‹ Le Tour du Monde; Kachmir Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905Chapitre 9 sur 13 · L'ÉTÉ AU KACHMIR[4]

L'ÉTÉ AU KACHMIR[4]

[Note 4: _Suite._ _Voyez pages 1, 13, 25 et 37._]

Par Mme F. MICHEL.

V.--Le Pèlerinage de l'Haramouk.--Alpinisme funèbre et hydrothérapie religieuse.--Les temples de Vangâth.--Frissons d'automne.--Les adieux à Srînagar.

[Illustration: Mendiant musulman. D'après une photographie.]

Le huitième jour de la quinzaine claire de Bhadrapâda qui, cette année (1896), tombait le 14 septembre, est le grand jour des morts des pandits kachmiris. Mais il ne s'agit pas seulement d'aller apporter des fleurs à un cimetière plus ou moins proche; il leur faut monter à plus de 4 000 mètres, par de rudes chemins, à travers des passes désolées, jusqu'à un lac, entouré de glaciers et de pentes pierreuses, au pied du géant Haramouk. Comme on jette plus volontiers dans le Gange les cendres des Hindous de l'Inde, celles des brahmanes et des Sikhs du Kachmir viennent toutes s'amasser là. Aussi bien le lac est-il donné, pour les besoins de la cause, comme une des sources du grand fleuve sacré.

Les profanes et les cartes l'appellent Gangâbal; les brahmanes disent simplement la Gangâ, ou la Moukouta-Gangâ, la «Gangâ du diadème». On sait que le grand fleuve coule du chignon de Çiva, et l'Haramouk, l'énorme massif de roches et de glaces qui domine cinq vallées et dresse vers le ciel sept grands pics inégaux, n'est autre que le neigeux diadème en même temps que la demeure du dieu. Les pandits affirment sans rire que les années de sécheresse, en faisant la _pradakchinâ_, c'est-à-dire le tour du lac à main droite, on aperçoit comme des cheveux d'où ruisselle la source! Si le huitième jour de la quinzaine claire de Bhadrapâda tombe après le commencement de la saison d'automne, le rite du «jet des cendres» dans la Gangâ est remis à l'année suivante. Cette année-là, il s'en est fallu de peu qu'il n'eût pas lieu; la saison d'automne commençait le neuvième jour de la quinzaine.

Dans toutes les maisons où il y a eu un mort, un des parents, aussi proche que possible, doit forcément faire l'ascension. Ce pèlerinage de Gangâbal a donc un caractère local tout particulier. Ici plus de pèlerins de l'Inde, autant dire point de Sâdhous; quelques Sikhs mis à part, on n'y voit que des brahmanes kachmiris; c'est un vrai pèlerinage de famille.

Et ce n'est pas une petite affaire pour les pandits. On sait quelle frayeur plaisante les Kachmiris ont des magnifiques montagnes au sein desquelles ils vivent et qu'il leur plaît de contempler de loin. Le «bandobast» est une aussi longue opération que s'il s'agissait d'un voyage au pôle; il faut s'assurer d'une tente, puis réunir des provisions, vêtements et couvertures à profusion; enfin, se munir de sucre, de poivre en grains et de fruits aigres, toutes choses qui ne rompent pas le jeûne, pour se réchauffer le coeur ou se rafraîchir en route; n'oublions pas un parfum noué dans le coin de l'écharpe pour respirer en guise de sels, si l'on est pris du mal des hauteurs. Il est surtout important d'avoir des _kangris_ et nombre de ces sandales en corde d'herbe (_poulahor_), si précieuses pour marcher sur les pentes glissantes. Il s'agit, ensuite de trouver des coolies pour tout cela. Enfin--_last but not least_, comme disent les Anglais,--vient la question des cendres. On débouche, pour les prendre, au-dessus de la porte, dans le mur extérieur de la maison, la cachette où elles étaient enfermées depuis le jour de l'incinération. L'habitude est de placer les quelques débris d'ossements recueillis parmi la cendre du bûcher dans un vase de terre, purifié par les cinq produits de la vache, en compagnie de minuscules fragments des «cinq joyaux»: perle, saphir, corail, or, argent. Je me suis laissé dire qu'on ne prenait pas autant de cendres qu'il serait possible, par crainte d'en être encombré au jour du pèlerinage; car les morts ont toujours pesé aux vivants.

[Illustration: Le brahma Sâr et le camp des pèlerins au pied de l'Haramouk.--D'après une photographie.]

Voilà enfin nos pandits en route, non sans que les porteurs de cendres aient d'abord célébré à la maison un premier _çrâddh_ ou sacrifice funèbre. Ces derniers renouvellent, d'ailleurs, tous les jours du chemin, ces oblations de boulettes de farine, d'eau et de fruits aux mânes des ancêtres; à la Gangâ, tous doivent faire un _çrâddh_, et ceux qui ont apporté des cendres en font deux. Nous avons rejoint à Prang, au bord du Sind, la foule bariolée des pèlerins, déjeunant après leur offrande faite ou se reposant sous les arbres. Il y avait là de bien jolies panditanies; elles passent, d'ailleurs, pour plus belles que leurs compatriotes musulmanes, et sans doute avec raison; car, comme on sait, ce furent les hautes classes qui ne se laissèrent pas convertir au mahométisme. Gracieuses dans leurs robes de couleur vive à larges manches, la taille serrée par une écharpe blanche et la tête couverte d'un long voile blanc flottant sur les épaules, plusieurs avaient quelque chose de biblique. Quant aux pandits, la plupart quittent en voyage la robe blanche qui, avec l'écharpe dont ils se drapent, prend des allures de toge et leur donne vraiment bon air; ils la remplacent par un costume assez semblable à celui du Kichtwar, une sorte de justaucorps sur des culottes et des «pattis» enroulées autour des jambes. Presque tous portent aussi un ample pardessus, fourré de peau d'agneau du Ladâkh. Quelques adolescents ressemblaient, avec leurs calottes brodées et leurs pourpoints de couleur sur leurs haut-de-chausses collants, à des pages Moyen Âge. D'autres avaient eu la fâcheuse idée d'arborer d'invraisemblables redingotes, chefs-d'oeuvre des tailleurs de la capitale; il y en avait de bleu-ciel, de beiges, de vertes, d'autres mêmes en velours noir, toutes ornées par devant de grandes poches extérieures comme celles des vestes de chasse. Ces jeunes élégants représentent le nouveau Kachmir, celui qui s'est mis à l'anglais pour vivre; ils nous saluent dans le baragouin qu'ils ont appris à l'école de Srînagar, en vue de briguer quelque petit emploi. En attendant, ils ne se dispensent pas encore d'aller à Gangâbal. À côté, des pourohitas, accourus à l'aubaine, s'acquittent de leur _poudjâ_. Plus loin, un groupe de Sikhs devisaient assez joyeusement. Près d'eux, à la fourche de bâtons plantés en terre, se balançaient des sachets de diverses couleurs, contenant les cendres de leurs morts; c'est leur façon de les porter à la Gangâ; les pandits les mettent d'ordinaire à leur cou. Quelques-uns en avaient jusqu'à trois et quatre: les diverses couleurs des sachets leur servent en ce cas à s'y reconnaître, car ils doivent prononcer le nom de l'ex-propriétaire des cendres en les jetant à l'eau. Au soir, des feux s'allumèrent de tous côtés, et le campement avait un air de fête qui s'accordait assez mal avec le but du pèlerinage.

[Illustration: Lac Gangâbal au pied du massif de l'Haramouk.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]

Le lendemain, tout le monde s'engageait par un petit sentier pierreux dans la vallée de Chittragoul; le chemin de retour passe par celle de Vangâth. À Chittragoul demeurent des maliks qui, comme ceux de Bhatkote pour Amarnâth, sont chargés du soin temporel des pèlerins et perçoivent une redevance à cet effet. On campe en plein champ, au pied de la montagne: quelque 2 000 mètres à gravir d'une haleine. Un fort orage, survenu dans la soirée, avait mouillé tentes et gens. C'était, dès minuit, un curieux spectacle que de voir les groupes s'agiter, mi dans l'ombre, mi dans l'éclairage violent des feux, séchant leurs vêtements au moment du départ; puis leur procession s'engage à la file indienne dans le sentier, les uns portant une branche de bois résineux, d'autres une torche d'écorce de bouleau ou même une «hurricane lamp». De nuit, l'ascension semble-t-elle plus courte? je ne sais; de jour, elle paraît interminable. D'une traite, on passe par toutes les zones de la végétation. Tout d'abord, le sentier monte au creux d'un ravin boisé, entre deux murs de verdure, composés surtout de noyers, de marronniers, de noisetiers et de sycomores. Puis l'on s'engage sur des pentes clairsemées de sapins à demi déchaussés par les pluies et désespérément cramponnés de toutes leurs racines. Enfin, voici la ligne des bouleaux qui font bientôt place à l'herbe, et celle-ci à la roche nue.

On retrouve ici, comme du côté d'Amarnâth, ces sortes de seuils gigantesques menant aux hauts plateaux qui sont les _margs_, et que seuls quelques pics dominent encore. Mais d'abord ce ravin aux parois rocheuses et perpendiculaires, où l'herbe vient affleurer comme au bord des falaises de l'océan, c'est le Haph-Nâr, la «gorge des Revenants». Là auraient péri, il y a longtemps, des pèlerins qui avaient perdu leur chemin; et si grand était leur nombre, que l'on aurait ramassé au fond du sinistre précipice, hanté de leurs fantômes, plus d'un _maund_ (80 livres) de cordons sacrés de brahmanes! Plus loin, on traverse une crête rocheuse par une étroite et bizarre coupure bien nommée le «Portail». C'est là que se tiennent les maliks pour percevoir de chaque passant leur redevance de quelques centimes. On s'engage ensuite à travers les croupes ondulées du Mahalesh, vaste prairie semée de roches, qui semblent les débris épars de quelques pics ruinés. En certains endroits, des torrents ont emprunté pour lits d'anciennes moraines, et sous les amas de pierres qui les couvrent, on les entend au passage bruire ou gronder sans les voir. Voici enfin Brahmasâr, un petit étang pour un grand nom: c'est la halte souhaitée, tout au pied de la haute pyramide noire de l'Haramouk, qui domine, d'ailleurs, toute la dernière partie de la route.

Que de légendes ici encore et de croyances populaires! Qui doutera que le sommet ne soit fait d'une immense pierre et que sa vue ne suffise à rendre les serpents inoffensifs, se souvenant sans doute qu'un de leurs pareils forme le vivant collier du dieu Çiva? Le pic est réputé inaccessible par les Kachmiris. Jadis, un Sâdhou s'était, douze ans durant, assigné comme tâche quotidienne de le gravir jusqu'au sommet pour voir Çiva. Chaque jour, il montait, montait le long des roches; la nuit le surprenait toujours en chemin et, à son réveil, il se retrouvait au lieu d'où il était parti le jour précédent. Son cas est devenu un commun proverbe au pays de Kachmir; si, par exemple, un enfant oublie au fur et à mesure ce qu'il apprend, il est «comme le religieux de l'Haramouk» retombant toujours à son point de départ. On dit pourtant,--que ne dit-on pas?--qu'un jour un de ces gardeurs de moutons, qui sont connus pour aller partout, s'étant mis à la recherche d'une brebis égarée, s'aventura très haut sur la montagne. Il aperçut dans un creux de roches un homme et une femme--de cette caste si méprisée qui se nourrit de charognes et où les Européens recrutent le dernier de leurs serviteurs,--occupés à traire une chienne pour en boire le lait. L'homme invita le berger à partager leur boisson, mais l'aveugle Mletcha refusa, plein d'horreur et de mépris, et passa outre. Pourtant l'homme eut le temps de lui frotter le front d'une goutte de lait. En redescendant, le berger rencontra le Sâdhou et lui conta son aventure. Aussitôt celui-ci bondit sur ses pieds, essuya d'un coup de langue la gouttelette sur le front de l'infidèle et disparut, ravi au ciel. Ceux que le musulman avait pris pour un couple d'infâmes Vatals, n'étaient autres que Çiva et son épouse Pârvatî.

[Illustration: Le Noun-Kôl, au pied de l'Haramouk et le bain des pèlerins. D'après une photographie.]

Le dieu est-il vraiment de mauvaise humeur cette année; ou bien est-ce Pârvatî que dépitent tous ces hommages rendus à sa rivale, la Gangâ? Les coolies sont encore loin naturellement, et voici qu'éclate un gros orage de grêle; en un instant la terre est couverte d'une épaisse couche blanche; les coups de tonnerre sont si violents qu'ils semblent vouloir nous jeter les montagnes sur la tête; pour comble, le vent s'est levé, glacial, et balaye la passe. C'est une piteuse débandade parmi les pauvres brahmanes qui n'ont d'autre réconfort en perspective qu'un bain glacé à prendre dans le Nâga; car, point de bain, point de mérite. Aussi, ont-ils une frayeur extrême de ces orages qui vous font passer en un moment du climat de l'Inde à celui de la Laponie, et surtout de ce vent qui, plus tard dans la saison, est mortel aux caravanes surprises dans les hautes passes. On s'entasse, comme on peut, dans les tentes envahies avant que montées. Tant bien que mal la nuit s'achève, et, au matin, le soleil fait de nouveau soupirer après l'ombre sur les pentes dénudées; ce qui n'empêche d'ailleurs pas l'orage et le froid de recommencer de plus belle au soir.

L'étape du lendemain conduit enfin au but du voyage, aux bords du lac Gangâbal. Mais ce n'est point encore sans fatigue, surtout pour les pèlerins. Ils ont, comme à Amarnâth, leur chemin particulier, plus long et plus difficile, mais qui a, à leurs yeux, l'inestimable avantage de leur faire rencontrer trois Nagâs et de leur donner l'occasion de trois baignades de plus. En vérité, ils gagnent bien les indulgences qu'ils viennent chercher si haut et au prix de tant de peines; mais si tous ces bains froids successifs, pris à jeun, leur doivent être du plus grand secours dans leur prochaine naissance, j'ai bien peur qu'ils ne leur vaillent plus d'un gros rhume dans celle-ci. Un peu au-dessus de Brahmasâr, ils tournent à droite pour franchir une porte rocheuse. Des trois Nagâs auxquels elle conduit, deux seraient nés des larmes de la belle Pârvatî. C'était au temps des scènes de jalousie qu'elle faisait à Çiva à propos de sa rivale la Gangâ, toujours errante dans les noires tresses du dieu. Çiva avait pris le meilleur parti en pareil cas; il s'était éclipsé. Pârvatî, repentante et désolée, se mit bientôt à sa recherche. Chemin faisant, elle s'inquiétait si l'on n'avait pas vu passer son divin époux; ici on lui répondit négativement et une brûlante larme de douleur s'échappa de ses yeux; plus loin, la réponse fut affirmative et une fraîche larme de joie glissa sur sa joue; et voilà pourquoi, à présent encore, le Nagâ de la première larme est chaud, tandis que l'autre est froid. Quant au troisième, sa couleur sombre lui a simplement valu le nom de Kâl Sâr.

[Illustration: Femmes musulmanes du Kachmir avec leurs «houkas» (pipes) et leur «kangri» (chaufferette).--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]

Cependant, les coolies et les profanes continuent à monter jusqu'à la chaîne qui ferme le fond dernier de la vallée de Chittragoul, à quelque 4 000 mètres d'altitude. Impatiente de voir, je pousse droit pour gravir la croupe qui domine les lacs; de là, la vue est grandiose. Sous nos pieds, au bas même du pic, le Noun-Kôl arrondit ses bassins, mi-partie bleu, mi-partie vert, selon la profondeur des cuvettes; plus loin, vers la gauche, on aperçoit les glaciers suspendus au-dessus du Gangâbal; de l'un à l'autre, un ruisseau d'argent cascatelle. Déjà brahmanes et brahmines ont repris leur hydrothérapie sacrée. Le lac funéraire reflétait paisiblement le ciel changeant dans ses couleurs fuyantes. Durs rochers, eaux froides, neiges glacées, toutes choses étaient sous le soleil d'une sérénité morne. Quelques panditanies passaient, oubliant de se cacher le visage, et je vis qu'elles avaient les yeux rouges de pleurs. C'est, en effet, le lieu de la séparation définitive. C'est là que s'achèvent les destinées dernières de ceux qui furent,--là que s'achèveront celles de ceux qui sont les Hindous du Kachmir: dans une boule de terre prise au bord de l'eau et pétrie à la main, on enferme, avec les cinq joyaux, les débris qu'ont laissés les flammes; le lac indifférent se referme sur le tout. Voilà des siècles que cela dure, et toutes les générations du monde ne suffiront pas à le combler.

Nous laissons ces bonnes gens à leurs pensers et devoirs funèbres, et nous redescendons vers Vangâth, jusqu'aux tentes plantées plus bas, à la limite des bouleaux. En face, sur une pente herbeuse, un grand troupeau d'un millier de moutons fait son tour accoutumé. Comme poussés par une force invincible, ils vont, broutant à la hâte quelques touffes d'herbe happées au passage, ils vont sans trêve devant eux. Beaucoup forment sur une seule ligne de longues files où chacun semble oublier même de manger dans la préoccupation unique de suivre la queue qui marche devant lui. Notez que personne ne les incite à changer de place, sauf leur instinct migrateur. Quand ils sont allés assez loin dans un sens, les bergers se bornent à les relancer dans un autre. Et on comprend ce qu'on raconte des caravanes de «moutons de charge» qui traversent les hautes passes de l'Asie centrale, chacun d'eux portant quelques «briques» de thé comprimé. Leur gîte de nuit est en plein air, au creux d'un val. À côté, les _chaupans_ habitent pêle-mêle avec leur famille dans une sorte de tente-abri, ouverte aux deux bouts; ils se contentent d'entasser des fagots de genévriers du côté du vent et de la pluie. En échange d'un maigre salaire, ils se chargent ainsi pendant tout l'été de faire paître les moutons d'un ou même de plusieurs villages. Les paysans n'ont pas une très haute opinion de leur honnêteté, et plus d'un propriétaire monte de temps à autre vérifier le compte de ses bêtes, sous prétexte de leur apporter, comme friandise, une petite provision de sel.

De ce point encore la vue s'étend sur un fouillis de montagnes, tourmentées comme des vagues et toutes crêtées de neiges nouvelles, d'un blanc écumeux. Le chemin du retour est, pour 4 à 5 milles, pareil aux prairies du Mahalesh, avec les mêmes torrents de pierres grises dans les creux. Puis on rencontre le bord abrupt des falaises rocheuses, et l'on arrive à la dernière descente, contre-partie de la première montée, une glissade vertigineuse par des sentiers de sable et de grès, qui font des coulées blanches à travers la noire sapinière. En bas, c'est la rivière, les temples, le Nagâ, et, à une petite lieue plus loin, par un sentier à travers les taillis, le village de Vangâth, l'étape du jour.

Les parents des pèlerins viennent en masse les y attendre, chargés de mille choses réconfortantes pour les braves qui sont montés jusqu'au Gangâbal. Ceux-ci en redescendent complètement rasés, conséquence obligée du dernier rite funéraire célébré là-haut. Les barbiers musulmans de Srînagar n'ont garde de manquer l'occasion; pour exercer leur art à de pareilles hauteurs, ils exigent des sommes énormes, jusqu'à huit annas (0 fr. 80)! Tous les brahmanes y passent, qu'ils aient ou non apporté les restes d'un mort; il n'est fait exception que pour ceux dont le père est encore vivant ou la femme grosse.

[Illustration: Temples ruinés à Vangâth.--D'après une photographie.]

Les dix ou douze temples de Vangâth enfouissent sous la verdure leurs ruines pittoresques, près d'une source, merveilleuse de limpidité et encore à demi prisonnière dans son bassin de pierres taillées. Ces lieux si calmes furent, au temps d'Avantivarman, le théâtre d'une curieuse tragédie qu'il vaut la peine de lire dans la traduction du Dr Stein. Ce roi était un jour venu faire ses dévotions au grand temple, qu'il croyait avoir enrichi de ses présents. Aussi fut-il plutôt étonné de voir que les prêtres ne déposaient devant l'image du dieu, pour toute offrande, que des feuilles d'_oupalâkh_. (Il faut savoir que c'est une plante sauvage, sorte de scabieuse blanche, dont les Kachmiris mangent les feuilles bouillies; que ne mangent pas les Kachmiris!) Devant cette ingénieuse mise en scène, le roi ne peut s'empêcher de demander la raison de tant de lésinerie: c'est tout ce que les pourohitas attendaient pour parler. Ils content qu'un certain hobereau du voisinage se prévaut de sa faveur auprès du ministre pour leur enlever les revenus de leurs villages; ainsi s'explique la pauvreté de leur offrande et la maigre chère à laquelle est réduit le dieu. Le roi fait semblant de n'avoir rien entendu et sort, sous prétexte d'indisposition subite, laissant la cérémonie interrompue. Voilà tout le monde en l'air. L'affaire arrive aussitôt aux oreilles du ministre, qui ne songe qu'à garder sa place en se débarrassant au plus vite d'un favori aussi compromettant; et c'est pourquoi il lui fait, séance tenante, couper la tête et jeter le corps décapité dans l'eau claire du petit étang. Après quoi, paisible, il vient s'informer de la santé du roi, laquelle se trouve instantanément rétablie. «Non, jamais, s'extasie le bon chroniqueur, on n'a vu ni on ne reverra pareil ministre!» Il ne faudrait rien exagérer; les moeurs se sont incontestablement adoucies, mais on trouve toujours des ministres qui ont leur portefeuille chevillé au corps.

[Illustration: «Mêla» ou foire religieuse à Hazarat-Bal.--En haut, photographie de l'auteur; en bas, photographie Jadu Kissen, à Delhi.]

Le voisinage des temples et la beauté de la vallée me retiennent quelques jours à Vangâth, et aussi je ne sais quelle paresse à m'éloigner pour jamais de ces montagnes, dont la nostalgie doit toujours hanter quiconque en a foulé l'herbe parfumée et respiré l'air pur et léger. Pourtant voici l'automne: il s'annonce à n'en pas douter par la teinte dorée des pentes et la neige qui poudre les sommets, par la fraîcheur piquante de l'air matinal et la clarté franche et froide des clairs de lune. Et voici que descendent avec le premier frisson d'automne tous les pasteurs, habitants d'été des hautes prairies; ils descendent avec leurs familles et leurs troupeaux. Tous les jours, à travers le petit hameau, c'est le bruyant et pittoresque défilé de leurs bandes émigrantes; et elles m'apparaissent aussi soumises aux fatalités des saisons que les troupes d'oiseaux migrateurs que je vois passer au-dessus de ma tête.

Ce sont les Goudjars qui ouvrent la marche, car leurs buffles ne supportent pas mieux le froid que le chaud. Aussi les huttes ouvertes, où ils gîtent là-haut, sous la blancheur spectrale des bouleaux, sont les premières désertées. Emportant dans des outres leurs provisions de beurre ou de _ghî_, ils vont, poussant devant eux leurs lourdes bêtes stupides, à la constitution si ridiculement délicate, et qui s'attardent à se vautrer dans toutes les eaux du chemin. Là-bas, du côté du midi, les attend quelque petite maison basse, à toit plat, terrée dans un champ de maïs, comme nous en avons tant vu, en montant au Kachmir, sur les collines qui dominent la route.

Voici à présent le _chaupan_ ramenant aux paysans d'en bas les moutons confiés pour l'été à sa garde. Mais combien manqueront à l'appel et seront censés avoir été dévorés par les ours ou être tombés dans un précipice, qui auront été simplement vendus le plus cher possible au touriste de passage? C'est le secret du _marg_. Il y aura dans les villages des querelles et des cris assourdissants, à la mode kachmirie; puis, tout s'apaisera; le berger recevra son salaire en grains et son congé jusqu'au printemps de l'année prochaine; et aussitôt ses moutons lavés, peignés et tondus, le paysan les enfermera au rez-de-chaussée de sa maison pour lui servir de calorifère, cependant qu'avec leur laine il se tissera des couvertures bien chaudes au cours de ses longs loisirs d'hiver.

La rencontre la plus nouvelle pour nous a été, sur le chemin des temples, celle d'une halte de _bakarban_ ou chevriers. Ceux-ci, de véritables nomades, ne sont au Kachmir que des hôtes de passage comme les touristes d'été; ils passent la saison froide sur les pentes méridionales de l'Himalaya. Ce sont de tout autres personnages que le _chaupan_ mercenaire. Leurs chèvres sont leur propriété, ainsi que les nombreux chevaux de charge qui portent leurs bagages.

[Illustration: La villa de Sheik-Safai-Bâgh au sud du lac du Srînagar.--D'après une photographie.]

On cite tel _bakarban_,--un boiteux,--qui posséderait à lui seul plus de treize mille chèvres. Ce serait donc un Crésus pour le pays; car son troupeau représenterait une valeur d'au moins 50 000 roupies. Ces chèvres sont, en effet, très grandes, et leur peau est fort recherchée pour faire des outres. Celles qui servent à l'eau sont tannées des deux côtés; au contraire, pour celles à provisions, on laisse le poil à l'intérieur. N'allez pas vous imaginer que c'est avec ce poil que l'on fabriquait les fameux châles. La chèvre, dite du Kachmir, y est inconnue; elle ne se trouve que sur les hauts plateaux glacés du Tibet. Là seulement, la bonne mère nature fait pousser, sous la longue toison de la bête, une sorte de plastron de laine fine, tout comme le duvet pousse sous les plumes de l'eider. C'est de cette laine qu'on tissait les châles et qu'on fait encore les souples et chauds tissus de _pashmina_. On a bien essayé d'acclimater au Kachmir la chèvre à lainage, mais l'hiver, si dur qu'il soit, ne l'est pas assez pour la forcer à doubler d'un gilet de laine son long manteau de fourrure; à plus forte raison en est-il de même des chèvres des _bakarban_ qui passent le temps froid du côté de l'Inde.

[Illustration: Nishat-Bâgh et le bord oriental du lac de Srînagar.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]

Pour en revenir à nos chevriers, ils étaient bien une vingtaine, hommes, femmes et enfants. Ils traînaient à leur suite une bonne grosse bufflesse, dont le lait, avec quelques galettes, composa leur déjeuner. Les hommes étaient drapés dans des couvertures à la mode kachmirie; les femmes étaient toutes vêtues d'une étoffe de coton bleu foncé, à petites raies rouges largement espacées. Leur costume se composait d'un pantalon étroit aux chevilles, mais par ailleurs très largement drapé,--certains emploient jusqu'à 20 mètres d'étoffe,--et d'une blouse serrée à la taille. Sous la petite calotte ronde dont elles sont coiffées, leurs cheveux tombent sur leurs épaules en quantité de petites tresses. Ainsi affublées, elles n'en restent pas moins sveltes et souples. L'une d'elles, parée comme une idole, était royalement belle; avec le gracieux ovale de son visage, son nez fin, sa bouche mignonne et ses longs yeux de flamme sous l'arc parfait de ses sourcils, elle était le vivant portrait de ces miniatures indo-persanes qui représentent les sultanes favorites des grands Mogols. Comme les autres, je la vis se charger, au départ, de son dernier-né. Au lieu de tenir leurs enfants sur la hanche ou sur l'épaule à la façon des femmes indiennes ou kachmiries, ces nomades portent les leurs sur le dos à la hauteur des reins, dans une sorte de berceau improvisé avec un pan d'étoffe. Elles se nouent solidement autour de la ceinture le bout d'une longue écharpe, puis ramènent l'autre extrémité par derrière sur leur épaule; dans la poche ainsi formée est glissé l'enfant, puis l'excédent d'étoffe est enroulé en manière de turban autour de la tête de la mère, qui pose encore par-dessus un vase de terre ou de bronze, et, alerte, les mains libres, se remet en marche. Par derrière, les enfants plus grands trottinent comme ils peuvent, faisant leur apprentissage de bohémiens et se familiarisant de bonne heure avec les routes de transhumance que plus tard ils enseigneront à leurs descendants; car l'homme, comme les animaux des bois, a ses pistes et ses foulées par lesquelles un même instinct le pousse toujours à repasser.

Enfin il faut nous résigner à redescendre comme les autres. Avec la vallée du Sind nous rattrapons la route muletière qui mène de Srînagar à Leh, et nous faisons encore d'intéressantes rencontres. Ce sont de bons bouddhistes du Ladâkh, qui regagnent leur pays avec des caravanes de yaks chargés de blé, de riz, de sel et de poteries communes; ou bien, au contraire, ce sont des musulmans de Yarkand en route pour les ports de l'Inde, d'où ils comptent s'embarquer à destination de la Mecque. L'accoutrement des uns et des autres est sensiblement le même: bonnet fourré, houppelande à longues manches et bottes de feutre; et ce sont toujours les mêmes petits yeux bridés qui clignotent dans leurs faces jaunes et plates de Mongols. Tout ce monde se hâte, en sens inverse, avant que la neige n'ait fermé les passes et que le Kachmir ne retombe dans sa léthargie d'hiver.

Hâtons-nous donc, nous aussi, de profiter des derniers beaux jours. Je m'installe avec quelques amis au Sheik-Safai-Bâgh, dans une maison de plaisance qui est la propriété du râdja Amar-Singh, l'un des frères du roi. Elle est--ou plutôt elle était--bâtie au milieu d'un grand parc d'amandiers, sur une terrasse assez élevée pour jouir de la vue du merveilleux lac de Srînagar: les citadins disent le _Dal_ ou «lac» tout court, comme les Parisiens quand ils parlent de celui du Bois de Boulogne; mais il n'y a pas à comparer. Donc le «Dal» est plus féerique que jamais dans cette lumière d'automne. Les îlots et les fameux jardins flottants, véritables radeaux de verdure, continuent à se mirer dans l'eau transparente, qui reflète en plus clair les bois, les montagnes et le ciel. Et le cadre est digne du tableau; il n'est pas de plus bel amphithéâtre de collines que celui qui va de l'Hariparvat, couronné de son fort, au Takht-i-Souleiman, coiffé de son temple, tandis que, par derrière, monte le cône blanchi de l'Haramouk. Seules, la teinte de rouille des prochains versants, les feuilles d'or pâle des peupliers et la mince ligne de neige qui, déjà, court sur le haut des montagnes comme pour en mieux dessiner les arêtes, font pressentir l'approche de la mauvaise saison. La vallée, en veine de coquetterie, devient chaque jour plus belle, comme pour se faire davantage regretter de ceux qui vont lui dire adieu.

Le Bâgh de Dilavar-Khân, où résida Jacquemont, est beaucoup plus proche de la ville et jouit d'une vue infiniment moins belle; toutefois je n'ai pas manqué de m'y rendre en pèlerinage. Le bois de la véranda est bien vermoulu et les chambres bien délabrées; mais il y a peu d'années que vivait encore un vieux gardien qui avait connu «Chakaman-Sâheb» et se rappelait comment «c'était un grand maigre, qui jetait les roupies à poignées». Il est vrai que, sur les ordres de Randjit-Singh, sa provision lui en était renouvelée chaque matin; ce n'est pas avec les 1 200 francs que lui avait octroyés le Muséum qu'il aurait pu faire des folies. Plus d'une fois, dit-il dans ses lettres, il vint chercher à ce Sheik-Safai-Bâgh, où nous demeurons, un peu de repos et peut-être réjouir ses yeux d'un plus beau paysage. Il n'y a pas de doute que nous ayons retrouvé cette maison à peu près telle qu'elle était en 1831; mais elle ne devait pas tarder à disparaître sous la pioche des démolisseurs. Un an fait plus aujourd'hui que jadis un siècle pour la transformation du Kachmir. Non seulement le joli _baradéri_ n'existe plus, mais le bois d'amandiers a été découpé en petits lots, comme un de nos parcs de banlieue, et s'est rempli de cottages «à louer pour la saison»; car le râdja Amar-Singh passe pour être fort entendu en affaires et n'a pas jugé ce genre de spéculation indigne de lui. L'endroit, comme l'avait déjà remarqué Bernier, «s'est trouvé admirable pour cela, parce qu'il est en très bel air, en vue du lac, des îles et de la ville, et qu'il est plein de sources et de ruisseaux».

[Illustration: Le canal de Mar à Srînagar.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]

Situé sur les molles pentes qui descendent à la rive méridionale, Sheik-Safai-Bâgh était un excellent centre d'excursions pour les fameux jardins de plaisance mogols disséminés alentour. On sait comment ces parcs rappellent curieusement par leur ordonnance celui de Versailles, dont ils sont à peu près contemporains. Sur la rive occidentale, Nasim-Bâgh, le «jardin des brises», n'a plus ni terrasses, ni fontaines, mais son bois de platanes est dans toute sa splendeur. Sur le bord opposé, Nishat-Bâgh, le «jardin de la joie», adosse au rapide versant sa blanche villa à l'italienne, doublée par son reflet dans les eaux. Enfin, au fond de la vaste nappe, longue de plus d'une lieue, une vallée naturelle encadre la résidence royale de Shahlimar: au bout de longs bassins semés de jets d'eau et bordés de nobles avenues, la retraite d'amour de Jehan-Guir et de Nour-Mahal dresse encore, au haut de ses quatre terrasses étagées, au milieu des cascades et des fontaines, les piliers de marbre de ses pavillons. Il faut lire dans Bernier, pour une fois enthousiaste, la description de ces splendeurs aujourd'hui ternies ou éclipsées. On ne peut errer parmi leurs débris sans un mélancolique retour en arrière sur les figures évanouies, qui jadis s'y épanouirent en pleine joie de vivre, «feuilles de l'autre été, femmes de l'autre temps». Et l'on doit convenir que ces empereurs et ces sultanes avaient le sens de la vie et de la nature; il n'est sûrement pas au monde de lieux mieux choisis que ces maisons et jardins de plaisance, au bord du grand lac transparent, pour goûter, comme en suspens entre deux ciels, la beauté des choses de la terre. Prenez garde seulement de ne vous abandonner à cette contemplation qu'à l'automne ou au printemps, quand la saison des moustiques est déjà passée ou n'est pas encore venue. Ce serait un bonheur trop parfait et, l'été, les anges déserteraient le Paradis pour le Kachmir, s'il n'y fallait compter avec cette diabolique engeance.

[Illustration: La mosquée de Shah Hamadan à Srînagar (rive droite).--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]

Que de sites et de monuments, plus intéressants les uns que les autres, il nous resterait encore à visiter! Si l'ascension ne vous effrayait pas, ce serait d'abord le temple en haut du Takht-i-Souleiman, dont la plate-forme commande une si belle vue sur les gracieux méandres de la rivière; ou bien, au contraire, un bateau nous mènerait paresseusement à la mosquée d'Hazarat-Bal, qui est censée posséder un poil de la barbe du Prophète; de grandes foires religieuses, où des préoccupations profanes et mercantiles se mêlent aux exercices de dévotion dans une indescriptible cohue, s'y tiennent périodiquement en son honneur. Non seulement c'est un rendez-vous général pour les marchands et les mendiants autant que pour les personnes pieuses, mais les «dames à la mode» de Srînagar ne manquent pas d'y venir parader dans leurs plus magnifiques atours. Vous conduirai-je encore, moitié par eau, moitié par terre, aux édifices brahmaniques ou musulmans de la ville, au temple doré du palais royal ou à la mosquée de Chah-Hamadan, reconnaissable à ses toits plats superposés, et à la tombe de Zaïn-oul-ab-Din que surmonte une coupole? Battrons-nous ensemble les faubourgs de la rive droite jusqu'à la Jamma-Masjid, dont le grand hall est supporté par des troncs de déodars hauts comme des mâts, et relèverons-nous, dans les porches ou sur les murs des _ziarats_ voisines, les vieilles colonnes et les sculptures empruntées à d'anciens sanctuaires hindous? Nous contenterons-nous, au contraire, de suivre les divers canaux qui s'entrecroisent, comme des rues d'eau, à travers la ville, et notamment celui de Mar, parfois si mal odorant, mais toujours si pittoresque avec les lourds ponts de pierre qui le coupent et les hautes maisons qui le bordent? N'espérez pas, à Srînagar plus qu'ailleurs, échapper à cette sorte de loi fatale qui veut que, dans les villes anciennes, les coins les plus amusants pour les yeux soient souvent les plus déplaisants pour le nez; on sait assez que l'hygiène et le pittoresque ne logent pas à la même enseigne. Mais, en somme, ces excursions sont celles de tout le monde et de tous les jours, et l'on trouve là-dessus tous les renseignements nécessaires dans les guides.

Une expérience peut-être plus rare et plus digne d'être rapportée est la visite que j'eus l'occasion de faire à la maison d'un grand seigneur kachmiri. Nous étions encore partis, ce matin-là, en expédition; car quel autre nom donner à ces promenades en deux ou trois bateaux, où l'on traîne après soi, à la mode anglo-indienne, mobilier de salle à manger et vaisselle, provisions et domestiques, batterie de cuisine et cuisinier? Il était convenu que nous nous arrêterions pour déjeuner dans le jardin de ce palais, un des rares qui subsistent à Srînagar, et auquel on accède du côté du Djhilam par un large escalier de pierre. Notre repas fini, le propriétaire, fort correctement vêtu à l'européenne entre ses babouches et son turban, nous fit aimablement les honneurs de sa vaste demeure. Une porte monumentale, bâtie à la taille des éléphants et surmontée de pavillons destinés à loger les hôtes, donne accès, du côté de la rue, à une première cour; deux grands corps de bâtiments parallèles, séparés par une autre cour, et dont le plus intérieur est le _zénana_ réservé aux femmes, constituent la résidence; nous ne visitons que le premier. Dans les chambres, au luxe asiatique des tapis, des divans et des coussins brodés, se mêlent malheureusement des canapés et des meubles du plus mauvais goût anglais; mais c'est une haute salle au plafond soutenu par deux rangs de colonnes sculptées, qui nous présente le ramassis le plus hétéroclite: des filets et des raquettes de tennis traînent sur des tapis de Perse à faire rêver tous les collectionneurs; des bidons de pétrole s'amoncellent à côté de braseros de bronze finement ciselés, et tandis que nous feuilletons des manuscrits persans, ornés d'admirables miniatures, sur les murs, dans des cadres dorés, les quatre saisons et les cinq parties du monde, horribles chromolithographies, nous contemplent.

Est-ce la peine de confesser que je profite de toutes ces courses pour «boutiquer», comme disaient mes amies anglaises, chez les marchands du bazar? J'ai eu la naïveté, en mai dernier, de leur commander les bibelots que je tenais à emporter; je me convainc, à présent, que c'était parfaitement inutile. Dans les principales échoppes il est aisé de se procurer tout ce que l'on veut au moment même du départ. Le style des artistes kachmiris commence, d'ailleurs, à être fâcheusement gâté par les modèles qu'on leur impose. Les formes massives de salières anglaises tendent, par exemple, à supplanter les motifs indigènes du _kangri_, de la _kilta_ ou du lotus, et des tasses à l'européenne remplacent les jolis bols de Lhassa. Presque tous les objets d'argent deviennent ainsi d'un goût détestable. Le travail sur cuivre est resté plus original; mais il faut savoir y mettre le prix. Je n'ai pas vu une seule pièce émaillée qui fût parfaitement réussie, et ils ne connaissent que l'émail bleu, en deux tons. Ce qui a le mieux résisté jusqu'à présent à la contagion européenne, c'est la sculpture sur bois et la broderie, très habilement exécutées et à très bas prix. Quelques objets usuels, cadres, boîtes, écritoires, etc., fabriqués en papier mâché ou garnis de turquoises tibétaines, achèvent de former un assortiment assez complet de la production jadis artistique du Kachmir.

Que les beaux jours sont courts, assurent les romances; elles n'ont que trop raison! Il faut bien me résigner, par un laid matin de novembre, à donner l'ordre du départ. Dans le brouillard gris, nos _doungas_ démarrent et se mettent à descendre au fil de l'eau, nous ramenant à Baramoula, porte de sortie comme d'entrée de la Vallée. Lentement,--j'ai défendu que l'on pagaye,--nous glissons sous les sept ponts de Srînagar, qui, en cette saison où la rivière est basse, semblent avoir doublé de hauteur. Temples, mosquées, palais, un à un tous les aspects familiers des quais défilent et demeurent en arrière; et quand enfin l'Hari-Parvat s'estompa, puis disparut au tournant du fleuve,--l'avouerai-je?--quelque chose comme une larme de regret me mouilla les yeux.

Mais alors, dira-t-on, à quoi bon le voyage et pourquoi se donner tant de fatigues pour ne recueillir au bout qu'une tristesse de plus? À cela je répondrai que c'est un goût comme un autre et peut-être plus défendable que celui de l'opium ou de l'alcool. Du moins, sa principale vertu n'est pas d'abréger la vie par l'oubli et l'abrutissement final, mais, au contraire, de l'allonger, en augmentant la somme de vos expériences. De cette saison passée au Kachmir, il me reste une impression à la fois très présente, comme d'hier, et très lointaine, comme celles qui, si l'on en croit les Hindous, vous reviennent parfois du temps de vos existences passées: je n'en demande pas plus. Il est convenu que les voyages forment la jeunesse; pourquoi n'ajoute-t-on pas qu'il n'est pas de meilleure manière de faire provision de souvenirs pour ses vieux jours? Après tout, mieux vaut porter gravée dans sa mémoire que sur son tombeau la fameuse inscription: «Et moi aussi, je fus en Arcadie.»

Mme F. MICHEL.

[Illustration: Spécimens de l'art du Kachmir.--D'après une photographie.]

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TABLE DES GRAVURES ET CARTES