CHAPITRE XXVIII
Le bonheur et le malheur dans cette vie dépendent de la prudence plutôt que de la vertu, car le ciel regarde les maux ou les félicités terrestres comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes de ses soins dans leur répartition.
DÉJÀ quinze jours s’étaient écoulés depuis mon arrestation; mais, depuis mon arrivée, je n’avais pas eu la visite de ma chère Olivia, et il me tardait grandement de la voir. Je fis part de mon désir à ma femme, et le matin suivant la pauvre fille entra dans ma chambre, appuyée au bras de sa sœur. Le changement que je vis dans sa physionomie fut un coup pour moi. Les grâces sans nombre qui y faisaient naguère leur séjour en avaient fui, et la main de la mort semblait avoir modelé tous ses traits pour m’alarmer. Ses tempes étaient creusées, la peau de son front tendue, et une fatale pâleur siégeait sur sa joue.
«Je suis bien aise de te voir, ma chérie, m’écriai-je. Mais pourquoi cet abattement, Livy? J’espère, mon amour, que vous avez trop de considération pour moi pour laisser le chagrin miner ainsi une vie que je prise autant que la mienne. Du courage, enfant, et nous pourrons encore voir des jours plus heureux.
—Vous avez toujours été bon pour moi, monsieur, répliqua-t-elle, et la pensée que je n’aurai jamais l’occasion de partager ce bonheur que vous promettez ajoute à ma peine. Le bonheur, je le crains, ne m’est plus destiné ici-bas, et j’ai hâte d’être loin d’un lieu où je n’ai trouvé que le malheur. En vérité, monsieur, je voudrais que vous fissiez votre soumission à M. Thornhill; cela pourrait, jusqu’à un certain point, l’induire à la pitié envers vous, et cela me donnerait quelque soulagement en mourant.
—Jamais, enfant, jamais on ne m’amènera à reconnaître ma fille pour une prostituée; car, si le monde regarde votre faute avec mépris, qu’il m’appartienne du moins de la considérer comme une marque de simplicité crédule, et non comme un crime. Ma chérie, je ne suis nullement malheureux en ce lieu, quelque lugubre qu’il paraisse, et soyez sûre que tant que vous continuerez à vivre pour ma joie, lui n’aura jamais mon consentement de vous faire plus misérable en en épousant une autre.»
Après le départ de ma fille, mon compagnon de prison, qui était présent à cette entrevue, me fit avec assez de bon sens des remontrances sur mon obstination à refuser une soumission qui promettait de me donner la liberté. Il me fit remarquer que le reste de ma famille ne devait pas être sacrifié à la paix d’une seule enfant, et de la seule qui m’eût offensé. «D’ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas s’il est juste de mettre ainsi obstacle à l’union de l’homme et de la femme, comme vous le faites à présent, en refusant de consentir à une alliance que vous ne pouvez pas empêcher, mais que vous pouvez rendre malheureuse.
—Monsieur, répliquai-je, vous ne connaissez pas l’homme qui nous opprime. Je sens parfaitement qu’aucune soumission de ma part ne pourrait me procurer la liberté, même pour une heure. On me dit que, précisément dans cette chambre-ci, un de ses débiteurs, pas plus tard que l’année dernière, est mort de besoin. Mais quand ma soumission et mon approbation pourraient me transférer d’ici dans le plus beau des appartements qu’il possède, je n’accorderais ni l’une ni l’autre, car quelque chose me dit à l’oreille que ce serait sanctionner un adultère. Tant que ma fille vivra, aucun mariage qu’il puisse contracter ne sera jamais légal à mes yeux. Si elle m’était enlevée, je serais, il est vrai, le plus vil des hommes d’essayer, par ressentiment personnel, de séparer ceux qui désirent s’unir. Non, tout scélérat qu’il est, je voudrais alors qu’il fût marié, pour prévenir les conséquences de ses futures débauches. Mais aujourd’hui, ne serais-je pas le plus cruel de tous les pères de signer un instrument qui doit mettre mon enfant au tombeau, dans le seul but d’éviter la prison moi-même, et ainsi, pour échapper à une douleur, de briser sous mille autres le cœur de mon enfant?»
Il reconnut la justesse de cette réponse, mais il ne put s’empêcher de faire observer qu’il craignait que la vie de ma fille ne fût déjà trop attaquée pour me tenir prisonnier longtemps. «Toutefois, continua-t-il, quoique vous refusiez de vous soumettre au neveu, j’espère que vous n’avez rien à objecter à mettre votre cas devant l’oncle, qui a la plus haute réputation du royaume pour tout ce qui est juste et bon. Je vous conseillerais de lui envoyer une lettre par la poste, l’informant de tous les mauvais traitements de son neveu, et je gage ma vie qu’en trois jours vous aurez une réponse.» Je le remerciai de l’idée, et immédiatement je me mis en devoir de l’exécuter. Mais je manquais de papier, et malheureusement tout notre argent avait été dépensé ce matin-là en provisions. Néanmoins, il m’en fournit.
Les trois jours suivants, je fus dans l’anxiété de savoir quel accueil ma lettre avait bien pu recevoir; mais en même temps j’étais fréquemment sollicité par ma femme de me soumettre à toutes les conditions plutôt que de rester ici, et à chaque heure on me répétait des détails sur le déclin de la santé de ma fille. Le troisième et le quatrième jour arrivèrent, mais je ne recevais point de réponse à ma lettre: les plaintes d’un étranger contre un neveu favori n’avaient aucune chance de succès, de sorte que ces espérances s’évanouirent bientôt comme toutes les précédentes. Mon esprit, toutefois, se soutenait encore, bien que l’emprisonnement et le mauvais air commençassent à altérer visiblement ma santé, et que mon bras qui avait souffert de l’incendie devînt de plus en plus malade. Cependant mes enfants se tenaient assis autour de moi, et tandis que j’étais étendu sur ma paille, ils me faisaient tour à tour la lecture ou écoutaient mes conseils en pleurant. Mais la santé de ma fille déclinait plus vite que la mienne; chaque nouvelle qui me venait d’elle contribuait à accroître mes appréhensions et ma peine. Le matin du cinquième jour, après avoir écrit la lettre envoyée à sir William Thornhill, je fus effrayé d’apprendre qu’elle avait perdu l’usage de la parole. Ce fut alors que la prison me fut véritablement douloureuse; mon âme s’élançait de sa geôle vers le chevet de mon enfant pour l’encourager, pour l’affermir, pour recevoir ses derniers vœux et enseigner à son âme le chemin du ciel! D’autres renseignements arrivèrent.
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Elle était expirante, et moi j’étais privé de la pauvre consolation de pleurer à ses côtés. Mon compagnon de prison, un moment après, vint m’apporter la dernière nouvelle. Il me recommandait d’être patient. Elle était morte!—Le lendemain matin, il revint et me trouva avec mes deux petits garçons, maintenant ma seule compagnie, qui mettaient en œuvre tous leurs innocents efforts pour me consoler. Ils me priaient de les laisser me faire la lecture et me demandaient de ne pas pleurer, parce que j’étais maintenant trop vieux pour verser des larmes. «Et ma sœur n’est-elle pas un ange maintenant, papa? s’écriait le plus âgé. Et alors, pourquoi vous chagrinez-vous pour elle? Je voudrais bien être un ange, hors de ce lieu qui me fait peur, si mon papa était avec moi.—Oui, ajoutait mon mignon le plus jeune, le ciel, où est ma sœur, est un lieu plus beau que celui-ci et où il n’y a rien que de bonnes gens, tandis que les gens d’ici sont très méchants.»
M. Jenkinson interrompit cet innocent babil en faisant remarquer que maintenant que ma fille n’était plus, je devais songer sérieusement au reste de ma famille et essayer de conserver ma propre existence, qui déclinait chaque jour par le manque des choses nécessaires et d’un air sain. Il ajouta qu’il m’incombait maintenant de sacrifier tout orgueil ou tout ressentiment personnel au bien-être de ceux qui comptaient sur moi pour vivre et que j’étais dorénavant obligé, et par la raison et par la justice, de me réconcilier avec mon seigneur.
«Le ciel soit loué! répliquai-je. Il ne me reste aucun orgueil aujourd’hui. Je haïrais mon propre cœur si j’y voyais caché de l’orgueil ou du ressentiment. Au contraire, puisque mon oppresseur a jadis été mon paroissien, j’espère un jour lui présenter une âme sans souillure devant le tribunal éternel. Non, monsieur, je n’ai pas de ressentiment maintenant, et bien qu’il m’ait pris ce que je considérais comme plus cher que tous ses trésors, bien qu’il m’ait tordu le cœur,—car je suis malade presque à en perdre le sentiment, bien malade, mon compagnon,—jamais cependant cela ne m’inspirera le désir de la vengeance. Je suis maintenant disposé à approuver ce mariage, et si cette soumission peut lui faire plaisir, qu’il sache que si je lui ai fait quelque injure, j’en ai du regret.»
M. Jenkinson prit une plume et de l’encre et écrivit ma soumission à peu près telle que je l’ai exprimée, et je la signai de mon nom. Mon fils reçut mission de porter la lettre à M. Thornhill, qui était alors à son château, à la campagne. Il y alla, et six heures après il revint avec une réponse verbale. Il avait eu quelque difficulté, dit-il, à réussir à voir son seigneur, les domestiques étant insolents et soupçonneux; mais il l’avait vu par hasard, au moment où il sortait pour quelque affaire relative aux préparatifs de son mariage qui devait avoir lieu dans trois jours. Il continua son récit en nous disant qu’il s’était avancé de la plus humble manière et avait remis la lettre, et que M. Thornhill, après l’avoir lue, avait déclaré que toute soumission venait aujourd’hui trop tard et était inutile, qu’il avait appris notre démarche auprès de son oncle, laquelle avait trouvé le mépris qu’elle méritait, et que, quant au reste, toute demande, à l’avenir, devait être adressée à son avoué et non à lui. Il fit remarquer, toutefois, que, comme il avait une très bonne opinion de la discrétion des deux jeunes demoiselles, elles auraient été sans doute les intercesseurs les mieux agréés.
«Eh bien! monsieur, dis-je à mon compagnon de prison, vous découvrez maintenant le caractère de l’homme qui m’opprime. Il sait être à la fois facétieux et cruel. Mais qu’il me traite comme il voudra, je serai bientôt libre, en dépit de tous ses verrous pour me retenir. Je me dirige vers un séjour qui paraît plus brillant à mesure que je m’en approche. Cette attente me relève dans mes afflictions, et si je laisse derrière moi une famille d’orphelins sans appui, peut-être se trouvera-t-il quelque ami qui les aidera pour l’amour de leur pauvre père, et quelques-uns les soulageront aussi peut-être pour l’amour de leur père qui est au ciel.»
Comme je parlais, ma femme, que je n’avais pas encore vue de la journée, apparut, l’air terrifié, faisant des efforts pour parler sans pouvoir y parvenir. «Pourquoi, mon amour, m’écriai-je, pourquoi vouloir ainsi accroître mon affliction par la vôtre? Eh quoi! si nulle soumission ne peut ramener notre rigoureux maître, s’il m’a condamné à périr en ce lieu de misère, et si nous avons perdu une enfant bien-aimée, vous trouverez encore de la consolation dans vos autres enfants lorsque je ne serai plus.—En effet, reprit-elle, nous avons perdu une enfant bien-aimée. Ma Sophia, ma plus chérie, est partie, arrachée de nos bras, enlevée par des ruffians!
—Comment, madame! s’écria mon compagnon de prison, miss Sophia enlevée par des scélérats! C’est impossible, en vérité.»
Elle ne put répondre que par un regard fixe et un flot de larmes. Mais la femme d’un des prisonniers, qui était présente et qui était entrée avec elle, nous fit un récit plus clair: elle nous apprit que, pendant que ma femme, ma fille et elle se promenaient ensemble sur la grande route à une petite distance du village, une chaise de poste attelée de deux chevaux était arrivée près d’eux et s’était aussitôt arrêtée. Alors, un homme bien vêtu, mais qui n’était pas M. Thornhill, en était descendu, avait saisi ma fille par la taille, et, la poussant de force dans la voiture, avait ordonné an postillon de rouler, de sorte qu’ils avaient été hors de vue en un moment.
«Maintenant, m’écriai-je, la mesure de mes infortunes est comble, et il n’est au pouvoir de rien sur terre de me frapper d’un autre coup. Quoi! pas une de laissée! Ne pas m’en laisser une! Le monstre! Je portais cette enfant dans mon cœur! Elle avait la beauté d’un ange et presque la sagesse d’un ange aussi! Mais soutenez cette pauvre femme; ne la laissez pas tomber... Ne pas m’en laisser une!
—Hélas! mon mari, dit ma femme, vous paraissez avoir besoin d’appui plus encore que moi. Nos malheurs sont grands; mais je saurais supporter celui-ci et d’autres encore, si seulement je vous voyais tranquille. Ils peuvent me prendre mes enfants, et le monde tout entier, si seulement ils me laissent mon mari!»
Mon fils, qui était là, s’efforça de modérer notre chagrin; il nous suppliait de prendre courage, car il espérait que nous pouvions encore avoir lieu d’être reconnaissants ici-bas. «Mon fils, m’écriai-je, regardez le monde autour de vous, et voyez s’il y a aucun bonheur de reste pour moi maintenant. Tout rayon de consolation n’est-il pas éteint pour nous? Ce n’est plus qu’au delà du tombeau que peuvent briller nos espérances!—Mon cher père, répondit-il, j’espère qu’il y a encore quelque chose qui vous donnera une minute de satisfaction, car j’ai une lettre de mon frère George.—Quoi de nouveau pour lui, enfant? interrompis-je. Connaît-il notre misère? J’espère qu’on a épargné à mon garçon jusqu’à la plus petite part de tout ce que souffre sa misérable famille!—Oui, monsieur, reprit-il. Il est parfaitement gai, content et heureux. Sa lettre n’apporte rien que de bonnes nouvelles; il est le favori de son colonel, qui promet de lui faire avoir la première lieutenance qui deviendra vacante!
«Et êtes-vous sûr de tout cela? s’écria ma femme. Êtes-vous sûr que rien de mal n’est arrivé à mon garçon?—Rien du tout, en vérité, madame, répondit mon fils; vous verrez la lettre, qui vous fera le plus grand plaisir; et si quelque chose peut vous procurer de la consolation, je suis sûr que cela le fera.—Mais êtes-vous sûr, insista-t-elle encore, que la lettre est bien de lui, et qu’il est réellement si heureux?—Oui, madame, répliqua-t-il, elle est certainement de lui, et il sera un jour l’honneur et le soutien de notre famille.—Alors je remercie la Providence, cria-t-elle, de ce que ma dernière lettre n’ait pas été à son adresse. Oui, mon ami, continua-t-elle en se tournant vers moi, je confesserai maintenant que, si la main du ciel s’est douloureusement appesantie sur nous en d’autres circonstances, elle nous a été cette fois favorable. Par la dernière lettre que j’ai écrite à mon fils, lettre écrite dans l’amertume de la colère, je lui demandais, au prix de la bénédiction de sa mère et s’il avait le cœur d’un homme, de faire en sorte que justice fût faite à son père et à sa sœur, et de venger notre cause. Mais grâces soient rendues à celui qui dirige toutes choses! elle n’est pas parvenue à son adresse, et je suis en repos.—Femme, m’écriai-je, tu as agi très mal, et en un autre temps mes reproches auraient pu être plus sévères. Oh! à quel effroyable abîme tu as échappé, un abîme qui vous aurait engloutis tous les deux, toi et lui, dans une ruine sans fin. La Providence, en vérité, a été ici plus bienfaisante pour nous que nous ne le sommes pour nous-mêmes. Elle a conservé ce fils pour être le père et le protecteur de nos enfants, quand je serai parti. Que je me plaignais injustement d’être dépouillé de toute consolation, puisque j’apprends qu’il est heureux et ignorant de nos peines! Qu’il reste toujours comme en réserve pour soutenir sa mère dans son veuvage et pour protéger ses frères et ses sœurs! Mais quelles sœurs a-t-il qui lui restent? Il n’a plus de sœurs maintenant; elles sont toutes parties; on me les a dérobées, et c’en est fait de moi.—Père, interrompit mon fils, je vous prie de me permettre de lire cette lettre; je sais qu’elle vous fera plaisir.» Et, ayant reçu ma permission, il lut ce qui suit:
«HONORÉ MONSIEUR,
«J’ai distrait mon imagination pour quelques instants des plaisirs qui m’entourent pour les fixer sur des objets plus plaisants encore, le cher petit foyer domestique. Mon esprit se représente ce groupe innocent écoutant avec grande attention chacune de ces lignes. C’est avec délices que je vois ces visages qui n’ont jamais senti la main flétrissante de l’ambition ou de la misère! Mais quel que soit votre bonheur à la maison, je suis sûr qu’il sera encore accru quand vous apprendrez que je suis parfaitement content de ma position, et de toute manière heureux ici.
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«Notre régiment a reçu contre-ordre et ne doit pas quitter le royaume; le colonel, qui fait profession d’être mon ami, me mène avec lui dans toutes les maisons où il a des relations, et, après ma première visite, je me trouve généralement reçu avec un redoublement d’égards quand je la renouvelle. J’ai dansé la nuit dernière avec lady G***, et si j’étais capable d’oublier vous savez qui, je pourrais peut-être réussir. Mais c’est ma destinée de me rappeler toujours les autres, tandis que je suis moi-même oublié de la plupart de mes amis absents, et dans ce nombre je crains, monsieur, de devoir vous placer; car j’ai longtemps attendu le plaisir d’une lettre de la maison, mais inutilement. Olivia et Sophia avaient aussi promis de m’écrire, mais elles semblent m’avoir oublié. Dites-leur qu’elles sont deux franches petites friponnes, et que je suis en ce moment dans la plus violente colère contre elles; et cependant, je ne sais comment, bien que je veuille tempêter un peu, mon cœur ne répond qu’à de plus tendres émotions. Dites-leur donc, monsieur, qu’après tout je les aime de grande affection, et soyez assuré que je reste toujours
«Votre fils soumis.»
«Dans toutes nos misères, m’écriai-je, quelles grâces n’avons-nous pas à rendre de ce qu’un membre de notre famille soit exempt, du moins, de ce que nous souffrons! Que le ciel soit son gardien, et qu’il conserve ainsi mon garçon heureux pour être le soutien de sa mère veuve et le père de ces deux petits, qui font tout le patrimoine que j’aie maintenant à lui léguer! Puisse-t-il préserver leur innocence des tentations du besoin, et être leur guide dans les sentiers de l’honneur!»
J’avais à peine dit ces mots qu’un bruit qui ressemblait à du tumulte parut venir de la prison au-dessous. Il s’éteignit bientôt après, et l’on entendit un cliquetis de fers le long du corridor qui conduisait à ma chambre. Le gardien de la prison entra, tenant un homme tout sanglant, blessé et chargé des plus lourdes chaînes. Je tournai des regards compatissants sur le misérable à mesure qu’il approchait; mais ils se changèrent en regards d’horreur lorsque je vis que c’était mon propre fils. «Mon George! mon George! Est-ce toi que je vois ainsi? Blessé! enchaîné! Est-ce là ton bonheur? Est-ce là l’état dans lequel vous me revenez? Oh! puisse cette vue briser ici mon cœur et me faire mourir!—Où est votre force d’âme, monsieur? répondit mon fils d’une voix intrépide. Je dois souffrir; ma vie est condamnée, qu’ils la prennent donc!»
J’essayai de contenir mon émotion pendant quelques minutes en silence, mais je pensai mourir de l’effort. «O mon garçon, mon cœur pleure de te voir ainsi, et je ne peux pas, je ne peux pas l’empêcher. Dans le moment où je te croyais heureux et où je priais pour ta préservation, te revoir ainsi! Enchaîné! blessé! Et encore la mort des jeunes est un bonheur. Mais moi, je suis vieux, un vieil homme tout à fait, et j’ai dû vivre pour voir un tel jour! Voir mes enfants tomber tous avant le temps autour de moi, pendant que je reste, survivant misérable, au milieu des ruines! Puissent toutes les malédictions qui ont jamais écrasé une âme s’abattre lourdes sur le meurtrier de mes enfants! Puisse-t-il vivre comme moi, pour voir!...
—Arrête, père, reprit mon fils, ou je rougirais pour toi! Comment, monsieur, oublieux de votre âge, de votre mission sacrée, pouvez-vous ainsi vous arroger la justice du ciel, et lancer en haut ces malédictions qui ne tarderont pas à redescendre sur votre tête grise, pour l’écraser et la détruire! Non, monsieur; que ce soit votre souci maintenant de me préparer à la mort infamante que je dois bientôt souffrir, de m’armer d’espérance et de résolution, et de me donner la force de boire cette amertume qui doit bientôt être mon partage.
—Mon enfant, vous ne devez pas mourir. Je suis sûr qu’aucune faute de ta part ne peut mériter un si affreux châtiment. Jamais mon George n’a pu être coupable d’un crime tel que ses aïeux aient honte de lui.
—Mon crime, monsieur, répondit mon fils, est, je le crains, un crime impardonnable. Quand j’ai reçu de la maison la lettre de ma mère, je suis venu sur-le-champ, résolu à punir le larron de notre honneur, et je lui envoyai l’ordre de me rencontrer sur le terrain; au lieu d’y répondre en personne, il dépêcha quatre de ses domestiques pour se saisir de moi. Je dus blesser mortellement, je le crains, le premier qui m’attaqua; mais les autres me firent prisonnier. Le lâche est décidé à mettre la loi à exécution contre moi; les preuves sont indéniables: j’ai envoyé un cartel, et comme j’ai le premier transgressé le statut, je ne vois pas d’espoir de pardon. Mais vous m’avez souvent charmé par vos leçons sur la force d’âme; faites maintenant, monsieur, que je les retrouve dans l’exemple que vous me donnerez.
—Et aussi les retrouverez-vous, mon fils. Je suis maintenant élevé au-dessus de ce monde et de toutes les joies qu’il peut donner. De ce moment, j’arrache de mon cœur tous les liens qui le retenaient à la terre, et je me mets en mesure de nous préparer l’un et l’autre pour l’éternité. Oui, mon fils, je montrerai la voie, et mon âme guidera la vôtre dans le voyage, car nous prendrons notre essor ensemble. Je vois maintenant et je suis convaincu que vous ne pouvez attendre aucun pardon ici-bas, et je ne peux que vous exhorter à le chercher à ce plus grand des tribunaux où nous aurons bientôt tous les deux à répondre. Mais ne soyons pas avare dans notre exhortation; que tous nos compagnons de prison en aient leur part. Bon geôlier, qu’il leur soit permis de se tenir ici pendant que je vais essayer de les rendre meilleurs.» En disant ces mots, je fis un effort pour me lever de mon lit de paille, mais la force me manqua et je ne pus que m’appuyer contre le mur. Les prisonniers s’assemblèrent suivant mon invitation, car ils aimaient à entendre mes conseils. Mon fils et sa mère me soutenaient de chaque côté; je regardai et vis qu’il ne manquait personne. Alors je leur adressai l’exhortation qui suit.
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Chapitre XXIX
Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis des heureux et des malheureux ici-bas. De la nature du plaisir et de la peine il ressort que les misérables doivent recevoir la compensation de leurs souffrances dans la vie future.
«MES amis, mes enfants, et compagnons de souffrance, lorsque je réfléchis à la répartition du bien et du mal ici-bas, je trouve qu’il a beaucoup été donné à l’homme pour jouir, mais encore plus pour souffrir. Quand même nous passerions en revue le monde entier, nous ne trouverions pas un seul homme assez heureux pour qu’il ne lui reste rien à désirer; mais nous en voyons journellement des milliers qui nous montrent par leur suicide qu’il ne leur reste rien à espérer. Dans cette vie, donc, il apparaît que nous ne saurions être entièrement satisfaits, mais que cependant nous pouvons être absolument misérables.
«Pourquoi l’homme doit ainsi sentir la douleur, pourquoi notre misère est chose nécessaire à la formation de la félicité universelle; pourquoi, lorsque tous les autres systèmes sont rendus parfaits par la perfection de leurs parties subordonnées, le grand système exige pour sa perfection des parties qui non seulement ne sont pas subordonnées aux autres, mais qui sont en elles-mêmes imparfaites? Ce sont là des questions qui ne pourront jamais être expliquées et qui seraient inutiles si on les savait. Sur ce sujet, la Providence a jugé bon d’éluder notre curiosité, se contentant de nous accorder des motifs de consolation.
«Dans cette situation, l’homme a invoqué le secours amical de la philosophie, et le ciel, voyant l’inhabileté de celle-ci à le consoler, lui a donné l’aide de la religion. Les consolations de la philosophie sont très propres à distraire, mais elles sont souvent fallacieuses. Elle nous dit que la vie est remplie de bonnes choses si seulement nous en voulons jouir, et d’un autre côté, que, si nous avons inévitablement des misères ici-bas, la vie est courte et qu’elles seront bientôt passées. Ainsi ces consolations se détruisent mutuellement; car si la vie est un lieu de bien-être, sa brièveté doit être un malheur, et si elle est longue, nos maux sont prolongés. C’est pourquoi la philosophie est faible; mais la religion réconforte sur un ton plus élevé. L’homme est ici, nous dit-elle, pour disposer son esprit et le préparer à un autre séjour. Lorsque l’homme bon quitte le corps et est tout entier un esprit glorieux, il trouve qu’il s’est fait ici-bas un ciel de félicité; tandis que le misérable qui a été déformé et souillé par ses vices se sépare de son corps avec terreur et voit qu’il a anticipé la vengeance du ciel. C’est donc à la religion qu’il faut se tenir dans toutes les circonstances de la vie comme à notre consolateur le plus véritable; car si nous sommes heureux déjà, c’est un plaisir de penser que nous pouvons rendre ce bonheur sans fin; et si nous sommes misérables, il est très consolant de penser qu’il y a un lieu de repos. Ainsi aux hommes fortunés la religion présente une continuation de bénédictions, et aux misérables un changement qui les tire de peine.
«Mais, bien que la religion soit très bienfaisante pour tous les hommes, elle promet des récompenses particulières aux malheureux; les malades, ceux qui sont nus, ceux qui sont sans foyer, ceux dont le fardeau est lourd, les prisonniers, sont l’objet des plus fréquentes promesses dans notre sainte loi. L’auteur de notre religion fait surtout profession d’être l’ami des misérables, et, au contraire des faux amis de ce monde, il accorde toutes ses caresses aux abandonnés. Les étourdis ont blâmé cela comme une partialité, comme une préférence qu’aucun mérite ne justifie. Mais ils n’ont jamais réfléchi qu’il n’est pas au pouvoir du ciel lui-même de faire que l’offre d’une félicité incessante soit un don aussi grand pour les heureux que pour les misérables. Pour les premiers, l’éternité n’est qu’une simple bénédiction, puisqu’elle ne fait à tout le plus qu’augmenter ce qu’ils possèdent déjà. Pour les seconds, c’est un double avantage; car elle diminue leurs peines ici-bas et elle les récompense plus tard par la félicité céleste.
«Mais la Providence est encore à un autre point de vue plus tendre aux pauvres qu’aux riches; car, faisant ainsi la vie après la mort plus désirable, elle en adoucit le passage. Les misérables sont depuis longtemps familiers avec tous les aspects de l’horreur. L’homme de douleur se couche tranquillement, sans biens à regretter, et peu d’attaches seulement retardent son départ; il ne sent que l’angoisse de la nature dans la séparation finale, et celle-ci n’est en aucune façon plus grande que celles sous lesquelles il a plié déjà; car, après un certain degré de souffrance, à chaque nouvelle brèche que la mort ouvre dans la constitution de l’homme, la nature oppose charitablement l’insensibilité.
«Ainsi la Providence a donné aux misérables deux avantages sur les heureux dans cette vie: une plus grande félicité en mourant, et dans le ciel toute cette supériorité de bonheur qui naît du contraste de la jouissance avec la peine. Et cette supériorité, mes amis, n’est pas un petit avantage: elle semble être une des joies du pauvre dans la parabole; car, bien qu’il fût déjà dans le paradis et sentît tous les ravissements que peut donner ce séjour, on mentionne cependant, comme un surcroît à ce bonheur, qu’il avait été jadis misérable, et que maintenant il était consolé; qu’il avait su ce que c’était que d’être malheureux, et que maintenant il sentait ce que c’est que d’être heureux.
«Ainsi, mes amis, vous voyez que la religion fait ce que la philosophie ne saurait jamais faire: elle montre l’égalité de traitement de la part du ciel vis-à-vis des heureux et des malheureux, et ramène toutes les jouissances humaines à peu près au même niveau. Elle donne aux riches et aux pauvres le même bonheur dans la vie future, et des espérances égales pour y aspirer; mais si les riches ont l’avantage de jouir des plaisirs ici-bas, les pauvres ont la satisfaction infinie de savoir ce que c’est que d’avoir jadis été misérables, lorsqu’ils sont couronnés d’une félicité sans terme désormais; et, quand même on appellerait cela un avantage léger, comme il est éternel, il doit compenser par sa durée ce que le bonheur temporel des grands a eu de plus en intensité.
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«Telles sont donc les consolations que les misérables ont spécialement pour eux, et par lesquelles ils sont au-dessus du reste du genre humain; à d’autres égards, ils sont au-dessous. Ceux qui veulent connaître les misères des pauvres doivent voir leur vie et la supporter. Déclamer sur les avantages matériels dont ils jouissent, c’est simplement répéter ce que personne ne croit ni ne pratique. Les hommes qui ont les choses nécessaires à l’existence ne sont pas pauvres, et ceux à qui elles manquent ne peuvent pas ne pas être misérables. Oui, mes amis, nous ne pouvons pas ne pas être misérables, il n’est point de vains efforts de l’imagination qui puissent calmer les besoins de la nature, changer en un air élastique et doux les humides vapeurs d’une prison, ou apaiser les sanglots d’un cœur brisé. Que, de sa couche moelleuse, le philosophe nous dise que nous pouvons résister à tout cela! Hélas! l’effort par lequel nous y résistons est encore la souffrance la plus grande. La mort est peu de chose, et tout homme peut la supporter; mais les tourments sont épouvantables, et c’est là ce que nul ne sait endurer.
Pour nous, donc, mes amis, les promesses de bonheur dans le ciel devraient nous être particulièrement chères; car si notre récompense n’est que dans cette vie seulement, alors nous sommes vraiment de tous les hommes les plus misérables. Lorsque je regarde autour de moi ces sombres murailles faites pour nous terrifier aussi bien que pour nous enfermer, cette lumière qui ne sert qu’à montrer les horreurs du lieu, ces fers que la tyrannie a imposés et que le crime a rendus nécessaires; lorsque j’examine ces visages émaciés et que j’entends ces gémissements, ô mes amis, quel glorieux troc le ciel ne serait-il pas pour tout cela! S’envoler à travers des régions illimitées comme l’air, se chauffer au soleil de l’éternelle béatitude, chanter et chanter encore des hymnes de louanges sans fin, n’avoir point de maître pour nous menacer ou nous outrager, mais la face même de la suprême Bonté pour toujours devant les yeux! Quand je songe à ces choses, la mort devient la messagère des plus joyeuses nouvelles; quand je songe à ces choses, sa flèche la plus aiguë devient le bâton où je m’appuie; quand je songe à ces choses, quoi dans la vie qui vaille qu’on le possède? quand je songe à ces choses, quoi qui ne mérite d’être dédaigneusement rejeté? Les rois, dans leurs palais, devraient soupirer après de tels avantages; mais nous, humiliés comme nous le sommes, nous devrions nous élancer ardemment vers eux.
«Et toutes ces choses sont-elles pour être à nous? A nous elles seront à coup sûr, si seulement nous voulons essayer de les atteindre; et, ce qui est un encouragement, bien des tentations nous sont interdites qui retarderaient notre poursuite. Essayons seulement de les atteindre, et elles seront certainement à nous; et, ce qui est encore un encouragement, elles le seront même bientôt, car si nous jetons un regard en arrière sur la vie passée, elle ne paraît que comme un bien court intervalle; quoi que nous pensions du reste de la vie, on la trouvera de moindre durée encore. A mesure que nous devenons plus vieux, les jours semblent devenir plus courts, et notre intimité avec le temps amoindrit toujours le sentiment que nous avons de son passage. Prenons donc courage maintenant, car bientôt nous serons au bout de notre voyage; nous déposerons bientôt le lourd fardeau dont le ciel nous a chargés. Si la mort, seule amie des misérables, se rit quelque temps du voyageur fatigué en se faisant voir à lui et en fuyant à ses yeux comme l’horizon, le temps n’en viendra pas moins, certainement et promptement, où les grands superbes du monde ne nous fouleront plus contre terre sous leurs pieds, où nous penserons avec plaisir à nos souffrances ici-bas, où nous serons entourés de tous nos amis et de ceux qui ont mérité notre amitié, où notre béatitude sera ineffable et, pour couronner tout, sans fin.»
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Chapitre XXX
Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et la fortune à la fin changera en notre faveur.
LORSQUE j’eus ainsi terminé et que mon auditoire se fut retiré, mon geôlier, qui était un des plus humains de sa profession, tout en exprimant l’espoir que je ne serais pas mécontent, car ce qu’il faisait n’était que son devoir, déclara qu’il devait absolument transférer mon fils dans une cellule plus sûre; mais il aurait la permission de venir me voir tous les matins. Je le remerciai de sa clémence, et, serrant la main de mon garçon, je lui dis adieu, en lui recommandant de se souvenir du grand devoir qu’il avait devant lui.
Je me recouchai, et un de mes petits garçons était à mon chevet, en train de lire, lorsque M. Jenkinson entra m’informer qu’on avait des nouvelles de ma fille; une personne l’avait vue il y avait environ deux heures en compagnie d’un gentleman étranger; ils s’étaient arrêtés à un village voisin pour se rafraîchir, et ils semblaient revenir vers la ville. Il m’avait à peine communiqué cette nouvelle, que le geôlier survint avec un air d’empressement et de plaisir, et m’apprit que ma fille était retrouvée. Moïse entra en courant un moment après, criant que sa sœur Sophia était en bas et montait avec notre vieil ami M. Burchell.
Au moment où il racontait sa nouvelle, ma bien-aimée fille entra, et, l’air presque égaré par la joie, accourut m’embrasser dans un transport d’affection. Sa mère, de son côté, témoignait de son bonheur par ses larmes et son silence. «Voici, papa, s’écria ma charmante enfant, voici l’homme courageux à qui je dois ma délivrance; c’est à l’intrépidité de ce gentleman que je suis redevable de mon bonheur et de ma sûreté.» Un baiser de M. Burchell, dont le plaisir semblait encore plus grand que le sien, interrompit ce qu’elle allait ajouter.
«Ah! monsieur Burchell, m’écriai-je, c’est dans une misérable demeure que vous nous trouvez aujourd’hui, et nous voilà maintenant bien différents de ce que vous nous avez vus la dernière fois. Vous avez toujours été notre ami; nous avons découvert depuis longtemps nos erreurs à votre égard, et nous nous sommes repentis de notre injustice. Après l’indigne traitement que vous avez reçu de moi, j’ai presque honte de vous regarder en face. Cependant j’espère que vous me pardonnerez, car j’ai été trompé par un misérable, vil et sans générosité, qui, sous le masque de l’amitié, m’a déshonoré.
—Il est impossible, répondit M. Burchell, que je vous pardonne, car vous n’avez jamais mérité mon ressentiment. J’ai vu en partie votre illusion à l’époque, et comme il était hors de mon pouvoir de l’arrêter, je n’ai pu qu’en prendre pitié.
«J’ai toujours pensé que vous aviez un noble esprit; aujourd’hui, je vois qu’il en est ainsi réellement. Mais dis-moi, chère enfant, comment as-tu été secourue, et qui étaient les ruffians qui t’enlevaient?
—En vérité, monsieur, répondit-elle, quant au scélérat qui m’enlevait, je ne le connais pas encore. Car, pendant que nous nous promenions, maman et moi, il arriva derrière nous, et avant que j’eusse eu le temps de crier au secours, il me poussa de force dans la chaise de poste, et en un instant les chevaux partirent. Je rencontrai plusieurs personnes sur la route, à qui je criai pour demander assistance; mais elles n’écoutèrent pas mes supplications. En même temps, le coquin usait de tous les moyens pour m’empêcher de crier: il flattait et menaçait tour à tour, il jurait que, si je gardais le silence, il n’avait aucune mauvaise intention. Cependant j’avais déchiré le store qu’il avait baissé, et voilà que j’aperçois à quelque distance votre vieil ami, M. Burchell, marchant comme à l’ordinaire de son pas rapide, avec le grand bâton à propos duquel nous nous moquions tant de lui. Dès que nous fûmes à portée de son oreille, je l’appelai par son nom et invoquai son aide. Je répétai mon cri plusieurs fois, et alors, d’une voix très haute, il ordonna au postillon d’arrêter; mais le garçon n’y prit pas garde et continua d’aller plus vite encore. Je pensais que M. Burchell ne pourrait jamais nous rattraper, quand, en moins d’une minute, je le vis arriver en courant à côté des chevaux et d’un seul coup renverser le postillon à terre. Lorsqu’il fut tombé, les chevaux s’arrêtèrent bientôt d’eux-mêmes, et le ruffian, descendant de voiture avec des jurons et des menaces, tira son épée et lui ordonna de se retirer s’il ne voulait jouer sa vie; mais M. Burchell s’élança, brisa l’épée en morceaux et le poursuivit pendant près d’un quart de mille; il parvint pourtant à s’échapper. J’étais alors descendue moi-même, prête à aider mon libérateur; mais il revint bientôt triomphant vers moi. Le postillon, qui avait repris ses sens, était sur le point de se sauver aussi; mais M. Burchell lui ordonna d’une façon menaçante de remonter et de retourner à la ville. Voyant qu’il était impossible de résister, il obéit à contre-cœur, bien que la blessure qu’il avait reçue semblât être, à moi, du moins, dangereuse. Pendant le retour, il se plaignait constamment, tant qu’à la fin il excita la compassion de M. Burchell, qui, à ma prière, le changea pour un autre à une auberge, où nous nous arrêtâmes dans le trajet.
—Sois donc la bienvenue, mon enfant, m’écriai-je, et toi, son vaillant libérateur, le bienvenu mille fois. Bien que nous n’ayons qu’une table misérable, nos cœurs sont prêts à vous recevoir. Et maintenant, monsieur Burchell, puisque vous avez sauvé ma fille, si vous pensez que c’est une récompense, elle est à vous; si vous pouvez descendre jusqu’à une alliance avec une famille aussi pauvre que la mienne, prenez-la, obtenez son consentement, car je sais que vous avez son cœur, et vous avez aussi le mien. Et laissez-moi vous dire, monsieur, que ce n’est pas un petit trésor que je vous donne. On a vanté sa beauté, il est vrai, mais ce n’est pas ce que je veux dire; je vous donne un trésor, qui est son cœur.
—Mais je suppose, s’écria M. Burchell, que vous êtes au courant de ma situation et de l’incapacité où je suis de lui faire l’existence qu’elle mérite?
—Si votre objection présente, répliquai-je, est faite pour éluder mon offre, je la retire; mais je ne connais aucun homme aussi digne de mériter ma fille que vous; si je pouvais la donner à mille et que mille me la demandassent, mon honnête et brave Burchell serait encore le choix de mon cœur.»
A tout ceci son silence seul sembla donner un refus mortifiant, et, sans la moindre réponse à mon offre, il demanda s’il ne pourrait avoir des rafraîchissements de l’auberge voisine. On lui répondit affirmativement; il ordonna alors d’envoyer le meilleur dîner qui pourrait se faire en peu de temps. Il commanda aussi une douzaine de bouteilles du meilleur vin et quelques cordiaux pour moi, ajoutant avec un sourire qu’il voulait se lancer un peu pour une fois; et, quoique dans une prison, il affirmait qu’il n’avait jamais été mieux disposé à la gaieté. Le garçon fit bientôt son apparition avec les préparatifs du dîner; le geôlier, qui se montrait d’une remarquable assiduité, nous prêta une table; le vin fut disposé en ordre, et l’on apporta deux plats très bien préparés.
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Ma fille n’avait pas encore appris la triste position de son frère, et nous étions tous désireux de ne pas gâter son plaisir par ce récit. Mais c’était en vain que je m’efforçais de paraître joyeux; la situation de mon infortuné fils me revenait toujours au milieu de tous mes efforts pour me contraindre; de sorte qu’à la fin je fus obligé de troubler notre réjouissance en racontant ses malheurs et en témoignant le désir qu’on lui permît de partager avec nous ce court moment de satisfaction. Lorsque mes convives se furent remis de la consternation produite par mes paroles, je demandai aussi qu’on admît mon compagnon de prison, M. Jenkinson, et le geôlier accorda ma requête avec un air de soumission inaccoutumé. Le cliquetis des fers de mon fils ne se fit pas plus tôt entendre le long du corridor, que sa sœur courut impatiemment à sa rencontre: pendant ce temps, M. Burchell me demandait si le nom de mon fils était George; je répondis affirmativement, et il continua à garder le silence. Dès que mon garçon entra dans la chambre, je m’aperçus qu’il regardait M. Burchell avec un air d’étonnement et de respect. «Allons! mon fils, m’écriai-je; quoique nous soyons tombés bien bas, il a cependant plu à la Providence d’accorder quelque relâche à nos douleurs. Ta sœur nous est rendue, et voici son libérateur; c’est à cet homme courageux que je dois d’avoir encore une fille. Donne-lui, mon garçon, la main de l’amitié; il mérite notre plus chaude reconnaissance.»
Mon fils, pendant tout ce temps, semblait ne pas prendre garde à ce que je disais et restait immobile à une distance respectueuse. «Mon frère chéri, s’écria sa sœur, pourquoi ne remerciez-vous pas mon bon libérateur? Les braves doivent s’aimer les uns les autres.»
Il continuait à rester dans le silence et l’étonnement; enfin notre hôte, s’apercevant qu’il était reconnu, donna à son visage toute sa dignité naturelle et pria mon fils d’avancer. Jamais je n’avais rien vu encore de si vraiment majestueux que l’air qu’il prit en cette occasion. Le plus grand spectacle de l’univers, dit certain philosophe, est celui d’un homme juste luttant contre l’adversité; il y en a pourtant un plus grand encore, c’est celui de l’homme juste qui vient à l’adversité pour la soulager. Lorsqu’il eut regardé quelque temps mon fils d’un air imposant: «Je vois encore, dit-il, enfant étourdi, que le même crime....» Mais il fut interrompu par un des aides du geôlier qui venait nous informer qu’une personne de distinction, arrivée en ville avec un équipage et plusieurs serviteurs, envoyait ses respects au gentleman qui était avec nous, et demandait à savoir à quel moment il jugerait bon d’admettre sa visite. «Dites à cet homme, s’écria notre hôte, d’attendre que j’aie le loisir de le recevoir.» Puis, se tournant vers mon fils: «Je vois encore, monsieur, reprit-il, que vous êtes coupable de la même faute pour laquelle vous avez jadis eu mon blâme, et pour laquelle la loi prépare maintenant ses plus justes châtiments. Vous vous imaginez peut-être que le mépris de votre propre vie vous donne le droit de prendre celle d’un autre; mais où est, monsieur, la différence entre un duelliste qui hasarde une vie sans valeur et le meurtrier qui agit avec une sécurité plus grande? Y a-t-il diminution dans la fraude du joueur, lorsqu’il allègue qu’il avait déposé son enjeu?
—Hélas! monsieur, m’écriai-je, qui que vous soyez, plaignez la pauvre créature égarée; car ce qu’il a fait, il l’a fait pour obéir à une mère abusée, qui, dans l’amertume de son ressentiment, le mettait en demeure, au prix de sa bénédiction, de venger sa cause. Voici, monsieur, la lettre qui servira à vous convaincre de l’imprudence de la mère et à atténuer le crime du fils.»
Il prit la lettre et la parcourut rapidement. «Ceci, reprit-il, bien que ce ne soit pas une complète excuse, amoindrit tellement sa faute que je suis disposé à lui pardonner. Et maintenant, monsieur, continua-t-il en prenant amicalement mon fils par la main, je vois que vous êtes surpris de me trouver ici; mais j’ai souvent visité des prisons en des occasions moins intéressantes. Je suis venu pour voir justice rendue à un digne homme pour qui j’ai la plus sincère estime. Je suis depuis longtemps le spectateur déguisé de la bonté de votre père. J’ai, dans sa petite demeure, joui d’un respect que ne souillait point la flatterie, et j’y ai reçu dans l’aimable simplicité de son foyer domestique le bonheur que les cours ne sauraient donner. Mon neveu a été informé de mon intention de venir ici, et je vois qu’il est arrivé. Ce serait faire tort à lui et à vous que de le condamner sans examen. S’il y a offense, il doit y avoir réparation; et, je puis le dire sans me vanter, personne n’a jamais taxé d’injustice sir William Thornhill.»
Nous découvrions maintenant que le personnage que nous avions si longtemps reçu comme un compagnon amusant et sans conséquence n’était autre que le célèbre sir William Thornhill, dont personne, pour ainsi dire, n’ignorait les vertus et les singularités. Le pauvre M. Burchell était en réalité un homme de grande fortune et de puissant crédit, que les assemblées politiques écoutaient et applaudissaient, et dont la parole avait la confiance des partis; un homme qui était l’ami de son pays, mais en restant fidèle à son roi. Ma pauvre femme, se rappelant son ancienne familiarité, paraissait trembler de confusion; mais Sophia, qui, quelques moments auparavant, le croyait à elle, voyant maintenant la distance immense où le mettait sa fortune, était incapable de cacher ses larmes.
«Ah! monsieur, s’écria ma femme, avec un visage consterné, comment sera-t-il possible que j’aie jamais votre pardon? Le manque d’égards que je vous ai témoigné la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir dans notre maison, et les plaisanteries que j’ai audacieusement lancées, ces plaisanteries, monsieur, je le crains, ne pourront jamais m’être pardonnées.
—Ma chère bonne dame, répondit-il avec un sourire, si vous avez eu votre plaisanterie, j’ai eu ma réponse; je laisserai à juger à toute la compagnie si la mienne n’était pas aussi bonne que la vôtre. A dire la vérité, je ne sais personne contre qui je sois disposé à avoir de la colère à présent, sauf l’individu qui a tellement épouvanté ma petite fillette ici. Je n’ai même pas eu le temps d’examiner assez l’extérieur du coquin pour afficher son signalement. Pouvez-vous me dire, Sophia, ma chérie, si vous le reconnaîtriez?
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—Vraiment, monsieur, répliqua-t-elle, je ne saurais l’affirmer; cependant je me rappelle maintenant qu’il avait une large marque au-dessus d’un des sourcils.—Je vous demande pardon, mademoiselle, interrompit Jenkinson, qui était présent; mais soyez assez bonne pour me dire si l’individu montrait ses propres cheveux rouges.—Oui, certes, dit Sophia.—Et Votre Honneur, continua-t-il en se tournant vers sir William, a-t-il observé la longueur de ses jambes?—Je ne saurais être sûr de leur longueur, s’écria le baronnet, mais je suis convaincu de leur vitesse; car il m’a laissé en arrière, chose que je croyais peu d’hommes capables de faire dans le royaume.—Avec la permission de Votre Honneur, s’écria Jenkinson, je connais l’homme. C’est certainement lui; le meilleur coureur de l’Angleterre: il a battu Pinwire, de Newcastle. Son nom est Timothy Baxter; je le connais parfaitement, et aussi le lieu précis où il s’est retiré pour le moment. Si Votre Honneur veut ordonner à M. le geôlier de laisser deux de ses hommes venir avec moi, je m’engage à le produire devant vous dans une heure au plus.» Là-dessus on appela le geôlier, qui apparut immédiatement, et sir William lui demanda s’il le connaissait.—Oui, s’il plaît à Votre Honneur, répliqua le geôlier, je connais bien sir William Thornhill, et quiconque connaît quelque chose de lui désire en connaître davantage.—Eh bien, alors, dit le baronnet, ma demande est que vous permettiez à cet homme et à deux de vos aides d’aller s’acquitter d’un message par mon ordre, et comme je fais partie de la commission des juges de paix, je m’engage à vous garantir.—Votre promesse suffit, répliqua l’autre, et vous pouvez d’une minute à l’autre les envoyer à travers l’Angleterre partout où Votre Honneur le juge bon.»
En conséquence du consentement du geôlier, Jenkinson fut dépêché à la recherche de Timothy Baxter, pendant que nous nous amusions des amitiés de notre plus jeune garçon, Bill, qui venait d’entrer et qui grimpait au cou de sir William pour l’embrasser. Sa mère allait immédiatement châtier sa familiarité, mais le digne homme l’en empêcha et prenant sur ses genoux l’enfant, tout en haillons qu’il était: «Eh quoi! Bill, mon fripon joufflu, s’écria-t-il, vous rappelez-vous votre vieil ami Burchell? Et vous, Dick, mon bon vieux camarade, êtes-vous ici? Vous verrez que je ne vous ai pas oubliés.» Ce disant, il leur donna à chacun un gros morceau de pain d’épices, que les pauvres diables mangèrent de grand appétit, car ils n’avaient eu ce matin-là qu’un déjeuner très succinct.
Nous nous mîmes alors à table; le dîner était presque froid. Mais auparavant, comme mon bras était toujours douloureux, sir William écrivit une ordonnance, car il avait étudié la médecine pour se distraire, et il était dans cet art d’une habileté au-dessus de la moyenne. On l’envoya à un apothicaire qui demeurait dans la localité; mon bras fut pansé, et je sentis un soulagement presque immédiat. Nous fûmes servis à table par le geôlier lui-même, qui tenait à rendre à notre hôte tous les honneurs en son pouvoir. Nous n’avions pas encore tout à fait fini, lorsqu’on apporta un autre message de la part de son neveu, demandant la permission de paraître pour établir son innocence et son honneur. Le baronnet consentit à la requête et demanda qu’on introduisît M. Thornhill.
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