‹ Le Tour du Monde; Lugano, la ville des fresques Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905Chapitre 4 sur 8 · L'ARCHIPEL DES FEROÉ

L'ARCHIPEL DES FEROÉ

Par _Mlle ANNA SEE_

Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers l'Archipel. 517

PONDICHÉRY

chef-lieu de l'Inde française

Par _M. G. VERSCHUUR_

Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population; les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. -- L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La fièvre de la politique. 529

UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO

Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_

I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. -- Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541

II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. -- Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. -- Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La poésie. 553

LA RÉGION DU BOU HEDMA

(sud tunisien)

Par _M. Ch. MAUMENÉ_

Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna. -- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. -- Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened. -- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. -- Sidi Abd el-Aziz. 565

DE TOLÈDE À GRENADE

Par _Mme JANE DIEULAFOY_

I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en _transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. -- Un souvenir de l'inondation du Tage. 577

II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. -- Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. -- Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas. -- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle à la bataille de Toro. 589

III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. -- Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601

IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena. -- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés et dorés. 613

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--22e LIV. Nº 22.--3 Juin 1905.

[Illustration: Lugano: les quais offrent aux touristes une merveilleuse promenade.--Photographie Alinari.]

LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES

Par M. GERSPACH.

La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. -- Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. -- Procédés employés pour le transfert des fresques.

[Illustration: Porte de la cathédrale Saint-Laurent de Lugano (page 256).--Photographie alinari.]

Tous les lacs de la Suisse italienne et de la Haute-Italie sont charmants; ils séduisent surtout lorsqu'on descend des montagnes du Nord, mais pour les apprécier, il ne faut pas les traverser à la hâte, il faut y séjourner.

Si le lac de Lugano ne peut rivaliser par l'ampleur avec les lacs Majeur, de Côme et de Garde, il a sur ses voisins l'avantage d'offrir, pour un séjour prolongé, des ressources qu'on ne trouve pas, au même degré, sur les autres rivages de la région. J'ai demeuré à Pallanza au lac Majeur, à Bellagio, Cadenabbia, Menaggio au lac de Côme, à Riva au lac de Garde; tout en appréciant la beauté de ces contrées, c'est à Lugano que je me sens le plus à l'aise. C'est qu'ici on est à la fois à la ville et à la campagne, et chacun, selon son goût, peut y trouver son compte.

L'air est exempt d'humidité, pur et clair. Les horizons lointains sont par moments baignés d'une teinte bleutée qui rappelle les vallées de l'Arno et du Tibre. Au fond, ce sont toujours les pics caractérisés des Alpes; plus près, les montagnes s'adoucissent, et par leurs profils se rapprochent des lignes harmonieuses des Apennins.

L'eau du lac est limpide, avec des reflets verdâtres dus au voisinage des montagnes boisées. «Elle sourit et invite au bain», selon l'expression de Schiller dans sa tragédie de _Guillaume Tell_. Le lac est étroit et par suite, intime, ce qui ne l'empêche pas d'avoir, comme ses voisins, ses heures de méchante humeur.

La cité avec ses rues en portiques, ses magasins ouverts, ses déballages en plein air, sa population paisible et sympathique, présente l'aspect d'une petite ville italienne.

Le municipe a eu le bon esprit de la laisser intacte et de tracer des quartiers nouveaux en dehors, du côté de Castagnola, et surtout au Paradiso, délicieux endroit de villas et d'hôtels, entourés de jardins avec terrasses sur l'eau.

Le touriste fatigué se promène sur les quais, dans les environs immédiats, ombragés de châtaigniers, et dans les parcs dont la flore fait de véritables jardins botaniques. D'autres gravissent, sans beaucoup de peine, du reste, les montagnes qui plongent à pic dans le lac, ou suivent les sentiers côtoyant les rives.

La situation de Lugano est très favorable aux excursions faciles. Par le bateau et le chemin de fer, on est à de petites distances des lacs Majeur et de Côme, du mont Salvatore et du mont Generoso, desservis par des funiculaires, et d'où la vue s'étend sur les lacs, la Lombardie et la chaîne des Alpes.

Sur les bords mêmes du lac, les villages Gandria, Morcote, Melide, Osteno, offrent des promenades charmantes. Campione est à recommander particulièrement à cause de ses fresques du XIVe, du XVe et du XVIe siècle.

Lugano a une bibliothèque publique bien fournie de documents sur la région et conduite avec intelligence et bienveillance par l'érudit chanoine Pietro Vegezzi.

La cité possède des oeuvres d'art remarquables, très négligées par les administrations dont elles dépendent; il faut le dire nettement, l'heureuse tendance, qui se manifeste en Suisse pour la conservation des oeuvres d'art, n'a pas pénétré dans le canton du Tessin.

Soleure, Neuchâtel, Genève, Fribourg ont des musées. Berne a un musée des Arts et un musée historique. Le musée fédéral de Zurich a été doté, en 1896, d'une magnifique tapisserie des Gobelins, achetée au prix de 100 000 francs, en vente publique à Paris; elle a un intérêt spécial pour la Suisse, représentant le _Renouvellement d'alliance entre la France et les Suisses, fuit dans l'église de Notre-Dame de Paris avec les ambassadeurs des XIII Cantons et de leurs alliés, le XVIII novembre MDCLXIII_. La pièce fait partie de la célèbre suite: l'_Histoire du Roi_, d'après les modèles de Lebrun, tissée aux Gobelins au XVIIe siècle. En outre de son musée municipal de peinture, Bâle a organisé, dans l'ancien couvent des Cordeliers, un musée historique. Il est visité annuellement par vingt-cinq ou trente mille personnes, dont la moitié seulement est payante.

La Suisse, en ce qui concerne la taxe d'entrée dans les musées, a suivi l'excellent exemple de l'Italie; il y a des jours payants et des jours gratuits, et de plus, on délivre aux artistes et aux élèves des cartes gratuites permanentes. Les recettes sont plus que suffisantes pour couvrir les frais généraux, et déjà, en certains cas, elles ont facilité des acquisitions.

En Italie, les musées civiques ou municipaux--les deux expressions sont synonymes--se multiplient, grâce à une organisation bien simple; déjà ils atteignent le nombre de cent soixante au moins. Le municipe, qui veut fonder un musée, n'a simplement qu'à aménager un local et à déléguer un citoyen de bonne volonté pour remplir les fonctions de conservateur. Sans dépenses d'achat, mais avec une propagande habile, le musée se forme petit à petit. Les dons, les legs, les dépôts à titre temporaire, arrivent peu à peu; on accepte tout, sans y regarder de trop près: objets d'art, d'archéologie, monnaies, médailles, costumes, livres, manuscrits, souvenirs historiques, etc.; plus le musée reçoit, plus la générosité est excitée.

[Illustration: Le lac de Lugano dont les deux bras enserrent le promontoire de San Salvatore.--D'après une photographie.]

Lugano est en bonne situation pour une semblable création; aussi, un palais servant de musée, de bibliothèque et d'institut est en construction. La statistique ayant toujours le droit de figurer dans un récit de voyage, voici quelques chiffres approximatifs:

Population fixe de Lugano 6 500 Nombre de voyageurs du chemin de fer, au départ par an 200 000 Nombre de personnes en bateaux: à l'arrivée 126 000 -- -- au départ 129 000

[Illustration: La ville de Lugano descend en amphithéâtre jusqu'aux rives de son lac.--Photographie Alinari.]

Ce sont des chiffres qui permettraient d'espérer le succès d'un musée.

La longueur totale du lac est de 50 kil. 300 mètres; son altitude est de 272 mètres; sa profondeur moyenne de 279 mètres; sa plus grande largeur de 3 000 mètres. Il appartient à la Suisse et à l'Italie; mais la Suisse possède la partie la plus grande et la plus importante. Des quatre grands lacs de la région, le lac de Côme seul est entièrement italien, eaux et rives. La Suisse a le coin du lac Majeur où est Locarno, et à l'Autriche appartient, au nord du lac de Garde, la ville de Riva et quelques kilomètres de rivage autour. Il y a là une chose assez particulière: l'Autriche possède la terre, mais l'eau qui la baigne est italienne; on est en Autriche tant qu'on touche le sol, dès qu'on met le pied sur un bateau ou qu'on prend un bain, on est en Italie.

Il s'ensuit que, même sur le lac de Côme, où la frontière est dans les montagnes voisines, la douane italienne a fort à faire pour empêcher la contrebande par eau. À cet effet, l'Italie a une organisation de douaniers lacustres; ils voyagent sur les bateaux à voyageurs, surveillent les rives et montent des torpilleurs déclassés de la marine de guerre. Ces petits navires restent à l'ancre dans la journée, mais le soir venu, ils chauffent et parcourent les eaux italiennes, lançant au loin des projections électriques, pour tâcher de découvrir les barques des contrebandiers qui en silence se glissent le long du rivage.

Lugano était occupée par les Romains, mais ils n'y ont laissé que quelques traces sans intérêt. On veut trouver un indice de l'occupation dans l'écusson de la cité formé par une croix et les quatre lettres L.V.G.A. qui peuvent, paraît-il, se traduire par _Legio Quinta Gauni Auxiliaris_. Gauni était l'ancien nom du lac; il a été ensuite appelé Ceresio, puis Lugano.

Qu'il y ait eu là un dépôt de troupes auxiliaires, c'est fort possible, vu la position stratégique; cependant, c'est peut-être aller un peu loin que d'admettre que le souvenir de la légion s'est perpétué dans l'écusson, alors que les lettres L.V.G.A. pourraient fort bien n'être que les deux premières syllabes du mot Lugano.

Pendant le Moyen Âge, Lugano, avec une partie du territoire dénommé le Tessin, fut conquise successivement par les seigneurs de Côme et ceux de Milan. En 1516, le duc Maximilien Sforza la céda aux Suisses, mais elle ne fut pas admise au rang de canton; le pays fut administré par des baillis qui la menèrent d'une façon parfois trop sévère; malgré ces vexations, les habitants, quoique de race italienne, restèrent toujours fidèles à la Suisse.

En 1798 seulement, le territoire fut déclaré indépendant; on le divisa en deux cantons, celui de Bellinzona et celui de Lugano. En 1803, les deux cantons furent réunis en un seul, sous le nom de Tessin. Le canton avait trois capitales: Bellinzona, Lugano et Locarno; l'administration se transportait successivement dans ces trois localités, ce qui n'était pas bien commode pour les affaires. Depuis 1886, Bellinzona est capitale unique.

La Suisse n'a que trois évêchés: Bâle-Soleure, Genève et Fribourg. À Coire, Sion, Saint-Gall et Lugano, la juridiction est exercée par des administrateurs apostoliques. Depuis 1886, les prélats qui ont cette charge à Lugano ont été des évêques _in partibus_.

Lugano, au début du XIXe siècle, avait 3 000 habitants et six couvents; les couvents ont été supprimés on 1848, mais les églises ont été en grande partie conservées.

La cathédrale de Saint-Laurent est située sur la hauteur; on diffère sur l'époque de sa fondation. Le savant chanoine Pietro Vegezzi, bibliothécaire de Lugano, est en désaccord avec l'opinion généralement admise. Il met la fondation en 1476 et ne la donne pas au célèbre Bramante. La façade de marbre est fort simple: elle est décorée de demi-figures de prophètes en relief et de médaillons d'apôtres et de saints; la porte est entourée d'arabesques d'une grande élégance. Toute cette sculpture a été jusqu'à présent attribuée à Tommaso Rodari (1487-1526), dont les ouvrages à la cathédrale de Côme sont célèbres. M. l'abbé Vegezzi les donne à Niccolo Corti da Corti, né à Pregazona près de Lugano; il s'appuie sur des documents très sérieux. Il attribue, par analogie de style et de facture, à cet artiste les arabesques sculptées, si remarquées, de la chapelle de Saint-Jean au dôme de Gênes.

Le bibliothécaire de Lugano a publié un ouvrage à l'occasion de l'Exposition historique, qui a eu lieu à Lugano en 1898, pour le centième anniversaire de l'Indépendance; il contient des renseignements très intéressants sur la contrée. C'est toujours avec plaisir qu'on voit les érudits se livrer à des travaux particuliers à leur pays[1], au lieu de s'abandonner à de faciles élucubrations générales sur l'esthétique et la philosophie de l'Art.

[Note 1: _Sulla prima esposizione storica in Lugano_ (Tip. Grassi, Lugano).]

[Illustration: Lugano: faubourg de Castagnola.--D'après une photographie.]

L'intérieur de Saint-Laurent a été complètement modifié; le luxe à envahi le sanctuaire; on y remarque une _Lapidation de saint Étienne_, par Mazzuchelli, dit Il Morazzoa (1571-1626), assez bon ouvrage de décadence.

Mais à Lugano, c'est le peintre Luini et l'église Sainte-Marie-des-Anges qui règnent en souverains, et tout s'efface devant eux.

L'église, située sur le quai, n'a pas d'apparence; sa façade, comme tant d'autres en Italie, n'a jamais été faite. Elle tient son origine d'une chapelle dédiée à saint Gothard, où, en 1473 déjà, officiaient des franciscains; ce n'était pas, il s'en faut, le plus ancien couvent de Lugano, car dès 1222, il y avait dans la localité un hôpital desservi par des moines; et peut-être cet établissement n'était-il pas le premier en date.

L'église de Sainte-Marie-des-Anges actuelle a été commencée en 1499, _con procession e trombo del borgo_, dit un manuscrit contemporain. En 1503, l'église était terminée _con tutte le pitture che oggi vi si trovano_, dit un document de 1507.

[Illustration: La cathédrale de Saint-Laurent: sa façade est décorée de figures de prophètes et de médaillons d'apôtres (page 256).--Photographie Alinari.]

À côté de l'église, était un hospice transformé en couvent en 1525; il avait une _foresteria_, selon l'usage italien, quartier où pouvaient demeurer les étrangers, attirés dès lors à Lugano par la beauté du site. Supprimé une première fois en 1810, puis rétabli, le couvent fut définitivement abandonné en 1848, et son église changée en magasin; mais, depuis, elle a été rendue au culte.

L'architecture intérieure du sanctuaire est très simple. Un jubé, qui s'élève jusqu'au faîte, sépare la nef du choeur; au bas, il est percé de trois ouvertures. À droite de la nef, il y a trois chapelles; à gauche, un mur droit. Derrière l'autel majeur, une abside qui commence par un mur droit et finit en forme hémisphérique.

Sauf pour les fresques du jubé, nous n'avons aucun renseignement; les photographes ont, grâce à Luini, négligé les autres peintures, et personne jusqu'à présent n'a songé à les dessiner, quoiqu'elles le méritent grandement.

Les plus anciennes, dont il est fait mention dans le document de 1507, me paraissent être sous les voûtes du jubé. L'une montre saint François et un évêque; l'autre est un tableau d'histoire: au fond, on voit une grande ville avec des églises et des fortifications; en avant, saint Jean avec saint Laurent, entourés d'un peuple nombreux, debout ou à genoux; au premier plan, un jeune enfant malade gît sur un lit. On est d'accord à Lugano pour admettre que la scène est l'épisode d'une peste. Les pestes ont été nombreuses dans la localité; dans les seize dernières années du XVe siècle, il y en a eu trois; c'est à ces épidémies qu'il faut attribuer la vénération dont saint Roch est l'objet.

On sait que le saint, né à Montpellier vers 1295, abandonna sa fortune pour aller en Italie soigner les pestiférés, et qu'en route il exerça sa mission; il a certainement passé par Lugano; arrivé à Plaisance, il fut pris du mal, et pour ne pas le communiquer à d'autres, il alla se réfugier dans une grotte. Un chien, dont il est de mode de se moquer aujourd'hui, le découvrit: le saint guérit et s'en fut à Rome. Il revint dans son pays natal, fut pris pour un espion et jeté dans une prison, où il mourut en 1327. Lugano a conservé le souvenir de saint Roch, car son effigie se trouve dans presque toutes les églises.

Le peintre de l'arc sous le jubé était habile; il connaissait bien la perspective et a représenté la scène avec émotion. La fresque n'a pas été retouchée, mais elle est abîmée au bas par le frottement; non seulement on n'a rien fait pour la protéger, mais elle a été pourvue de barres et de crochets en fer destinés à retenir des étoffes et d'autres objets!

Il est fort probable que les trois chapelles de la nef étaient peintes à fresque; dans les deux premières, les parois ont été mises à neuf, et il n'y a aucune trace des anciennes peintures. Dans la troisième, dite l'_Immacolata_, nous sommes en présence des restes d'une décoration qui s'étendait sur toutes les surfaces de la chapelle: sur la gauche, on a jadis percé une fenêtre, sans égard pour la peinture qui tout entière fut cachée sous un badigeon de chaux.

Je ne sais à quelle époque le badigeon a été ordonné, mais je n'en fais pas un crime aux moines; au XVIe siècle, il fut de bon goût de mépriser les peintures des siècles antérieurs. Jules II, dont le pontificat eut lieu de 1503 à 1513, fit gratter dans les chambres du Vatican les fresques de Signorelli et du Pérugin. Lors de son voyage en Italie en 1739, le spirituel et érudit Charles Debrosse écrit que Giotto est tout au plus capable de peindre un jeu de paume! En Italie, le badigeon était entré dans les coutumes, et bien heureux encore lorsqu'on s'est contenté d'un lait de chaux et qu'on n'a pas raclé les peintures.

La réaction contre ce vandalisme fut lente à venir. Elle apparut en Italie vers 1820, et se fit jour à Lugano soixante-dix ans plus tard.

La chapelle de l'_Immacolata_ était, en 1902, concédée à la confrérie du Rosaire. Sans consulter le municipe qui est propriétaire de l'église, et au moins par courtoisie, l'évêque administrateur apostolique du Tessin, la confrérie a décidé l'enlèvement du lait de chaux qui cache les fresques; elle confia le travail à un ouvrier qui, pour faire sauter la pellicule de chaux, frappa à coups de marteau comme s'il avait eu à rustiquer une dalle de pierre.

De là un désastre. Il eût été facile de l'éviter en confiant le travail à un opérateur de profession, et il n'en manque pas de très habiles en Italie.

Je ne puis rien dire de positif de la coloration primitive des peintures, car elles sont ternies par les traces de chaux; fort probablement elles étaient d'un ton clair peu accentué. La composition est excellente, bien comprise et d'un bon dessin. Elle montre comme sujets principaux: la _Présentation au Temple_, l'_Adoration des Rois Mages_, la _Fuite en Égypte_ sous l'escorte de deux anges; un autre sujet ne peut être déterminé, étant rompu par le percement de la fenêtre.

Le peintre est inconnu; la tradition veut que ce soit Bartolomeo Suardi, dit Bramantino, architecte et peintre; les dates de sa naissance et de sa mort sont douteuses; on sait qu'il travaillait déjà en 1491 et encore en 1529. Je me suis convaincu que l'hypothèse était très vraisemblable, d'abord par une autre peinture et ensuite par diverses comparaisons.

Sur l'un des murs droits de l'abside, sont peintes à fresque en chiaro oscuro, camaïeu, la _Présentation au Temple_ et le _Mariage de la Vierge_; les compositions sont dans la manière traditionnelle; l'ensemble est un peu froid; c'est la faute des sujets. J'ai trouvé des ressemblances entre ces peintures et celles de l'_Immacolata_, mais le rapprochement ne prouvait pas que j'avais affaire au Bramantino.

En quittant Lugano, après un long séjour, je me suis arrêté, comme d'habitude, à Milan et je me suis mis en quête du Bramantino; il a des peintures à l'Ambrosienne, à Brera et dans diverses églises. Par fortune, j'ai observé de lui, au musée civique du Castello Sforzesco, une fresque détachée, provenant de l'église Santa Maria del Giardino et représentant _Le Christ et la Madeleine_. L'analogie avec Lugano est frappante: même dessin, même aspect, mêmes attitudes calmes, mêmes couleurs de camaïeu; aussi, sans hésiter, j'attribue au Bramantino les peintures de l'_Immacolata_ et celle de l'abside de Sainte-Marie-des-Anges.

Les fresques de l'abside ont été débarrassées du lait de chaux en 1892, avec soin et habileté, ce qui rend encore plus inepte le vandalisme de l'_Immacolata_. Un érudit, M. Rahn, assure que sur le mur qui fait face à la _Présentation au Temple_, il y a eu d'autres fresques, notamment l'_Ensevelissement de la Vierge_, dont il reste quelques traces. C'est fort probable; je n'ai rien vu, cette paroi étant recouverte par des tableaux qu'il n'a pas été en mon pouvoir de faire déplacer.

[Illustration: Saint-Roch: détail de la fresque de Luini à Sainte-Marie-Des-Anges.--Photographie Alinari.]

J'arrive maintenant à Luini. Il est étrange que de ce peintre, qui a laissé tant de travaux en Lombardie, on ne connaisse ni le nom réel, ni les dates de naissance et de mort.

On le nomme Lupino, Luino, Luini, toujours avec le prénom Bernardino; Luini a prévalu. On pense qu'il a pu naître de 1470 à 1480 et qu'il est mort après 1533. Selon une poésie éditée à Milan en 1587, il aurait eu trois fils: Evangelista, Pietro et Aurelio, tous trois peintres. Aurelio était de plus poète et musicien; il est mort en 1593, âgé de soixante-trois ans.

[Illustration: La passion: fresque de Luini à l'église Sainte-Marie-Des-Anges (page 260).--Photographie Alinari.]

La _Passion_ peinte par Luini sur le jubé de l'église Sainte-Marie-des-Anges est célèbre; à mon avis, ce n'est pas son meilleur ouvrage. La composition est trop touffue; la couleur locale tire sur le jaune d'une façon très voulue et peu agréable.

Mais si on considère les scènes séparément, on en trouvera d'admirables--le mot n'est pas exagéré--tels le groupe des saintes femmes et la figure de saint Jean qui, une main sur le coeur, fait son voeu au Sauveur. Bien d'autres motifs gagneraient beaucoup a être isolés; dans cet ensemble d'une centaine de figures, ils sont comme perdus.

On pense que Luini n'a mis que trois ans au plus à cet ouvrage, daté de 1529; c'est bien peu, et je suis tenté de croire qu'il a eu des aides; je voudrais que les deux grandes figures dans les écoinçons fussent d'un collaborateur: le _saint Sébastien_ est lourd et rondillard, et si _saint Roch_, a un beau visage, sa pose théâtrale n'est pas celle d'un saint qui a consacré sa vie à l'humanité souffrante.

Du couvent voisin, on a transporté à l'église la _Cène_ de Luini; la fresque est restée sur son enduit. Elle n'a rien de particulier avec beaucoup d'autres scènes; elle a ce défaut que plusieurs apôtres, au lieu d'être attentifs aux paroles du maître, sont distraits au point que leurs voisins croient nécessaire de leur rappeler, l'acte solennel qui s'accomplit.

Une _Madone avec l'Enfant et saint Jean_, également apportée du couvent, est une oeuvre exquise de tendresse et de sympathie maternelle.

[Illustration: Saint Sébastien: détail de la grande fresque de Luini à Sainte-Marie-Des-Anges.--Photographie Alinari.]

Les piliers des chapelles étaient peints à fresque, sans doute par Luini; il ne reste qu'une fresque montrant saint François et saint Bernardin; les autres ont été grattées; l'une a été recouverte en 1851 d'une plaque funéraire!

Lugano, de plus, conserve de Luini une fresque importante, non dans un édifice public, mais dans la villa Vedani, située près de l'église Saint-Roch. Lors de la suppression du couvent, on mit en vente les terrains et les immeubles d'une communauté de Franciscains; l'acquéreur eut la bonne fortune de se trouver ainsi en possession d'une _Crucifixion_ de Luini; il la fit détacher de la muraille avec son enduit, et transporter dans le salon de sa villa, où elle est l'objet de soins particuliers.

Le Sauveur, _dal vero_, de grandeur naturelle, est en croix. À ses côtés sont deux anges ailés, debout: l'un tient le calice destiné à recueillir le sang, l'autre le bâton muni de l'éponge. Plus loin et sur le même plan, à droite du crucifix, la Madone, les mains jointes; à gauche saint Jean. Jésus-Christ est d'un très beau sentiment ainsi que les deux saints. Les anges sont d'une qualité inférieure et pourraient bien être d'une autre main. La fresque est sans retouches; elle a subi quelques avaries, mais l'ensemble n'en souffre pas trop. C'est une peinture excellente. J'ai dit que le personnage à gauche était saint Jean, d'autres écrivains y ont vu sainte Véronique; ils n'ont pas remarqué une légère barbe qui occupe le bas du visage.

Sur les motifs de la venue de Luini à Lugano, deux légendes ont cours, et la première présente une double variante.

Il aimait une jeune fille à Monza; pour la soustraire à sa recherche, la famille prit la résolution de l'emmener dans un couvent de Lugano; Luini la suivit, et c'est ainsi que Sainte-Marie-des-Anges eut sa fresque. La variante veut que Luini était à Lugano en train de peindre une fresque dans un couvent; il vit une jeune nonne, l'aima, s'en fit aimer et la décida à la fuite. La religieuse prit des habits d'homme et s'en fut avec le peintre; elle vécut avec lui, préparant ses couleurs, nettoyant ses pinceaux, tout en rajeunissant son inspiration et son coeur.

[Illustration: La Madone, l'enfant Jésus et Saint Jean, par Luini, église Sainte-Marie-Des-Anges (page 260).--Photographie Alinari.]

L'autre légende est d'un tout autre caractère. Luini était, paraît-il, irascible et prompt au couteau; il commit en Italie _un fatto di sangue_, comme l'on dit ici, et, pour éviter les poursuites, il se réfugia en Suisse, ce qui a donné naissance à un dicton répandu dans le Tessin: «Il est dommage que Luini n'ait pas assassiné douze prieurs car, en ce cas, il y aurait par le monde douze chefs-d'oeuvre comme la _Passion_ de l'église de Lugano.» Je n'ai pas de motifs pour choisir entre ces histoires peut-être vraies toutes les deux.

Luini est un grand peintre, ce ne peut être contesté, mais il ne faut pas exagérer son mérite comme l'a fait Paul Delaroche, à Milan, en présence du _Mariage mystique de sainte Catherine_: «Il a atteint, a-t-il dit, le point culminant de l'esthétique, et cette peinture est descendue du ciel.» Si Luini n'a pas atteint Léonard de Vinci dans la grandeur de ses compositions, il a souvent animé ses figures d'une douceur idéale et d'un sentiment profond et vrai.

Lugano possède d'autres églises; elles contiennent des peintures honorables pour l'époque où elles ont été exécutées, notamment par Casella et Discipili, dit Zoppo da Lugano; elles sont du XVIIe siècle, c'est-à-dire d'un temps où l'émotion avait depuis longtemps cédé la place au maniérisme. Mais enfin il faut voir l'intention; les dispensateurs ont voulu honorer les saints personnages, saint Roch en particulier, et décorer les sanctuaires; ils ont fait de leur mieux.

Lugano a une prédilection pour le sculpteur Vela (Vincent), né en 1822 dans le Tessin, à Lingarnetto. Sur le quai, on a de lui un _Guillaume Tell_, médiocre ouvrage de jeunesse, mais dans le parc de la villa Ciani, on trouve une fort belle _Désolation_, la meilleure figure peut-être de cet artiste très distingué.

Il avait envoyé à Paris, à l'Exposition universelle de 1867, je crois, un _Napoléon expirant_; la statue avait été très remarquée, et avec raison; c'était une oeuvre d'émotion et de sentiment. Le Gouvernement français en fit l'acquisition pour le musée de Versailles.

Le municipe de Lugano a mis tous ses soins à l'embellissement de la cité, tout en conservant aux anciens quartiers leur caractère primitif, et à cet égard il faut le féliciter. Mais il ne mérite pas les mêmes éloges pour ce qui touche aux oeuvres d'art; il y a là une insouciance et une négligence des plus regrettables.

J'ignore s'il existe en Suisse une législation fédérale ou cantonale sur la conservation des oeuvres d'art, mais il est hors de doute que la commune a la responsabilité des édifices qui lui appartiennent. Comment dès lors expliquer l'état lamentable de l'église de Sainte-Marie-des-Anges?

De ce que la chapelle de l'_Immacolata_ a été concédée a une congrégation religieuse, il ne s'ensuit pas, pour cette congrégation, le droit de massacrer les belles fresques qui la décoraient, et cependant le municipe a laissé faire.

On tolère que le sacristain de l'église cache sous un voile la remarquable fresque de Luini, la _Madone, l'Enfant Jésus et saint Jean Baptiste_, et ne la montre que moyennant une rétribution, alors cependant que la peinture est hors d'atteinte des rayons du soleil. On laisse planter des clous sur les fresques des voûtes du jubé. On a permis à des particuliers de poser des plaques de marbre contre les piliers de l'église peints de fresques. On a vendu un couvent sans avoir l'idée de réserver la _Crucifixion_ de Luini. C'est déplorable. Nombre de citoyens de Lugano le reconnaissent. Sur leurs réclamations, on a nommé une commission, mais on attend toujours qu'elle remplisse son mandat. L'administrateur apostolique du Tessin ne peut être mis en cause, car il n'a aucun droit sur Sainte-Marie-des-Anges, édifice municipal.

Lorsqu'un pays est particulièrement favorisé par la nature et que, de plus, il a la fortune de posséder, comme Lugano, des oeuvres d'art remarquables, n'est-il pas de son devoir strict de veiller avec sollicitude sur un tel patrimoine légué par les ancêtres?

Et Lugano n'avait en ceci qu'à suivre l'exemple d'une localité voisine de cinq cents habitants, Campione, située sur le bord du lac, à quelques minutes en bateau à vapeur.

Campione est une enclave italienne dans le territoire helvétique. Elle date des Romains; au VIIIe siècle, par suite de dons, elle devint la propriété de la basilique de Saint-Ambroise de Milan. Elle était gouvernée par un vicaire délégué de l'abbé de Saint-Ambroise, assisté par deux consuls nommés par le peuple; les consuls désignaient des employés; en tout il y avait dix fonctionnaires pour une population d'environ 400 personnes. Ce petit peuple était heureux. «L'air à Campione, écrit un vicaire, est tempéré, les collines fructifères, les vins généreux, les femmes belles et pudiques, les hommes d'un caractère gai et entreprenant.» Campione avait un traité avec Lugano qui se chargeait de la police de la localité; en revanche, Campione fournissait à Lugano deux soldats en temps de guerre.

Chose extrêmement remarquable, Campione a donné naissance, depuis le XIVe siècle, à des architectes très distingués; Fusina, Frisone, Solari, et leurs familles, _maestri campionesi_, ont créé les principaux édifices de la haute Italie, notamment les dômes de Monza et de Milan. Elle resta cité ambrosienne jusqu'en 1797, année où elle fut incorporée à la République cisalpine; depuis lors, elle a suivi le sort de la Lombardie. De son ancienne situation, Campione a conservé le privilège très appréciable de jouir de la liberté du commerce du tabac et du sel qui sont, en Italie, monopolisés par l'État. Étant cité monacale, elle fut pourvue de plusieurs églises ou oratoires; le sanctuaire dédié à l'Annonciation, qui porte aussi le nom poétique de chapelle de la Madone-des-Hirondelles, est le plus intéressant de ces édifices.

Vers la fin du XIVe siècle, l'intérieur en fut décoré de fresques. Selon la stupide coutume de l'époque dite de la Renaissance, les peintures furent recouvertes d'un lait de chaux; elle restèrent ainsi jusque de notre temps où un intelligent municipe les fit débarrasser de ce linceul; alors apparurent, sans éraflures, divers épisodes de la vie de la Vierge, de la vie de saint Jean et de la vie agricole; l'auteur inconnu de ces peintures était expert dans la fresque et bon observateur de la nature. Les mouvements des personnages sont justes, bien qu'un peu brusques; l'expression des visages est conforme à l'action; les scènes sont claires et sans confusion. L'artiste,--car c'en est un,--paraît avoir étudié Giotto (+1337), dont il a pris les sertis; il s'est souvenu également des yeux en amande, des cheveux en longues tresses serrées et des robes solaires affectionnées par Lippo Memmi (+1357).

Le sanctuaire de la Madone des Hirondelles est entouré de portiques, dont une partie est peinte de fresques. J'ai relevé là trois dates: 1400, 1473, 1514.

[Illustration: La Cène: fresque de Luini à l'église Sainte-Marie-Des-Anges (page 260).]

La fresque de 1400 représente le Jugement dernier; la composition est banale, mais enfin elle est admissible. La zone inférieure, qui montre les supplices des damnés, est repoussante de réalisme et d'obscénité; à première vue, on sent que deux peintres ont travaillé là; une inscription, du reste, en témoigne. Elle apprend que maître Lanfranco et son fils Filippo de Veris ont été en 1400 chargés de ce travail par les écoliers de Sainte-Marie-des-Hirondelles et d'autres personnes de Campione; ces deux peintres sont absolument inconnus.

[Illustration: Lugano: le quai et le faubourg Paradiso.--Photographie Alinari.]

La date de 1473 est sur une délicieuse petite fresque, l'_Annonciation_, traitée dans la manière toscane.

L'année 1514 est inscrite sur une grande; je la crois du Bramantino; elle représente Adam et Ève chassés du paradis terrestre; elle était sous le portique du nord; on craignit sans doute pour sa conservation et on la fit détacher, malgré sa grande dimension, et transporter sur le mur du portique du sud. La crainte, à mon sens, a été très exagérée, car, dans ce même Campione, on voit sur l'ancien palais ambrosien, une figure à fresque de saint Ambroise, peinte en 1620, et restée en très bon état.

Maintenant, je crois utile d'expliquer, sans entrer dans trop de détails techniques, les procédés employés pour transporter une fresque d'un endroit dans un autre et pour la débarrasser du lait de chaux. Ces procédés, en effet, sont, en général, fort peu connus dans les pays où les fresques sont très rares. En France, on trouve sous la plume de plusieurs professionnels, même académiciens, un singulier abus du mot fresque; on lit, par exemple, _les fresques de Puvis de Chavannes au Panthéon et à la Sorbonne_. Or les peintures de Paris ne sont nullement, comme la fresque, exécutées en place sur un enduit frais appliqué contre la muraille, mais peintes à l'atelier, sur toile et à l'huile, et ensuite posées contre les murs, par marouflage.

Par suite de circonstances diverses, on peut se trouver dans la nécessité de déplacer une fresque. Lorsque le mur sur laquelle elle est peinte peut être démoli, l'opération du déplacement est relativement facile; il suffit alors de scier le mur avec précaution, après avoir garanti la peinture au moyen d'un parquet de bois capitonné. Mais lorsque la muraille doit rester en place, la chose est plus compliquée.

En ce cas, on peut employer plusieurs procédés. Le plus ancien remonte à deux siècles environ; c'est la méthode de l'entoilage. Elle consiste à appliquer sur la fresque des bandes de coton imbibées de colle; elles ont pour fonction de détacher de l'enduit la pellicule de couleur et de la fixer contre les bandes. Après siccité, ou recouvre les bandes d'une toile, on enlève l'appareil et, par renversement, on reconstitue la fresque sur la nouvelle place qu'elle doit occuper. L'opération est extrêmement délicate; elle peut manquer à cause de la composition de la colle et parce que certaines couleurs résistent à son action; en ce cas, l'opérateur n'hésite pas à retoucher à la main les parties mal venues.

Pour mon compte, je ne connais pas une seule fresque enlevée par entoilage qui n'ait subi des dommages, dont le moindre est un affaiblissement de coloration, tel que l'harmonie générale se trouve rompue. Les habiles praticiens italiens ont, depuis longtemps, reconnu les inconvénients de l'entoilage, et s'ils l'emploient encore, c'est par nécessité absolue; c'est un remède _in extremis_.

Le procédé en usage maintenant consiste à enlever la fresque avec son enduit; je ne puis pas entrer ici dans les détails d'une opération difficile, qui exige une habileté et une pratique consommées, mais je puis affirmer, pour l'avoir constaté avant et après l'enlèvement, que le travail, lorsqu'il est bien mené, laisse la fresque absolument telle qu'elle était, avec ses colorations et sans la moindre éraflure.

Le transport d'une fresque d'un endroit dans un autre est beaucoup plus rare que la levée du badigeon de lait de chaux, depuis que les peintures des XIVe et XVe siècles ont reconquis la faveur. Bien des systèmes ont été préconisés: application de toile ou de papier mouillé; contact de pastilles de cire et de térébenthine; percussion au moyen d'un petit marteau, etc., etc. Le procédé généralement employé est le suivant.

L'opérateur introduit, entre la pellicule de couleur et la pellicule de chaux, un instrument plat, très mince, de la forme d'une truelle, d'une spatule ou d'un couteau à palette, plus ou moins courbé et long. En manoeuvrant avec une grande légèreté de main et de minutieuses précautions, le praticien arrive à détacher le gros de la couche de lait de chaux; puis il recommence avec des outils plus fins pour enlever les petites parcelles de chaux, logées de ci de là dans la peinture, l'enduit frais posé par le maçon n'étant pas toujours parfaitement lisse et des fissures ayant pu se former.

L'opération est tellement délicate et elle varie à ce point, selon les conditions où se trouve la fresque, que même le praticien peut obtenir d'excellents résultats sur une fresque et échouer sur une autre. Mais malgré toute l'habileté du praticien, la fresque débarrassée du badigeon n'apparaît pas dans l'état où elle était avant d'avoir été recouverte. Après plusieurs siècles de contact, le lait de chaux s'est amalgamé avec la couleur, et même lorsque la pellicule de chaux est enlevée, il reste sur la fresque une sorte de buée blanchâtre. On a préconisé divers moyens de l'enlever: paraffine dissoute dans la benzine, eau claire, boulette de mie de pain; c'est la boulette seule qui a été adoptée par les opérateurs prudents. Certes, elle n'enlève pas toute la buée, mais elle en atténue les effets.

Jadis, on reprenait au pinceau les couleurs affaiblies; à présent, ou défend cette pratique et on a bien raison, car nombre de fresques ont perdu leur caractère par les retouches.

Retoucher une fresque? dira-t-on, c'est impossible. Mais pas du tout. Lorsqu'une fresque est terminée et sèche, le peintre peut la reprendre; seulement, au lieu d'employer exclusivement des couleurs à l'eau, ce qu'on nomme, en Italie, peinture à _buono fresco_, il sera obligé de travailler à _tempera_, siccité, c'est-à-dire avec des couleurs préparées à la colle à l'oeuf ou avec d'autres matières agglutinatives; la _tempera_ donne des effets moins harmonieux que le _buono fresco_ et a l'inconvénient de déteindre à l'eau; on en évite l'emploi autant que possible.

Au surplus, je vous renvoie à Lugano, la ville des fresques, car rien ne vaut un séjour dans cette délicieuse petite ville pour apprécier la beauté de ce genre, dont les peintres italiens tirèrent de si grands effets.

GERSPACH.

Lugano 1902.

[Illustration: Lac de Lugano: viaduc du chemin de fer du Saint-Gothard.--D'après une photographie.]

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TABLE DES GRAVURES ET CARTES