innocence; et Chloé appuyait tendrement sa toque de drap rouge contre le turban sale de Daphnis....
Et ainsi, de ce paradis, la route même est délicieuse. D'ailleurs, à partir de Rampour, tout annonce l'approche du Kachmir. Les pentes sont couvertes de sapins et de cèdres déodars, le chemin bordé de peupliers et de platanes. Déjà, à Brankoutri, on passe devant un premier temple en ruines. Celui de Baniyar, mieux conservé, debout au milieu de sa cour quadrangulaire, donne une idée très nette de ce qu'étaient les vieux édifices d'autrefois. Voici bientôt que paraissent les iris, cette fleur symbolique de la contrée. Soudain, la rivière assagie se fait unie comme un miroir, et le long couloir, où nous trottons depuis deux jours, débouche brusquement dans «l'heureuse vallée» par l'étroite porte de Baramoula, qui est en même temps la seule issue pour tout le drainage de ses eaux.
De Mari à Baramoula, on compte 200 kilomètres, soit, si l'on marche, neuf étapes, et, si l'on court la poste, une trentaine de relais. La route, commencée en 1880, était terminée en 1890 jusqu'à l'entrée de la vallée; mais la section de Baramoula à Srînagar n'a été livrée qu'en 1897. Dès 1896, les ponts étaient finis, et le rouleau à vapeur, image de notre civilisation niveleuse, achevait d'écraser dans le ballast plus d'une pierre empruntée aux vieilles ruines hindoues. La route traverse, en effet, la plaine alluviale où l'on ne trouverait pas un caillou; la montagne est loin; les entrepreneurs avaient trouvé plus court de prendre comme carrière les vieilles capitales du pays. Cette année-là, les premières voitures commencèrent à rouler à travers le Kachmir, regardées avec plus de curiosité par les paysans que chez nous les automobiles. Maintenant, tous les véhicules suivent couramment jusqu'à Srînagar, laissant à mi-chemin le vieux bourg et les temples ruinés de Patan. Si vous êtes impatients d'arriver, poussez de suite jusqu'à la capitale; mais du moins, en y entrant, arrêtez-vous sur le pont par lequel la route franchit la rivière, pour vous donner le temps de souffler un peu.
[Illustration: Types de pandis ou brahmanes kachmiris.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
Aussi bien l'Amira-Kadal, le premier en amont des sept ponts de Srînagar et le seul construit à l'européenne, est devenu le rendez-vous habituel des nouvellistes de la cité. C'est là qu'ils discutent des affaires publiques et font courir toutes les semaines le bruit que les Afghans sont entrés à Lahore et que les Russes ont franchi les Pâmirs. Nous y serons bien pour regarder et causer un instant. Un marché se tient des deux côtés, et les gens passent et repassent, pour la plupart de grands gaillards au teint à peine basané, vêtus d'une robe de laine qui se souvient plus ou moins d'avoir jadis été blanche, et enturbannés de calicot. Ce sont, d'ailleurs, de braves gens, à la façon dont l'entendait le globe-trotter qui, dans une gare du Pendjâb, outré de l'insolence d'un coolie, allait s'enquérant de sa race avant de se risquer à sévir. Les Kachmiris sont de la bonne espèce; on peut les battre impunément, ils ne font que tendre le dos. Ce n'est pas comme les Afghans de la frontière qui auraient tôt fait de riposter à la bourrade par un coup de coutelas mortel. Les voyant si forts et si débonnaires, les Anglais en ont tout de suite conclu qu'ils étaient couards. Les préféreraient-ils enclins au meurtre et au brigandage? Il est vrai que pour les Afghans, dont la bravoure ne fait pas question, les Anglais se tirent d'affaire en prétendant qu'ils sont «traîtres». Ce parti pris dans le choix des qualificatifs les plus malsonnants prouve seulement, ce que l'on sait déjà, que les Anglais ne sont guère contents que d'eux-mêmes. Quelques Kachmiris, piqués de ce reproche de lâcheté, soutiennent que la robe, qui est leur costume national, leur fut imposée par les conquérants musulmans, en vue d'efféminer leur caractère. L'histoire est spécieuse et paraîtrait même convaincante, si ceux qui l'ont imaginée pouvaient se passer de leur _kangri_. Le kangri est la chaufferette indigène, bol de terre garni d'osier et rempli de charbons et de cendres, qui, dès qu'il fait un peu frais, ne quitte pas le Kachmiri plus que son ombre; il passe ses jours accroupi sur elle, il couche avec elle la nuit, et c'est à elle qu'il doit les fréquents incendies de ses demeures et les cicatrices de brûlures dont il est le plus souvent couturé. Or le kangri ne va pas sans les plis de la large robe à longues manches sous lesquels, frileusement, on l'enfouit; et comme le Dr M. A. Stein assure qu'il en était déjà question dans les vieilles chroniques, il faut renoncer à la légende d'un Kachmir, jadis peuplé de héros, tous braves parce que portant culottes.
Mais vous commencez à discerner entre les passants des nuances de types et de costumes. Laissons de côté quelques Sikhs, Pendjâbis et autres immigrés de l'Inde; les Kachmiris eux-mêmes n'ont pas tous même religion ni même caste. En gros ils se partagent entre hindous et musulmans. Ces derniers sont de beaucoup les plus nombreux: des cent vingt mille habitants de la capitale, plus des trois quarts professent l'islamisme, et, dans les campagnes, la proportion est plus forte encore. Il semble que cette conversion de la masse de la population, qui date seulement du XIVe siècle, se soit produite sans violence et nullement à la suite d'une invasion de conquérants. Les cultivateurs et les gens de peu, qui n'avaient qu'à gagner au change, embrassèrent tous la religion étrangère; les brahmanes, qui avaient tout à y perdre, s'attachèrent désespérément au culte que leur avaient légué leurs aïeux, seule justification des privilèges attachés à leur caste. Les musulmans les stigmatisent naturellement de l'épithète de _bout-parast_ (adorateurs d'idoles); mais eux-mêmes sont-ils bien sûrs d'être des «vrais croyants» orthodoxes? En fait, ils ont gardé toutes les superstitions hindoues sous un léger vernis d'islam, et les docteurs de la Mecque les flétrissent à leur tour du nom de _pir-parast_ (adorateurs de saints). Si les brahmanes sont la minorité, ils restent de beaucoup la classe la plus intelligente et la plus cultivée, encore que tous ne justifient pas par de suffisantes études le titre de _pandit_ (lettré), qu'ils se donnent uniformément. Déjà, vous les distinguez aisément de leurs compatriotes musulmans à la marque sectaire qu'ils portent au front, au tour particulier de leur turban et à l'écharpe jetée sur leurs épaules.
Maintenant que vous avez fait une première connaissance avec les Kachmiris, êtes-vous curieux de savoir qui les gouverne? Regardez en aval, puis en amont. Là, tout près, sur la rive gauche, cet entassement d'horribles bâtisses est le Shêr-Garhi, comme on appelle le palais du mahârâdja; là-bas en amont, sur la rive droite, vous distinguez entre les peupliers et les platanes la place de l'élégante villa du résident anglais. Du résident ou du mahârâdja, lequel est le vrai roi de Kachmir? Les petits enfants même le savent et les vieillards ne s'y trompent pas. Un brahmane centenaire, nous disant tous les _sarkars_ (gouvernements) qu'il avait vu passer dans sa vie, énumérait les Afghans Douranis, les Sikhs de Randjit-Singh, les Râdjpoutes Dogras de Goulâb-Singh... et les Anglais de la reine. Il est presque dommage, pour la beauté du fait, qu'il n'ait pas aussi vu les Russes.
[Illustration: Le quai de la résidence; au fond, le sommet du Takht-i-Souleiman.--Photographie Jadu Kissen, à Dehli.]
C'est le Kachmir des Sikhs qu'a visité Jacquemond en 1831 et dont la vice-royauté lui fut, dit-on, offerte. Ne craignez pas que votre modestie soit mise à pareille épreuve: cet heureux temps n'est plus! Sur sa route, à l'aller et au retour, notre compatriote avait eu l'occasion de rencontrer un Râdjpoute du clan des Dogras que la faveur de Randjit-Singh avait fait râdja de Djammou. Déjà Goulâb-Singh--c'était le nom de ce condottiere--convoitait le Kachmir. Tant que vit le vieux «lion» ou, comme l'appelle encore Jacquemond, le vieux «renard» du Pendjâb, nous le voyons rôder alentour sans y pénétrer; l'un après l'autre, il conquiert les pays limitrophes, le Kichtwar, le Ladâkh, le Skardo. Randjit-Singh mort, il sait habilement ménager sa fortune entre les Sikhs et les Anglais. Enfin par un traité en date du 16 mars 1846, le Gouvernement britannique «transfère et cède, au mahârâdja Goulâb-Singh et aux héritiers mâles de son corps, toute la contrée accidentée ou montagneuse située à l'est de l'Indus et à l'ouest de la Ravi...» En échange, le nouveau mahârâdja payait la somme de 75 lakhs de roupies (un lakh vaut 100 000) et s'engageait à offrir un tribut annuel de chevaux, de chèvres et de châles. On dit que ceux-ci sont encore livrés et que la défunte reine-impératrice en faisait des cadeaux de noces qui n'avaient rien de ruineux. Ce traité était pour Goulâb-Singh un coup de maître. On assure qu'en quelques années, il retrouva, dans le revenu de la Vallée, la somme qu'il avait payée pour l'acquérir. Jamais on n'ôtera de la tête des Kachmiris l'idée que, pour obtenir tant d'avantages, il devait avoir fait croire aux Anglais que tout le pays à lui cédé n'était que montagnes et collines stériles, et la rédaction même du traité le donne assez à penser. En fait, leur but était de séparer Goulâb-Singh de la cause des Sikhs et de s'en faire un allié contre eux; trois ans plus tard, quand, en 1849, ils eurent définitivement annexé le Pendjâb, ils se trouvèrent avoir constitué sur leur flanc un royaume presque indépendant et, qui plus est, confinant aux territoires chinois et russes. C'est l'erreur de cette politique à courte vue qu'ils s'occupent aujourd'hui de réparer au nom des intérêts impériaux de la défense de l'Inde; et voilà sous quel prétexte ils reprennent pour rien ce qu'ils n'ont d'ailleurs pas vendu bien cher.
[Illustration: La porte du Kachmir et la sortie du Djhilam à Baramoula.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
Mais assez causé politique. Occupons-nous de vous assurer le vivre et le couvert. Vous les trouverez pour quelques jours à l'hôtel que le progrès ou le malheur des temps vient de faire établir à Srînagar et dont l'inauguration de la route carrossable avait d'ailleurs rendu l'ouverture nécessaire. Mais on ne vient pas au Kachmir pour vivre à l'hôtel,--autant alors aller en Suisse,--et du reste vous ne connaîtrez rien du pays ni de son charme qu'à condition d'avoir une installation indépendante et ambulante et de mener (ou de vous imaginer mener) dans ce magnifique décor de «Haute-Asie» la vie errante de nos hypothétiques ancêtres aryens. C'est là encore une fois, conscient ou non, tout le secret de l'attrait subtil et prenant de la saison kachmirie. C'est l'évasion hors des ridicules et perpétuelles entraves de notre société, où tout est devenu matière à contravention, depuis l'acte de prendre du bois à la forêt jusqu'à celui de puiser de l'eau à l'océan; c'est la réalisation de ce qui reste, depuis l'Eden, la vocation et le rêve de l'homme, la royauté au sein d'une nature amie; c'est enfin la satisfaction de ce puissant et obscur instinct de vagabondage qui fait qu'au fond de tout civilisé un nomade sommeille. La marque, et peut-être aussi la rançon de ce retour (oh! combien mitigé, d'aucuns diraient perfectionné) aux moeurs de l'humanité primitive, c'est l'importance énorme et insoupçonnée dans le cadre artificiel de nos villes, que prend soudain le double problème de l'abri et du ravitaillement.
Quelques renseignements seront peut-être encore ici les bienvenus. Vous pourrez vous procurer à Srînagar, dans les boutiques des inévitables Parsis, toutes les conserves européennes; mais vous ferez mieux pendant votre séjour de vous approvisionner, comme fait d'ailleurs le reste de la flottante colonie étrangère, aux marchés voisins du pont de l'Amira-Kadal. Bien entendu vous n'y trouverez de boeuf «ni pour amour ni pour argent», au grand scandale des Anglais, qui se dédommagent en consommant force boîtes de _corned beef_. L'interdiction est maintenue en vigueur par la dynastie hindoue régnante et le meurtre d'une vache, jadis puni de mort, coûterait encore à un indigène une quinzaine d'années de prison, et, à un Européen, l'expulsion du royaume. En dehors de cette viande prohibée, parce que trop sacrée, et de celle de porc que votre cuisinier musulman se résignera malaisément à préparer, parce que trop impure, votre table pourra être abondamment servie: mouton excellent, succulentes volailles, légumes, oeufs et beurre frais, rien ne manque au «bazar». Ne vous étonnez pas si votre cuisinier rapporte du marché les victuailles enveloppées dans de l'écorce de bouleau: c'est l'ancien papier du pays, comme en témoignent les vieux manuscrits, et l'on continue à s'en servir pour maint usage domestique. Voulez-vous enfin un aperçu des prix, qui, d'ailleurs, ont tendance à monter en raison de l'affluence des touristes? Un quartier de mouton, 30 sous de notre monnaie; un poulet, de 6 à 10; une livre de beurre ou une douzaine d'oeufs, 4; et le reste à l'avenant. Encore rencontre-t-on des gens qui se plaignent de la cherté des vivres et vantent le bon temps où, pour la roupie, on avait le mouton tout entier.
Voilà pour la table. Quant à l'abri, si vous n'avez déjà pris vos précautions à Lahore, vous aurez tôt fait d'acheter ou de louer dans une des agences de Srînagar les tentes et le mobilier de camp nécessaires. Vous ferez dresser votre maison de toile,--bien plus confortable que vous ne pouvez croire, si vous n'en avez jamais essayé,--sur la rive et dans les environs de la Résidence, sous les ombrages de l'un des _bâghs_, que se sont appropriés les Européens. Il y a le Mounchi-Bâgh, qui est un verger au bord du Djhilam, réservé aux gens mariés et aux dames seules; il y a le Tchinar-Bâgh qui est un magnifique bois de platanes sur le déversoir du lac, à l'usage des célibataires hommes; et ainsi l'ivraie est séparée du bon grain. Surtout, vous vous assurerez la disposition d'une de ces barques indigènes que l'on appelle des _doungas_: elle vous servira de logis en même temps que de véhicule, au cours de vos premiers déplacements. Ni la roulotte du bohémien, ni même «la maison du berger», dont parle le poète, ne vous mènerait bien loin au Kachmir; pendant ces derniers jours du printemps, où les eaux sont encore hautes, le bateau vous conduira, au contraire, éveillé ou dormant, par la rivière et les lacs, à tous les coins les plus intéressants de la vallée. Pour vous qui descendez de voiture, moulu de cahots, ahuri de trompette et suffoqué de poussière, vous verrez que vous ne perdrez pas au change en troquant votre _tonga_ contre une _dounga_.
(_À suivre._) Mme F. MICHEL.
[Illustration: Nos tentes à Lahore.--D'après une photographie.]
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TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--2e LIV. Nº 2.--14 Janvier 1905.
[Illustration: «Dounga» ou bateau de passagers au Kachmir.--Photographie Bourne et Shepherd, à Calcutta.]