‹ Le Tour du Monde; Kachmir Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905Chapitre 7 sur 13 · L'ÉTÉ AU KACHMIR[2]

L'ÉTÉ AU KACHMIR[2]

[Note 2: _Suite._ _Voyez pages 1 et 13._]

Par Mme F. MICHEL.

III.--Sous la tente.--Les petites vallées du Sud-Est.--Histoires de voleurs et contes de fées.--Les Ruines de Martand.--De Brahmanes en Moullas.

[Illustration: Gargouille ancienne, de style hindou, dans le mur d'une mosquée, à Houtamourou, près de Bhavan.]

Islamabâd, ou, comme l'appellent les Hindous, Anantnâg, est à peu près situé au confluent des quatre rivières non navigables, Sandran, Bringh, Arpat et Lidar, branches de l'éventail dont le manche est la Vitastâ. La vallée de chacun de ces ruisseaux ou plutôt de ces torrents rivalise de pittoresque avec sa voisine. Que leur charme agreste ne date pas d'hier, c'est ce que prouvent les villas d'été qu'y avaient bâties les empereurs mogols, et dont les restes subsistent toujours. Jehan-Guir, surtout, s'y complaisait en compagnie de la belle Nour-Mahal, dont le souvenir, à la fois idyllique et tragique, flotte encore sous l'ombre des platanes plantés par elle. Et vraiment, quiconque a visité tous les recoins du pays comprend ce que Bernier nous dit de cet empereur: «qu'il en était devenu tellement amoureux qu'il ne le pouvait quitter et qu'il disait quelquefois qu'il aimerait mieux perdre tout son royaume que de perdre Cachemire.»

Islamabâd est le point de départ obligé pour toutes ces excursions qu'il faut bien faire sous la tente, puisque presque nulle part il n'y a de _bungalows_. C'est en même temps le point de chargement pour tous les produits des villages, qui descendent vers Srînagar. Le grand verger, qui sert de campement, est très animé, ainsi que la berge bordée d'une nombreuse flottille. Mais, la nuit, les aboiements des chiens, les hurlements des chacals et les braiements des petits ânes de charge empêchent tout sommeil. Aussi, je me contente d'une rapide visite aux sources sacrées et au bazar de la ville. Ou y trouve des étoffes brodées nommées _gabas_, de toutes teintes et de toutes tailles, depuis les plus petits tapis de table jusqu'aux rideaux et portières de plusieurs mètres. Très bon marché et très décoratives, ces broderies rappellent le dessin des anciens châles. On y fabrique aussi de jolis rouets de parade, peints et argentés, qui sont donnés en cadeau de noces aux fiancées kachmiries.

Nous plions bagage dès le surlendemain. Au matin, les tentes sont abattues et tout le fourniment gît pêle-mêle sur l'herbe. Le _tub_ fraternise avec le garde-manger, la broche du khansama fait commerce d'amitié avec le sac à ombrelles, la literie voisine avec les casseroles: c'est un vrai déballage de bohémiens au bord d'un grand chemin. Aussi bien allons-nous vivre de la même vie nomade que, sages, ils ont su garder du temps de nos préhistoriques ancêtres. La grosse affaire est de répartir tout cela en paquets d'un poids sensiblement égal, d'environ 80 livres. Le _bandobast_ se fait,--entendez que tout se débrouille,--comme par enchantement. La toile des tentes se roule autour des bâtons, le lit démontable s'emballe dans sa sangle, la literie se met à l'abri de la poussière ou de l'humidité dans des draps caoutchoutés. Vaisselle, batterie de cuisine, provisions de toutes sortes s'arriment dans le ventre rebondi ou allongé des _kiltas_, paniers d'osier recouverts de cuir, légers, solides, imperméables, qu'on fabrique tout exprès dans le pays. Les chaises de camp s'entassent sur les tables également pliantes. Au total, vingt charges: il nous faudra donc vingt hommes ou dix poneys pour transporter après nous dans la djangle tout l'essentiel de la civilisation. Le chiffre est modeste si l'on songe qu'au grand Mogol, en déplacement, il fallait trente mille porteurs!

[Illustration: Temple ruiné, à Khotair.--D'après une photographie.]

Le curieux n'est pas qu'il en faille, mais qu'on en trouve. Non seulement le Kachmir est comme un grand parc mis à la disposition du visiteur et où il peut dresser sa tente à volonté, mais lui plaît-il d'aller plus loin, il n'a qu'à dire. Au matin, il trouve, assis près des tentes, des braves gens du plus proche village qui ont laissé pour son service leurs maisons et leurs champs. Avec leurs 80 livres sur le dos, ils iront où il lui plaira de les conduire. Les prix sont fixés: pour l'étape d'environ 20 kilomètres, 4 annas; pour la mi-étape, 2 annas, c'est-à-dire 40 ou 20 centimes de notre monnaie. Sur un bon conseil qui me fut donné, j'avais emporté à leur intention quantité de petites pièces d'argent de 2 et 4 annas. Je faisais ranger les coolies et veillais à ce que chacun reçût bien son compte. Grâce à ce système, je n'eus jamais de difficulté pour trouver des porteurs. C'était plaisir de voir le sourire que chacun d'eux, tour à tour, faisait à sa piécette, tandis que les derniers de la file touchaient du coin de l'oeil et se grattaient la tête dans leur inquiétude qu'il n'en restât pas jusqu'à eux.

C'est à Atchibal, notre première étape, que je me donne pour la première fois cette comédie. Du pied de la colline, font éruption trois sources, qui sont aussitôt trois ruisseaux; pour en mieux jouir, les empereurs mogols avaient creusé des bassins et bâti des terrasses surmontées de pavillons de plaisance. Tout cela est à présent bien délabré. Pourtant, les trois cascades jouent encore, et c'est près d'elles qu'est installé notre campement, à l'ombre des platanes séculaires, entre quatre ruisseaux qui entretiennent une délicieuse fraîcheur.

C'est encore à Atchibal que j'apprends la première et dernière histoire de vol dont j'aie entendu parler au Kachmir. En ce bienheureux pays, la sécurité est parfaite, dans tous les cas plus grande qu'en France, où je ne me vois pas bien dormant en pleine campagne sous un simple abri de toile. Pourtant, fait inouï, on a tenté la nuit dernière de dérober une malle dans un camp établi de l'autre côte du village. Un pareil attentat contre la propriété des Sahebs réclamait une éclatante vengeance; deux inspecteurs de police sont aussitôt accourus d'Islamabâd. Nous apprenons ce matin qu'ils ont passé la nuit à bâtonner successivement tous les gens du hameau afin de leur faire avouer plus vite le crime qu'ils ne peuvent pourtant pas tous avoir commis. Ce sont là, paraît-il, les procédés ordinaires de la police; on ne saurait trop s'élever contre eux. Le _lambardâr_ (maire du village) vient en pleurant me prier d'intervenir. J'y consens: allons demander un peu à ces policiers ce qu'ils croient que le résident penserait de ces moyens d'enquête.... Mais j'ai mal compris le discours du bonhomme; ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit. Les villageois ne se plaignent pas le moins du monde d'avoir été battus. Qui serait assez bête pour avouer un vol autrement que sous le bâton? Mais voilà qu'on veut à présent leur extorquer un cautionnement de 100 roupies qu'ils sont sûrs de ne jamais revoir. C'est contre cela qu'ils protestent. Ils veulent bien être battus, mais ils ne veulent pas payer pour l'avoir été! Tant de philosophie de la part des intéressés a jeté une douche sur mon bel accès d'indignation et je laisse villageois et policiers s'arranger en famille.

[Illustration: Nâga ou source sacrée de Khotair.--D'après une photographie.]

Après les sources d'Atchibal, ce qu'il faut voir dans le fond sud-est du Kachmir, ce sont celles de Koukar-Nâg et de Ver-Nâg. Des routes directes y conduisent d'Islamabâd. Mais il vaut mieux, à notre avis, prendre le chemin des écoliers et aller faire le grand tour par la vallée de Nauboug. Pour commencer, nous contournons, à l'est, les collines d'Atchibal et faisons un premier crochet pour rendre visite au _nâga_ et aux ruines de Kothair. Les pierres des vieux temples sont toutes rongées par le temps, mais le bassin circulaire de la source est toujours merveilleux de limpidité; on dirait d'un morceau de ciel tombé dans un creux de colline.

Nous reprenons le sentier qui escalade à présent un petit rameau montagneux, fort exposé au soleil, entre deux vallées. Du haut du col, on voit, en avant, s'ouvrir les vallons tributaires de la Bringh. Les gens pressés pourraient, en poussant tout droit, gagner Koukar-Nâg par Sôp et ses mines de fer. Nous tournons au contraire, à gauche, pour installer le camp à l'ombre des peupliers de Karpour. Plus hauts encore que ceux de Srînagar, ils forment, au centre d'un petit cirque de montagnes, un bouquet d'arbres magnifiques. Quelques-uns tombent de vieillesse. L'un d'eux s'est abattu en travers du sentier: impossible de remuer une semblable masse. On a trouvé plus court de creuser un passage au milieu de l'énorme tronc.

Le lendemain, une autre passe nous mène dans la vallée de Nauboug. À celle-ci, on ne peut reprocher que d'être trop jolie. On dirait d'un parc bien entretenu. Une claire rivière serpente sur des galets polis entre des rizières d'un vert incomparable. Au-dessus, les champs de maïs s'étendent jusqu'aux vergers, qui ne finissent eux-mêmes qu'à la lisière des sapins. Mais, dans les creux exposés au nord, de grandes coulées de neige subsistent, et de ci, de là, s'ouvrent des échappées sur les hautes cimes, qui mêlent dans le bleu du ciel la blancheur de leurs glaces éternelles à celle des nuages d'été.

Le meilleur campement est à Laram, au-dessus du village, sous des noyers. Il y faisait si délicieusement frais qu'en plein mois de juillet je trouvais plaisir, chaque soir, à me chauffer. C'est un des meilleurs souvenirs de mon voyage que ces soirées passées devant le feu du campement, où parfois flambait tout un sapin; car le bois ne manque pas. Rien d'ailleurs ne nous fait défaut de ce qui est nécessaire au ravitaillement: lait, beurre, oeufs, poulets, prennent spontanément le chemin du camp. Le miel est délectable. Enfin, ces bons Kachmiris ont eu l'ingénieuse prévenance de semer de véritables champs de petits pois et de faire grimper un peu partout des haricots autour des tiges de maïs. Seulement, on a quelque peine à leur faire comprendre qu'on désire les manger verts; leur idée est qu'on attende qu'ils soient _paka_ (cuits), c'est-à-dire mûrs. Plus lard, dans la vallée du Lidar, à mesure que nous gagnions une altitude plus haute, nous devions en trouver, très tard dans la saison, qui n'étaient pas encore secs. Cette découverte fut une joie si pure que je décidai immédiatement d'en faire part à mes contemporains et de composer dès mon retour un _Traité sur l'existence des légumes verts dans la djangle kachmirie_; ainsi me vint la première idée d'écrire les notes que vous lisez.

En quittant Laram, comme je chemine au petit matin par le sentier humide, brusquement s'impose à moi, absurde et délicieuse, une impression de sol natal. Est-ce le pittoresque rétrécissement de la fraîche vallée et la vue de cette ferme paisible au milieu de ses vergers de pommiers remplis de gui? Est-ce le joyeux tic-tac que ce petit moulin mêle à l'allègre rumeur du ruisseau qu'il enjambe, ou le grisant parfum de miel qui monte de ce champ de blé noir en fleurs? Sans doute, c'est un peu tout cela qui fait que je me crois, comme par enchantement, transportée en Basse-Bretagne; et j'éprouve cette joie qui est peut-être la meilleure récompense du voyageur,--qui est aussi assurément la meilleure condamnation du voyage,--de goûter après tant d'inutiles courses la secrète douceur des paysages familiers.

À quelques milles plus loin, on atteint les bords de la Bringh: la rivière coule très encaissée dans un lit étroit et creusé dans le roc vif, ce qui donne à ses eaux une teinte particulière d'opale bleutée. Au-delà du pont qui la franchit, on rejoint la route qui mène du Kitchwar en Kachmir. Il est rare qu'on n'y rencontre pas quelques Kichtwaris en voyage avec leur passe-montagne, leur court justaucorps et leurs inexpressibles _pyndjamas_, dont le fond, sillonné de mille plis, est tout un poème. Sur le chemin tout droit et ensoleillé, les arbres des villages font des haltes d'ombre où le repos semble d'autant plus doux. Comme nous approchons de l'un d'eux, j'entends un chant bizarre. C'était une sorte de mélopée qui montait, montait toujours, de plus en plus déchirante, pour finir par des sanglots. Information prise, c'était le chant de deuil d'une mère dont le fils était mort trois jours avant. Assise devant sa maison, près de son rouet délaissé, elle exaltait, dans une improvisation dolente, la beauté et les qualités du disparu. Chaque matin, jusqu'à la prochaine quinzaine obscure, elle devait, dès l'aube, manifester à nouveau sa douleur, jusqu'au moment où une autre femme, parente ou voisine, venait en silence poser sa main sur la bouche de la vocératrice, et lui faisait ainsi comprendre qu'elle s'était assez lamentée pour ce jour-là.

[Illustration: Ver-Nâg: le bungalow au-dessus de la source.--D'après une photographie.]

Nous plantons les tentes près de Vangam, dans un verger d'abricotiers, pour visiter, à une petite heure de là, sur la gauche, dans un de ces charmants vallons dont le pays abonde, la source intermittente de Soundbrâr. En juillet, ce n'est plus qu'une sorte d'entonnoir bordé de pierres brutes; mais en avril et mai, la source bouillonne et coule, dit-on, trois fois par jour. À cette époque, les pèlerins viennent en foule se baigner dans cette eau supposée sacrée. Rangés en silence tout autour, ils attendent sa venue, mais si, à son apparition, quelque sot crie: «La voilà!», l'onde, offensée, immédiatement se retire; du moins on me l'affirme avec un grand sérieux. Au temps de Bernier, «cette merveille du Cachemire» était déjà célèbre. Il la visita et en tenta une explication fondée, vu l'activité de la source au printemps, sur la fonte des neiges environnantes. Au lieu d'une cause physique, les Kachmiris assignent à cette intermittence une raison psychologique bien plus profonde. La déesse (car, naturellement, la source est fée) s'est dit: «En cet âge de fer, si je suis ici toute l'année, personne ne fera attention à moi. Je ne manifesterai donc ma présence que deux mois par an; on ne m'en rendra que plus d'hommages....» Et le calcul s'est trouvé juste.

[Illustration: Temple rustique de Voutanâr.--D'après une photographie.]

De Vangam, il n'y a qu'une courte étape jusqu'à Koukar-Nâg. Mais ici les mots me manquent pour décrire le charme de ce féerique séjour. Que vous dirai-je? Du pied d'une colline, couverte de pivoines arborescentes, jaillissent une dizaine de sources qui forment, limpide et fraîche, une petite rivière; aux bords, les mousses, les fougères, les myosotis, les reines des prés, se mêlent aux massifs de boules-de-neige et de rhododendrons. Au-dessus, des jasmins, des clématites, des rosiers grimpent aux arbres et retombent en berceaux.... Je sais bien qu'ailleurs il y a de toutes ces choses; mais nulle part, comme là, tout cela ne murmure, ne fleurit, ne parfume et n'enchante. Par instants sous la feuillée, ondule un éclair blanc à tête bleue, qui est un oiseau de paradis, au nom digne des lieux qu'il habite.... Du moins, ai-je cru y retrouver comme un vestige de l'antique Éden!

Par intervalles seulement nous arrivent les bruits du monde. Un vieillard déguenillé, traînant son cheval par le licou, s'est arrêté près des tentes des domestiques et a conté la nouvelle du jour. Le mahârâdja est arrivé ce matin dans la Vallée; pour ses débuts, il a fait bâtonner le tahsildar (le sous-préfet) de Ver-Nâg. La raison: il n'y avait pas une provision d'herbe suffisante pour ses chevaux. Justement, je rencontre en me promenant deux jeunes garçons paisiblement assis à l'ombre, à côté d'un grand faix d'herbe: ils me font penser aux porteurs de marée de Vatel.

Environ trois lieues nous séparent de la résidence du pauvre sous-préfet, qui, dit-on, aurait même laissé dans l'algarade une partie de sa barbe; et depuis il ne se montrait plus. Il suffit de traverser le petit massif qui sépare la vallée de la Bringh de celle de la Sandran. Par ce matin de juillet, nous passons près du petit temple rustique de Voutanâr. Du sentier, des chants nasillards s'entendaient entre les arbres; c'était le brahmane du lieu qui faisait sa _poudjâ_. Il était accroupi devant une noire statue de Vichnou à trois têtes, dont une de sanglier. Il l'avait déjà baignée, drapée dans un châle et couronnée de fleurs. Autour de lui gisait l'ordinaire attirail du culte: la conque, pour chasser les mauvais esprits, la clochette, pour réveiller l'attention du dieu, la lampe pour l'éclairer, le chasse-mouches pour l'éventer et les cymbales pour lui faire de la musique. Infatigablement, le vieux prêtre psalmodiait ses hymnes.... Qui donc disait que tous les dieux étaient morts?

Du haut du raidillon qui monte derrière Voutanâr, la vue est un vrai coup de théâtre. À nos pieds, au fond de la vallée étroite et semée de bouquets d'arbres qui marquent les villages, le lit rocailleux de la Sandran court encadré de rizières et bordé de tamaris en fleurs. Dans un groupe de peupliers hauts comme des mâts de navire, on aperçoit le large bassin octogonal de Ver-Nâg. Par derrière, se dresse la formidable muraille du Banihal et les croupes boisées des contreforts qui en descendent. Le mince ruban qui les coupe est la route de Djammou, réservée au mahârâdja. Nous nous heurtons à la barrière méridionale du Kachmir.

Au-dessus des arcades mogoles en alcôve, dont Jehan-Guir entoura la merveilleuse source de Ver-Nâg, se dressent, sur trois côtés, des pavillons, ouverts à tous les vents, qui servent de _bungalows_. La belle Nour-Mahal y résida peut-être; en tous cas, c'est délice de s'y installer entre le bassin bleu et la colline verte. Un fouillis de clématites et de lianes, s'accrochant aux sapins, escalade la pente presque à pic. L'azur profond de l'eau est sillonné de poissons par myriades. Le gouffre, de plus de 100 mètres de tour, passe pour insondable; du moins, le pandit l'assure, ce qui ne l'empêche pas d'affirmer, non moins catégoriquement, qu'au fond demeure un vieil anachorète. Voici comment cela s'est su. En ce temps-là, les hommes n'habitaient le Kachmir que pendant les six mois de belle saison; dès l'automne, ils s'empressaient de déguerpir pour céder la place à des démons et des lutins qui, pendant tout l'hiver, régnaient en maîtres dans la vallée. Une fois, les hommes laissèrent derrière eux un vieillard qui n'avait plus la force de suivre leurs migrations périodiques et ne valait pas la peine de son transport. Lutins et démons se firent un souffre-douleurs de l'intrus; mais, en jouant à la balle avec lui, ils le laissèrent choir dans le bassin de Ver-Nâg. Cette maladresse devait leur coûter cher. Au fond de la source, le pauvre vieux trouva un compatissant ascète qui lui fit présent de deux choses: un grimoire pour exorciser les démons et un _kangri_ (la chaufferette kachmirie) pour se défendre du froid. Armé de ces deux dons précieux, le vieillard passa un hiver des plus confortables, et, au printemps de l'année suivante, les hommes eurent la surprise de le retrouver encore vivant. Il leur apprit son secret, et c'est depuis qu'ils résident à demeure dans la vallée.

Par de petits vallons de plus en plus sauvages, nous pénétrons enfin dans le bassin fermé de Rozlou, que dominent les rocs et pics romantiques du sombre Soundrinâr. C'est un fief ou _djâgir_, jadis concédé par Randjit-Singh. Nous nous installons au village central de Kantchlou (le Kosroe des cartes!), résidence des hobereaux du canton, qui ont droit de basse justice. On nous indique une place de campement sous des noyers, dans ce qui m'a tout l'air d'un cimetière; mais en campagne, on n'y regarde pas de si près. Les tentes sont à peine dressées qu'arrivent les présents diplomatiques: des fruits, des légumes, du miel. Que peut-on bien désirer en échange? Pas grand'chose; un peu de ce produit de la civilisation qui a nom en français poudre de pyrèthre et, dans le jargon anglo-indien des domestiques, _piçou-powder_. On a beau être un seigneur féodal, on n'en est pas moins réveillé par ses puces.

Le village était plein d'allées et de venues. Informations prises, il s'agissait d'un mariage, et les maîtres de céans font obligeamment les honneurs du défilé. La mariée passa la première, portée dans une litière hermétiquement close; puis vinrent les musiciens, tambourinant avec rage ou soufflant, avec force contorsions, dans des espèces de hautbois. Leur cacophonie me fait excuser l'air ahuri du fiancé, un garçon de douze ans, vêtu d'oripeaux rouge et or et coiffé d'un turban argenté, surmonté de l'habituelle aigrette de plumes de héron. Juché sur un cheval, il reconduit ainsi en pompe la jeune épousée chez ses parents, en attendant qu'ils soient d'âge tous deux à se mettre vraiment en ménage.

[Illustration: Autel du temple de Voutanâr et accessoires du culte.--D'après une photographie.]

Ici encore, que de légendes locales! Je m'amuse à les recueillir par l'intermédiaire du pandit. C'est d'abord les hautes cimes voisines, encore zébrées de neige, que l'on dit hantées de Yoginis, moitié fées et moitié sorcières; malheur à qui s'égare dans leur retraite enchantée: il y laisse au moins sa raison. On nous conte, entre autres, un tour de leur métier, dont on dirait que Rudyard Kipling s'est inspiré dans son «Livre de la djangle». Un beau jour,--il y avait deux ans en 1896,--un Goudjar, en faisant paître son troupeau dans une prairie alpestre, trouva, assis sur un rocher, un garçon de quinze ans, muet et nu. Il l'emmena à la ziarat de Valtongou où, depuis trois mois, on le nourrissait aux dépens de la charité des fidèles, quand un homme de Shahabâd, venu en pèlerinage, reconnut son fils qui était perdu depuis douze ans. Nul doute qu'il n'eût été dérobé et nourri depuis ce temps à l'état sauvage par les Yoginis de la montagne. C'est encore à Valtongou que réside, pendant les six mois d'été, un nâga qui est censé passer l'hiver dans l'Inde. Enfin, avant de quitter la vallée, nous visitons le célèbre et fatidique nâga de Rozlou où, parfois, l'on entend, la nuit, se battre à grand fracas des troncs d'arbres morts! Quelque calamité menace-t-elle le pays, il trace sur la boue desséchée de son lit des signes prophétiques: une épée annonce la guerre, un van prévoit la famine, mais pour la _mahâmarî_, la grande tueuse (le choléra), c'est en traits de sang qu'est prédite sa venue.

[Illustration: Noce musulmane, à Rozlou: les musiciens et le fiancé.--D'après une photographie.]

De Kantchlou à l'entrée de la vallée du Lidar, il faut, pour retraverser le Kachmir dans sa largeur, compter trois bonnes étapes et franchir quatre rivières. Je passe la première, le Vithavatour, sur de grosses pierres; arrivée au bord de la seconde, la Sandran, je ne suis pas peu surprise de trouver son lit complètement à sec; comme je demande où est l'eau, un Kachmiri fait un geste vague: elle est en train de vaquer à l'irrigation des champs. Quant à la Bringh, elle est si bien chez elle, qu'il me faut me résigner à emprunter le dos d'un coolie pour la traverser. Je rencontre au gué une femme battue et pas contente, qui s'en allait se plaindre à la police d'Islamabâd, tenant précieusement dans sa main, comme pièces à conviction, les trois dents qu'une de ses voisines lui avait cassées. Tout ceci nous ramène de Lokabhavan, notre première halte, à la seconde, près des frais ombrages d'Atchibal, où nous retrouvons le gros de nos bagages.

[Illustration: Sacrifice brahmanique, à Bhavan.--D'après une photographie.]

D'Atchibal à Martand, la route court entre des rizières arrosées par l'Arpat. On traverse la rivière sur un pont rustique, fait de deux arbres jetés d'une rive à l'autre, puis recouverts de branchages et de terre; et bientôt on atteint le _karéva_. En juillet, la moisson de blé est déjà faite. De grosses meules de gerbes s'entassent près des villages; sur les aires, des boeufs foulent les épis pour en faire sortir le grain. Dans les champs sont encore sur pied le lin déjà mûr et la plante annuelle qui fournit le coton (_gossypium herbaceum_). Dans les maïs et le millet picorent de nombreux couples de tourterelles grises, si peu farouches qu'elles ne se dérangent pas quand nous passons.

[Illustration: Intérieur du temple de Martand: le repos des coolies employés au déblaiement.--D'après une photographie.]

Non loin du village de Martand se dresse ce qui fut, il y a bientôt mille ans, le plus beau temple--ce qui reste encore aujourd'hui les plus belles ruines du Kachmir. Le site en est magnifique. Le monument s'élève au pied de la colline, à la naissance d'un de ces grands plateaux, de formation alluviale, qui bordent comme d'une frange de falaises toute la ceinture des montagnes et semblent bien être les restes du lit d'un ancien lac. Ici le _karéva_, de forme triangulaire et relevé à son extrémité, s'avance au-dessus de la plaine comme une énorme proue. À gauche, se prolonge obliquement la chaîne dentelée et encore neigeuse du Pantsal; à droite, trois ou quatre arêtes de montagne se profilent, les unes derrière les autres, de plus en plus estompées dans l'éloignement; et, devant vous, c'est toute l'heureuse vallée, avec les teintes claires de ses rizières, les taches sombres de ses feuillages, les lacis d'argent de ses fleuves; et ainsi à perte de vue, depuis les premiers plans qui sont verts, jusqu'aux plus lointains qui sont bleus. Imaginez enfin tout cela baigné dans cette belle lumière du Kachmir, à la fois si limpide et si vaporeuse, dans l'air léger des hauteurs. Que ce soit le matin, quand le soleil, se levant derrière vous, soulève les brouillards de la vallée, ou bien le soir, quand il noie les fonds dans la brume d'or du couchant, il est peu de plus beaux spectacles; et il ne serait pas moins difficile de trouver un meilleur cadre à ce merveilleux tableau que les hautes arches trifoliées, bâties par Lalitâditya à la gloire de sa divinité favorite, le Soleil.

Plus de mille ans ont passé, et les imposantes murailles sont toujours debout, au milieu d'une cour rectangulaire, bordée d'une colonnade et flanquée de quatre portes, dont la plus monumentale est celle de l'ouest. Si, le jour, les débris du temple ont encore grand air, la nuit, au clair de lune, ils reprennent, comme font souvent les ruines, un reflet de leur ancienne splendeur.... Ce soir-là, très haut dans le ciel d'un bleu de saphir, le croissant était suspendu, les cornes en l'air; l'azur foncé du zénith se dégradait peu à peu en un gris qui lui-même se teintait doucement, pour finir à l'horizon par une large bande rose. Sous l'ombre croissante, par l'ampleur des écroulements et par la massive élégance de ses lignes, le vieux temple hindou revêtait une majesté comparable à celle des ruines romaines. Deux colonnes, isolées et reliées encore par leur architrave, ajoutaient à l'illusion. Ce n'est pas un des moindres attraits du Kachmir que d'y retrouver jusqu'à des sensations d'Italie.

Au village de Martand, peu d'arbres, partant peu d'ombre. Nous songeons à établir notre campement sous un bouquet de sapins, près des ruines, mais l'eau potable manque, à moins de nous contenter de celle de la mare où vont puiser les ménagères, et qui sert d'abreuvoir aux troupeaux. Nous décidons d'aller planter nos tentes à Bhavan, à un mille environ de Martand. Nous y descendons par un chemin étrangement raviné, mais pour trouver bientôt l'un des plus beaux campements du Kachmir.

[Illustration: Ruines de Martand: façade postérieure et vue latérale du temple. D'après des photographies.]

Bhavan possédait autrefois, comme Atchibal et Ver-Nâg, un jardin de plaisance, ainsi qu'en témoignent les restes d'importants travaux. Au pied d'une colline presque nue, l'abondante source forme un premier bassin qui se déverse dans un second plus large, où, sous l'eau opaline, on voit encore des assises de pierre. De là, le nâga, ou même les deux nâgas, à ce que disent les brahmanes, coulaient par trois canaux de granit, celui du milieu faisant cascade. L'eau a aujourd'hui déserté les canaux ruinés, elle s'égare parmi les capillaires en une série de cascatelles et s'échappe par un tunnel qu'elle s'est creusé. C'est là, à la fraîcheur des eaux vives, sous les platanes séculaires formant une voûte haute comme celle d'une cathédrale et laissant passer une lumière tamisée d'un doux vert pâle, qu'est établi notre camp.

Ma première visite fut pour la source où d'innombrables poissons vivent des offrandes des fidèles. Les brahmanes de l'endroit en font autant. Bhavan est, en effet, un grand lieu de pèlerinage. À certaines périodes, les Hindous du Kachmir et même du Pendjâb s'y rendent en grand nombre, pour célébrer des sacrifices funèbres en l'honneur de leurs ancêtres morts. Voici, à ce propos, la légende qui me fut contée: Au commencement des temps, Aditi, femme de Kaçyapa, avait déjà mis au monde douze fils, appelés Adityas, du nom de leur mère, et qui sont douze dieux solaires présidant aux douze mois. Elle pensa qu'il n'y avait rien de bon à attendre d'une treizième grossesse, et elle jeta un dernier oeuf dans le lac qui recouvrait alors le Kachmir. Toutefois, cet oeuf dédaigné finit par éclore, et il en sortit un pauvre petit avorton de soleil qui reçut le nom de Martand, parce qu'il était né d'un oeuf qu'on avait cru mort. Tout malingre qu'il fût, il alla bravement trouver son père et sa mère, et leur dit: «Vous avez donné un mois à chacun de mes frères, j'en veux un pour ma part.» Le cas aurait pu être embarrassant. Mais il faut savoir que les brahmanes se servent à la fois d'un calendrier lunaire et solaire. Or douze mois lunaires ne font que trois cent cinquante-quatre jours, tandis qu'une année solaire en compte trois cent soixante-cinq et quelques heures: il en résulte que tous les deux ans et demi le calendrier lunaire est en retard d'un mois sur le solaire. On compense cette différence en intercalant un mois lunaire complémentaire. C'est ce mois que Martand reçut en apanage: aussi bien n'a-t-il été inventé que pour cela; enfin, ce mois intercalaire est consacré au culte des _pitris_, des «pères», c'est-à-dire des ancêtres morts. On conçoit que les cérémonies seront infiniment plus méritoires si on les accomplit au lieu même qui fut le berceau du dieu de ce mois.

Il faut voir avec quel empressement, au retour de chaque saison sainte, les deux cents ou deux cent-cinquante brahmanes officiants ou pourohitas de Bhavan vont à la rencontre des pèlerins de l'Inde, munis, si l'on peut dire, de leur «livre des visiteurs». C'est une liste de tous ceux pour qui ils ont déjà officié. Quiconque peut avoir une vague parenté avec l'une des personnes inscrites leur appartient de droit. Ils s'en emparent sur le champ et le pèlerin ne se tirera pas de leurs mains sans y laisser quelques plumes. C'est, pendant tout un mois, une période d'abondance. On prétend que les poissons même du Nâg, trop gavés, refusent les grains de riz et de maïs grillé qu'on leur jette. Mais il ne s'agit pas seulement, pour _pourohitas_ de faire bombance, il leur faut aussi songer à économiser pour l'avenir. Chacun d'eux compte bien mettre de côté quelques centaines de roupies. Étant donné que, sauf cas de disette, deux ou trois roupies par mois suffisent à nourrir un homme, et quatre ou cinq par an à le vêtir confortablement, cela leur permettra d'attendre sans trop d'impatience le prochain pèlerinage. Cette année-là, une pauvre petite veuve de quinze ans avait donné à elle seule, pour le salut de son mari, deux cents roupies: on se montrait le brahmane à qui était échue cette bonne aubaine. Un autre vint m'avertir qu'il était le _pourohita_ en titre des Sahebs et m'invita d'office à m'inscrire sur son livre contre argent comptant. Car il n'est de pires mendiants au monde, et il est curieux d'observer combien les Hindous les méprisent tout en les employant. Pour un brahmane de bonne maison, le nom de _pourohita_ serait une véritable injure.

[Illustration: Place du campement sous les platanes, à Bhavan.--D'après une photographie.]

Mais, en somme, il faut bien que tout le monde vive, et ces pauvres gens ont aussi leurs qualités. Ainsi, mon soi-disant aumônier hindou me fut très précieux: il fit toutes mes commissions, se chargea de veiller au ravitaillement et à la réparation du mobilier du camp pendant mon séjour à Bhavan, et m'indiqua le meilleur four du village où faire cuire la pâtisserie. Enfin, ils éprouvent le besoin de mettre leur conscience en repos en rendant à la divinité une partie de ce qu'ils ont pris aux fidèles. Avec le mois intercalaire, leur saison venait de finir. Le 28 juillet 1896, ils se cotisèrent pour célébrer, en manière d'action de grâces, une sorte de sacrifice pique-nique. Sous un beau platane, au bord de la rivière, on avait établi un petit bûcher carré; et tout le jour on jeta dans les flammes des fleurs, des fruits, du beurre fondu ou _ghî_, du miel, du riz, du maïs, sans compter du sucre candi et autres douceurs du même genre. Au pied de l'arbre, les chanteurs de textes sacrés ne se taisaient point, et toujours revenait le «Svaha» monotone accompagnant le geste machinal de l'officiant. S'il faut tout dire, je contribuai aussi de mon obole au sacrifice; mais, en retour, je fus autorisée de la meilleure grâce du monde à en prendre des instantanés: l'un d'eux vient de passer sous les yeux du lecteur.

[Illustration: La Ziarat de Zaïn-Oud-Din, à Eichmakam.--Photographie Bourne et Shepherd, à Calcutta.]

À propos de _pourohitas_, j'ai été, à Bhavan, témoin d'une petite comédie assez amusante. J'ai dit que j'avais engagé les services d'un pandit de Srînagar. Un jour qu'il prenait le frais près des tentes, à l'ombre des beaux platanes, nonchalamment pelotonné au creux de son siège favori,--une vieille chaise de bord transformée en chaise de camp,--accourt un brahmane de l'endroit qui jette son turban à ses pieds. Il n'est pas de façon plus solennelle de faire appel à la charité de quelqu'un, ni de se mettre sous sa protection, corps et âme. Or c'est de l'âme que souffrait le pauvre homme. Voici son histoire telle que le pandit me la conta. Ce brahmane, un peu sot, avait une femme très jolie et un méchant voisin; celui-ci lui prit celle-là. Les personnes soucieuses de sauver l'honneur de la corporation prétendirent qu'il l'avait enivrée dans du lait, sur le chemin, un jour qu'elle se rendait chez son père; puis, la jetant dans un bateau, il l'avait emmenée jusqu'à Srînagar, où il la garda quelque temps. Un beau matin, la panditânî reparut au village, et son mari, bonnement, la reprit chez lui. Jusqu'ici l'aventure est banale. Le plaisant de l'affaire, c'est que le voisin étant musulman, la femme avait perdu sa caste en sa compagnie, et que le pauvre brahmane «tomba» à son tour de la sienne pour avoir accueilli au pigeonnier le retour de la voyageuse. Aucun de ses collègues ne voulait plus s'asseoir à sa table, ni rien accepter de sa main. Ses malheurs domestiques se compliquaient d'excommunication majeure. Il y avait bien de quoi faire rouler son turban dans la poussière. «Toi, disait-il, tu es un pandit de la ville; sage et savant, tu connais les textes sacrés; fixe ma pénitence et sois mon arbitre. Je ferai tout ce que tu auras décidé.» Ces flatteries allèrent, sans doute, au coeur du pandit, qui aussitôt mit sa plus belle robe pour aller conférer de l'autre côté du ruisseau avec les _pourohitas_ réunis en assemblée plénière. Puis il passa tout le reste du jour à élaborer,--en sanscrit, s'il vous plaît,--son arrêt de justice, en y joignant tous les considérants appropriés. Il ne manqua pas, avec les explications nécessaires, de m'en donner la primeur, tant il semblait ravi de la sagesse de sa sentence. La femme était condamnée à observer le voeu de _pruajâpati_. C'est une sorte de neuvaine. Les trois premiers jours, on ne doit manger qu'une fois le soir, les trois suivants seulement le matin, et, les trois derniers, rien autre que ce que l'on reçoit en don. En somme, on n'en meurt pas; mais il paraît qu'il est écrit qu'il ne faut imposer aux femmes, aux enfants et aux vieillards que des pénitences légères. Pour le mari, le pandit fut sans pitié. Il était d'autant moins disposé à le ménager qu'il tenait pour certain que son cas ne pouvait être que celui d'un imbécile ou d'un méchant homme; en quoi il exagérait. Toujours est-il que le pauvre brahmane en avait pour trois jours à ne cesser de répéter sans manger ni dormir, le nom béni de «Râm! Râm!». Après quoi, purifié par l'énonciation continue des divines syllabes et l'absorption des cinq produits de la vache (lait, petit-lait, beurre fondu et deux autres sur lesquels il est préférable de ne pas insister), il ne lui restait plus qu'à s'endetter, pour offrir à tous ses collègues brahmaniques un grand banquet auquel on lui ferait l'honneur de prendre part. Il en advint comme l'oracle de la grande ville l'avait décidé dans sa sagesse; et c'est ainsi que le pandit de village dut faire pénitence pour les péchés de sa panditânî.

À cinq lieues au-dessus de Bhavan, faisant face à la grande vallée, Eichmakam (le séjour des délices) étage au flanc de la colline ses maisons dominées par les vieilles murailles de sa ziarat. On dirait un village d'Ombrie; la ziarat, avec sa loggia italienne, ajoute encore à la ressemblance, que sa flèche de pagode n'arrive pas à détruire. C'est le sanctuaire de Zaïn-oud-din, l'un des disciples du grand saint national du Kachmir, Nour-oud-din. Il est tenu en grande vénération, surtout par les bateliers, qui y conduisent leurs enfants quand le moment est venu de couper leur première mèche de cheveux. Ils amènent, en même temps, volailles et béliers, qu'ils tuent et mangent sur place. On assure que plus de deux cents personnes vivent ainsi des offrandes des fidèles. Le mode de répartition est des plus simples: chacun des moullas, à tour de rôle, encaisse la recette du jour.

La ziarat domine les noyers sous lesquels on campe. On prend pour y monter l'unique rue, mi-raidillon, mi-casse-cou, bordée d'échoppes capricieusement alignées. En haut de ce bazar de village, un escalier conduit à la porte où quelques vieux moullas s'agitent à votre arrivée, pendant que le frère portier, assis près du gong qu'il frappe pour sonner les heures, tend la main tout comme un sacristain italien. Deux des côtés de la cour rectangulaire sont occupés par la galerie (j'allais dire le cloître), les deux autres par des constructions et l'entrée du sanctuaire. C'est une toute petite grotte taillée en plein roc, à peine assez grande pour contenir cinq ou six personnes. Le moulla, dont c'était le jour de recette, était accroupi près d'une sorte de grande cage de bois noir cachée sous une housse de cotonnade peinte et malpropre. C'est le cénotaphe du Saint. Après sa disparition miraculeuse, on a retrouvé, à cette place, sa lance, sa guirlande et son pain.

Avant de les laisser quitter la ziarat, on exhibe aux visiteurs ces reliques et quelques autres; à la longue lance s'est joint un joli arc en fer forgé et articulé; la guirlande est faite d'une dizaine de galets de la grosseur d'un petit oeuf, percés au milieu et enfilés à une cordelette; le fameux pain ressemble à un biscuit pétrifié; vient enfin une sandale de bois et jusqu'aux cornes de la chèvre du Saint. Il faut voir avec quelle dévotion prêtres et pèlerins les baisent et s'en frottent les yeux. Je fus encore plus surprise de là pieuse déférence avec laquelle notre brahmane vénère ces reliques d'un saint mahométan. Il gobe visiblement toutes les histoires qu'on lui conte et qu'à mesure il me traduit; aussi bien la plupart empruntent au terroir une saveur beaucoup plus hindoue que musulmane, et il est fâcheux que la place me manque pour les rapporter. Qu'il suffise de dire que ces suppôts de l'islam, dont quelques-uns ont des têtes dignes de Rembrandt, se donnent bénévolement le titre de rishis, emprunté aux plus anciennes traditions de l'Inde. En réalité, pandits ou musulmans du Kachmir sont de la même mouture et bons à remettre pêle-mêle dans le même sac. Quitter Bhavan pour Eichmakam, c'est tomber de brahmanes en moullas.

(_À suivre._) Mme F. MICHEL.

[Illustration: Nâga ou source sacrée de Bhar, entre Bhavam et Eichmakam. D'après une photographie.]

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TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--4e LIV. Nº 4.--28 Janvier 1905.

[Illustration: Maisons de bois, à Palgâm.--Photographie Bourne et Shepherd, à Calcutta.]