XIV.
— Sire, j’ai commis une grande faute, plus qu’une grande faute, un grand crime.
— Vous?
— Sire, j’ai offensé Votre Majesté.
— Pas le moins du monde, répondit Louis XIV.
— Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis-à-vis de moi cette terrible gravité qui décèle la colère bien légitime du roi. Je sens que je vous ai offensé, Sire; mais j’ai besoin de vous expliquer comment je ne vous ai point offensé de mon plein gré.
— Et d’abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m’auriez-vous offensé? Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune fille, plaisanterie fort innocente? Vous vous êtes raillée d’un jeune homme crédule: c’est bien naturel; toute autre femme à votre place eût fait ce que vous avez fait.
— Oh! Votre Majesté m’écrase avec ces paroles.
— Et pourquoi donc?
— Parce que, si la plaisanterie fût venue de moi, elle n’eût pas été innocente.
— Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce là tout ce que vous aviez à me dire en me demandant une audience?
Et le roi fit presque un pas en arrière.
Alors La Vallière, avec une voix brève et entrecoupée, avec des yeux desséchés par le feu des larmes, fit à son tour un pas vers le roi.
— Votre Majesté a tout entendu? dit-elle.
— Tout, quoi?
— Tout ce qui a été dit par moi au chêne royal?
— Je n’en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle.
— Et Votre Majesté, lorsqu’elle m’eut entendue, a pu croire que j’avais abusé de sa crédulité.
— Oui, crédulité, c’est bien cela, vous avez dit le mot.
— Et Votre Majesté n’a pas soupçonné qu’une pauvre fille comme moi peut être forcée quelquefois de subir la volonté d’autrui?
— Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volonté semblait s’exprimer si librement sous le chêne royal se laissât influencer à ce point par la volonté d’autrui.
— Oh! mais la menace, Sire!
— La menace!... Qui vous menaçait? qui osait vous menacer?
— Ceux qui ont le droit de le faire, Sire.
— Je ne reconnais à personne le droit de menace dans mon royaume.
— Pardonnez-moi, Sire, il y a près de Votre Majesté même des personnes assez haut placées pour avoir ou pour se croire le droit de perdre une jeune fille sans avenir, sans fortune, et n’ayant que sa réputation.
— Et comment la perdre?
— En lui faisant perdre cette réputation par une honteuse expulsion.
— Oh! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j’aime fort les gens qui se disculpent sans incriminer les autres.
— Sire!
— Oui, et il m’est pénible, je l’avoue, de voir qu’une justification facile, comme pourrait l’être la vôtre, se vienne compliquer devant moi d’un tissu de reproches et d’imputations.
— Auxquelles vous n’ajoutez pas foi alors? s’écria La Vallière.
Le roi garda le silence.
— Oh! dites-le donc! répéta La Vallière avec véhémence.
— Je regrette de vous l’avouer, répéta le roi en s’inclinant avec froideur.
— La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant ses mains l’une dans l’autre:
— Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle.
Le roi ne répondit rien.
Les traits de La Vallière s’altérèrent à ce silence.
— Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, j’ai ourdi ce ridicule, cet infâme complot de me jouer aussi imprudemment de Votre Majesté?
— Eh! mon Dieu! ce n’est ni ridicule ni infâme, dit le roi; ce n’est pas même un complot: c’est une raillerie plus ou moins plaisante, voilà tout.
— Oh! murmura la jeune fille désespérée, le roi ne me croit pas, le roi ne veut pas me croire.
— Mais non, je ne veux pas vous croire.
— Mon Dieu! mon Dieu!
— Écoutez: quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit, m’écoute, me guette; le roi veut peut-être s’amuser à mes dépens, amusons-nous aux siens, et, comme le roi est un homme de cœur, prenons-le par le cœur.
La Vallière cacha sa tête dans ses mains en étouffant un sanglot. Le roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre victime de tout ce qu’il avait souffert.
— Supposons donc cette fable que je l’aime et que je l’aie distingué. Le roi est si naïf et si orgueilleux à la fois, qu’il me croira, et alors nous irons raconter cette naïveté du roi, et nous rirons.
— Oh! s’écria La Vallière, penser cela, penser cela, c’est affreux!
— Et, poursuivit le roi, ce n’est pas tout: si ce prince orgueilleux vient à prendre au sérieux la plaisanterie, s’il a l’imprudence d’en témoigner publiquement quelque chose comme de la joie, eh bien! devant toute la cour, le roi sera humilié; or, ce sera, un jour, un récit charmant à faire à mon amant, une part de dot à apporter à mon mari, que cette aventure d’un roi joué par une malicieuse jeune fille.
— Sire! s’écria La Vallière égarée, délirante, pas un mot de plus, je vous en supplie; vous ne voyez donc pas que vous me tuez?
— Oh! raillerie, murmura le roi, qui commençait cependant à s’émouvoir.
La Vallière tomba à genoux, et cela si rudement, que ses genoux résonnèrent sur le parquet.
Puis, joignant les mains:
— Sire, dit-elle, je préfère la honte à la trahison.
— Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire un mouvement pour relever la jeune fille.
— Sire, quand je vous aurai sacrifié mon honneur et ma raison, vous croirez peut-être à ma loyauté. Le récit qui vous a été fait chez Madame et par Madame est un mensonge; ce que j’ai dit sous le grand chêne...
— Eh bien?
— Cela seulement, c’était la vérité.
— Mademoiselle! s’écria le roi.
— Sire, s’écria La Vallière entraînée par la violence de ses sensations, Sire, dussé-je mourir de honte à cette place où sont enracinés mes deux genoux, je vous le répéterai jusqu’à ce que la voix me manque: j’ai dit que je vous aimais... eh bien! je vous aime!
— Vous?
— Je vous aime, Sire, depuis le jour où je vous ai vu, depuis qu’à Blois, où je languissais, votre regard royal est tombé sur moi, lumineux et vivifiant; je vous aime! Sire. C’est un crime de lèse-majesté, je le sais, qu’une pauvre fille comme moi aime son roi et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, méprisez-moi pour cette imprudence; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais que je vous ai raillé, que je vous ai trahi. Je suis d’un sang fidèle à la royauté, Sire; et j’aime... j’aime mon roi!... Oh! je me meurs!
Et tout à coup, épuisée de force, de voix, d’haleine, elle tomba pliée en deux, pareille à cette fleur dont parle Virgile et qu’a touchée la faux du moissonneur.
Le roi, à ces mots, à cette véhémente supplique, n’avait gardé ni rancune, ni doute; son cœur tout entier s’était ouvert au souffle ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux langage.
Aussi, lorsqu’il entendit l’aveu passionné de cet amour, il faiblit, et voila son visage dans ses deux mains.
Mais, lorsqu’il sentit les mains de La Vallière cramponnées à ses mains, lorsque la tiède pression de l’amoureuse jeune fille eut gagné ses artères, il s’embrasa à son tour, et, saisissant La Vallière à bras-le-corps, il la releva et la serra contre son cœur.
Mais elle, mourante, laissant aller sa tête vacillante sur ses épaules, ne vivait plus.
Alors le roi, effrayé, appela de Saint-Aignan.
De Saint-Aignan, qui avait poussé la discrétion jusqu’à rester immobile dans son coin en feignant d’essuyer une larme, accourut à cet appel du roi.
Alors il aida Louis à faire asseoir la jeune fille sur un fauteuil, lui frappa dans les mains, lui répandit de l’eau de la reine de Hongrie en lui répétant:
— Mademoiselle, allons, mademoiselle, c’est fini, le roi vous croit, le roi vous pardonne. Eh! là, là! prenez garde, vous allez émouvoir trop violemment le roi, mademoiselle; Sa Majesté est sensible, Sa Majesté a un cœur. Ah! diable! mademoiselle, faites-y attention, le roi est fort pâle.
En effet, le roi pâlissait visiblement.
Quant à La Vallière, elle ne bougeait pas.
— Mademoiselle! mademoiselle! en vérité, continuait de Saint-Aignan, revenez à vous, je vous en prie, je vous en supplie, il est temps; songez à une chose, c’est que si le roi se trouvait mal, je serais obligé d’appeler son médecin. Ah! quelle extrémité, mon Dieu! Mademoiselle, chère mademoiselle, revenez à vous, faites un effort, vite, vite!
Il était difficile de déployer plus d’éloquence persuasive que ne le faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus énergique et de plus actif encore que cette éloquence réveilla La Vallière.
Le roi s’était agenouillé devant elle, et lui imprimait dans la paume de la main ces baisers brûlants qui sont aux mains ce que le baiser des lèvres est au visage. Elle revint enfin à elle, rouvrit languissamment les yeux, et, avec un mourant regard:
— Oh! Sire, murmura-t-elle, Votre Majesté m’a donc pardonné?
Le roi ne répondit pas... il était encore trop ému.
De Saint-Aignan crut devoir s’éloigner de nouveau... Il avait deviné la flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majesté.
La Vallière se leva.
— Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je me suis justifiée, je l’espère du moins, aux yeux de Votre Majesté, accordez-moi de me retirer dans un couvent. J’y bénirai mon roi toute ma vie, et j’y mourrai en aimant Dieu, qui m’a fait un jour de bonheur.
— Non, non, répondit le roi, non, vous vivrez ici en bénissant Dieu, au contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une existence de félicité, Louis qui vous aime, Louis qui vous le jure!
— Oh! Sire, Sire!...
Et sur ce doute de La Vallière, les baisers du roi devinrent si brûlants, que de Saint-Aignan crut qu’il était de son devoir de passer de l’autre côté de la tapisserie.
Mais ces baisers, qu’elle n’avait pas eu la force de repousser d’abord, commencèrent à brûler la jeune fille.
— Oh! Sire, s’écria-t-elle alors, ne me faites pas repentir d’avoir été si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majesté me méprise encore.
— Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de respect, je n’aime et n’honore rien au monde plus que vous, et rien à ma cour ne sera, j’en jure Dieu, aussi estimé que vous ne le serez désormais; je vous demande donc pardon de mon emportement, mademoiselle, il venait d’un excès d’amour; mais je puis vous prouver que j’aimerai encore davantage, en vous respectant autant que vous pourrez le désirer.
Puis, s’inclinant devant elle et lui prenant la main:
— Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur d’agréer le baiser que je dépose sur votre main?
Et la lèvre du roi se posa respectueuse et légère sur la main frissonnante de la jeune fille.
— Désormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La Vallière de son regard, désormais vous êtes sous ma protection. Ne parlez à personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres celui qu’ils ont pu vous faire. À l’avenir, vous serez tellement au-dessus de ceux-là, que, loin de vous inspirer de la crainte, ils ne vous feront plus même pitié.
Et il salua religieusement comme au sortir d’un temple.
Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s’approcha tout humble:
— Comte, dit-il, j’espère que Mademoiselle voudra bien vous accorder un peu de son amitié en retour de celle que je lui ai vouée à jamais.
De Saint-Aignan fléchit le genou devant La Vallière.
— Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un pareil honneur!
— Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu, mademoiselle, ou plutôt au revoir: faites-moi la grâce de ne pas m’oublier dans votre prière.
— Oh! Sire, dit La Vallière, soyez tranquille: vous êtes avec Dieu dans mon cœur.
Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraîna de Saint-Aignan par les degrés.
Madame n’avait pas prévu ce dénouement-là: ni naïade ni dryade n’en avaient parlé.
Chapitre CXXXIV — Le nouveau général des jésuites
Tandis que La Vallière et le roi confondaient dans leur premier aveu tous les chagrins du passé, tout le bonheur du présent, toutes les espérances de l’avenir, Fouquet, rentré chez lui, c’est-à-dire dans l’appartement qui lui avait été départi au château, Fouquet s’entretenait avec Aramis, justement de tout ce que le roi négligeait en ce moment.
— Vous me direz, commença Fouquet, lorsqu’il eut installé son hôte dans un fauteuil et pris place lui-même à ses côtés, vous me direz, monsieur d’Herblay, où nous en sommes maintenant de l’affaire de Belle-Île, et si vous en avez reçu quelques nouvelles.
— Monsieur le surintendant, répondit Aramis, tout va de ce côté comme nous le désirons; les dépenses ont été soldées, rien n’a transpiré de nos desseins.
— Mais les garnisons que le roi voulait y mettre?
— J’ai reçu ce matin la nouvelle qu’elles y étaient arrivées depuis quinze jours.
— Et on les a traitées?
— À merveille.
— Mais l’ancienne garnison, qu’est-elle devenue?
— Elle a repris terre à Sarzeau, et on l’a immédiatement dirigée sur Quimper.
— Et les nouveaux garnisaires?
— Sont à nous à cette heure.
— Vous êtes sûr de ce que vous dites, mon cher monsieur de Vannes?
— Sûr, et vous allez voir, d’ailleurs, comment les choses se sont passées.
— Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-Île est justement la plus mauvaise.
— Je sais cela et j’agis en conséquence; pas d’espace, pas de communications, pas de femmes, pas de jeu; or, aujourd’hui, c’est grande pitié, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui n’appartenaient qu’à lui, de voir combien les jeunes gens cherchent à se divertir, et combien, en conséquence, ils inclinent vers celui qui paie les divertissements.
— Mais s’ils s’amusent à Belle-Île?
— S’ils s’amusent de par le roi, ils aimeront le roi; mais s’ils s’ennuient de par le roi et s’amusent de par M. Fouquet, ils aimeront M. Fouquet.
— Et vous avez prévenu mon intendant, afin qu’aussitôt leur arrivée...
— Non pas: on les a laissés huit jours s’ennuyer tout à leur aise; mais, au bout de huit jours, ils ont réclamé, disant que les derniers officiers s’amusaient plus qu’eux. On leur a répondu alors que les anciens officiers avaient su se faire un ami de M. Fouquet, et que M. Fouquet, les connaissant pour des amis, leur avait dès lors voulu assez de bien pour qu’ils ne s’ennuyassent point sur ses terres. Alors ils ont réfléchi. Mais aussitôt l’intendant a ajouté que, sans préjuger les ordres de M. Fouquet, il connaissait assez son maître pour savoir que tout gentilhomme au service du roi l’intéressait, et qu’il ferait, bien qu’il ne connût pas les nouveaux venus, autant pour eux qu’il avait fait pour les autres.
— À merveille! Et, là-dessus, les effets ont suivi les promesses, j’espère? Je désire, vous le savez, qu’on ne promette jamais en mon nom sans tenir.
— Là-dessus, on a mis à la disposition des officiers nos deux corsaires et vos chevaux; on leur a donné les clefs de la maison principale; en sorte qu’ils y font des parties de chasse et des promenades avec ce qu’ils trouvent de dames à Belle-Île, et ce qu’ils ont pu en recruter ne craignant pas le mal de mer dans les environs.
— Et il y en a bon nombre à Sarzeau et à Vannes, n’est-ce pas, Votre Grandeur?
— Oh! sur toute la côte, répondit tranquillement Aramis.
— Maintenant, pour les soldats?
— Tout est relatif, vous comprenez; pour les soldats, du vin, des vivres excellents et une haute paie.
— Très bien; en sorte?...
— En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est déjà meilleure que l’autre.
— Bien.
— Il en résulte que, si Dieu consent à ce que l’on nous renouvelle ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au bout de trois ans l’armée y aura passé, si bien qu’au lieu d’avoir un régiment pour nous, nous aurons cinquante mille hommes.
— Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous, monsieur d’Herblay, n’était un ami précieux, impayable; mais dans tout cela, ajouta — t-il en riant, nous oublions notre ami du Vallon: que devient-il? Pendant ces trois jours que j’ai passés à Saint-Mandé, j’ai tout oublié, je l’avoue.
— Oh! je ne l’oublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est à Saint-Mandé, graissé sur toutes les articulations, choyé en nourriture, soigné en vins; je lui ai fait donner la promenade du petit parc, promenade que vous vous êtes réservée pour vous seul; il en use. Il recommence à marcher; il exerce sa force en courbant de jeunes ormes ou en faisant éclater de vieux chênes, comme faisait Milon de Crotone, et comme il n’y a pas de lions dans le parc, il est probable que nous le retrouverons entier. C’est un brave que notre Porthos.
— Oui; mais, en attendant, il va s’ennuyer.
— Oh! jamais.
— Il va questionner?
— Il ne voit personne.
— Mais, enfin, il attend ou espère quelque chose?
— Je lui ai donné un espoir que nous réaliserons quelque matin, et il vit là-dessus.
— Lequel?
— Celui d’être présenté au roi.
— Oh! oh! en quelle qualité?
— D’ingénieur de Belle-Île, pardieu!
— Est-ce possible?
— C’est vrai.
— Certainement; maintenant ne serait-il point nécessaire qu’il retournât à Belle-Île?
— Indispensable; je songe même à l’y envoyer le plus tôt possible. Porthos a beaucoup de représentation; c’est un homme dont d’Artagnan, Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos ne se livre jamais; il est plein de dignité; devant les officiers, il fera l’effet d’un paladin du temps des croisades. Il grisera l’état-major sans se griser, et sera pour tout le monde un objet d’admiration et de sympathie; puis, s’il arrivait que nous eussions un ordre à faire exécuter, Porthos est une consigne vivante, et il faudra toujours en passer par où il voudra.
— Donc, renvoyez-le.
— Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement, car il faut que je vous dise une chose.
— Laquelle?
— C’est que je me défie de d’Artagnan. Il n’est pas à Fontainebleau comme vous l’avez pu remarquer, et d’Artagnan n’est jamais absent ou oisif impunément. Aussi maintenant que mes affaires sont faites, je vais tâcher de savoir quelles sont les affaires que fait d’Artagnan.
— Vos affaires sont faites, dites-vous?
— Oui.
— Vous êtes bien heureux, en ce cas, et j’en voudrais pouvoir dire autant.
— J’espère que vous ne vous inquiétez plus?
— Hum!
— Le roi vous reçoit à merveille.
— Oui.
— Et Colbert vous laisse en repos?
— À peu près.
— En ce cas, dit Aramis avec cette suite d’idées qui faisait sa force, en ce cas, nous pouvons donc songer à ce que je vous disais hier à propos de la petite?
— Quelle petite?
— Vous avez déjà oublié?
— Oui.
— À propos de La Vallière?
— Ah! c’est juste.
— Vous répugne-t-il donc de gagner cette fille?
— Sur un seul point.
— Lequel?
— C’est que le cœur est intéressé autre part, et que je ne ressens absolument rien pour cette enfant.
— Oh! oh! dit Aramis; occupé par le cœur, avez-vous dit?
— Oui.
— Diable! il faut prendre garde à cela.
— Pourquoi?
— Parce qu’il serait terrible d’être occupé par le cœur quand, ainsi que vous, on a tant besoin de sa tête.
— Vous avez raison. Aussi, vous le voyez, à votre premier appel j’ai tout quitté. Mais revenons à la petite. Quelle utilité voyez-vous à ce que je m’occupe d’elle?
— Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite, à ce que l’on croit du moins.
— Et vous qui savez tout, vous savez autre chose?
— Je sais que le roi a changé bien rapidement; qu’avant-hier le roi était tout feu pour Madame; qu’il y a déjà quelques jours, Monsieur s’est plaint de ce feu à la reine mère; qu’il y a eu des brouilles conjugales, des gronderies maternelles.
— Comment savez-vous tout cela?
— Je le sais, enfin.
— Eh bien?
— Eh bien! à la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le roi n’a plus adressé la parole, n’a plus fait attention à Son Altesse Royale.
— Après?
— Après, il s’est occupé de Mlle de La Vallière. Mlle de La Vallière est fille d’honneur de Madame. Savez-vous ce qu’en amour on appelle un chaperon?
— Sans doute.
— Eh bien! Mlle de La Vallière est le chaperon de Madame. Profitez de cette position. Vous n’avez pas besoin de cela. Mais enfin, l’amour-propre blessé rendra la conquête plus facile; la petite aura le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce qu’un homme intelligent fait avec un secret.
— Mais comment arriver à elle?
— Vous me demandez cela? fit Aramis.
— Sans doute, je n’aurai pas le temps de m’occuper d’elle.
— Elle est pauvre, elle est humble, vous lui créerez une position: soit qu’elle subjugue le roi comme maîtresse, soit qu’elle ne se rapproche de lui que comme confidente, vous aurez fait une nouvelle adepte.
— C’est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous à l’égard de cette petite?
— Quand vous avez désiré une femme, qu’avez-vous fait, monsieur le surintendant?
— Je lui ai écrit. J’ai fait mes protestations d’amour. J’y ai ajouté mes offres de service, et j’ai signé Fouquet.
— Et nulle n’a résisté?
— Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours qu’elle a cédé comme les autres.
— Voulez-vous prendre la peine d’écrire? dit Aramis à Fouquet en lui présentant une plume.
Fouquet la prit.
— Dictez, dit-il. J’ai tellement la tête occupée ailleurs, que je ne saurais trouver deux lignes.
— Soit, fit Aramis. Écrivez.
Et il dicta:
«Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point étonnée que je vous aie trouvée belle.
Mais vous ne pouvez, faute d’une position digne de vous, que végéter à la Cour.
L’amour d’un honnête homme, au cas où vous auriez quelque ambition, pourrait servir d’auxiliaire à votre esprit et à vos charmes.
Je mets mon amour à vos pieds; mais, comme un amour, si humble et si discret qu’il soit, peut compromettre l’objet de son culte, il ne sied pas qu’une personne de votre mérite risque d’être compromise sans résultat sur son avenir.
Si vous daignez répondre à mon amour, mon amour vous prouvera sa reconnaissance en vous faisant à tout jamais libre et indépendante.»
Après avoir écrit, Fouquet regarda Aramis.
— Signez, dit celui-ci.
— Est-ce bien nécessaire?
— Votre signature au bas de cette lettre vaut un million; vous oubliez cela, mon cher surintendant.
Fouquet signa.
— Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre? demanda Aramis.
— Mais par un valet excellent.
— Dont vous êtes sûr?
— C’est mon grison ordinaire.
— Très bien.
— Au reste, nous jouons, de ce côté-là, un jeu qui n’est pas lourd.
— Comment cela?
— Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite pour le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l’argent qu’elle peut désirer.
— Le roi a donc de l’argent? demanda Aramis.
— Dame! il faut croire, il n’en demande plus.
— Oh! il en redemandera, soyez tranquille.
— Il y a même plus, j’eusse cru qu’il me parlerait de cette fête de Vaux.
— Eh bien?
— Il n’en a point parlé.
— Il en parlera.
— Oh! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d’Herblay.
— Pas lui.
— Il est jeune; donc, il est bon.
— Il est jeune; donc, il est faible ou passionné; et M. Colbert tient dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions.
— Vous voyez bien que vous le craignez.
— Je ne le nie pas.
— Alors, je suis perdu.
— Comment cela?
— Je n’étais fort auprès du roi que par l’argent.
— Après?
— Et je suis ruiné.
— Non.
— Comment, non? Savez-vous mes affaires mieux que moi?
— Peut-être.
— Et cependant s’il demande cette fête?
— Vous la donnerez.
— Mais l’argent?
— En avez-vous jamais manqué?
— Oh! si vous saviez à quel prix je me suis procuré le dernier.
— Le prochain ne vous coûtera rien.
— Qui donc me le donnera?
— Moi.
— Vous me donnerez six millions?
— Oui.
— Vous, six millions?
— Dix, s’il le faut.
— En vérité, mon cher d’Herblay, dit Fouquet, votre confiance m’épouvante plus que la colère du roi.
— Bah!
— Qui donc êtes-vous?
— Vous me connaissez, ce me semble.
— Je me trompe; alors, que voulez-vous?
— Je veux sur le trône de France un roi qui soit dévoué à M. Fouquet, et je veux que M. Fouquet me soit dévoué.
— Oh! s’écria Fouquet en lui serrant la main, quant à vous appartenir, je vous appartiens bien; mais, croyez-le bien, mon cher d’Herblay, vous vous faites illusion.
— En quoi?
— Jamais le roi ne me sera dévoué.
— Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait dévoué, ce me semble.
— Mais si, au contraire, vous venez de le dire.
— Je n’ai pas dit le roi. J’ai dit un roi.
— N’est-ce pas tout un?
— Au contraire, c’est fort différent.
— Je ne comprends pas.
— Vous allez comprendre. Supposez que ce roi soit un autre homme que Louis XIV.
— Un autre homme?
— Oui, qui tienne tout de vous.
— Impossible!
— Même son trône.
— Oh! vous êtes fou! Il n’y a pas d’autre homme que le roi Louis XIV qui puisse s’asseoir sur le trône de France, je n’en vois pas, pas un seul.
— J’en vois un, moi.
— À moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant Aramis avec inquiétude... Mais Monsieur...
— Ce n’est pas Monsieur.
— Mais comment voulez-vous qu’un prince qui ne soit pas de la race, comment voulez-vous qu’un prince qui n’aura aucun droit...
— Mon roi à moi, ou plutôt votre roi à vous, sera tout ce qu’il faut qu’il soit, soyez tranquille.
— Prenez garde, prenez garde, monsieur d’Herblay, vous me donnez le frisson, vous me donnez le vertige.
Aramis sourit.
— Vous avez le frisson et le vertige à peu de frais, répliqua-t-il.
— Oh! encore une fois, vous m’épouvantez.
Aramis sourit.
— Vous riez? demanda Fouquet.
— Et, le jour venu, vous rirez comme moi; seulement, je dois maintenant être seul à rire.
— Mais expliquez-vous.
— Au jour venu, je m’expliquerai, ne craignez rien. Vous n’êtes pas plus saint Pierre que je ne suis Jésus, et je vous dirai pourtant: «Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous?»
— Eh! mon Dieu! je doute... je doute, parce que je ne vois pas.
— C’est qu’alors vous êtes aveugle: je ne vous traiterai donc plus en saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai: «Un jour viendra où tes yeux s’ouvriront.»
— Oh! dit Fouquet que je voudrais croire!
— Vous ne croyez pas! vous à qui j’ai fait dix fois traverser l’abîme où seul vous vous fussiez engouffré; vous ne croyez pas, vous qui de procureur général êtes monté au rang d’intendant, du rang d’intendant au rang de premier ministre, et qui du rang de premier ministre passerez à celui de maire du palais. Mais, non, dit-il avec son éternel sourire... Non, non, vous ne pouvez voir, et, par conséquent vous ne pouvez croire cela.
Et Aramis se leva pour se retirer.
— Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m’avez jamais parlé ainsi, vous ne vous êtes jamais montré si confiant, ou plutôt si téméraire.
— Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre.
— Vous l’avez donc?
— Oui.
— Depuis peu de temps alors?
— Depuis hier.
— Oh! monsieur d’Herblay, prenez garde, vous poussez la sécurité jusqu’à l’audace.
— Parce que l’on peut être audacieux quand on est puissant.
— Vous êtes puissant?
— Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore.
Fouquet se leva troublé à son tour.
— Voyons, dit-il, voyons: vous avez parlé de renverser des rois, de les remplacer par d’autres rois. Dieu me pardonne! mais voilà, si je ne suis fou, ce que vous avez dit tout à l’heure.
— Vous n’êtes pas fou, et j’ai véritablement dit cela tout à l’heure.
— Et pourquoi l’avez-vous dit?
— Parce que l’on peut parler ainsi de trônes renversés et de rois créés, quand on est soi-même au-dessus des rois et des trônes... de ce monde.
— Alors vous êtes tout-puissant? s’écria Fouquet.
— Je vous l’ai dit et je vous le répète, répondit Aramis l’œil brillant et la lèvre frémissante.
Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa tête dans ses mains.
Aramis le regarda un instant comme eût fait l’ange des destinées humaines à l’égard d’un simple mortel.
— Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre à La Vallière. Demain, nous nous reverrons, n’est-ce pas?
— Oui, demain, dit Fouquet en secouant la tête comme un homme qui revient à lui; mais où cela nous reverrons-nous?
— À la promenade du roi, si vous voulez.
— Fort bien.
Et ils se séparèrent.
Chapitre CXXXV — L’orage
Le lendemain, le jour s’était levé sombre et blafard, et, comme chacun savait la promenade arrêtée dans le programme royal, le regard de chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel.
Au haut des arbres stationnait une vapeur épaisse et ardente qui avait à peine eu la force de s’élever à trente pieds de terre sous les rayons d’un soleil qu’on n’apercevait qu’à travers le voile d’un lourd et épais nuage.
Ce matin-là, pas de rosée. Les gazons étaient restés secs, les fleurs altérées. Les oiseaux chantaient avec plus de réserve qu’à l’ordinaire dans le feuillage immobile comme s’il était mort. Les murmures étranges, confus, pleins de vie, qui semblent naître et exister par le soleil, cette respiration de la nature qui parle incessante au milieu de tous les autres bruits, ne se faisait pas entendre: le silence n’avait jamais été si grand.
Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu’il se mit à la fenêtre à son lever.
Mais, comme tous les ordres étaient donnés pour la promenade, comme tous les préparatifs étaient faits, comme, chose bien plus péremptoire, Louis comptait sur cette promenade pour répondre aux promesses de son imagination, et, nous pouvons même déjà le dire, aux besoins de son cœur, le roi décida sans hésitation que l’état du ciel n’avait rien à faire dans tout cela, que la promenade était décidée et que, quelque temps qu’il fît, la promenade aurait lieu.
Au reste, il y a dans certains règnes terrestres privilégiés du ciel des heures où l’on croirait que la volonté du roi terrestre a son influence sur la volonté divine. Auguste avait Virgile pour lui dire: Nocte placet tota redeunt spectacula mane. Louis XIV avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter l’avait été pour Auguste.
Louis entendit la messe comme à son ordinaire, mais il faut l’avouer, quelque peu distrait de la présence du Créateur par le souvenir de la créature. Il s’occupa durant l’office à calculer plus d’une fois le nombre des minutes, puis des secondes qui le séparaient du bienheureux moment où la promenade allait commencer, c’est-à-dire du moment où Madame se mettrait en chemin avec ses filles d’honneur.
Au reste, il va sans dire que tout le monde au château ignorait l’entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Vallière et le roi. Montalais peut-être, avec son bavardage habituel, l’eût répandue; mais Montalais, dans cette circonstance, était corrigée par Malicorne, lequel lui avait mis aux lèvres le cadenas de l’intérêt commun.
Quant à Louis XIV, il était si heureux, qu’il avait pardonné, ou à peu près, à Madame, sa petite méchanceté de la veille. En effet, il avait plutôt à s’en louer qu’à s’en plaindre. Sans cette méchanceté, il ne recevait pas la lettre de La Vallière; sans cette lettre, il n’y avait pas d’audience, et sans cette audience il demeurait dans l’indécision. Il entrait donc trop de félicité dans son cœur pour que la rancune pût y tenir, en ce moment du moins.
Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-sœur, Louis se promit de lui montrer encore plus d’amitié et de gracieux accueil que l’ordinaire.
C’était à une condition cependant, à la condition qu’elle serait prête de bonne heure.
Voilà les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui, il faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier celles auxquelles il eût dû songer en sa qualité de roi très chrétien et de fils aîné de l’Église.
Cependant Dieu est si bon pour les jeunes cœurs, tout ce qui est amour, même amour coupable, trouve si facilement grâce à ses regards paternels, qu’au sortir de la messe, Louis, en levant ses yeux au ciel, put voir à travers les déchirures d’un nuage un coin de ce tapis d’azur que foule le pied du Seigneur.
Il rentra au château, et, comme la promenade était indiquée pour midi seulement et qu’il n’était que dix heures, il se mit à travailler d’acharnement avec Colbert et Lyonne.
Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table à la fenêtre, attendu que cette fenêtre donnait sur le pavillon de Madame, il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans, depuis sa faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais, qui venait, de son côté, d’un air affable et tout à fait heureux, faire sa cour au roi.
Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers Colbert.
Colbert souriait et paraissait lui-même plein d’aménité et de jubilation. Ce bonheur lui était venu depuis qu’un de ses secrétaires était entré et lui avait remis un portefeuille que, sans l’ouvrir, Colbert avait introduit dans la vaste poche de son haut-de-chausses.
Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond de la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour celui de Fouquet.
Il fit signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers Lyonne et Colbert:
— Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le lirai à tête reposée.
Et il sortit.
Au signe du roi, Fouquet s’était hâté de monter. Quant à Aramis, qui accompagnait le surintendant, il s’était gravement replié au milieu du groupe de courtisans vulgaires, et s’y était perdu sans même avoir été remarqué par le roi.
Le roi et Fouquet se rencontrèrent en haut de l’escalier.
— Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui préparait Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majesté me comble. Ce n’est plus un jeune roi, c’est un jeune dieu qui règne sur la France, le dieu du plaisir du bonheur et de l’amour.
Le roi rougit. Pour être flatteur, le compliment n’en était pas moins un peu direct.
Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui séparait son cabinet de travail de sa chambre à coucher.
— Savez-vous bien pourquoi je vous appelle? dit le roi en s’asseyant sur le bord de la croisée, de façon à ne rien perdre de ce qui se passerait dans les parterres sur lesquels donnait la seconde entrée du pavillon de Madame.
— Non, Sire... mais c’est pour quelque chose d’heureux, j’en suis certain, d’après le gracieux sourire de Votre Majesté.
— Ah! vous préjugez?
— Non, Sire, je regarde et je vois.
— Alors, vous vous trompez.
— Moi, Sire?
— Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une querelle.
— À moi, Sire?
— Oui, et des plus sérieuses.
— En vérité, Votre Majesté m’effraie... et cependant j’attends, plein de confiance dans sa justice et dans sa bonté.
— Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous préparez une grande fête à Vaux?
Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d’une fièvre oubliée et qui revient.
— Et vous ne m’invitez pas? continua le roi.
— Sire, répondit Fouquet, je ne songeais pas à cette fête, et c’est hier au soir seulement qu’un de mes amis, Fouquet appuya sur le mot, a bien voulu m’y faire songer.
— Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m’avez parlé de rien, monsieur Fouquet.
— Sire, comment espérer que Votre Majesté descendrait à ce point des hautes régions où elle vit jusqu’à honorer ma demeure de sa présence royale?
— Excusez, monsieur Fouquet; vous ne m’avez point parlé de votre fête.
— Je n’ai point parlé de cette fête, je le répète, au roi d’abord parce que rien n’était décidé à l’égard de cette fête, ensuite parce que je craignais un refus.
— Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur Fouquet? Prenez garde, je suis décidé à vous pousser à bout.
— Sire, le profond désir que j’avais de voir le roi agréer mon invitation.
— Eh bien! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que de nous entendre. Vous avez le désir de m’inviter à votre fête, j’ai le désir d’y aller; invitez-moi, et j’irai.
— Quoi! Votre Majesté daignerait accepter? murmura le surintendant.
— En vérité, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais plus qu’accepter; je crois que je m’invite moi-même.
— Votre Majesté me comble d’honneur et de joie! s’écria Fouquet; mais je vais être forcé de répéter ce que M. de La Vieuville disait à votre aïeul Henri IV: Domine, non sum dignus.
— Ma réponse à ceci, monsieur Fouquet, c’est que, si vous donnez une fête, invité ou non, j’irai à votre fête.
— Oh! merci, merci, mon roi! dit Fouquet en relevant la tête sous cette faveur, qui, dans son esprit, était sa ruine. Mais comment Votre Majesté a-t-elle été prévenue?
— Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles de vous et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il fier, monsieur Fouquet, que le roi soit jaloux de vous?
— Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le jour où le roi sera jaloux de Vaux, j’aurai quelque chose de digne à offrir à mon roi.
— Eh bien! monsieur Fouquet, préparez votre fête, et ouvrez à deux battants les portes de votre maison.
— Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour.
— D’aujourd’hui en un mois.
— Sire, Votre Majesté n’a-t-elle rien autre chose à désirer?
— Rien, monsieur le surintendant, sinon, d’ici là, de vous avoir près de moi le plus qu’il vous sera possible.
— Sire, j’ai l’honneur d’être de la promenade de Votre Majesté.
— Très bien; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces dames qui vont au rendez-vous.
Le roi, à ces mots, avec toute l’ardeur, non seulement d’un jeune homme, mais d’un jeune homme amoureux se retira de la fenêtre pour prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de chambre.
On entendait en dehors le piétinement des chevaux et le roulement des roues sur le sable de la cour.
Le roi descendit. Au moment où il apparut sur le perron, chacun s’arrêta. Le roi marcha droit à la jeune reine. Quant à la reine mère, toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle était atteinte, elle n’avait pas voulu sortir.
Marie-Thérèse monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de quel côté il désirait que la promenade fût dirigée.
Le roi, qui venait de voir La Vallière, toute pâle encore des événements de la veille, monter dans une calèche avec trois de ses compagnes, répondit à la reine qu’il n’avait point de préférence, et qu’il serait bien partout où elle serait.
La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers Apremont.
Les piqueurs partirent en avant.
Le roi monta à cheval. Il suivit pendant quelques minutes la voiture de la reine et de Madame en se tenant à la portière.
Le temps s’était à peu près éclairci; cependant une espèce de voile poussiéreux, semblable à une gaze salie, s’étendait sur toute la surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes micacés dans le périple de ses rayons.
La chaleur était étouffante.
Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention à l’état du ciel, nul ne parut s’en inquiéter, et la promenade, selon l’ordre qui en avait été donné par la reine, fut dirigée vers Apremont.
La troupe des courtisans était bruyante et joyeuse, on voyait que chacun tendait à oublier et à faire oublier aux autres les aigres discussions de la veille.
Madame, surtout, était charmante.
En effet, Madame voyait le roi à sa portière, et, comme elle ne supposait pas qu’il fût là pour la reine, elle espérait que son prince lui était revenu.
Mais, au bout d’un quart de lieue à peu près fait sur la route, le roi, après un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant filer le carrosse de la reine, puis celui des premières dames d’honneur, puis tous les autres successivement qui, le voyant s’arrêter, voulaient s’arrêter à leur tour.
Mais le roi leur faisait signe de la main qu’ils eussent à continuer leur chemin.
Lorsque passa le carrosse de La Vallière, le roi s’en approcha.
Le roi salua les dames et se disposait à suivre le carrosse des filles d’honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame, lorsque la file des carrosses s’arrêta tout à coup.
Sans doute la reine, inquiète de l’éloignement du roi, venait de donner l’ordre d’accomplir cette évolution.
On se rappelle que la direction de la promenade lui avait été accordée.
Le roi lui fit demander quel était son désir en arrêtant les voitures.
— De marcher à pied, répondit-elle.
Sans doute espérait-elle que le roi, qui suivait à cheval le carrosse des filles d’honneur, n’oserait à pied suivre les filles d’honneur elles-mêmes.
On était au milieu de la forêt.
La promenade, en effet, s’annonçait belle, belle surtout pour des rêveurs ou des amants.
Trois belles allées, longues, ombreuses et accidentées, partaient du petit carrefour où l’on venait de faire halte.
Ces allées, vertes de mousse, dentelées de feuillage ayant chacune un petit horizon d’un pied de ciel entrevu sous l’entrelacement des arbres, voilà quel était l’aspect des localités.
Au fond de ces allées passaient et repassaient, avec des signes manifestes d’inquiétude, les chevreuils effarés, qui, après s’être arrêtés un instant au milieu du chemin et avoir relevé la tête, fuyaient comme des flèches, rentrant d’un seul bond dans l’épaisseur des bois, où ils disparaissaient, tandis que, de temps en temps, un lapin philosophe, debout sur son derrière, se grattait le museau avec les pattes de devant et interrogeait l’air pour reconnaître si tous ces gens qui s’approchaient et qui venaient troubler ainsi ses méditations, ses repas et ses amours, n’étaient pas suivis par quelque chien à jambes torses ou ne portaient point quelque fusil sous le bras.
Toute la compagnie, au reste, était descendue de carrosse en voyant descendre la reine.
Marie-Thérèse prit le bras d’une de ses dames d’honneur, et, après un oblique coup d’œil donné au roi, qui ne parut point s’apercevoir qu’il fût le moins du monde l’objet de l’attention de la reine, elle s’enfonça dans la forêt par le premier sentier qui s’ouvrit devant elle.
Deux piqueurs marchaient devant Sa Majesté avec des cannes dont ils se servaient pour relever les branches ou écarter les ronces qui pouvaient embarrasser le chemin.
En mettant pied à terre, Madame trouva à ses côtés M. de Guiche, qui s’inclina devant elle et se mit à sa disposition.
Monsieur, enchanté de son bain de la surveille, avait déclaré qu’il optait pour la rivière, et, tout en donnant congé à de Guiche, il était resté au château avec le chevalier de Lorraine et Manicamp.
Il n’éprouvait plus ombre de jalousie.
On l’avait donc cherché inutilement dans le cortège; mais comme Monsieur était un prince fort personnel, qui concourait d’habitude fort médiocrement au plaisir général, son absence avait été plutôt un sujet de satisfaction que de regret.
Chacun avait suivi l’exemple donné par la reine et par Madame, s’accommodant à sa guise selon le hasard ou selon son goût.
Le roi, nous l’avons dit, était demeuré près de La Vallière, et, descendant de cheval au moment où l’on ouvrait la portière du carrosse, il lui avait offert la main.
Aussitôt Montalais et Tonnay-Charente s’étaient éloignées, la première par calcul, la seconde par discrétion.
Seulement, il y avait cette différence entre elles deux que l’une s’éloignait dans le désir d’être agréable au roi et l’autre dans celui de lui être désagréable.
Pendant la dernière demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris ses dispositions: tout ce voile, comme poussé par un vent de chaleur, s’était massé à l’occident; puis repoussé par un courant contraire, s’avançait lentement, lourdement.
On sentait s’approcher l’orage; mais, comme le roi ne le voyait pas, personne ne se croyait le droit de le voir.
La promenade fut donc continuée; quelques esprits inquiets levaient de temps en temps les yeux au ciel.
D’autres, plus timides encore, se promenaient sans s’écarter des voitures, où ils comptaient aller chercher un abri en cas d’orage.
Mais la plus grande partie du cortège, en voyant le roi entrer bravement dans le bois avec La Vallière, la plus grande partie du cortège, disons-nous, suivit le roi.
Ce que voyant, le roi prit la main de La Vallière et l’entraîna dans une allée latérale, où cette fois personne n’osa le suivre.
Chapitre CXXXVI — La pluie
En ce moment, dans la direction même que venaient de prendre le roi et La Vallière seulement, marchant sous bois au lieu de suivre l’allée, deux hommes avançaient fort insoucieux de l’état du ciel.
Ils tenaient leurs têtes inclinées comme des gens qui pensent à de graves intérêts.
Ils n’avaient vu ni de Guiche, ni Madame, ni le roi, ni La Vallière.
Tout à coup quelque chose passa dans l’air comme une bouffée de flammes suivies d’un grondement sourd et lointain.
— Ah! dit l’un des deux en relevant la tête, voici l’orage. Regagnons-nous les carrosses, mon cher d’Herblay?
Aramis leva les yeux en l’air et interrogea le temps.
— Oh! dit-il, rien ne presse encore.
Puis, reprenant la conversation où il l’avait sans doute laissée:
— Vous dites donc que la lettre que nous avons écrite hier au soir doit être à cette heure parvenue à destination?
— Je dis qu’elle l’est certainement.
— Par qui l’avez-vous fait remettre?
— Par mon grison, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire.
— A-t-il rapporté la réponse?
— Je ne l’ai pas revu; sans doute la petite était à son service près de Madame ou s’habillait chez elle, elle l’aura fait attendre. L’heure de partir est venue et nous sommes partis. Je ne puis, en conséquence, savoir ce qui s’est passé là-bas.
— Vous avez vu le roi avant le départ?
— Oui.
— Comment l’avez-vous trouvé?
— Parfait ou infâme, selon qu’il aurait été vrai ou hypocrite.
— Et la fête?
— Aura lieu dans un mois.
— Il s’y est invité?
— Avec une insistance où j’ai reconnu Colbert.
— C’est bien.
— La nuit ne vous a point enlevé vos illusions?
— Sur quoi?
— Sur le concours que vous pouvez m’apporter en cette circonstance.
— Non, j’ai passé la nuit à écrire, et tous les ordres sont donnés.
— La fête coûtera plusieurs millions, ne vous le dissimulez pas.
— J’en ferai six... Faites-en de votre côté deux ou trois à tout hasard.
— Vous êtes un homme miraculeux, mon cher d’Herblay.
Aramis sourit.
— Mais, demanda Fouquet avec un reste d’inquiétude, puisque vous remuez ainsi les millions, pourquoi, il y a quelques jours, n’avez-vous pas donné de votre poche les cinquante mille francs à Baisemeaux?
— Parce que, il y a quelques jours, j’étais pauvre comme Job.
— Et aujourd’hui?
— Aujourd’hui, je suis plus riche que le roi.
— Très bien, fit Fouquet, je me connais en hommes. Je sais que vous êtes incapable de me manquer de parole; je ne veux point vous arracher votre secret: n’en parlons plus.
En ce moment, un grondement sourd se fit entendre qui éclata tout à coup en un violent coup de tonnerre.
— Oh! oh! fit Fouquet, je vous le disais bien.
— Allons, dit Aramis, rejoignons les carrosses.
— Nous n’aurons pas le temps, dit Fouquet, voici la pluie.
En effet, comme si le ciel se fût ouvert, une ondée aux larges gouttes fit tout à coup résonner le dôme de la forêt.
— Oh! dit Aramis, nous avons le temps de regagner les voitures avant que le feuillage soit inondé.
— Mieux vaudrait, dit Fouquet, nous retirer dans quelque grotte.
— Oui, mais où y a-t-il une grotte? demanda Aramis.
— Moi, dit Fouquet avec un sourire, j’en connais une à dix pas d’ici.
Puis s’orientant:
— Oui, dit-il, c’est bien cela.
— Que vous êtes heureux d’avoir si bonne mémoire! dit Aramis en souriant à son tour; mais ne craignez-vous pas que, ne nous voyant pas reparaître, votre cocher ne croie que vous avons pris une route de retour et ne suive les voitures de la Cour?
— Oh! dit Fouquet, il n’y a pas de danger; quand je poste mon cocher et ma voiture à un endroit quelconque, il n’y a qu’un ordre exprès du roi qui puisse les faire déguerpir, et encore; d’ailleurs, il me semble que nous ne sommes pas les seuls qui nous soyons si fort avancés. J’entends des pas et un bruit de voix.
Et, en disant ces mots, Fouquet se retourna, ouvrant de sa canne une masse de feuillage qui lui masquait la route.
Le regard d’Aramis plongea en même temps que le sien par l’ouverture.
— Une femme! dit Aramis.
— Un homme! dit Fouquet.
— La Vallière!
— Le roi!
— Oh! oh! dit Aramis, est-ce que le roi aussi connaîtrait votre caverne? Cela ne m’étonnerait pas; il me paraît en commerce assez bien réglé avec les nymphes de Fontainebleau.
— N’importe, dit Fouquet, gagnons-la toujours; s’il ne la connaît pas, nous verrons ce qu’il devient; s’il la connaît, comme elle a deux ouvertures, tandis qu’il entrera par l’une, nous sortirons par l’autre.
— Est-elle loin? demanda Aramis, voici la pluie qui filtre.
— Nous y sommes.
Fouquet écarta quelques branches, et l’on put apercevoir une excavation de roche que des bruyères, du lierre et une épaisse glandée cachaient entièrement.
Fouquet montra le chemin.
Aramis le suivit.
Au moment d’entrer dans la grotte, Aramis se retourna.
— Oh! oh! dit-il, les voilà qui entrent dans le bois, les voilà qui se dirigent de ce côté.
— Eh bien! cédons-leur la place, fit Fouquet souriant et tirant Aramis par son manteau; mais je ne crois pas que le roi connaisse ma grotte.
— En effet, dit Aramis, ils cherchent, mais un arbre plus épais, voilà tout.
Aramis ne se trompait pas, le roi regardait en l’air et non pas autour de lui.
Il tenait le bras de La Vallière sous le sien, il tenait sa main sur la sienne.
La Vallière commençait à glisser sur l’herbe humide.
Louis regarda encore avec plus d’attention autour de lui, et, apercevant un chêne énorme au feuillage touffu, il entraîna La Vallière sous l’abri de ce chêne.
La pauvre enfant regardait autour d’elle; elle semblait à la fois craindre et désirer d’être suivie.
Le roi la fit adosser au tronc de l’arbre, dont la vaste circonférence, protégée par l’épaisseur du feuillage, était aussi sèche que si, en ce moment même, la pluie n’eût point tombé par torrents. Lui-même se tint devant elle nu-tête.
Au bout d’un instant, quelques gouttes filtrèrent à travers les ramures de l’arbre, et vinrent tomber sur le front du roi, qui n’y fit pas même attention.
— Oh! Sire! murmura La Vallière en poussant le chapeau du roi.
Mais le roi s’inclina et refusa obstinément de se couvrir.
— C’est le cas ou jamais d’offrir votre place, dit Fouquet à l’oreille d’Aramis.
— C’est le cas ou jamais d’écouter et de ne pas perdre une parole de ce qu’ils vont se dire, répondit Aramis à l’oreille de Fouquet.
En effet, tous deux se turent, et la voix du roi put parvenir jusqu’à eux.
— Oh! mon Dieu! mademoiselle, dit le roi, je vois, ou plutôt je devine votre inquiétude; croyez que je regrette bien sincèrement de vous avoir isolée du reste de la compagnie, et cela pour vous mener dans un endroit où vous allez souffrir de la pluie. Vous êtes mouillée déjà, vous avez froid peut-être?
— Non, Sire.
— Vous tremblez cependant?
— Sire, c’est la crainte que l’on n’interprète à mal mon absence au moment où tout le monde est réuni certainement.
— Je vous proposerais bien de retourner aux voitures, mademoiselle; mais, en vérité, regardez et écoutez et dites-moi s’il est possible de tenter la moindre course en ce moment?
En effet, le tonnerre grondait et la pluie ruisselait par torrents.
— D’ailleurs, continua le roi, il n’y a pas d’interprétation possible en votre défaveur. N’êtes-vous pas avec le roi de France, c’est-à-dire avec le premier gentilhomme du royaume?
— Certainement, Sire, répondit La Vallière, et c’est un honneur bien grand pour moi; aussi n’est-ce point pour moi que je crains les interprétations.
— Pour qui donc, alors?
— Pour vous, Sire.
— Pour moi, mademoiselle? dit le roi en souriant. Je ne vous comprends pas.
— Votre Majesté a-t-elle donc déjà oublié ce qui s’est passé hier au soir chez Son Altesse Royale?
— Oh! oublions cela, je vous prie, ou plutôt permettez-moi de ne me souvenir que pour vous remercier encore une fois de votre lettre, et...
— Sire, interrompit La Vallière, voilà l’eau qui tombe, et Votre Majesté demeure tête nue.
— Je vous en prie, ne nous occupons que de vous, mademoiselle.
— Oh! moi, dit La Vallière en souriant, moi, je suis une paysanne habituée à courir par les prés de la Loire, et par les jardins de Blois, quelque temps qu’il fasse. Et, quant à mes habits, ajouta-t-elle en regardant sa simple toilette de mousseline, Votre Majesté voit qu’ils n’ont pas grand’chose à risquer.
— En effet, mademoiselle, j’ai déjà remarqué plus d’une fois que vous deviez à peu près tout à vous-même et rien à la toilette. Vous n’êtes point coquette, et c’est pour moi une grande qualité.
— Sire, ne me faites pas meilleure que je ne suis, et dites seulement: Vous ne pouvez pas être coquette.
— Pourquoi cela?
— Mais, dit en souriant La Vallière, parce que je ne suis pas riche.
— Alors vous avouez que vous aimez les belles choses s’écria vivement le roi.
— Sire, je ne trouve belles que les choses auxquelles je puis atteindre. Tout ce qui est trop haut pour moi...
— Vous est indifférent?
— M’est étranger comme m’étant défendu.
— Et moi, mademoiselle, dit le roi, je ne trouve point que vous soyez à ma Cour sur le pied où vous devriez y être. On ne m’a certainement point assez parlé des services de votre famille. La fortune de votre maison a été cruellement négligée par mon oncle.
— Oh! non pas, Sire. Son Altesse Royale Mgr le duc d’Orléans a toujours été parfaitement bon pour M. de Saint-Remy, mon beau-père. Les services étaient humbles, et l’on peut dire que nous avons été payés selon nos œuvres. Tout le monde n’a pas le bonheur de trouver des occasions de servir son roi avec éclat. Certes, je ne doute pas que, si les occasions se fussent rencontrées, ma famille n’eût eu le cœur aussi grand que son désir, mais nous n’avons pas eu ce bonheur.
— Eh bien! mademoiselle, c’est aux rois à corriger le hasard, et je me charge bien joyeusement de réparer, au plus vite à votre égard, les torts de la fortune.
— Non, Sire, s’écria vivement La Vallière, vous laisserez, s’il vous plaît, les choses en l’état où elles sont.
— Quoi! mademoiselle, vous refusez ce que je dois, ce que je veux faire pour vous?
— On a fait tout ce que je désirais, Sire, lorsqu’on m’a accordé cet honneur de faire partie de la maison de Madame.
— Mais, si vous refusez pour vous, acceptez au moins pour les vôtres.
— Sire, votre intention si généreuse m’éblouit et m’effraie, car, en faisant pour ma maison ce que votre bonté vous pousse à faire, Votre Majesté nous créera des envieux, et à elle des ennemis. Laissez-moi, Sire, dans ma médiocrité; laissez à tous les sentiments que je puis ressentir la joyeuse délicatesse du désintéressement.
— Oh! voilà un langage bien admirable, dit le roi.
— C’est vrai, murmura Aramis à l’oreille de Fouquet, et il n’y doit pas être habitué.
— Mais, répondit Fouquet, si elle fait une pareille réponse à mon billet?
— Bon! dit Aramis, ne préjugeons pas et attendons la fin.
— Et puis, cher monsieur d’Herblay, ajouta le surintendant, peu payé pour croire à tous les sentiments que venait d’exprimer La Vallière, c’est un habile calcul souvent que de paraître désintéressé avec les rois.
— C’est justement ce que je pensais à la minute, dit Aramis. Écoutons.
Le roi se rapprocha de La Vallière, et, comme l’eau filtrait de plus en plus à travers le feuillage du chêne, il tint son chapeau suspendu au-dessus de la tête de la jeune fille.
La jeune fille leva ses beaux yeux bleus vers ce chapeau royal qui l’abritait et secoua la tête en poussant un soupir.
— Oh! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pensée peut donc parvenir jusqu’à votre cœur quand je lui fais un rempart du mien?
— Sire, je vais vous le dire. J’avais déjà abordé cette question, si difficile à discuter par une jeune fille de mon âge, mais Votre Majesté m’a imposé silence. Sire, Votre Majesté ne s’appartient pas; Sire, Votre Majesté est mariée; tout sentiment qui écarterait Votre Majesté de la reine, en portant Votre Majesté à s’occuper de moi, serait pour la reine la source d’un profond chagrin.
Le roi essaya d’interrompre la jeune fille, mais elle continua avec un geste suppliant:
— La reine aime Votre Majesté avec une tendresse qui se comprend, la reine suit des yeux Votre Majesté à chaque pas qui l’écarte d’elle. Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel époux, elle demande au Ciel avec des larmes de lui en conserver la possession, et elle est jalouse du moindre mouvement de votre cœur.
Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Vallière osa l’arrêter.
— Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si, voyant une tendresse si vive et si noble, Votre Majesté donnait à la reine un sujet de jalousie? oh! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh! mon Dieu! je sais bien qu’il est impossible, ou plutôt qu’il devrait être impossible que la plus grande reine du monde fût jalouse d’une pauvre fille comme moi. Mais elle est femme, cette reine, et, comme celui d’une simple femme, son cœur peut s’ouvrir à des soupçons que les méchants envenimeraient. Au nom du Ciel! Sire, ne vous occupez donc pas de moi, je ne le mérite pas.
— Oh! mademoiselle, s’écria le roi, vous ne songez donc point qu’en parlant comme vous le faites-vous changez mon estime en admiration.
— Sire, vous prenez mes paroles pour ce qu’elles ne sont point; vous me voyez meilleure que je ne suis; vous me faites plus grande que Dieu ne m’a faite. Grâce pour moi, Sire! car, si je ne savais le roi le plus généreux homme de son royaume, je croirais que le roi veut se railler de moi.
— Oh! certes! vous ne craignez pas une pareille chose, j’en suis bien certain, s’écria Louis.
— Sire, je serais forcée de le croire si le roi continuait à me tenir un pareil langage.
— Je suis donc un bien malheureux prince, dit le roi avec une tristesse qui n’avait rien d’affecté, le plus malheureux prince de la chrétienté, puisque je n’ai pas pouvoir de donner créance à mes paroles devant la personne que j’aime le plus au monde et qui me brise le cœur en refusant de croire à mon amour.
— Oh! Sire, dit La Vallière, écartant doucement le roi, qui s’était de plus en plus rapproché d’elle, voilà, je crois, l’orage qui se calme et la pluie qui cesse.
Mais, au moment même où la pauvre enfant, pour fuir son pauvre cœur, trop d’accord sans doute avec celui du roi, prononçait ces paroles, l’orage se chargeait de lui donner un démenti; un éclair bleuâtre illumina la forêt d’un reflet fantastique, et un coup de tonnerre pareil à une décharge d’artillerie éclata sur la tête des deux jeunes gens, comme si la hauteur du chêne qui les abritait eût provoqué le tonnerre.
La jeune fille ne put retenir un cri d’effroi.
Le roi d’une main la rapprocha de son cœur et étendit l’autre au-dessus de sa tête comme pour la garantir de la foudre.
Il y eut un moment de silence où ce groupe, charmant comme tout ce qui est jeune et aimé, demeura immobile, tandis que Fouquet et Aramis le contemplaient, non moins immobiles que La Vallière et le roi.
— Oh! Sire! Sire! murmura La Vallière, entendez-vous?
Et elle laissa tomber sa tête sur son épaule.
— Oui, dit le roi, vous voyez bien que l’orage ne passe pas.
— Sire, c’est un avertissement.
Le roi sourit.
— Sire, c’est la voix de Dieu qui menace.
— Eh bien! dit le roi, j’accepte effectivement ce coup de tonnerre pour un avertissement et même pour une menace, si d’ici à cinq minutes il se renouvelle avec une pareille force et une égale violence; mais, s’il n’en est rien, permettez-moi de penser que l’orage est l’orage et rien autre chose.
En même temps le roi leva la tête comme pour interroger le ciel.
Mais, comme si le ciel eût été complice de Louis, pendant les cinq minutes de silence qui suivirent l’explosion qui avait épouvanté les deux amants, aucun grondement nouveau ne se fit entendre, et, lorsque le tonnerre retentit de nouveau, ce fut en s’éloignant d’une manière visible, et comme si, pendant ces cinq minutes, l’orage, mis en fuite, eût parcouru dix lieues, fouetté par l’aile du vent.
— Eh bien! Louise, dit tout bas le roi, me menacerez-vous encore de la colère céleste; et puisque vous avez voulu faire de la foudre un pressentiment, douterez-vous encore que ce ne soit pas au moins un pressentiment de malheur?
La jeune fille releva la tête; pendant ce temps, l’eau avait percé la voûte de feuillage et ruisselait sur le visage du roi.
— Oh! Sire, Sire! dit-elle avec un accent de crainte irrésistible, qui émut le roi au dernier point. Et c’est pour moi, murmura-t-elle, que le roi reste ainsi découvert et exposé à la pluie; mais que suis-je donc?
— Vous êtes, vous le voyez, dit le roi, la divinité qui fait fuir l’orage, la déesse qui ramène le beau temps.
En effet, un rayon de soleil, filtrant à travers la forêt, faisait tomber comme autant de diamants les goutta d’eau qui roulaient sur les feuilles ou qui tombaient verticalement dans les interstices du feuillage.
— Sire, dit La Vallière presque vaincue, mais faisant un suprême effort, Sire, une dernière fois, songez aux douleurs que Votre Majesté va avoir à subir à cause de moi. En ce moment, mon Dieu! on vous cherche, on vous appelle. La reine doit être inquiète, et Madame, oh! Madame!... s’écria la jeune fille avec un sentiment qui ressemblait à de l’effroi.
Ce nom fit un certain effet sur le roi; il tressaillit et lâcha La Vallière, qu’il avait jusque-là tenue embrassée.
Puis il s’avança du côté du chemin pour regarder, et revint presque soucieux à La Vallière.
— Madame, avez-vous dit? fit le roi.
— Oui, Madame; Madame qui est jalouse aussi, dit La Vallière avec un accent profond.
Et ses yeux si timides, si chastement fugitifs, osèrent un instant interroger les yeux du roi.
— Mais, reprit Louis en faisant un effort sur lui-même, Madame, ce me semble, n’a aucun sujet d’être jalouse de moi, Madame n’a aucun droit...
— Hélas! murmura La Vallière.
— Oh! mademoiselle, dit le roi presque avec l’accent du reproche, seriez vous de ceux qui pensent que la sœur a le droit d’être jalouse du frère?
— Sire, il ne m’appartient point de percer les secrets de Votre Majesté.
— Oh! vous le croyez comme les autres, s’écria le roi.
— Je crois que Madame est jalouse, oui, Sire, répondit fermement La Vallière.
— Mon Dieu! fit le roi avec inquiétude, vous en apercevriez-vous donc à ses façons envers vous? Madame a-t-elle pour vous quelque mauvais procédé que vous puissiez attribuer à cette jalousie?
— Nullement, Sire; je suis si peu de chose, moi!
— Oh! c’est que, s’il en était ainsi... s’écria Louis avec une force singulière.
— Sire, interrompit la jeune fille, il ne pleut plus; on vient, on vient, je crois.
Et, oubliant toute étiquette, elle avait saisi le bras du roi.
— Eh bien! mademoiselle, répliqua le roi, laissons venir. Qui donc oserait trouver mauvais que j’eusse tenu compagnie à Mlle de La Vallière?
— Par pitié! Sire; oh! l’on trouvera étrange que vous soyez mouillé ainsi, que vous vous soyez sacrifié pour moi.
— Je n’ai fait que mon devoir de gentilhomme, dit Louis, et malheur à celui qui ne ferait pas le sien en critiquant la conduite de son roi!
En effet, en ce moment on voyait apparaître dans l’allée quelques têtes empressées et curieuses qui semblaient chercher, et qui, ayant aperçu le roi et La Vallière, parurent avoir trouvé ce qu’elles cherchaient.
C’étaient les envoyés de la reine et de Madame, qui mirent le chapeau à la main en signe qu’ils avaient vu Sa Majesté.
Mais Louis ne quitta point, quelle que fût la confusion de La Vallière, son attitude respectueuse et tendre.
Puis, quand tous les courtisans furent réunis dans l’allée, quand tout le monde eut pu voir la marque de déférence qu’il avait donnée à la jeune fille en restant debout et tête nue devant elle pendant l’orage, il lui offrit le bras, la ramena vers le groupe qui attendait, répondit de la tête au salut que chacun lui faisait, et, son chapeau toujours à la main, il la reconduisit jusqu’à son carrosse.
Et, comme la pluie continuait de tomber encore, dernier adieu de l’orage qui s’enfuyait, les autres dames, que le respect avait empêchées de monter en voiture avant le roi, recevaient sans cape et sans mantelet cette pluie dont le roi, avec son chapeau, garantissait, autant qu’il était en son pouvoir, la plus humble d’entre elles.
La reine et Madame durent, comme les autres, voir cette courtoisie exagérée du roi; Madame en perdit contenance au point de pousser la reine du coude, en lui disant:
— Regardez, mais regardez donc!
La reine ferma les yeux comme si elle eût éprouvé un vertige. Elle porta la main à son visage et remonta en carrosse.
Madame monta après elle.
Le roi se remit à cheval, sans s’attacher de préférence à aucune portière; il revint à Fontainebleau, les rênes sur le cou de son cheval, rêveur et tout absorbé.
Quand la foule se fut éloignée, quand ils eurent entendu le bruit des chevaux et des carrosses qui allait s’éteignant, quand ils furent sûrs enfin que personne ne les pouvait voir, Aramis et Fouquet sortirent de leur grotte. Puis, en silence, tous deux gagnèrent l’allée.
Aramis plongea son regard, non seulement dans toute l’étendue qui se déroulait devant lui et derrière lui, mais encore dans l’épaisseur des bois.
— Monsieur Fouquet, dit-il quand il se fut assuré que tout était solitaire, il faut à tout prix ravoir votre lettre à La Vallière.
— Ce sera chose facile dit Fouquet, si le grison ne l’a pas rendue.
— Il faut, en tout cas, que ce soit chose possible, comprenez-vous?
— Oui, le roi aime cette fille, n’est-ce pas?
— Beaucoup, et, ce qu’il y a de pis, c’est que, de son côté, cette fille aime le roi passionnément.
— Ce qui veut dire que nous changeons de tactique, n’est-ce pas?
— Sans aucun doute; vous n’avez pas de temps à perdre. Il faut que vous voyiez La Vallière, et que, sans plus songer à devenir son amant, ce qui est impossible, vous vous déclariez son plus cher ami et son plus humble serviteur.
— Ainsi ferai-je, répondit Fouquet, et ce sera sans répugnance; cette enfant me semble pleine de cœur.
— Ou d’adresse, dit Aramis; mais alors raison de plus.
Puis il ajouta après un instant de silence:
— Ou je me trompe, ou cette petite fille sera la grande passion du roi. Remontons en voiture, et ventre à terre jusqu’au château.
Chapitre CXXXVII — Tobie
Deux heures après que la voiture du surintendant était partie sur l’ordre d’Aramis, les emportant tous deux vers Fontainebleau avec la rapidité des nuages qui couraient au ciel sous le dernier souffle de la tempête, La Vallière était chez elle, en simple peignoir de mousseline, et achevant sa collation sur une petite table de marbre.
Tout à coup sa porte s’ouvrit, et un valet de chambre la prévint que M. Fouquet demandait la permission de lui rendre ses devoirs.
Elle fit répéter deux fois; la pauvre enfant ne connaissait M. Fouquet que de nom, et ne savait pas deviner ce qu’elle pouvait avoir de commun avec un surintendant des finances.
Cependant, comme il pouvait venir de la part du roi, et, d’après la conversation que nous avons rapportée, la chose était bien possible, elle jeta un coup d’œil sur son miroir, allongea encore les longues boucles de ses cheveux, et donna l’ordre qu’il fût introduit.
La Vallière cependant ne pouvait s’empêcher d’éprouver un certain trouble. La visite du surintendant n’était pas un événement vulgaire dans la vie d’une femme de la Cour. Fouquet, si célèbre par sa générosité, sa galanterie et sa délicatesse avec les femmes, avait reçu plus d’invitations qu’il n’avait demandé d’audiences.
Dans beaucoup de maisons, la présence du surintendant avait signifié fortune. Dans bon nombre de cœurs, elle avait signifié amour.
Fouquet entra respectueusement chez La Vallière, se présentant avec cette grâce qui était le caractère distinctif des hommes éminents de ce siècle, et qui aujourd’hui ne se comprend plus, même dans les portraits de l’époque, où le peintre a essayé de les faire vivre.
La Vallière répondit au salut cérémonieux de Fouquet par une révérence de pensionnaire, et lui indiqua un siège.
Mais Fouquet, s’inclinant:
— Je ne m’assoirai pas, mademoiselle, dit-il, que vous ne m’ayez pardonné.
— Moi? demanda La Vallière.
— Oui, vous.
— Et pardonné quoi, mon Dieu?
Fouquet fixa son plus perçant regard sur la jeune fille, et ne crut voir sur son visage que le plus naïf étonnement.
— Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous avez autant de générosité que d’esprit, et je lis dans vos yeux le pardon que le sollicitais. Mais il ne me suffit pas du pardon des lèvres, je vous en préviens, il me faut encore le pardon du cœur et de l’esprit.
— Sur ma parole, monsieur, dit La Vallière, je vous jure que je ne vous comprends pas.
— C’est encore une délicatesse qui me charme, répondit Fouquet, et je vois que ne voulez point que j’aie à rougir devant vous.
— Rougir! rougir devant moi! Mais, voyons, dites, de quoi rougiriez vous?
— Me tromperais-je, dit Fouquet, et aurais-je le bonheur que mon procédé envers vous ne vous eût pas désobligée?
La Vallière haussa les épaules.
— Décidément, monsieur, dit-elle, vous parlez par énigmes, et je suis trop ignorante, à ce qu’il paraît, pour vous comprendre.
— Soit, dit Fouquet, je n’insisterai pas. Seulement, dites-moi, je vous en supplie, que je puis compter sur votre pardon plein et entier.
— Monsieur, dit La Vallière avec une sorte d’impatience, je ne puis vous faire qu’une réponse, et j’espère qu’elle vous satisfera. Si je savais quel tort vous avez envers moi, je vous le pardonnerais. À plus forte raison, vous comprenez bien, ne connaissant pas ce tort...
Fouquet pinça ses lèvres comme eût fait Aramis.
— Alors, dit-il, je puis espérer que, nonobstant ce qui est arrivé, nous resterons en bonne intelligence, et que vous voudrez bien me faire la grâce de croire à ma respectueuse amitié.
La Vallière crut qu’elle commençait à comprendre.
«Oh! se dit-elle en elle-même, je n’eusse pas cru M. Fouquet si avide de rechercher les sources d’une faveur si nouvelle.»
Puis tout haut:
— Votre amitié, monsieur? dit-elle, vous m’offrez votre amitié? Mais, en vérité, c’est pour moi tout l’honneur, et vous me comblez.
— Je sais, mademoiselle, répondit Fouquet, que l’amitié du maître peut paraître plus brillante et plus désirable que celle du serviteur; mais je vous garantis que cette dernière sera tout aussi dévouée, tout aussi fidèle, et absolument désintéressée.
La Vallière s’inclina: il y avait, en effet, beaucoup de conviction et de dévouement réel dans la voix du surintendant.
Aussi lui tendit-elle la main.
— Je vous crois, dit-elle.
Fouquet prit vivement la main que lui tendait la jeune fille.
— Alors, ajouta-t-il, vous ne verrez aucune difficulté, n’est-ce pas, à me rendre cette malheureuse lettre?
— Quelle lettre? demanda La Vallière.
Fouquet l’interrogea, il l’avait déjà fait, de toute la puissance de son regard.
Même naïveté de physionomie, même candeur de visage.
— Allons, mademoiselle, dit-il, après cette dénégation, je suis forcé d’avouer que votre système est le plus délicat du monde, et je ne serais pas moi-même un honnête homme si je redoutais quelque chose d’une femme aussi généreuse que vous.
— En vérité, monsieur Fouquet, répondit La Vallière, c’est avec un profond regret que je suis forcée de vous répéter que je ne comprends absolument rien à vos paroles.
— Mais, enfin, sur l’honneur, vous n’avez donc reçu aucune lettre de moi, mademoiselle?
— Sur l’honneur, aucune, répondit fermement La Vallière.
— C’est bien, cela me suffit, mademoiselle, permettez-moi de vous renouveler l’assurance de toute mon estime et de tout mon respect.
Puis, s’inclinant, il sortit pour aller retrouver Aramis, qui l’attendait chez lui, et laissant La Vallière se demander si le surintendant était devenu fou.
— Eh bien! demanda Aramis qui attendait Fouquet avec impatience, êtes vous content de la favorite?
— Enchanté, répondit Fouquet, c’est une femme pleine d’esprit et de cœur.
— Elle ne s’est point fâchée?
— Loin de là; elle n’a pas même eu l’air de comprendre.
— De comprendre quoi?
— De comprendre que je lui eusse écrit.
— Cependant, il a bien fallu qu’elle vous comprît pour vous rendre la lettre, car je présume qu’elle vous l’a rendue.
— Pas le moins du monde.
— Au moins, vous êtes-vous assuré qu’elle l’avait brûlée?
— Mon cher monsieur d’Herblay, il y a déjà une heure que je joue aux propos interrompus, et je commence à avoir assez de ce jeu, si amusant qu’il soit. Comprenez-moi donc bien; la petite a feint de ne pas comprendre ce que je lui disais; elle a nié avoir reçu aucune lettre; donc, ayant nié positivement la réception, elle n’a pu ni me la rendre, ni la brûler.
— Oh! oh! dit Aramis avec inquiétude, que me dites-vous là?
— Je vous dis qu’elle m’a juré sur ses grands dieux n’avoir reçu aucune lettre.
— Oh! c’est trop fort! Et vous n’avez pas insisté?
— J’ai insisté, au contraire, jusqu’à l’impertinence.
— Et elle a toujours nié?
— Toujours.
— Elle ne s’est pas démentie un seul instant?
— Pas un seul instant.
— Mais alors, mon cher, vous lui avez laissé notre lettre entre les mains?
— Il l’a, pardieu! bien fallu.
— Oh! C’est une grande faute.
— Que diable eussiez-vous fait à ma place, vous?
— Certes, on ne pouvait la forcer, mais cela est inquiétant; une pareille lettre ne peut demeurer contre nous.
— Oh! cette jeune fille est généreuse.
— Si elle l’eût été réellement, elle vous eût rendu votre lettre.
— Je vous dis qu’elle est généreuse; j’ai vu ses yeux, je m’y connais.
— Alors, vous la croyez de bonne foi?
— Oh! de tout mon cœur.
— Eh bien! moi, je crois que nous nous trompons.
— Comment cela?
— Je crois qu’effectivement, comme elle vous l’a dit, elle n’a point reçu la lettre.
— Comment! point reçu la lettre?
— Non.
— Supposeriez-vous!...
— Je suppose que, par un motif que nous ignorons, votre homme n’a pas remis la lettre.
Fouquet frappa sur un timbre.
Un valet parut.
— Faites venir Tobie, dit-il.
Un instant après parut un homme à l’œil inquiet, à la bouche fine, aux bras courts, au dos voûté.
Aramis attacha sur lui son œil perçant.
— Voulez-vous me permettre de l’interroger moi-même? demanda Aramis.
— Faites, dit Fouquet.
Aramis fit un mouvement pour adresser la parole au laquais, mais il s’arrêta.
— Non, dit-il, il verrait que nous attachons trop d’importance à sa réponse; interrogez-le, vous; moi, je vais feindre d’écrire.
Aramis se mit en effet à une table, le dos tourné au laquais dont il examinait chaque geste et chaque regard dans une glace parallèle.
— Viens ici, Tobie, dit Fouquet.
Le laquais s’approcha d’un pas assez ferme.
— Comment as-tu fait ma commission? lui demanda Fouquet.
— Mais je l’ai faite comme à l’ordinaire, monseigneur, répliqua l’homme.
— Enfin, dis.
— J’ai pénétré chez Mlle de La Vallière, qui était à la messe et j’ai mis le billet sur sa toilette. N’est-ce point ce que vous m’aviez dit?
— Si fait; et c’est tout?
— Absolument tout, monseigneur.
— Personne n’était là?
— Personne.
— T’es-tu caché comme je te l’avais dit, alors?
— Oui.
— Et elle est rentrée?
— Dix minutes après.
— Et personne n’a pu prendre la lettre?
— Personne, car personne n’est entré.
— De dehors, mais de l’intérieur?
— De l’endroit où j’étais caché, je pouvais voir jusqu’au fond de la chambre.
— Écoute, dit Fouquet, en regardant fixement le laquais, si cette lettre s’est trompée de destination, avoue-le-moi; car s’il faut qu’une erreur ait été commise, tu la paieras de ta tête.
Tobie tressaillit, mais se remit aussitôt.
— Monseigneur, dit-il, j’ai déposé la lettre à l’endroit où j’ai dit, et je ne demande qu’une demi-heure pour vous prouver que la lettre est entre les mains de Mlle de La Vallière ou pour vous rapporter la lettre elle-même.
Aramis observait curieusement le laquais.
Fouquet était facile dans sa confiance; vingt ans cet homme l’avait bien servi.
— Va, dit-il, c’est bien; mais apporte-moi la preuve que tu dis.
Le laquais sortit.
— Eh bien! qu’en pensez-vous? demanda Fouquet à Aramis.
— Je pense qu’il faut, par un moyen quelconque, vous assurer de la vérité. Je pense que la lettre est ou n’est pas parvenue à La Vallière; que, dans le premier cas, il faut que La Vallière vous la rende ou vous donne la satisfaction de la brûler devant vous; que, dans le second, il faut ravoir la lettre, dût-il nous en coûter un million. Voyons, n’est-ce pas votre avis?
— Oui; mais cependant, mon cher évêque, je crois que vous vous exagérez la situation.
— Aveugle, aveugle que vous êtes! murmura Aramis.
— La Vallière, que nous prenons pour une politique de première force, est tout simplement une coquette qui espère que je lui ferai la cour parce que je la lui ai déjà faite, et qui, maintenant qu’elle a reçu confirmation de l’amour du roi, espère me tenir en lisière avec la lettre. C’est naturel.
Aramis secoua la tête.
— Ce n’est point votre avis? dit Fouquet.
— Elle n’est pas coquette.
— Laissez-moi vous dire...
— Oh! je me connais en femmes coquettes, fit Aramis.
— Mon ami! mon ami!
— Il y a longtemps que j’ai fait mes études, voulez-vous dire. Oh! les femmes ne changent pas.
— Oui, mais les hommes changent, et vous êtes aujourd’hui plus soupçonneux qu’autrefois.
Puis, se mettant à rire:
— Voyons, dit-il, si La Vallière veut m’aimer pour un tiers et le roi pour deux tiers, trouvez-vous la condition acceptable?
Aramis se leva avec impatience.
— La Vallière, dit-il, n’a jamais aimé et n’aimera jamais que le roi.
— Mais enfin, dit Fouquet, que feriez-vous?
— Demandez-moi plutôt ce que j’eusse fait.
— Eh bien! qu’eussiez-vous fait?
— D’abord, je n’eusse point laissé sortir cet homme.
— Tobie?
— Oui, Tobie; c’est un traître!
— Oh!
— J’en suis sûr! je ne l’eusse point laissé sortir qu’il ne m’eût avoué la vérité.
— Il est encore temps.
— Comment cela?
— Rappelons-le, et interrogez-le à votre tour.
— Soit!
— Mais je vous assure que la chose est bien inutile. Je l’ai depuis vingt ans, et jamais il ne m’a fait la moindre confusion, et cependant, ajouta Fouquet en riant, c’était facile.
— Rappelez-le toujours. Ce matin, il m’a semblé voir ce visage-là en grande conférence avec un des hommes de M. Colbert.
— Où donc cela?
— En face des écuries.
— Bah! tous mes gens sont à couteaux tirés avec ceux de ce cuistre.
— Je l’ai vu, vous dis-je! et sa figure, qui devait m’être inconnue quand il est entré tout à l’heure, m’a frappé désagréablement.
— Pourquoi n’avez-vous rien dit pendant qu’il était là?
— Parce que c’est à la minute seulement que je vois clair dans mes souvenirs.
— Oh! oh! voilà que vous m’effrayez, dit Fouquet.
Et il frappa sur le timbre.
— Pourvu qu’il ne soit pas trop tard, dit Aramis.
Fouquet frappa une seconde fois.
Le valet de chambre ordinaire parut.
— Tobie! dit Fouquet, faites venir Tobie.
Le valet de chambre referma la porte.
— Vous me laissez carte blanche, n’est-ce pas?
— Entière.
— Je puis employer tous les moyens pour savoir la vérité?
— Tous.
— Même l’intimidation?
— Je vous fais procureur à ma place.
On attendit dix minutes, mais inutilement.
Fouquet, impatienté, frappa de nouveau sur le timbre.
— Tobie! cria-t-il.
— Mais, monseigneur, dit le valet, on le cherche.
— Il ne peut être loin, je ne l’ai chargé d’aucun message.
— Je vais voir, monseigneur.
Aramis, pendant ce temps, se promenait impatiemment mais silencieusement dans le cabinet.
On attendit dix minutes encore.
Fouquet sonna de manière à réveiller toute une nécropole.
Le valet de chambre rentra assez tremblant pour faire croire à une mauvaise nouvelle.
— Monseigneur se trompe, dit-il avant même que Fouquet l’interrogeât, Monseigneur aura donné une commission à Tobie, car il a été aux écuries prendre le meilleur coureur, et, monseigneur, il l’a sellé lui-même.
— Eh bien?
— Il est parti.
— Parti?... s’écria Fouquet. Que l’on coure, qu’on le rattrape!
— Là! là! dit Aramis en le prenant par la main, calmons-nous; maintenant, le mal est fait.
— Le mal est fait?
— Sans doute, j’en étais sûr. Maintenant, ne donnons pas l’éveil; calculons le résultat du coup et parons-le, si nous pouvons.
— Après tout, dit Fouquet, le mal n’est pas grand.
— Vous trouvez cela? dit Aramis.
— Sans doute. Il est bien permis à un homme d’écrire un billet d’amour à une femme.
— À un homme, oui; à un sujet, non; surtout quand cette femme est celle que le roi aime.
— Eh! mon ami, le roi n’aimait pas La Vallière il y a huit jours; il ne l’aimait même pas hier, et la lettre est d’hier; je ne pouvais pas deviner l’amour du roi, quand l’amour du roi n’existait pas encore.
— Soit, répliqua Aramis; mais la lettre n’est malheureusement pas datée. Voilà ce qui me tourmente surtout. Ah! si elle était datée d’hier seulement, je n’aurais pas pour vous l’ombre d’une inquiétude.
Fouquet haussa les épaules.
— Suis-je donc en tutelle, dit-il, et le roi est-il donc roi de mon cerveau et de ma chair?
— Vous avez raison, répliqua Aramis; ne donnons pas aux choses plus d’importance qu’il ne convient; puis d’ailleurs... eh bien! si nous sommes menacés, nous avons des moyens de défense.
— Oh! menacés! dit Fouquet, vous ne mettez pas cette piqûre de fourmi au nombre des menaces qui peuvent compromettre ma fortune et ma vie, n’est ce pas?
— Eh! pensez-y, monsieur Fouquet, la piqûre d’une fourmi peut tuer un géant, si la fourmi est venimeuse.
— Mais cette toute-puissance dont vous parliez, voyons, est-elle déjà évanouie?
— Je suis tout-puissant, soit; mais je ne suis pas immortel.
— Voyons, retrouver Tobie serait le plus pressé, ce me semble. N’est-ce point votre avis?
— Oh! quant à cela, vous ne le retrouverez pas, dit Aramis, et, s’il vous était précieux, faites-en votre deuil.
— Enfin, il est quelque part dans le monde, dit Fouquet.
— Vous avez raison; laissez-moi faire, répondit Aramis.
Chapitre CXXXVIII — Les quatre chances de Madame
La reine Anne avait fait prier la jeune reine de venir lui rendre visite.
Depuis quelque temps, souffrante et tombant du haut de sa beauté, du haut de sa jeunesse, avec cette rapidité de déclin qui signale la décadence des femmes qui ont beaucoup lutté, Anne d’Autriche voyait se joindre au mal physique la douleur de ne plus compter que comme un souvenir vivant au milieu des jeunes beautés, des jeunes esprits et des jeunes puissances de sa Cour.
Les avis de son médecin, ceux de son miroir, la désolaient bien moins que ces avertissements inexorables de la société des courtisans qui, pareils aux rats du navire, abandonnent la cale où l’eau va pénétrer grâce aux avaries de la vétusté.
Anne d’Autriche ne se trouvait pas satisfaite des heures que lui donnait son fils aîné.
Le roi, bon fils, plus encore avec affectation qu’avec affection, venait d’abord passer chez sa mère une heure le matin et une heure le soir; mais, depuis qu’il s’était chargé des affaires de l’État, la visite du matin et celle du soir s’étaient réduites d’une demi-heure; puis, peu à peu, la visite du matin avait été supprimée.
On se voyait à la messe; la visite même du soir était remplacée par une entrevue, soit chez le roi en assemblée, soit chez Madame, où la reine venait assez complaisamment par égard pour ses deux fils.
Il en résultait cet ascendant immense sur la Cour que Madame avait conquis, et qui faisait de sa maison la véritable réunion royale.
Anne d’Autriche le sentit.
Se voyant souffrante et condamnée par la souffrance à de fréquentes retraites, elle fut désolée de prévoir que la plupart de ses journées, de ses soirées, s’écouleraient solitaires, inutiles, désespérées.
Elle se rappelait avec terreur l’isolement où jadis la laissait le cardinal de Richelieu, fatales et insupportables soirées, pendant lesquelles pourtant elle avait pour se consoler la jeunesse, la beauté, qui sont toujours accompagnées de l’espoir.
Alors elle forma le projet de transporter la Cour chez elle et d’attirer Madame, avec sa brillante escorte, dans la demeure sombre et déjà triste où la veuve d’un roi de France, la mère d’un roi de France, était réduite à consoler de son veuvage anticipé la femme toujours larmoyante d’un roi de France.
Anne réfléchit.
Elle avait beaucoup intrigué dans sa vie. Dans le beau temps, alors que sa jeune tête enfantait des projets toujours heureux, elle avait près d’elle, pour stimuler son ambition et son amour, une amie plus ardente, plus ambitieuse qu’elle-même, une amie qui l’avait aimée, chose rare à la Cour, et que de mesquines considérations avaient éloignée d’elle.
Mais depuis tant d’années, excepté Mme de Motteville, excepté la Molena, cette nourrice espagnole, confidente en sa qualité de compatriote et de femme, qui pouvait se flatter d’avoir donné un bon avis à la reine?
Qui donc aussi, parmi toutes ces jeunes têtes, pouvait lui rappeler le passé, par lequel seulement elle vivait?
Anne d’Autriche se souvint de Mme de Chevreuse, d’abord exilée plutôt de sa volonté à elle-même que de celle du roi, puis morte en exil femme d’un gentilhomme obscur.
Elle se demanda ce que Mme de Chevreuse lui eût conseillé autrefois en pareil cas dans leurs communs embarras d’intrigues, et, après une sérieuse méditation, il lui sembla que cette femme rusée, pleine d’expérience et de sagacité, lui répondait de sa voix ironique:
— Tous ces petits jeunes gens sont pauvres et avides. Ils ont besoin d’or et de rentes pour alimenter leurs plaisirs, prenez-les-moi par l’intérêt.
Anne d’Autriche adopta ce plan.
Sa bourse était bien garnie; elle disposait d’une somme considérable amassée par Mazarin pour elle et mise en lieu sûr.
Elle avait les plus belles pierreries de France, et surtout des perles d’une telle grosseur, qu’elles faisaient soupirer le roi chaque fois qu’il les voyait, parce que les perles de sa couronne n’étaient que grains de mil auprès de celles-là.
Anne d’Autriche n’avait plus de beauté ni de charmes à sa disposition. Elle se fit riche et proposa pour appât à ceux qui viendraient chez elle, soit de bons écus d’or à gagner au jeu, soit de bonnes dotations habilement faites les jours de bonne humeur, soit des aubaines de rentes qu’elle arrachait au roi en sollicitant, ce qu’elle s’était décidée à faire pour entretenir son crédit.
Et d’abord elle essaya de ce moyen sur Madame, dont la possession lui était la plus précieuse de toutes.
Madame, malgré l’intrépide confiance de son esprit et de sa jeunesse, donna tête baissée dans le panneau qui était ouvert devant elle. Enrichie peu à peu par des dons, par des cessions, elle prit goût à ces héritages anticipés.
Anne d’Autriche usa du même moyen sur Monsieur et sur le roi lui-même.
Elle institua chez elle des loteries.
Le jour où nous sommes arrivés, il s’agissait d’un médianoche chez la reine mère, et cette princesse mettait en loterie deux bracelets fort beaux en brillants et d’un travail exquis.
Les médaillons étaient des camées antiques de la plus grande valeur; comme revenu, les diamants ne représentaient pas une somme bien considérable, mais l’originalité, la rareté de travail étaient telles, qu’on désirait à la Cour non seulement posséder, mais voir ces bracelets aux bras de la reine, et que, les jours où elles les portait, c’était une faveur que d’être admis à les admirer en lui baisant les mains.
Les courtisans avaient même à ce sujet adopté des variantes de galanterie pour établir cet aphorisme, que les bracelets eussent été sans prix s’ils n’avaient le malheur de se trouver en contact avec des bras pareils à ceux de la reine.
Ce compliment avait eu l’honneur d’être traduit dans toutes les langues de l’Europe, plus de mille distiques latins et français circulaient sur cette matière.
Le jour où Anne d’Autriche se décida pour la loterie, c’était un moment décisif: le roi n’était pas venu depuis deux jours chez sa mère. Madame boudait après la grande scène des dryades et des naïades.
Le roi ne boudait plus; mais une distraction toute-puissante l’enlevait au-dessus des orages et des plaisirs de la Cour.
Anne d’Autriche opéra sa diversion en annonçant la fameuse loterie chez elle pour le soir suivant.
Elle vit, à cet effet, la jeune reine, à qui, comme nous l’avons dit, elle demanda une visite le matin.
— Ma fille, lui dit-elle, je vous annonce une bonne nouvelle. Le roi m’a dit de vous les choses les plus tendres. Le roi est jeune et facile à détourner; mais, tant que vous vous tiendrez près de moi, il n’osera s’écarter de vous, à qui, d’ailleurs, il est attaché par une très vive tendresse. Ce soir, il y a loterie chez moi: vous y viendrez?
— On m’a dit, fit la jeune reine avec une sorte de reproche timide, que Votre Majesté mettait en loterie ses beaux bracelets, qui sont d’une telle rareté, que nous n’eussions pas dû les faire sortir du garde-meuble de la couronne, ne fût-ce que parce qu’ils vous ont appartenu.
— Ma fille, dit alors Anne d’Autriche, qui entrevit toute la pensée de la jeune reine et voulut la consoler de n’avoir pas reçu ce présent, il fallait que j’attirasse chez moi à tout jamais Madame.
— Madame? fit en rougissant la jeune reine.
— Sans doute; n’aimez-vous pas mieux avoir chez vous une rivale pour la surveiller et la dominer, que de savoir le roi chez elle, toujours disposé à courtiser comme à l’être? Cette loterie est l’attrait dont je me sers pour cela: me blâmez-vous?
— Oh! non! fit Marie-Thérèse en frappant dans ses mains avec cet enfantillage de la joie espagnole.
— Et vous ne regrettez plus, ma chère, que je ne vous aie pas donné ces bracelets, comme c’était d’abord mon intention?
— Oh! non, oh! non, ma bonne mère!...
— Eh bien! ma chère fille, faites-vous bien belle, et que notre médianoche soit brillant: plus vous y serez gaie, plus vous y paraîtrez charmante, et vous éclipserez toutes les femmes par votre éclat comme par votre rang.
Marie-Thérèse partit enthousiasmée.
Une heure après, Anne d’Autriche recevait chez elle Madame, et, la couvrant de caresses:
— Bonnes nouvelles! disait-elle, le roi est charmé de ma loterie.
— Moi, dit Madame, je n’en suis pas aussi charmée; voir de beaux bracelets comme ceux-là aux bras d’une autre femme que vous, ma reine, ou moi, voilà ce à quoi je ne puis m’habituer.
— Là! là! dit Anne d’Autriche en cachant sous un sourire une violente douleur qu’elle venait de sentir, ne vous révoltez pas, jeune femme... et n’allez pas tout de suite prendre les choses au pis.
— Ah! madame, le sort est aveugle... et vous avez, m’a-t-on dit, deux cents billets?
— Tout autant. Mais vous n’ignorez pas qu’il y en aura qu’un gagnant?
— Sans doute. À qui tombera-t-il? Le pouvez-vous dire? fit Madame désespérée.
— Vous me rappelez que j’ai fait un rêve cette nuit... Ah! mes rêves sont bons... je dors si peu.
— Quel rêve?... Vous souffrez?
— Non, dit la reine en étouffant, avec une constance admirable, la torture d’un nouvel élancement dans le sein. J’ai donc rêvé que le roi gagnait les bracelets.
— Le roi?
— Vous m’allez demander ce que le roi peut faire de bracelets, n’est-ce pas?
— C’est vrai.
— Et vous ajouterez cependant qu’il serait fort heureux que le roi gagnât, car, ayant ces bracelets, il serait forcé de les donner à quelqu’un.
— De vous les rendre, par exemple.
— Auquel cas, je les donnerais immédiatement; car vous ne pensez pas, dit la reine en riant, que je mette ces bracelets en loterie par gêne. C’est pour les donner sans faire de jalousie; mais, si le hasard ne voulais pas me tirer de peine, eh bien! je corrigerais le hasard... je sais bien à qui j’offrirais les bracelets.
Ces mots furent accompagnés d’un sourire si expressif, que Madame dut le payer par un baiser de remerciement.
— Mais, ajouta Anne d’Autriche, ne savez-vous pas aussi bien que moi que le roi ne me rendrait pas les bracelets s’il les gagnait?
— Il les donnerait à la reine, alors.
— Non; par la même raison qui fait qu’il ne me les rendrait pas; attendu que, si j’eusse voulu les donner à la reine, je n’avais pas besoin de lui pour cela.
Madame jeta un regard de côté sur les bracelets, qui, dans leur écrin, scintillaient sur une console voisine.
— Qu’ils sont beaux! dit-elle en soupirant. Eh! mais, dit Madame, voilà-t-il pas que nous oublions que le rêve de Votre Majesté n’est qu’un rêve.
— Il m’étonnerait fort, repartit Anne d’Autriche, que mon rêve fût trompeur; cela m’est arrivé rarement.
— Alors vous pouvez être prophète.
— Je vous ai dit, ma fille, que je ne rêve presque jamais; mais c’est une coïncidence si étrange que celle de ce rêve avec mes idées! il entre si bien dans mes combinaisons!
— Quelles combinaisons?
— Celle-ci, par exemple, que vous gagnerez les bracelets.
— Alors ce ne sera pas le roi.
— Oh! dit Anne d’Autriche, il n’y a pas tellement loin du cœur de Sa Majesté à votre cœur... à vous qui êtes sa sœur chérie... Il n’y a pas, dis-je, tellement loin, qu’on puisse dire que le rêve est menteur. Voyez pour vous les belles chances; comptez-les bien.
— Je les compte.
— D’abord, celle du rêve. Si le roi gagne, il est certain qu’il vous donne les bracelets.
— J’admets cela pour une.
— Si vous les gagnez, vous les avez.
— Naturellement; c’est encore admissible.
— Enfin, si Monsieur les gagnait!
— Oh! dit Madame en riant aux éclats, il les donnerait au chevalier de Lorraine.
Anne d’Autriche se mit à rire comme sa bru, c’est-à-dire de si bon cœur, que sa douleur reparut et la fit blêmir au milieu de l’accès d’hilarité.
— Qu’avez-vous? dit Madame effrayée.
— Rien, rien, le point de côté... J’ai trop ri... Nous en étions à la quatrième chance.
— Oh! celle-là, je ne la vois pas.
— Pardonnez-moi, je ne me suis pas exclue des gagnants, et, si je gagne, vous êtes sûre de moi.
— Merci! Merci! s’écria Madame.
— J’espère que vous voilà favorisée, et qu’à présent le rêve commence à prendre les solides contours de la réalité.
— En vérité, vous me donnez espoir et confiance, dit Madame, et les bracelets ainsi gagnés me seront cent fois plus précieux.
— À ce soir donc!
— À ce soir!
Et les princesses se séparèrent.
Anne d’Autriche, après avoir quitté sa bru, se dit en examinant les bracelets:
«Ils sont bien précieux, en effet, puisque par eux, ce soir, je me serai concilié un cœur en même temps que j’aurai deviné un secret.»
Puis, se tournant vers son alcôve déserte:
— Est-ce ainsi que tu aurais joué, ma pauvre Chevreuse? dit-elle au vide... Oui, n’est-ce pas?
Et, comme un parfum d’autrefois, toute sa jeunesse toute sa folle imagination, tout le bonheur lui revinrent avec l’écho de cette invocation.
Chapitre CXXXIX — La loterie
Le soir, à huit heures, tout le monde était rassemblé chez la reine mère.
Anne d’Autriche, en grand habit de cérémonie, belle des restes de sa beauté et de toutes les ressources que la coquetterie peut mettre en des mains habiles, dissimulait, ou plutôt essayait de dissimuler à cette foule de jeunes courtisans qui l’entouraient et qui l’admiraient encore, grâce aux combinaisons que nous avons indiquées dans le chapitre précédent, les ravages déjà visibles de cette souffrance à laquelle elle devait succomber quelques années plus tard.
Madame, presque aussi coquette qu’Anne d’Autriche, et la reine, simple et naturelle, comme toujours, étaient assises à ses côtés et se disputaient ses bonnes grâces.
Les dames d’honneur, réunies en corps d’armée pour résister avec plus de force, et, par conséquent, avec plus de succès aux malicieux propos que les jeunes gens tenaient sur elles, se prêtaient, comme fait un bataillon carré, le secours mutuel d’une bonne garde et d’une bonne riposte.
Montalais, savante dans cette guerre de tirailleur, protégeait toute la ligne par le feu roulant qu’elle dirigeait sur l’ennemi.
De Saint-Aignan, au désespoir de la rigueur, insolente à force d’être obstinée, de Mlle de Tonnay-Charente, essayait de lui tourner le dos; mais, vaincu par l’éclat irrésistible des deux grands yeux de la belle, il revenait à chaque instant consacrer sa défaite par de nouvelles soumissions, auxquelles Mlle de Tonnay-Charente ne manquait pas de riposter par de nouvelles impertinences.
De Saint-Aignan ne savait à quel saint se vouer.
La Vallière avait non pas une cour, mais des commencements de courtisans.
De Saint-Aignan, espérant par cette manœuvre attirer les yeux d’Athénaïs de son côté, était venu saluer la jeune fille avec un respect qui, à quelques esprits retardataires avait fait croire à la volonté de balancer Athénaïs par Louise.
Mais ceux-là, c’étaient ceux qui n’avaient ni vu ni entendu raconter la scène de la pluie. Seulement, comme la majorité était déjà informée, et bien informée, sa faveur déclarée avait attiré à elle les plus habiles comme les plus sots de la Cour.
Les premiers, parce qu’ils disaient, les uns, comme Montaigne: «Que sais je?»
Les autres, parce qu’ils disaient comme Rabelais: «Peut-être?»
Le plus grand nombre avait suivi ceux-là, comme dans les chasses cinq ou six limiers habiles suivent seuls la fumée de la bête, tandis que tout le reste de la meute ne suit que la fumée des limiers.
Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et de leurs dames d’honneur, ainsi que celles des autres dames; et elles daignaient oublier qu’elles étaient reines pour se souvenir qu’elles étaient femmes.
C’est-à-dire qu’elles déchiraient impitoyablement tout porte-jupe, comme eût dit Molière.
Les regards des deux princesses tombèrent simultanément sur La Vallière qui, ainsi que nous l’avons dit était fort entourée en ce moment. Madame fut sans pitié.
— En vérité, dit-elle en se penchant vers la reine mère, si le sort était juste, il favoriserait cette pauvre petite La Vallière.
— Ce n’est pas possible, dit la reine mère en souriant.
— Comment cela?
— Il n’y a que deux cents billets, de sorte que tout le monde n’a pu être porté sur la liste.
— Elle n’y est pas alors?
— Non.
— Quel dommage! Elle eût pu les gagner et les vendre.
— Les vendre? s’écria la reine.
— Oui, cela lui aurait fait une dot, et elle n’eût pas été obligée de se marier sans trousseau, comme cela arrivera probablement.
— Ah bah! vraiment? Pauvre petite! dit la reine mère, n’a-t-elle pas de robes?
Et elle prononça ces mots en femme qui n’a jamais pu savoir ce que c’était que la médiocrité.
— Dame, voyez: je crois, Dieu me pardonne, qu’elle a la même jupe ce soir qu’elle avait ce matin à la promenade, et qu’elle aura pu conserver, grâce au soin que le roi a pris de la mettre à l’abri de la pluie.
Au moment même où Madame prononçait ces paroles, le roi entrait.
Les deux princesses ne se fussent peut-être point aperçues de cette arrivée, tant elles étaient occupées à médire. Mais Madame vit tout à coup La Vallière, qui était debout en face de la galerie, se troubler et dire quelques mots aux courtisans qui l’entouraient; ceux-ci s’écartèrent aussitôt. Ce mouvement ramena les yeux de Madame vers la porte. En ce moment, le capitaine des gardes annonça le roi.
À cette annonce, La Vallière, qui jusque-là avait tenu les yeux fixés sur la galerie, les abaissa tout à coup.
Le roi entra.
Il était vêtu avec une magnificence pleine de goût, et causait avec Monsieur et le duc de Roquelaure, qui tenaient, Monsieur sa droite, le duc de Roquelaure sa gauche.
Le roi s’avança d’abord vers les reines, qu’il salua avec un gracieux respect. Il prit la main de sa mère, qu’il baisa, adressa quelques compliments à Madame sur l’élégance de sa toilette, et commença à faire le tour de l’assemblée.
La Vallière fut saluée comme les autres, pas plus, pas moins que les autres.
Puis Sa Majesté revint à sa mère et à sa femme.
Lorsque les courtisans virent que le roi n’avait adressé qu’une phrase banale à cette jeune fille si recherchée le matin, ils tirèrent sur-le-champ une conclusion de cette froideur.
Cette conclusion fut que le roi avait eu un caprice, mais que ce caprice était déjà évanoui.
Cependant on eût dû remarquer une chose, c’est que, près de La Vallière, au nombre des courtisans, se trouvait M. Fouquet, dont la respectueuse politesse servit de maintien à la jeune fille, au milieu des différentes émotions qui l’agitaient visiblement.
M. Fouquet s’apprêtait, au reste, à causer plus intimement avec Mlle de La Vallière, lorsque M. Colbert s’approcha, et, après avoir fait sa révérence à Fouquet, dans toutes les règles de la politesse la plus respectueuse, il parut décidé à s’établir près de La Vallière pour lier conversation avec elle. Fouquet quitta aussitôt la place. Tout ce manège était dévoré des yeux par Montalais et par Malicorne, qui se renvoyaient l’un à l’autre leurs observations.
De Guiche, placé dans une embrasure de fenêtre, ne voyait que Madame. Mais, comme Madame, de son côté arrêtait fréquemment son regard sur La Vallière, les yeux de de Guiche, guidés par les yeux de Madame, se portaient de temps en temps aussi sur la jeune fille.
La Vallière sentit instinctivement s’alourdir sur elle le poids de tous ces regards, chargés, les uns d’intérêt, les autres d’envie. Elle n’avait, pour compenser cette souffrance, ni un mot d’intérêt de la part de ses compagnes, ni un regard d’amour du roi.
Aussi ce que souffrait la pauvre enfant, nul ne pourrait l’exprimer. La reine mère fit approcher le guéridon sur lequel étaient les billets de loterie, au nombre de deux cents, et pria Mme de Motteville de lire la liste des élus.
Il va sans dire que cette liste était dressée selon les lois de l’étiquette: le roi venait d’abord, puis la reine mère, puis la reine, puis Monsieur, puis Madame, et ainsi de suite.
Les cœurs palpitaient à cette lecture. Il y avait bien trois cents invités chez la reine. Chacun se demandait si son nom devait rayonner au nombre des noms privilégiés.
Le roi écoutait avec autant d’attention que les autres. Le dernier nom prononcé, il vit que La Vallière n’avait pas été portée sur la liste.
Chacun, au reste, put remarquer cette omission.
Le roi rougit comme lorsqu’une contrariété l’assaillait.
La Vallière, douce et résignée, ne témoigna rien.
Pendant toute la lecture, le roi ne l’avait point quittée du regard; la jeune fille se dilatait sous cette heureuse influence qu’elle sentait rayonner autour d’elle, trop joyeuse et trop pure qu’elle était pour qu’une pensée autre que d’amour pénétrât dans son esprit ou dans son cœur.
Payant par la durée de son attention cette touchante abnégation, le roi montrait à son amante qu’il en comprenait l’étendue et la délicatesse.
La liste close, toutes les figures de femmes omises ou oubliées se laissèrent aller au désappointement.
Malicorne aussi fut oublié dans le nombre des hommes et sa grimace dit clairement à Montalais, oubliée aussi:
«Est-ce que nous ne nous arrangerons pas avec la fortune de manière qu’elle ne nous oublie pas, elle?»
«Oh! que si fait», répliqua le sourire intelligent de Mlle Aure.
Les billets furent distribués à chacun selon son numéro.
Le roi reçut le sien d’abord, puis la reine mère, puis Monsieur, puis la reine et Madame, et ainsi de suite.
Alors, Anne d’Autriche ouvrit un sac en peau d’Espagne, dans lequel se trouvaient deux cents numéros gravés sur des boules de nacre, et présenta le sac tout ouvert à la plus jeune de ses filles d’honneur pour qu’elle y prit une boule.
L’attente, au milieu de tous ces préparatifs pleins de lenteur, était plus encore celle de l’avidité que celle de la curiosité.
De Saint-Aignan se pencha à l’oreille de Mlle de Tonnay-Charente:
— Puisque nous avons chacun un numéro, mademoiselle, lui dit-il, unissons nos deux chances. À vous le bracelet, si je gagne; à moi, si vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux?
— Non pas, dit Athénaïs, à vous le bracelet, si vous le gagnez. Chacun pour soi.
— Vous êtes impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai par un quatrain:
Belle Iris, à mes vœux... Vous êtes trop rebelle.
— Silence! dit Athénaïs, vous allez m’empêcher d’entendre le numéro gagnant.
— Numéro 1, dit la jeune fille qui avait tiré la boule de nacre du sac de peau d’Espagne.
— Le roi! s’écria la reine mère.
— Le roi a gagné, répéta la reine joyeuse.
— Oh! le roi! votre rêve! dit à l’oreille d’Anne d’Autriche Madame toute joyeuse.
Le roi ne fit éclater aucune satisfaction.
Il remercia seulement la fortune de ce qu’elle faisait pour lui en adressant un petit salut à la jeune fille qui avait été choisie comme mandataire de la rapide déesse.
Puis, recevant des mains d’Anne d’Autriche, au milieu des murmures de convoitise de toute l’assemblée, l’écrin qui renfermait les bracelets:
— Ils sont donc réellement beaux, ces bracelets? dit-il.
— Regardez-les, dit Anne d’Autriche, et jugez-en vous-même.
Le roi les regarda.
— Oui, dit-il, et voilà, en effet, un admirable médaillon. Quel fini.
— Quel fini! répéta Madame.
La reine Marie-Thérèse vit facilement et du premier coup d’œil que le roi ne lui offrirait pas les bracelets; mais, comme il ne paraissait pas non plus songer le moins du monde à les offrir à Madame, elle se tint pour satisfaite, ou à peu près.
Le roi s’assit.
Les plus familiers parmi les courtisans vinrent successivement admirer de près la merveille, qui bientôt, avec la permission du roi, passa de main en main.
Aussitôt tous, connaisseurs ou non, s’exclamèrent de surprise et accablèrent le roi de félicitations.
Il y avait, en effet, de quoi admirer pour tout le monde; les brillants pour ceux-ci, la gravure pour ceux-là.
Les dames manifestaient visiblement leur impatience de voir un pareil trésor accaparé par les cavaliers.
— Messieurs, messieurs, dit le roi à qui rien n’échappait, on dirait, en vérité, que vous portez des bracelets comme les Sabins: passez-les donc un peu aux dames, qui me paraissent avoir à juste titre la prétention de s’y connaître mieux que vous.
Ces mots semblèrent à Madame le commencement d’une décision qu’elle attendait.
Elle puisait, d’ailleurs, cette bienheureuse croyance dans les yeux de la reine mère.
Le courtisan qui les tenait au moment où le roi jetait cette observation au milieu de l’agitation générale se hâta de déposer les bracelets entre les mains de la reine Marie-Thérèse, qui, sachant bien, pauvre femme! qu’ils ne lui étaient pas destinés, les regarda à peine et les passa presque aussitôt à Madame.
Celle-ci et, plus particulièrement qu’elle encore, Monsieur donnèrent aux bracelets un long regard de convoitise.
Puis elle passa les joyaux aux dames ses voisines, en prononçant ce seul mot, mais avec un accent qui valait une longue phrase:
— Magnifiques!
Les dames, qui avaient reçu les bracelets des mains de Madame, mirent le temps qui leur convint à les examiner, puis elles les firent circuler en les poussant à droite.
Pendant ce temps, le roi s’entretenait tranquillement avec de Guiche et Fouquet.
Il laissait parler plutôt qu’il n’écoutait.
Habituée à certains tours de phrases, son oreille comme celle de tous les hommes qui exercent sur d’autres hommes une supériorité incontestable, ne prenait des discours semés çà et là que l’indispensable mot qui mérite une réponse.
Quant à son attention, elle était autre part.
Elle errait avec ses yeux.
Mlle de Tonnay-Charente était la dernière des dames inscrites pour les billets, et, comme si elle eût pris rang selon son inscription sur la liste, elle n’avait après elle que Montalais et La Vallière.
Lorsque les bracelets arrivèrent à ces deux dernières, on parut ne plus s’en occuper.
L’humilité des mains qui maniaient momentanément ces joyaux leur ôtait toute leur importance.
Ce qui n’empêcha point Montalais de tressaillir de joie, d’envie et de cupidité à la vue de ces belles pierres, plus encore que de ce magnifique travail.
Il est évident que, mise en demeure entre la valeur pécuniaire et la beauté artistique, Montalais eût sans hésitation préféré les diamants aux camées.
Aussi eut-elle grand-peine à les passer à sa compagne La Vallière. La Vallière attacha sur les bijoux un regard presque indifférent.
— Oh! que ces bracelets sont riches! que ces bracelets sont magnifiques! s’écria Montalais; et tu ne t’extasies pas sur eux, Louise? Mais, en vérité, tu n’es donc pas femme?
— Si fait, répondit la jeune fille avec un accent d’adorable mélancolie. Mais pourquoi désirer ce qui ne peut nous appartenir?
Le roi, la tête penchée en avant, écoutait ce que la jeune fille allait dire.
À peine la vibration de cette voix eut-elle frappé son oreille, qu’il se leva tout rayonnant, et, traversant tout le cercle pour aller de sa place à La Vallière:
— Mademoiselle, dit-il, vous vous trompez, vous êtes femme, et toute femme a droit à des bijoux de femme.
— Oh! Sire, dit La Vallière, Votre Majesté ne veut donc pas croire absolument à ma modestie?
— Je crois que vous avez toutes les vertus, mademoiselle, la franchise comme les autres; je vous adjure donc de dire franchement ce que vous pensez de ces bracelets.
— Qu’ils sont beaux, Sire, et qu’ils ne peuvent être offerts qu’à une reine.
— Cela me ravit que votre opinion soit telle, mademoiselle; les bracelets sont à vous, et le roi vous prie de les accepter.
Et comme, avec un mouvement qui ressemblait à de l’effroi, La Vallière tendait vivement l’écrin au roi, le roi repoussa doucement de sa main la main tremblante de La Vallière.
Un silence d’étonnement, plus funèbre qu’un silence de mort, régnait dans l’assemblée. Et cependant, on n’avait pas, du côté des reines, entendu ce qu’il avait dit, ni compris ce qu’il avait fait.
Une charitable amie se chargea de répandre la nouvelle. Ce fut Tonnay-Charente, à qui Madame avait fait signe de s’approcher.
— Ah! mon Dieu! s’écria Tonnay-Charente, est-elle heureuse, cette La Vallière! le roi vient de lui donner les bracelets.
Madame se mordit les lèvres avec une telle force, que le sang apparut à la surface de la peau.
La jeune reine regarda alternativement La Vallière et Madame et se mit à rire.
Anne d’Autriche appuya son menton sur sa belle main blanche, et demeura longtemps absorbée par un soupçon qui lui mordait l’esprit et par une douleur atroce qui lui mordait le cœur.
De Guiche, en voyant pâlir Madame, en devinant ce qui la faisait pâlir, de Guiche quitta précipitamment l’assemblée et disparut. Malicorne put alors se glisser jusqu’à Montalais, et, à la faveur du tumulte général des conversations:
— Aure, lui dit-il, tu as près de toi notre fortune et notre avenir.
— Oui, répondit celle-ci.
Et elle embrassa tendrement La Vallière, qu’intérieurement elle était tentée d’étrangler.
Chapitre CXL — Malaga
Pendant tout ce long et violent débat des ambitions de cour contre les amours de cœur, un de nos personnages, le moins à négliger peut-être, était fort négligé, fort oublié, fort malheureux.
En effet, d’Artagnan, d’Artagnan, car il faut le nommer par son nom pour qu’on se rappelle qu’il a existé, d’Artagnan n’avait absolument rien à faire dans ce monde brillant et léger. Après avoir suivi le roi pendant deux jours à Fontainebleau, et avoir regardé toutes les bergerades et tous les travestissements héroï-comiques de son souverain, le mousquetaire avait senti que cela ne suffisait point à remplir sa vie.
Accosté à chaque instant par des gens qui lui disaient: «Comment trouvez-vous que m’aille cet habit, monsieur d’Artagnan?» il leur répondait de sa voix placide et railleuse: «Mais je trouve que vous êtes aussi bien habillé que le plus beau singe de la foire Saint-Laurent.».
C’était un compliment comme les faisait d’Artagnan quand il n’en voulait pas faire d’autre: bon gré mal gré, il fallait donc s’en contenter.
Et, quand on lui demandait: «Monsieur d’Artagnan, comment vous habillez-vous ce soir?» il répondait: «Je me déshabillerai.»
Ce qui faisait rire même les dames.
Mais, après deux jours passés ainsi, le mousquetaire voyant que rien de sérieux ne s’agitait là-dessous, et que le roi avait complètement, ou du moins paraissait avoir complètement oublié Paris, Saint-Mandé et Belle-Île; que M. Colbert rêvait lampions et feux d’artifice; que les dames en avaient pour un mois au moins d’œillades à rendre et à donner; D’Artagnan demanda au roi un congé pour affaires de famille.
Au moment où d’Artagnan lui faisait cette demande, le roi se couchait, rompu d’avoir dansé.
— Vous voulez me quitter, monsieur d’Artagnan? demanda-t-il d’un air étonné.
Louis XIV ne comprenait jamais que l’on se séparât de lui quand on pouvait avoir l’insigne honneur de demeurer près de lui.
— Sire, dit d’Artagnan, je vous quitte parce que je ne vous sers à rien. Ah! si je pouvais vous tenir le balancier, tandis que vous dansez, ce serait autre chose.
— Mais, mon cher monsieur d’Artagnan, répondit gravement le roi, on danse sans balancier.
— Ah! tiens, dit le mousquetaire continuant son ironie insensible, tiens, je ne savais pas, moi!
— Vous ne m’avez donc pas vu danser? demanda le roi.
— Oui; mais j’ai cru que cela irait toujours de plus fort en plus fort. Je me suis trompé: raison de plus pour que je me retire. Sire, je le répète, vous n’avez pas besoin de moi; d’ailleurs, si Votre Majesté en avait besoin, elle saurait où me trouver.
— C’est bien, dit le roi.
Et il accorda le congé.
Nous ne chercherons donc pas d’Artagnan à Fontainebleau, ce serait chose inutile; mais, avec la permission de nos lecteurs, nous le retrouverons rue des Lombards, au Pilon d’Or, chez notre vénérable ami Planchet.
Il est huit heures du soir, il fait chaud, une seule fenêtre est ouverte, c’est celle d’une chambre de l’entresol.
Un parfum d’épicerie, mêlé au parfum moins exotique, mais plus pénétrant, de la fange de la rue monte aux narines du mousquetaire.
D’Artagnan, couché sur une immense chaise à dossier plat, les jambes, non pas allongées, mais posées sur un escabeau, forme l’angle le plus obtus qui se puisse voir.
L’œil, si fin et si mobile d’habitude, est fixe, presque voilé, et a pris pour but invariable le petit coin du ciel bleu que l’on aperçoit derrière la déchirure des cheminées; il y a du bleu tout juste ce qu’il en faudrait pour mettre une pièce à l’un des sacs de lentilles ou de haricots qui forment le principal ameublement de la boutique du rez-de-chaussée.
Ainsi étendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale, d’Artagnan n’est plus un homme de guerre, d’Artagnan n’est plus un officier du palais, c’est un bourgeois croupissant entre le dîner et le souper, entre le souper et le coucher; un de ces braves cerveaux ossifiés qui n’ont plus de place pour une seule idée, tant la matière guette avec férocité aux portes de l’intelligence, et surveille la contrebande qui pourrait se faire en introduisant dans le crâne un symptôme de pensée.
Nous avons dit qu’il faisait nuit; les boutiques s’allumaient tandis que les fenêtres des appartements supérieurs se fermaient; une patrouille de soldats du guet faisait entendre le bruit régulier de son pas.
D’Artagnan continuait à ne rien entendre et à ne rien regarder que le coin bleu de son ciel.
À deux pas de lui, tout à fait dans l’ombre, couché sur un sac de maïs, Planchet, le ventre sur ce sac, les deux bras sous son menton, regardait d’Artagnan penser, rêver ou dormir les yeux ouverts.
L’observation durait déjà depuis fort longtemps.
Planchet commença par faire:
— Hum! hum!
D’Artagnan ne bougea point.
Planchet vit alors qu’il fallait recourir à quelque moyen plus efficace: après mûres réflexions, ce qu’il trouva de plus ingénieux dans les circonstances présentes, fut de se laisser rouler de son sac sur le parquet en murmurant contre lui-même le mot:
— Imbécile!
Mais, quel que fût le bruit produit par la chute de Planchet, d’Artagnan, qui, dans le cours de son existence, avait entendu bien d’autres bruits, ne parut pas faire le moindre cas de ce bruit-là.
D’ailleurs, une énorme charrette, chargée de pierres, débouchant de la rue Saint-Médéric, absorba dans le bruit de ses roues le bruit de la chute de Planchet.
Cependant Planchet crut, en signe d’approbation tacite, le voir imperceptiblement sourire au mot imbécile.
Ce qui, l’enhardissant lui fit dire:
— Est-ce que vous dormez, monsieur d’Artagnan?
— Non, Planchet, je ne dors même pas, répondit le mousquetaire.
— J’ai le désespoir, fit Planchet, d’avoir entendu le mot même.
— Eh bien! quoi? est-ce que ce mot n’est pas français, monsieur Planchet?
— Si fait, monsieur d’Artagnan.
— Eh bien?
— Eh bien! ce mot m’afflige.
— Développe-moi ton affliction, Planchet, dit d’Artagnan.
— Si vous dites que vous ne dormez même pas, c’est comme si vous disiez que vous n’avez même pas la consolation de dormir. Ou mieux, c’est comme si vous disiez en d’autres termes: Planchet, je m’ennuie à crever.
— Planchet, tu sais que je ne m’ennuie jamais.
— Excepté aujourd’hui et avant-hier.
— Bah!
— Monsieur d’Artagnan, voilà huit jours que vous êtes revenu de Fontainebleau; voilà huit jours que vous n’avez plus ni vos ordres à donner, ni votre compagnie à faire manœuvrer. Le bruit des mousquets, des tambours et de toute la royauté vous manque; d’ailleurs, moi qui ai porté le mousquet, je conçois cela.
— Planchet, répondit d’Artagnan, je t’assure que je ne m’ennuie pas le moins du monde.
— Que faites-vous, en ce cas, couché là comme un mort?
— Mon ami Planchet, il y avait au siège de La Rochelle quand j’y étais, quand tu y étais, quand nous y étions enfin, il y avait au siège de La Rochelle un Arabe qu’on renommait pour sa façon de pointer les couleuvrines. C’était un garçon d’esprit, quoiqu’il fût d’une singulière couleur, couleur de tes olives. Eh bien! cet Arabe, quand il avait mangé ou travaillé, se couchait comme je suis couché en ce moment, et fumait je ne sais quelles feuilles magiques dans un grand tube à bout d’ambre; et, si quelque chef, venant à passer, lui reprochait de toujours dormir, il répondait tranquillement: «Mieux vaut être assis que debout, couché qu’assis, mort que couché.»
— C’était un Arabe lugubre et par sa couleur et par ses sentences, dit Planchet. Je me le rappelle parfaitement. Il coupait les têtes des protestants avec beaucoup de satisfaction.
— Précisément, et il les embaumait quand elles en valaient la peine.
— Oui, et quand il travaillait à cet embaumement avec toutes ses herbes et toutes ses grandes plantes, il avait l’air d’un vannier qui fait des corbeilles.
— Oui, Planchet, oui, c’est bien cela.
— Oh! moi aussi, j’ai de la mémoire.
— Je n’en doute pas; mais que dis-tu de son raisonnement?
— Monsieur, je le trouve parfait d’une part, mais stupide de l’autre.
— Devise, Planchet, devise.
— Eh bien! monsieur, en effet, mieux vaut être assis que debout, c’est constant surtout lorsqu’on est fatigué. Dans certaines circonstances — et Planchet sourit d’un air coquin — mieux vaut être couché qu’assis. Mais, quant à la dernière proposition: mieux vaut être mort que couché, je déclare que je la trouve absurde; que ma préférence incontestable est pour le lit, et que, si vous n’êtes point de mon avis, c’est que, comme j’ai l’honneur de vous le dire, vous vous ennuyez à crever.
— Planchet, tu connais M. La Fontaine?
— Le pharmacien du coin de la rue Saint-Médéric?
— Non, le fabuliste.
— Ah! maître corbeau?
— Justement; eh bien! je suis comme son lièvre.
— Il a donc un lièvre aussi?
— Il a toutes sortes d’animaux.
— Eh bien! que fait-il, son lièvre?
— Il songe.
— Ah! ah!
— Planchet, je suis comme le lièvre de M. La Fontaine, je songe.
— Vous songez? fit Planchet inquiet.
— Oui; ton logis, Planchet, est assez triste pour pousser à la méditation; tu conviendras de cela, je l’espère.
— Cependant, monsieur, vous avez vue sur la rue.
— Pardieu! voilà qui est récréatif, hein?
— Il n’en est pas moins vrai, monsieur, que, si vous logiez sur le derrière, vous vous ennuieriez... Non, je veux dire que vous songeriez encore plus.
— Ma foi! je ne sais pas, Planchet.
— Encore, fit l’épicier, si vos songeries étaient du genre de celle qui vous a conduit à la restauration du roi Charles II.
Et Planchet fit entendre un petit rire qui n’était pas sans signification.
— Ah! Planchet, mon ami, dit d’Artagnan, vous devenez ambitieux.
— Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque autre roi à restaurer, monsieur d’Artagnan, quelque autre Monck à mettre en boîte?
— Non, mon cher Planchet, tous les rois sont sur leurs trônes... moins bien peut-être que je ne suis sur cette chaise; mais enfin ils y sont.
Et d’Artagnan poussa un soupir.
— Monsieur d’Artagnan, fit Planchet, vous me faites de la peine.
— Tu es bien bon, Planchet.
— J’ai un soupçon, Dieu me pardonne.
— Lequel?
— Monsieur d’Artagnan, vous maigrissez.
— Oh! fit d’Artagnan frappant sur son thorax, qui résonna comme une cuirasse vide, c’est impossible, Planchet.
— Ah! voyez-vous, dit Planchet avec effusion, c’est que si vous maigrissiez chez moi...
— Eh bien!
— Eh bien! je ferais un malheur.
— Allons, bon!
— Oui.
— Que ferais-tu? Voyons.
— Je trouverais celui qui cause votre chagrin.
— Voilà que j’ai un chagrin, maintenant.
— Oui, vous en avez un.
— Non, Planchet, non.
— Je vous dis que si, moi; vous avez un chagrin, et vous maigrissez.
— Je maigris, tu es sûr?
— À vue d’œil... Malaga! si vous maigrissez encore, je prends ma rapière, et je m’en vais tout droit couper la gorge à M. d’Herblay.
— Hein! fit d’Artagnan en bondissant sur sa chaise, que dites-vous là, Planchet? et que fait le nom de M. d’Herblay dans votre épicerie?
— Bon! bon! fâchez-vous si vous voulez, injuriez-moi si vous voulez; mais, morbleu! je sais ce que je sais.
D’Artagnan s’était, pendant cette seconde sortie de Planchet, placé de manière à ne pas perdre un seul de ses regards, c’est-à-dire qu’il s’était assis, les deux mains appuyées sur ses deux genoux, le cou tendu vers le digne épicier.
— Voyons, explique-toi, dit-il, et dis-moi comment tu as pu proférer un blasphème de cette force. M. d’Herblay, ton ancien chef, mon ami, un homme d’Église, un mousquetaire devenu évêque, tu lèverais l’épée sur lui, Planchet?
— Je lèverais l’épée sur mon père quand je vous vois dans ces états-là.
— M. d’Herblay, un gentilhomme!
— Cela m’est bien égal, à moi, qu’il soit gentilhomme. Il vous fait rêver noir, voilà ce que je sais. Et, de rêver noir, on maigrit. Malaga! Je ne veux pas que M. d’Artagnan sorte de chez moi plus maigre qu’il n’y est entré.
— Comment me fait-il rêver noir? Voyons, explique, explique.
— Voilà trois nuits que vous avez le cauchemar.
— Moi?
— Oui, vous, et que, dans votre cauchemar, vous répétez: «Aramis! sournois d’Aramis!»
— Ah! j’ai dit cela? fit d’Artagnan inquiet.
— Vous l’avez dit, foi de Planchet!
— Et bien, après? Tu sais le proverbe, mon ami. «Tout songe est mensonge.»
— Non pas; car, chaque fois que, depuis trois jours, vous êtes sorti, vous n’avez pas manqué de me demander au retour: «As-tu vu M. d’Herblay?» ou bien encore: «As-tu reçu pour moi des lettres de M. d’Herblay?»
— Mais il me semble qu’il est bien naturel que je m’intéresse à ce cher ami? dit d’Artagnan.
— D’accord, mais pas au point d’en diminuer.
— Planchet, j’engraisserai, je t’en donne ma parole d’honneur.
— Bien! monsieur, je l’accepte; car je sais que, lorsque vous donnez votre parole d’honneur, c’est sacré...
— Je ne rêverai plus d’Aramis.
— Très bien!
— Je ne te demanderai plus s’il y a des lettres de M. d’Herblay.
— Parfaitement.
— Mais tu m’expliqueras une chose.
— Parlez, monsieur.
— Je suis observateur...
— Je le sais bien...
— Et tout à l’heure tu as dit un juron singulier...
— Oui.
— Dont tu n’as pas l’habitude.
— «Malaga!» vous voulez dire?
— Justement.
— C’est mon juron depuis que je suis épicier.
— C’est juste, c’est un nom de raisin sec.
— C’est mon juron de férocité; quand une fois j’ai dit «Malaga!» je ne suis plus un homme.
— Mais enfin je ne te connaissais pas ce juron-là.
— C’est juste, monsieur, on me l’a donné.
Et Planchet, en prononçant ces paroles, cligna de l’œil avec un petit air de finesse qui appela toute l’attention de d’Artagnan.
— Eh! eh! fit-il.
Planchet répéta:
— Eh! eh!
— Tiens! tiens! monsieur Planchet.
— Dame! monsieur, dit Planchet, je ne suis pas comme vous, moi, je ne passe pas ma vie à songer.
— Tu as tort.
— Je veux dire à m’ennuyer, monsieur; nous n’avons qu’un faible temps à vivre, pourquoi ne pas en profiter?
— Tu es philosophe épicurien, à ce qu’il paraît, Planchet?
— Pourquoi pas? La main est bonne, on écrit et l’on pèse du sucre et des épices; le pied est sûr, on danse ou l’on se promène; l’estomac a des dents, on dévore et l’on digère; le cœur n’est pas trop racorni; eh bien! monsieur...
— Eh bien! quoi, Planchet?
— Ah! voilà!... fit l’épicier en se frottant les mains.
D’Artagnan croisa une jambe sur l’autre.
— Planchet, mon ami, dit-il, vous m’abrutissez de surprise.
— Pourquoi?
— Parce que vous vous révélez à moi sous un jour absolument nouveau.
Planchet, flatté au dernier point, continua de se frotter les mains à s’enlever l’épiderme.
— Ah! ah! dit-il, parce que je ne suis qu’une bête, vous croyez que je serai un imbécile?
— Bien! Planchet, voilà un raisonnement.
— Suivez bien mon idée, monsieur. Je me suis dit, continua Planchet, sans plaisir, il n’est pas de bonheur sur la terre.
— Oh! que c’est bien vrai, ce que tu dis là, Planchet! interrompit d’Artagnan.
— Or, prenons, sinon du plaisir, le plaisir n’est pas chose si commune, du moins, des consolations.
— Et tu te consoles?
— Justement.
— Explique-moi ta manière de te consoler.
— Je mets un bouclier pour aller combattre l’ennui. Je règle mon temps de patience, et, à la veille juste du jour où je sens que je vais m’ennuyer, je m’amuse.
— Ce n’est pas plus difficile que cela?
— Non.
— Et tu as trouvé cela tout seul?
— Tout seul.
— C’est miraculeux.
— Qu’en dites-vous?
— Je dis que ta philosophie n’a pas sa pareille au monde.
— Eh bien! alors, suivez mon exemple.
— C’est tentant.
— Faites comme moi.
— Je ne demanderais pas mieux; mais toutes les âmes n’ont pas la même trempe, et peut-être que, s’il fallait que je m’amusasse comme toi, je m’ennuierais horriblement...
— Bah! essayez d’abord.
— Que fais-tu? Voyons.
— Avez-vous remarqué que je m’absente?
— Oui.
— D’une certaine façon?
— Périodiquement.
— C’est cela, ma foi! Vous l’avez remarqué?
— Mon cher Planchet, tu comprends que, lorsqu’on se voit à peu près tous les jours, quand l’un s’absente, celui-là manque à l’autre? Est-ce que je ne te manque pas, à toi, quand je suis en campagne?
— Immensément! c’est-à-dire que je suis comme un corps sans âme.
— Ceci convenu, continuons.
— À quelle époque est-ce que je m’absente?
— Le 15 et le 30 de chaque mois.
— Et je reste dehors?
— Tantôt deux, tantôt trois, tantôt quatre jours.
— Qu’avez-vous cru que j’allais faire?
— Les recettes.
— Et, en revenant, vous m’avez trouvé le visage?...
— Fort satisfait.
— Vous voyez, vous le dites vous-même, toujours satisfait. Et vous avez attribué cette satisfaction?...
— À ce que ton commerce allait bien; à ce que les achats de riz, de pruneaux, de cassonade, de poires tapées et de mélasse allaient à merveille. Tu as toujours été fort pittoresque de caractère, Planchet; aussi n’ai-je pas été surpris un instant de te voir opter pour l’épicerie, qui est un des commerces les plus variés et les plus doux au caractère, en ce qu’on y manie presque toutes choses naturelles et parfumées.
— C’est bien dit, monsieur; mais quelle erreur est la vôtre!
— Comment, j’erre?
— Quand vous croyez que je vais comme cela tous les quinze jours en recettes ou en achats. Oh! oh! monsieur, comment diable avez-vous pu croire une pareille chose? Oh! oh! oh!
Et Planchet se mit à rire de façon à inspirer à d’Artagnan les doutes les plus injurieux sur sa propre intelligence.
— J’avoue, dit le mousquetaire, que je ne suis pas à ta hauteur.
— Monsieur, c’est vrai.
— Comment, c’est vrai?
— Il faut bien que ce soit vrai puisque vous le dites; mais remarquez bien que cela ne vous fait rien perdre dans mon esprit.
— Ah! c’est bien heureux!
— Non, vous êtes un homme de génie, vous; et, quand il s’agit de guerre, de surprises, de tactique et de coups de main, dame! les rois sont bien peu de chose à côté de vous; mais, pour le repos de l’âme, les soins du corps, les confitures de la vie, si cela peut se dire, ah! monsieur, ne me parlez pas des hommes de génie, ils sont leurs propres bourreaux.
— Bon! Planchet, dit d’Artagnan pétillant de curiosité, voilà que tu m’intéresses au plus haut point.
— Vous vous ennuyez déjà moins que tout à l’heure, n’est-ce pas?
— Je ne m’ennuyais pas; cependant, depuis que tu me parles, je m’amuse davantage.
— Allons donc! bon commencement! Je vous guérirai.
— Je ne demande pas mieux.
— Voulez-vous que j’essaie?
— À l’instant.
— Soit! Avez-vous ici des chevaux?
— Oui: dix, vingt, trente.
— Il n’en est pas besoin de tant que cela; deux, voilà tout.
— Ils sont à ta disposition, Planchet.
— Bon! je vous emmène.
— Quand cela?
— Demain.
— Où?
— Ah! vous en demandez trop.
— Cependant tu m’avoueras qu’il est important que je sache où je vais.
— Aimez-vous la campagne?
— Médiocrement, Planchet.
— Alors vous aimez la ville?
— C’est selon.
— Eh bien! je vous mène dans un endroit moitié ville moitié campagne.
— Bon!
— Dans un endroit où vous vous amuserez, j’en suis sûr.
— À merveille!
— Et, miracle, dans un endroit d’où vous revenez pour vous y être ennuyé.
— Moi?
— Mortellement!
— C’est donc à Fontainebleau que tu vas?
— À Fontainebleau, juste!
— Tu vas à Fontainebleau, toi?
— J’y vais.
— Et que vas-tu faire à Fontainebleau, Bon Dieu?
Planchet répondit à d’Artagnan par un clignement d’yeux plein de malice.
— Tu as quelque terre par là, scélérat!
— Oh! une misère, une bicoque.
— Je t’y prends.
— Mais c’est gentil, parole d’honneur!
— Je vais à la campagne de Planchet! s’écria d’Artagnan.
— Quand vous voudrez.
— N’avons-nous pas dit demain?
— Demain, soit; et puis, d’ailleurs, demain, c’est le 14, c’est-à-dire la veille du jour où j’ai peur de m’ennuyer, ainsi donc, c’est convenu.
— Convenu.
— Vous me prêtez un de vos chevaux?
— Le meilleur.
— Non, je préfère le plus doux; je n’ai jamais été excellent cavalier, vous le savez, et, dans l’épicerie, je me suis encore rouillé; et puis...
— Et puis quoi?
— Et puis, ajouta Planchet avec un autre clin d’œil, et puis je ne veux pas me fatiguer.
— Et pourquoi? se hasarda à demander d’Artagnan.
— Parce que je ne m’amuserais plus, répondit Planchet.
Et là-dessus il se leva de dessus son sac de maïs en s’étirant et en faisant craquer tous ses os, les uns après les autres avec une sorte d’harmonie.
— Planchet! Planchet! s’écria d’Artagnan, je déclare qu’il n’est point sur la terre de sybarite qui puisse vous être comparé. Ah! Planchet, on voit bien que nous n’avons pas encore mangé l’un près de l’autre un tonneau de sel.
— Et pourquoi cela, monsieur?
— Parce que je ne te connaissais pas encore, dit d’Artagnan, et que, décidément, j’en reviens à croire définitivement ce que j’avais pensé un instant le jour où, à Boulogne, tu as étranglé, ou peu s’en faut, Lubin, le valet de M. de Wardes; Planchet, c’est que tu es un homme de ressource.
Planchet se mit à rire d’un rire plein de fatuité, donna le bonsoir au mousquetaire, et descendit dans son arrière-boutique, qui lui servait de chambre à coucher.
D’Artagnan reprit sa première position sur sa chaise, et son front, déridé un instant, devint plus pensif que jamais.
Il avait déjà oublié les folies et les rêves de Planchet.
«Oui, se dit-il en ressaisissant le fil de ses pensées, interrompues par cet agréable colloque auquel nous venons de faire participer le public; oui, tout est là:
«1° savoir ce que Baisemeaux voulait à Aramis;
«2° savoir pourquoi Aramis ne me donne point de ses nouvelles;
«3° savoir où est Porthos.
«Sous ces trois points gît le mystère.
«Or, continua d’Artagnan, puisque nos amis ne nous avouent rien, ayons recours à notre pauvre intelligence. On fait ce qu’on peut, mordioux! ou malaga! comme dit Planchet.»
Chapitre CXLI — La lettre de M. de Baisemeaux
D’Artagnan, fidèle à son plan, alla dès le lendemain matin rendre visite à M. de Baisemeaux.
C’était jour de propreté à la Bastille: les canons étaient brossés, fourbis, les escaliers grattés; les porte-clefs semblaient occupés du soin de polir leurs clefs elles-mêmes.
Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs cours, sous prétexte qu’ils étaient assez propres.
Le commandant Baisemeaux reçut d’Artagnan d’une façon plus que polie; mais il fut avec lui d’une réserve tellement serrée, que toute la finesse de d’Artagnan ne lui tira pas une syllabe.
Plus il se retenait dans ses limites, plus la défiance de d’Artagnan croissait.
Ce dernier crut même remarquer que le commandant agissait en vertu d’une recommandation récente.
Baisemeaux n’avait pas été au Palais-Royal, avec d’Artagnan, l’homme froid et impénétrable que celui-ci trouva dans le Baisemeaux de la Bastille.
Quand d’Artagnan voulut le faire parler sur les affaires si pressantes d’argent qui avaient amené Baisemeaux à la recherche d’Aramis et le rendaient expansif malgré tout ce soir-là, Baisemeaux prétexta des ordres à donner dans la prison même, et laissa d’Artagnan se morfondre si longtemps à l’attendre, que notre mousquetaire, certain de ne point obtenir un mot de plus, partit de la Bastille sans que Baisemeaux fût revenu de son inspection.
Mais il avait un soupçon, d’Artagnan, et, une fois le soupçon éveillé, l’esprit de d’Artagnan ne dormait plus.
Il était aux hommes ce que le chat est aux quadrupèdes, l’emblème de l’inquiétude à la fois et de l’impatience.
Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie qui se balance à tout souffle d’air. Un chat qui guette est mort devant son poste d’observation, et ni la faim ni la soif ne savent le tirer de sa méditation.
D’Artagnan, qui brûlait d’impatience, secoua tout à coup ce sentiment comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose qu’on lui cachait était précisément celle qu’il importait de savoir.
En conséquence, il réfléchit que Baisemeaux ne manquerait pas de faire prévenir Aramis, si Aramis lui avait donné une recommandation quelconque. C’est ce qui arriva.
Baisemeaux avait à peine eu le temps matériel de revenir du donjon, que d’Artagnan s’était mis en embuscade près de la rue du Petit-Musc, de façon à voir tous ceux qui sortiraient de la Bastille.
Après une heure de station à la Herse-d’Or, sous l’auvent où l’on prenait un peu d’ombre, d’Artagnan vit sortir un soldat de garde.
Or, c’était le meilleur indice qu’il pût désirer. Tout gardien ou porte-clefs a ses jours de sortie et même ses heures à la Bastille, puisque tous sont astreints à n’avoir ni femme ni logement dans le château; ils peuvent donc sortir sans exciter la curiosité.
Mais un soldat caserné est renfermé pour vingt-quatre heures lorsqu’il est de garde, on le sait bien, et d’Artagnan le savait mieux que personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de service que pour un ordre exprès et pressé.
Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement, lentement, comme un heureux mortel à qui, au lieu d’une faction devant un insipide corps de garde, ou sur un bastion non moins ennuyeux, arrive la bonne aubaine d’une liberté jointe à une promenade, ces deux plaisirs comptant comme service. Il se dirigea vers le faubourg Saint-Antoine, humant l’air, le soleil, et regardant les femmes.
D’Artagnan le suivit de loin. Il n’avait pas encore fixé ses idées là-dessus.
«Il faut tout d’abord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce drôle. Un homme vu est un homme jugé.»
D’Artagnan doubla le pas, et, ce qui n’était pas bien difficile, devança le soldat.
Non seulement il vit sa figure, qui était assez intelligente et résolue, mais encore il vit son nez, qui était un peu rouge.
«Le drôle aime l’eau-de-vie», se dit-il.
En même temps qu’il voyait le nez rouge, il voyait dans la ceinture du soldat un papier blanc.
«Bon! il a une lettre, ajouta d’Artagnan. Or, un soldat se trouve trop joyeux d’être choisi par M. de Baisemeaux pour estafette, il ne vend pas le message.»
Comme d’Artagnan se rongeait les poings, le soldat avançait toujours dans le faubourg Saint-Antoine.
«Il va certainement à Saint-Mandé, se dit-il, et je ne saurai pas ce qu’il y a dans la lettre...»
C’était à en perdre la tête.
«Si j’étais en uniforme, se dit d’Artagnan, je ferais prendre le drôle et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me prêterait la main. Mais du diable si je dis mon nom pour un fait de ce genre. Le faire boire, il se défiera et puis il me grisera... Mordioux! je n’ai plus d’esprit, et c’en est fait de moi. Attaquer ce malheureux, le faire dégainer, le tuer pour sa lettre. Bon, s’il s’agissait d’une lettre de reine à un lord, ou d’une lettre de cardinal à une reine. Mais, mon Dieu, quelles piètres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet avec M. Colbert! La vie d’un homme pour cela, oh! non, pas même dix écus.»
Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et moustaches, il aperçut un petit groupe d’archers et un commissaire.
Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se débattait du meilleur cœur.
Les archers lui avaient déchiré ses habits, et on le traînait. Il demandait qu’on le conduisît avec égards, se prétendant gentilhomme et soldat.
Il vit notre soldat marcher dans la rue, et cria:
— Soldat, à moi!
Le soldat marcha du même pas vers celui qui l’interpellait, et la foule le suivit.
Une idée vint alors à d’Artagnan.
C’était la première: on verra qu’elle n’était pas mauvaise.
Tandis que le gentilhomme racontait au soldat qu’il venait d’être pris dans une maison comme voleur, tandis qu’il n’était qu’un amant, le soldat le plaignait et lui donnait des consolations et des conseils avec cette gravité que le soldat français met au service de son amour-propre et de l’esprit de corps. D’Artagnan se glissa derrière le soldat pressé par la foule, et lui tira nettement et promptement le papier de la ceinture.
Comme, à ce moment, le gentilhomme déchiré tiraillait ce soldat, comme le commissaire tiraillait le gentilhomme, d’Artagnan put opérer sa capture sans le moindre inconvénient.
Il se mit à dix pas derrière un pilier de maison, et lut sur l’adresse:
«À M. du Vallon, chez M. Fouquet, à Saint-Mandé.»
— Bon, dit-il.
Et il décacheta sans déchirer, puis il tira le papier plié en quatre, qui contenait seulement ces mots:
«Cher monsieur du Vallon, veuillez faire dire à M. d’Herblay qu’il est venu à la Bastille et qu’il a questionné.
«Votre dévoué,
«De Baisemeaux.»
— Eh bien! à la bonne heure, s’écria d’Artagnan, voilà qui est parfaitement limpide. Porthos en est.
Sûr de ce qu’il voulait savoir:
«Mordioux! pensa le mousquetaire, voilà un pauvre diable de soldat à qui cet enragé sournois de Baisemeaux va faire payer cher ma supercherie... S’il rentre sans lettre... que lui fera-t-on? Au fait, je n’ai pas besoin de cette lettre; quand l’œuf est avalé, à quoi bon les coquilles?»
D’Artagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu le soldat et continuaient d’emmener leur prisonnier.
Celui-ci restait environné de la foule et continuait ses doléances.
D’Artagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans que personne le vit, puis il s’éloigna rapidement. Le soldat reprenait sa route vers Saint-Mandé, pensant beaucoup à ce gentilhomme qui avait imploré sa protection.
Tout à coup il pensa un peu à sa lettre, et, regardant sa ceinture, il la vit dépouillée. Son cri d’effroi fit plaisir à d’Artagnan.
Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec angoisse, et enfin, derrière lui, à vingt pas, il aperçut la bienheureuse enveloppe. Il fondit dessus comme un faucon sur sa proie.
L’enveloppe était bien un peu poudreuse, un peu froissée, mais enfin la lettre était retrouvée.
D’Artagnan vit que le cachet brisé occupait beaucoup le soldat. Le brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier dans sa ceinture.
«Va, dit d’Artagnan, j’ai le temps désormais; précède-moi. Il paraît qu’Aramis n’est pas à Paris, puisque Baisemeaux écrit à Porthos. Ce cher Porthos, quelle joie de le revoir... et de causer avec lui!» dit le Gascon.
Et, réglant son pas sur celui du soldat, il se promit d’arriver un quart d’heure après lui chez M. Fouquet.
Chapitre CXLII — Où le lecteur verra avec plaisir que Porthos n’a rien perdu de sa force
D’Artagnan avait, selon son habitude, calculé que chaque heure vaut soixante minutes et chaque minute soixante secondes.
Grâce à ce calcul parfaitement exact de minutes et de secondes, il arriva devant la porte du surintendant au moment même où le soldat en sortait la ceinture vide.
D’Artagnan se présenta à la porte, qu’un concierge, brodé sur toutes les coutures, lui tint entrouverte.
D’Artagnan aurait bien voulu entrer sans se nommer, mais il n’y avait pas moyen. Il se nomma.
Malgré cette concession, qui devait lever toute difficulté, d’Artagnan le pensait du moins, le concierge hésita; cependant, à ce titre répété pour la seconde fois, capitaine des gardes du roi, le concierge, sans livrer tout à fait passage, cessa de le barrer complètement.
D’Artagnan comprit qu’une formidable consigne avait été donnée.
Il se décida donc à mentir, ce qui, d’ailleurs, ne lui coûtait point par trop, quand il voyait par-delà le mensonge le salut de l’État, ou même purement et simplement son intérêt personnel.
Il ajouta donc, aux déclarations déjà faites par lui, que le soldat qui venait d’apporter une lettre à M. du Vallon n’était autre que son messager, et que cette lettre avait pour but d’annoncer son arrivée, à lui.
Dès lors, nul ne s’opposa plus à l’entrée de d’Artagnan, et d’Artagnan entra.
Un valet voulut l’accompagner, mais il répondit qu’il était inutile de prendre cette peine à son endroit, attendu qu’il savait parfaitement où se tenait M. du Vallon.
Il n’y avait rien à répondre à un homme si complètement instruit.
On laissa faire d’Artagnan.
Perrons, salons, jardins, tout fut passé en revue par le mousquetaire. Il marcha un quart d’heure dans cette maison plus que royale, qui comptait autant de merveilles que de meubles, autant de serviteurs que de colonnes et de portes.
«Décidément, se dit-il, cette maison n’a d’autres limites que les limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la fantaisie de s’en retourner à Pierrefonds, sans sortir de chez M. Fouquet?»
Enfin, il arriva dans une partie reculée du château, ceinte d’un mur de pierres de taille sur lesquelles grimpait une profusion de plantes grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme des fruits.
De distance en distance, sur le mur d’enceinte, s’élevaient des statues dans des poses timides ou mystérieuses. C’étaient des vestales cachées sous le péplum aux grands plis; des veilleurs agiles enfermés dans leurs voiles de marbre et couvant le palais de leurs furtifs regards.
Un Hermès, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes éployées, une Nuit tout arrosée de pavots, dominaient les jardins et les bâtiments qu’on entrevoyait derrière les arbres; toutes ces statues se profilaient en blanc sur les hauts cyprès, qui dardaient leurs cimes noires vers le ciel.
Autour de ces cyprès s’étaient enroulés des rosiers séculaires, qui attachaient leurs anneaux fleuris à chaque fourche des branches et semaient sur les ramures inférieures et sur les statues des pluies de fleurs embaumées.
Ces enchantements parurent au mousquetaire l’effort suprême de l’esprit humain. Il était dans une disposition d’esprit à poétiser. L’idée que Porthos habitait un pareil Eden lui donna de Porthos une idée plus haute, tant il est vrai que les esprits les plus élevés ne sont point exempts de l’influence de l’entourage.
D’Artagnan trouva la porte; à la porte, une espèce de ressort qu’il découvrit et qu’il fit jouer. La porte s’ouvrit.
D’Artagnan entra, referma la porte et pénétra dans un pavillon bâti en rotonde, et dans lequel on n’entendait d’autre bruit que celui des cascades et des chants d’oiseaux.
À la porte du pavillon, il rencontra un laquais.
— C’est ici, dit sans hésitation d’Artagnan, que demeure M. le baron du Vallon, n’est-ce pas.
— Oui, monsieur, répondit le laquais.
— Prévenez-le que M. le chevalier d’Artagnan, capitaine aux mousquetaires de Sa Majesté, l’attend.
D’Artagnan fut introduit dans un salon.
D’Artagnan ne demeura pas longtemps dans l’attente: un pas bien connu ébranla le parquet de la salle voisine, une porte s’ouvrit ou plutôt s’enfonça, et Porthos vint se jeter dans les bras de son ami avec une sorte d’embarras qui ne lui allait pas mal.
— Vous ici? s’écria-t-il.
— Et vous? répliqua d’Artagnan. Ah! sournois!
— Oui, dit Porthos en souriant d’un sourire embarrassé, oui, vous me trouvez chez M. Fouquet, et cela vous étonne un peu, n’est-ce pas?
— Non pas; pourquoi ne seriez-vous pas des amis de M. Fouquet? M. Fouquet a bon nombre d’amis, surtout parmi les hommes d’esprit.
Porthos eut la modestie de ne pas prendre le compliment pour lui.
— Puis, ajouta-t-il, vous m’avez vu à Belle-Île.
— Raison de plus pour que je sois porté à croire que vous êtes des amis de M. Fouquet.
— Le fait est que je le connais, dit Porthos avec un certain embarras.
— Ah! mon ami, dit d’Artagnan, que vous êtes coupable envers moi!
— Comment cela? s’écria Porthos.
— Comment! vous accomplissez un ouvrage aussi admirable que celui des fortifications de Belle-Île, et vous ne m’en avertissez pas.
Porthos rougit.
— Il y a plus, continua d’Artagnan, vous me voyez là-bas; vous savez que je suis au roi, et vous ne devinez pas que le roi, jaloux de connaître quel est l’homme de mérite qui accomplit une œuvre dont on lui fait les plus magnifiques récits, vous ne devinez pas que le roi m’a envoyé pour savoir quel était cet homme?
— Comment! le roi vous avait envoyé pour savoir...
— Pardieu! Mais ne parlons plus de cela.
— Corne de bœuf! dit Porthos, au contraire, parlons-en; ainsi, le roi savait que l’on fortifiait Belle-Île?
— Bon! est-ce que le roi ne sait pas tout?
— Mais il ne savait pas qui le fortifiait?
— Non; seulement, il se doutait, d’après ce qu’on lui avait dit des travaux, que c’était un illustre homme de guerre.
— Diable! dit Porthos, si j’avais su cela.
— Vous ne vous seriez pas sauvé de Vannes, n’est-ce pas?
— Non. Qu’avez-vous dit quand vous ne m’avez plus trouvé?
— Mon cher, j’ai réfléchi.
— Ah! oui, vous réfléchissez, vous... Et à quoi cela vous a-t-il mené de réfléchir?
— À deviner toute la vérité.
— Ah! vous avez deviné?
— Oui.
— Qu’avez-vous deviné? Voyons, dit Porthos en s’accommodant dans un fauteuil et prenant des airs de sphinx.
— J’ai deviné, d’abord, que vous fortifiiez Belle-Île.
— Ah! cela n’était pas bien difficile, vous m’avez vu à l’œuvre.
— Attendez donc; mais j’ai deviné encore quelque chose, c’est que vous fortifiiez Belle-Île par ordre de M. Fouquet.
— C’est vrai.
— Ce n’est pas le tout. Quand je suis en train de deviner, je ne m’arrête pas en route.
— Ce cher d’Artagnan!
— J’ai deviné que M. Fouquet voulait garder le secret le plus profond sur ces fortifications.
— C’était son intention, en effet, à ce que je crois, dit Porthos.
— Oui; mais savez-vous pourquoi il voulait garder ce secret?
— Dame! pour que la chose ne fût pas sue, dit Porthos.
— D’abord. Mais ce désir était soumis à l’idée d’une galanterie...
— En effet, dit Porthos, j’ai entendu dire que M. Fouquet était fort galant.
— À l’idée d’une galanterie qu’il voulait faire au roi.
— Oh! oh!
— Cela vous étonne?
— Oui.
— Vous ne saviez pas cela?
— Non.
— Eh bien! je le sais, moi.
— Vous êtes donc sorcier.
— Pas le moins du monde.
— Comment le savez-vous, alors?
— Ah! voilà! par un moyen bien simple! j’ai entendu M. Fouquet le dire lui-même au roi.
— Lui dire quoi?
— Qu’il avait fait fortifier Belle-Île à son intention, et qu’il lui faisait cadeau de Belle-Île.
— Ah! vous avez entendu M. Fouquet dire cela au roi?
— En toutes lettres. Il a même ajouté: «Belle-Île a été fortifiée par un ingénieur de mes amis, homme de beaucoup de mérite, que je demanderai la permission de présenter au roi.» — «Son nom?» a demandé le roi. «Le baron du Vallon», a répondu M. Fouquet. «C’est bien, a répondu le roi, vous me le présenterez.»
— Le roi a répondu cela?
— Foi de d’Artagnan!
— Oh! oh! fit Porthos. Mais pourquoi ne m’a-t-on pas présenté, alors?
— Ne vous a-t-on point parlé de cette présentation?
— Si fait, mais je l’attends toujours.
— Soyez tranquille, elle viendra.
— Hum! hum! grogna Porthos.
D’Artagnan fit semblant de ne pas entendre, et, changeant la conversation:
— Mais vous habitez un lieu bien solitaire, cher ami, ce me semble? demanda-t-il.
— J’ai toujours aimé l’isolement. Je suis mélancolique, répondit Porthos avec un soupir.
— Tiens! c’est étrange, fit d’Artagnan, je n’avais pas remarqué cela.
— C’est depuis que je me livre à l’étude, dit Porthos d’un air soucieux.
— Mais les travaux de l’esprit n’ont pas nui à la santé du corps, j’espère?
— Oh! nullement.
— Les forces vont toujours bien?
— Trop bien, mon ami, trop bien.
— C’est que j’avais entendu dire que, dans les premiers jours de votre arrivée...
— Oui, je ne pouvais plus remuer, n’est-ce pas?
— Comment, fit d’Artagnan avec un sourire, et à propos de quoi ne pouviez-vous plus remuer?
Porthos comprit qu’il avait dit une bêtise et voulut se reprendre.
— Oui, je suis venu de Belle-Île ici sur de mauvais chevaux, dit-il, et cela m’avait fatigué.
— Cela ne m’étonne plus, que, moi qui venais derrière vous, j’en aie trouvé sept ou huit de crevés sur la route.
— Je suis lourd, voyez-vous, dit Porthos.
— De sorte que vous étiez moulu?
— La graisse m’a fondu, et cette fonte m’a rendu malade.
— Ah! pauvre Porthos!... Et Aramis, comment a-t-il été pour vous dans tout cela?
— Très bien... Il m’a fait soigner par le propre médecin de M. Fouquet. Mais figurez-vous qu’au bout de huit jours je ne respirais plus.
— Comment cela?
— La chambre était trop petite: j’absorbais trop d’air.
— Vraiment?
— À ce que l’on m’a dit, du moins... Et l’on m’a transporté dans un autre logement.
— Où vous respiriez, cette fois?
— Plus librement, oui; mais pas d’exercice, rien à faire. Le médecin prétendait que je ne devais pas bouger; moi, au contraire, je me sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance à un grave accident.
— À quel accident?
— Imaginez-vous, cher ami, que je me révoltai contre les ordonnances de cet imbécile de médecin et que je résolus de sortir, que cela lui convint ou ne lui convînt pas. En conséquence, j’ordonnai au valet qui me servait d’apporter mes habits.
— Vous étiez donc tout nu, mon pauvre Porthos?
— Non pas, j’avais une magnifique robe de chambre, au contraire. Le laquais obéit; je me revêtis de mes habits, qui étaient devenus trop larges; mais, chose étrange, mes pieds étaient devenus trop larges, eux.
— Oui, j’entends bien.
— Et mes bottes étaient devenues trop étroites.
— Vos pieds étaient restés enflés.
— Tiens! vous avez deviné.
— Parbleu! Et c’est là l’accident dont vous me vouliez entretenir?
— Ah bien! oui! Je ne fis pas la même réflexion que vous. Je me dis: «Puisque mes pieds ont entré dix fois dans mes bottes, il n’y a aucune raison pour qu’ils n’y entrent pas une onzième.»
— Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire, vous manquiez de logique.
— Bref, j’étais donc placé en face d’une cloison; j’essayais de mettre ma botte droite; je tirais avec les mains, je poussais avec le jarret, faisant des efforts inouïs, quand, tout à coup, les deux oreilles de mes bottes demeurèrent dans mes mains; mon pied partit comme une catapulte.
— Catapulte! Comme vous êtes fort sur les fortifications, cher Porthos!
— Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la cloison, qu’il effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson, j’avais démoli le temple. Ce qui tomba du coup de tableaux, de porcelaines, de vases de fleurs, de tapisseries, de bâtons de rideaux, c’est inouï.
— Vraiment!
— Sans compter que de l’autre côté de la cloison était une étagère chargée de porcelaines.
— Que vous renversâtes?
— Que je lançai à l’autre bout de l’autre chambre.
Porthos se mit à rire.
— En vérité, comme vous dites, c’est inouï!
Et d’Artagnan se mit à rire comme Porthos.
Porthos, aussitôt, se mit à rire plus fort que d’Artagnan.
— Je cassai, dit Porthos d’une voix entrecoupée par cette hilarité croissante, pour plus de trois mille francs de porcelaines, oh! oh! oh!...
— Bon! dit d’Artagnan.
— J’écrasai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh! oh! oh!...
— Excellent!
— Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la tête et qui fut brisé en mille morceaux, oh! oh! oh!...
— Sur la tête? dit d’Artagnan, qui se tenait les côtes.
— En plein!
— Mais vous eûtes la tête cassée?
— Non, puisque je vous dis, au contraire, que c’est le lustre qui se brisa comme verre qu’il était.
— Ah! le lustre était de verre?
— De verre de Venise; une curiosité, mon cher, un morceau qui n’avait pas son pareil, une pièce qui pesait deux cents livres.
— Et qui vous tomba sur la tête?
— Sur... la... tête!... Figurez-vous un globe de cristal tout doré, tout incrusté en bas, des parfums qui brûlaient en haut, des becs qui jetaient de la flamme lorsqu’ils étaient allumés.
— Bien entendu; mais ils ne l’étaient pas?
— Heureusement, j’eusse été incendié.
— Et vous n’avez été qu’aplati?
— Non.
— Comment, non.
— Non, le lustre m’est tombé sur le crâne. Nous avons là, à ce qu’il paraît, sur le sommet de la tête, une croûte excessivement solide.
— Qui vous a dit cela, Porthos?
— Le médecin. Une manière de dôme qui supporterait Notre-Dame de Paris.
— Bah!
— Oui, il paraît que nous avons le crâne ainsi fait.
— Parlez pour vous, cher ami; c’est votre crâne à vous qui est fait ainsi et non celui des autres.
— C’est possible, dit Porthos avec fatuité; tant il y a que, lors de la chute du lustre sur ce dôme que nous avons au sommet de la tête, ce fut un bruit pareil à la détonation d’un canon; le cristal fut brisé et je tombai tout inondé.
— De sang, pauvre Porthos!
— Non, de parfums qui sentaient comme des crèmes; c’était excellent, mais cela sentait trop bon, je fus comme étourdi de cette bonne odeur; vous avez éprouvé cela quelquefois, n’est-ce pas, d’Artagnan?
— Oui, en respirant du muguet; de sorte, mon pauvre ami, que vous fûtes renversé du choc et abasourdi de l’odeur.
— Mais ce qu’il y a de particulier, et le médecin m’a affirmé, sur son honneur, qu’il n’avait jamais rien vu de pareil...
— Vous eûtes au moins une bosse? interrompit d’Artagnan.
— J’en eus cinq.
— Pourquoi cinq?
— Attendez: le lustre avait, à son extrémité inférieure, cinq ornements dorés extrêmement aigus.
— Aïe!
— Ces cinq ornements pénétrèrent dans mes cheveux, que je porte fort épais, comme vous voyez.
— Heureusement.
— Et s’imprimèrent dans ma peau. Mais, voyez la singularité, ces choses-là n’arrivent qu’à moi! Au lieu de faire des creux, ils firent des bosses. Le médecin n’a jamais pu m’expliquer cela d’une manière satisfaisante.
— Eh bien! je vais vous l’expliquer, moi.
— Vous me rendrez service, dit Porthos en clignant des yeux, ce qui était chez lui le signe de l’attention portée au plus haut degré.
— Depuis que vous faites fonctionner votre cerveau à de hautes études, à des calculs importants, la tête a profité; de sorte que vous avez maintenant une tête trop pleine de science.
— Vous croyez?
— J’en suis sûr. Il en résulte qu’au lieu de rien laisser pénétrer d’étranger dans l’intérieur de la tête, votre boîte osseuse, qui est déjà trop pleine, profite des ouvertures qui s’y font pour laisser échapper ce trop-plein.
— Ah! fit Porthos, à qui cette explication paraissait plus claire que celle du médecin.
— Les cinq protubérances causées par les cinq ornements du lustre furent certainement des amas scientifiques, amenés extérieurement par la force des choses.
— En effet, dit Porthos, et la preuve, c’est que cela me faisait plus de mal dehors que dedans. Je vous avouerai même que, quand je mettais mon chapeau sur ma tête, en l’enfonçant du poing avec cette énergie gracieuse que nous possédons, nous autres gentilshommes d’épée, eh bien! si mon coup de poing n’était pas parfaitement mesuré, je ressentais des douleurs extrêmes.
— Porthos, je vous crois.
— Aussi, mon bon ami, dit le géant, M. Fouquet se décida-t-il, voyant le peu de solidité de la maison, à me donner un autre logis. On me mit en conséquence ici.
— C’est le parc réservé, n’est-ce pas?
— Oui.
— Celui des rendez-vous? celui qui est si célèbre dans les histoires mystérieuses du surintendant?
— Je ne sais pas: je n’y ai eu ni rendez-vous ni histoires mystérieuses; mais on m’autorise à y exercer mes muscles, et je profite de la permission en déracinant des arbres.
— Pour quoi faire?
— Pour m’entretenir la main, et puis pour y prendre des nids d’oiseaux: je trouve cela plus commode que de monter dessus.
— Vous êtes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos.
— Oui, j’aime les petits œufs; je les aime infiniment plus que les gros. Vous n’avez point idée comme c’est délicat, une omelette de quatre ou cinq cents œufs de verdier, de pinson, de sansonnet, de merle et de grive.
— Mais cinq cents œufs, c’est monstrueux!
— Cela tient dans un saladier, dit Porthos.
D’Artagnan admira cinq minutes Porthos, comme s’il le voyait pour la première fois.
Quant à Porthos, il s’épanouit joyeusement sous le regard de son ami.
Ils demeurèrent quelques instants ainsi, d’Artagnan regardant, Porthos s’épanouissant.
D’Artagnan cherchait évidemment à donner un nouveau tour à la conversation.
— Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos? demanda-t-il enfin, sans doute lorsqu’il eut trouvé ce qu’il cherchait.
— Pas toujours.
— Je conçois cela; mais, quand vous vous ennuierez par trop, que ferez vous?
— Oh! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma dernière bosse ait disparu pour me présenter au roi, qui ne peut pas souffrir les bosses, à ce qu’on m’a dit.
— Aramis est donc toujours à Paris?
— Non.
— Et où est-il?
— À Fontainebleau.
— Seul?
— Avec M. Fouquet.
— Très bien. Mais savez-vous une chose?
— Non. Dites-la-moi et je la saurai.
— C’est que je crois qu’Aramis vous oublie.
— Vous croyez?
— Là-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait sauter les vins de M. de Mazarin. Savez-vous qu’il y a ballet tous les soirs, là-bas?
— Diable! diable!
— Je vous déclare donc que votre cher Aramis vous oublie.
— Cela se pourrait bien, et je l’ai pensé parfois.
— À moins qu’il ne vous trahisse, le sournois!
— Oh!
— Vous le savez, c’est un fin renard, qu’Aramis.
— Oui, mais me trahir...
— Écoutez; d’abord, il vous séquestre.
— Comment, il me séquestre! Je suis séquestré, moi?
— Pardieu!
— Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela?
— Rien de plus facile. Sortez-vous?
— Jamais.
— Montez-vous à cheval?
— Jamais.
— Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu’à vous?
— Jamais.
— Eh bien! mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter à cheval, ne jamais voir ses amis, cela s’appelle être séquestré.
— Et pourquoi Aramis me séquestrerait-il? demanda Porthos.
— Voyons, dit d’Artagnan, soyez franc, Porthos.
— Comme l’or.
— C’est Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle-Île, n’est-ce pas?
Porthos rougit.
— Oui, dit-il, mais voilà tout ce qu’il a fait.
— Justement, et mon avis est que ce n’est pas une très grande affaire.
— C’est le mien aussi.
— Bien; je suis enchanté que nous soyons du même avis.
— Il n’est même jamais venu à Belle-Île, dit Porthos.
— Vous voyez bien.
— C’est moi qui allais à Vannes, comme vous avez pu le voir.
— Dites comme je l’ai vu. Eh bien! voilà justement l’affaire, mon cher Porthos, Aramis, qui n’a fait que les plans, voudrait passer pour l’ingénieur; tandis que, vous qui avez bâti pierre à pierre la muraille, la citadelle et les bastions, il voudrait vous reléguer au rang de constructeur.
— De constructeur, c’est-à-dire de maçon?
— De maçon, c’est cela.
— De gâcheur de mortier?
— Justement.
— De manœuvre?
— Vous y êtes.
— Oh! oh! cher Aramis, vous vous croyez toujours vingt-cinq ans, à ce qu’il paraît?
— Ce n’est pas le tout: il vous en croit cinquante.
— J’aurais bien voulu le voir à la besogne.
— Oui.
— Un gaillard qui a la goutte.
— Oui.
— La gravelle.
— Oui.
— À qui il manque trois dents.
— Quatre.
— Tandis que moi, regardez!
Et Porthos, écartant ses grosses lèvres, exhiba deux rangées de dents un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi dures et aussi saines que l’ivoire.
— Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit d’Artagnan, combien le roi tient aux dents. Les vôtres me décident; je vous présenterai au roi.
— Vous?
— Pourquoi pas? Croyez-vous que je sois plus mal en cour qu’Aramis?
— Oh! non.
— Croyez-vous que j’aie la moindre prétention sur les fortifications de Belle-Île?
— Oh! certes non.
— C’est donc votre intérêt seul qui peut me faire agir.
— Je n’en doute pas.
— Eh bien! je suis intime ami du roi, et la preuve, c’est que, lorsqu’il y a quelque chose de désagréable à lui dire, c’est moi qui m’en charge.
— Mais, cher ami, si vous me présentez...
— Après?
— Aramis se fâchera.
— Contre moi?
— Non, contre moi.
— Bah! que ce soit lui ou que ce soit moi qui vous présente, puisque vous deviez être présenté, c’est la même chose.
— On devait me faire faire des habits.
— Les vôtres sont splendides.
— Oh! ceux que j’avais commandés étaient bien plus beaux.
— Prenez garde, le roi aime la simplicité.
— Alors je serai simple. Mais que dira M. Fouquet de me savoir parti?
— Êtes-vous donc prisonnier sur parole?
— Non, pas tout à fait. Mais je lui avais promis de ne pas m’éloigner sans le prévenir.
— Attendez, nous allons revenir à cela. Avez-vous quelque chose à faire ici?
— Moi? Rien de bien important, du moins.
— À moins cependant que vous ne soyez l’intermédiaire d’Aramis pour quelque chose de grave.
— Ma foi, non.
— Ce que je vous en dis, vous comprenez, c’est par intérêt pour vous. Je suppose, par exemple, que vous êtes chargé d’envoyer à Aramis des messages, des lettres.
— Ah! des lettres, oui. Je lui envoie de certaines lettres.
— Où cela?
— À Fontainebleau.
— Et avez-vous de ces lettres?
— Mais...
— Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres?
— Je viens justement d’en recevoir une.
— Intéressante?
— Je le suppose.
— Vous ne les lisez donc pas?
— Je ne suis pas curieux.
Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthos n’avait pas lue, mais que d’Artagnan avait lue, lui.
— Savez-vous ce qu’il faut faire? dit d’Artagnan.
— Parbleu! ce que je fais toujours, l’envoyer.
— Non pas.
— Comment cela, la garder?
— Non, pas encore. Ne vous a-t-on pas dit que cette lettre était importante.
— Très importante.
— Eh bien! il faut la porter vous-même à Fontainebleau.
— À Aramis.
— Oui.
— C’est juste.
— Et puisque le roi y est...
— Vous profiterez de cela?...
— Je profiterai de cela pour vous présenter au roi.
— Ah! corne de bœuf! d’Artagnan, il n’y a en vérité que vous pour trouver des expédients.
— Donc, au lieu d’envoyer à notre ami des messages plus ou moins fidèles, c’est nous-mêmes qui lui portons la lettre.
— Je n’y avais même pas songé, c’est bien simple cependant.
— C’est pourquoi il est urgent, mon cher Porthos, que nous partions tout de suite.
— En effet, dit Porthos, plus tôt nous partirons, moins la lettre d’Aramis éprouvera de retard.
— Porthos, vous raisonnez toujours puissamment, et chez vous la logique seconde l’imagination.
— Vous trouvez? dit Porthos.
— C’est le résultat des études solides, répondit d’Artagnan. Allons, venez.
— Mais, dit Porthos, ma promesse à M. Fouquet?
— Laquelle?
— De ne point quitter Saint-Mandé sans le prévenir?
— Ah! mon cher Porthos, dit d’Artagnan, que vous êtes jeune!
— Comment cela!
— Vous arrivez à Fontainebleau, n’est-ce pas?
— Oui.
— Vous y trouverez M. Fouquet?
— Oui.
— Chez le roi probablement?
— Chez le roi, répéta majestueusement Porthos.
— Et vous l’abordez en lui disant: «Monsieur Fouquet, j’ai l’honneur de vous prévenir que je viens de quitter Saint-Mandé.»
— Et, dit Porthos avec la même majesté, me voyant à Fontainebleau chez le roi, M. Fouquet ne pourra pas dire que je mens.
— Mon cher Porthos, j’ouvrais la bouche pour vous le dire; vous me devancez en tout. Oh! Porthos! quelle heureuse nature vous êtes! l’âge n’a pas mordu sur vous.
— Pas trop.
— Alors tout est dit.
— Je crois que oui.
— Vous n’avez plus de scrupules?
— Je crois que non.
— Alors je vous emmène.
— Parfaitement; je vais faire seller mes chevaux.
— Vous avez des chevaux ici?
— J’en ai cinq.
— Que vous avez fait venir de Pierrefonds?
— Que M. Fouquet m’a donnés.
— Mon cher Porthos, nous n’avons pas besoin de cinq chevaux pour deux; d’ailleurs, j’en ai déjà trois à Paris, cela ferait huit; ce serait trop.
— Ce ne serait pas trop si j’avais mes gens ici; mais, hélas! je ne les ai pas.
— Vous regrettez vos gens?
— Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque.
— Excellent cœur! dit d’Artagnan; mais, croyez-moi, laissez vos chevaux ici comme vous avez laissé Mousqueton là-bas.
— Pourquoi cela?
— Parce que, plus tard...
— Eh bien?
— Eh bien! plus tard, peut-être sera-t-il bien que M. Fouquet ne vous ait rien donné du tout.
— Je ne comprends pas, dit Porthos.
— Il est inutile que vous compreniez.
— Cependant...
— Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos.
— C’est de la politique, je parie.
— Et de la plus subtile.
Porthos baissa la tête sur ce mot de politique; puis, après un moment de rêverie, il ajouta:
— Je vous avouerai, d’Artagnan, que je ne suis pas politique.
— Je le sais, pardieu! bien.
— Oh! nul ne sait cela; vous me l’avez dit vous-même, vous, le brave des braves.
— Que vous ai-je dit, Porthos?
— Que l’on avait ses jours. Vous me l’avez dit et je l’ai éprouvé. Il y a des jours où l’on éprouve moins de plaisir que dans d’autres à recevoir des coups d’épée.
— C’est ma pensée.
— C’est la mienne aussi, quoique je ne croie guère aux coups qui tuent.
— Diable! vous avez tué, cependant?
— Oui, mais je n’ai jamais été tué.
— La raison est bonne.
— Donc, je ne crois pas mourir jamais de la lame d’une épée ou de la balle d’un fusil.
— Alors, vous n’avez peur de rien?... Ah! de l’eau, peut-être?
— Non, je nage comme une loutre.
— De la fièvre quartaine?
— Je ne l’ai jamais eue, et ne crois point l’avoir jamais; mais je vous avouerai une chose...
Et Porthos baissa la voix.
— Laquelle? demanda d’Artagnan en se mettant au diapason de Porthos.
— Je vous avouerai, répéta Porthos, que j’ai une horrible peur de la politique.
— Ah! bah! s’écria d’Artagnan.
— Tout beau! dit Porthos d’une voix de stentor. J’ai vu Son Éminence M. le cardinal de Richelieu et Son Éminence M. le cardinal de Mazarin; l’un avait une politique rouge, l’autre une politique noire. Je n’ai jamais été beaucoup plus content de l’une que de l’autre: la première a fait couper le cou à M. de Marcillac, à M. de Thou, à M. de Cinq-Mars, à M. de Chalais, à M. de Boutteville, à M. de Montmorency; la seconde a fait écharper une foule de frondeurs, dont nous étions, mon cher.
— Dont, au contraire, nous n’étions pas, dit d’Artagnan.
— Oh! si fait; car si je dégainais pour le cardinal moi, je frappais pour le roi.
— Cher Porthos!
— J’achève. Ma peur de la politique est donc telle, que, s’il y a de la politique là-dessous, j’aime mieux retourner à Pierrefonds.
— Vous auriez raison, si cela était; mais avec moi, cher Porthos, jamais de politique, c’est net. Vous avez travaillé à fortifier Belle-Île; le roi a voulu savoir le nom de l’habile ingénieur qui avait fait les travaux; vous êtes timide comme tous les hommes d’un vrai mérite; peut-être Aramis veut-il vous mettre sous le boisseau. Moi, je vous prends; moi, je vous déclare; moi, je vous produis; le roi vous récompense et voilà toute ma politique.
— C’est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main à d’Artagnan.
Mais d’Artagnan connaissait la main de Porthos; il savait qu’une fois emprisonnée entre les cinq doigts du baron, une main ordinaire n’en sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas la main, mais le poing à son ami. Porthos ne s’en aperçut même pas. Après quoi ils sortirent tous deux de Saint-Mandé.
Les gardiens chuchotèrent bien un peu et se dirent à l’oreille quelques paroles que d’Artagnan comprit, mais qu’il se garda bien de faire comprendre à Porthos.
«Notre ami, dit-il, était bel et bien prisonnier d’Aramis. Voyons ce qu’il va résulter de la mise en liberté de ce conspirateur.»
Chapitre CXLIII — Le rat et le fromage
D’Artagnan et Porthos revinrent à pied comme d’Artagnan était venu.
Lorsque d’Artagnan, entrant le premier dans la boutique du Pilon d’Or, eut annoncé à Planchet que M. du Vallon serait un des voyageurs privilégiés; lorsque Porthos, en entrant dans la boutique, eu fait cliqueter avec son plumet les chandelles de bois suspendues à l’auvent, quelque chose comme un pressentiment douloureux troubla la joie que Planchet se promettait pour le lendemain.
Mais c’était un cœur d’or que notre épicier, relique précieuse du bon temps, qui est toujours et a toujours été pour ceux qui vieillissent le temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont jeunes la vieillesse de leurs ancêtres.
Planchet, malgré ce frémissement intérieur aussitôt réprimé que ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre cordialité.
Porthos, un peu roide d’abord, à cause de la distance sociale qui existait à cette époque entre un baron et un épicier, Porthos finit par s’humaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir et de prévenances.
Il fut surtout sensible à la liberté qui lui fut donnée ou plutôt offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits secs et confits, dans les sacs d’amandes et de noisettes, dans les tiroirs pleins de sucrerie.
Aussi, malgré les invitations que lui fit Planchet de monter à l’entresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soirée qu’il avait à passer chez Planchet, la boutique, où ses doigts rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu.
Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes de la Touraine, devinrent pour Porthos l’objet d’une distraction qu’il savoura pendant cinq heures sans interruption.
Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux, dont les débris jonchaient le plancher et criaient sous les semelles de ceux qui allaient et venaient; Porthos égrenait dans ses lèvres, d’un seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux violettes couleurs, dont une demi-livre passait ainsi d’un seul coup de sa bouche dans son estomac.
Dans un coin du magasin, les garçons, tapis avec épouvante, s’entre regardaient sans oser se parler.
Ils ignoraient Porthos, ils ne l’avaient jamais vu. La race de ces Titans qui avaient porté les dernières cuirasses d’Hugues Capet, de Philippe-Auguste et de François Ier commençait à disparaître. Ils se demandaient donc mentalement si ce n’était point là l’ogre des contes de fées, qui allait faire disparaître dans son insatiable estomac le magasin tout entier de Planchet, et cela sans opérer le moindre déménagement des tonnes et des caisses.
Croquant, mâchant, cassant, grignotant, suçant et avalant, Porthos disait de temps en temps à l’épicier:
— Vous avez là un joli commerce, ami Planchet.
— Il n’en aura bientôt plus si cela continue, grommela le premier garçon, qui avait parole de Planchet pour lui succéder.
Et, dans son désespoir, il s’approcha de Porthos, qui tenait toute la place du passage qui conduisait de l’arrière-boutique à la boutique. Il espérait que Porthos se lèverait, et que ce mouvement le distrairait de ses idées dévorantes.
— Que désirez-vous, mon ami? demanda Porthos d’un air affable.
— Je désirerais passer, monsieur, si cela ne vous gênait pas trop.
— C’est trop juste, dit Porthos, et cela ne me gêne pas du tout.
Et en même temps il prit le garçon par la ceinture, l’enleva de terre, et le posa doucement de l’autre côté.
Le tout en souriant toujours avec le même air affable.
Les jambes manquèrent au garçon épouvanté au moment où Porthos le posait à terre, si bien qu’il tomba le derrière sur des lièges.
Cependant, voyant la douceur de ce géant, il se hasarda de nouveau.
— Ah! monsieur, dit-il, prenez garde.
— À quoi, mon ami? demanda Porthos.
— Vous allez vous mettre le feu dans le corps.
— Comment cela, mon bon ami? fit Porthos.
— Ce sont tous aliments qui échauffent, monsieur.
— Lesquels?
— Les raisins, les noisettes, les amandes.
— Oui, mais, si les amandes, les noisettes et les raisins échauffent...
— C’est incontestable, monsieur.
— Le miel rafraîchit.
Et allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans lequel plongeait la spatule à l’aide de laquelle on le sert aux pratiques, Porthos en avala une bonne demi-livre.
— Mon ami, dit Porthos, je vous demanderai de l’eau maintenant.
— Dans un seau, monsieur? demanda naïvement le garçon.
— Non, dans une carafe; une carafe suffira, répondit Porthos avec bonhomie.
Et, portant la carafe à sa bouche, comme un sonneur fait de sa trompe, il vida la carafe d’un seul coup.
Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui correspondent aux fibres de la propriété et de l’amour-propre.
Cependant, hôte digne de l’hospitalité antique, il feignait de causer très attentivement avec d’Artagnan, et lui répétait sans cesse:
— Ah! monsieur, quelle joie!... ah! monsieur, quel honneur!
— À quelle heure souperons-nous, Planchet? demanda Porthos; j’ai appétit.
Le premier garçon joignit les mains.
Les deux autres se coulèrent sous les comptoirs, craignant que Porthos ne sentît la chair fraîche.
— Nous prendrons seulement ici un léger goûter, dit d’Artagnan, et, une fois à la campagne de Planchet, nous souperons.
— Ah! c’est à votre campagne que nous allons Planchet? dit Porthos. Tant mieux.
— Vous me comblez, monsieur le baron.
Monsieur le baron fit grand effet sur les garçons, qui virent un homme de la plus haute qualité dans un appétit de cette espèce.
D’ailleurs, ce titre les rassura. Jamais ils n’avaient entendu dire qu’un ogre eût été appelé monsieur le baron.
— Je prendrai quelques biscuits pour ma route, dit nonchalamment Porthos.
Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits anisés dans la vaste poche de son pourpoint.
— Ma boutique est sauvée, s’écria Planchet.
— Oui, comme le fromage, dit le premier garçon.
— Quel fromage?
— Ce fromage de Hollande dans lequel était entré un rat et dont nous ne trouvâmes plus que la croûte.
Planchet regarda sa boutique, et, à la vue de ce qui avait échappé à la dent de Porthos, il trouva la comparaison exagérée.
Le premier garçon s’aperçut de ce qui se passait dans l’esprit de son maître.
— Gare au retour! lui dit-il.
— Vous avez des fruits chez vous? dit Porthos en montant l’entresol, où l’on venait d’annoncer que la collation était servie.
«Hélas!» pensa l’épicier en adressant à d’Artagnan un regard plein de prières, que celui-ci comprit à moitié.
Après la collation, on se mit en route.
Il était tard lorsque les trois cavaliers, partis de Paris vers six heures, arrivèrent sur le pavé de Fontainebleau.
La route s’était faite gaiement. Porthos prenait goût à la société de Planchet, parce que celui-ci lui témoignait beaucoup de respect et l’entretenait avec amour de ses prés, de ses bois et de ses garennes.
Porthos avait les goûts et l’orgueil du propriétaire.
D’Artagnan, lorsqu’il eut vu aux prises les deux compagnons, prit les bas-côtés de la route, et, laissant la bride flotter sur le cou de sa monture, il s’isola du monde entier comme de Porthos et de Planchet.
La lune glissait doucement à travers le feuillage bleuâtre de la forêt. Les senteurs de la plaine montaient, embaumées, aux narines des chevaux, qui soufflaient avec de grands bonds de joie.
Porthos et Planchet se mirent à parler foins.
Planchet avoua à Porthos que, dans l’âge mûr de sa vie, il avait, en effet, négligé l’agriculture pour le commerce, mais que son enfance s’était écoulée en Picardie, dans les belles luzernes qui lui montaient jusqu’aux genoux et sous les pommiers verts aux pommes rouges; aussi s’était-il juré, aussitôt sa fortune faite, de retourner à la nature, et de finir ses jours comme il les avait commencés, le plus près possible de la terre, où tous les hommes s’en vont.
— Eh! eh! dit Porthos, alors, mon cher monsieur Planchet, votre retraite est proche?
— Comment cela?
— Oui, vous me paraissez en train de faire une petite fortune.
— Mais oui, répondit Planchet, on boulotte.
— Voyons, combien ambitionnez-vous et à quel chiffre comptez-vous vous retirer?
— Monsieur, dit Planchet sans répondre à la question, si intéressante qu’elle fût, monsieur, une chose me fait beaucoup de peine.
— Quelle chose? demanda Porthos en regardant derrière lui comme pour chercher cette chose qui inquiétait Planchet et l’en délivrer.
— Autrefois, dit l’épicier, vous m’appeliez Planchet tout court et vous m’eussiez dit: «Combien ambitionnes-tu, Planchet, et à quel chiffre comptes-tu te retirer?»
— Certainement, certainement, autrefois j’eusse dit cela, répliqua l’honnête Porthos avec un embarras plein de délicatesse; mais autrefois...
— Autrefois, j’étais le laquais de M. d’Artagnan, n’est-ce pas cela que vous voulez dire?
— Oui.
— Eh bien! si je ne suis plus tout à fait son laquais, je suis encore son serviteur; et, de plus, depuis ce temps-là...
— Eh bien! Planchet?
— Depuis ce temps-là, j’ai eu l’honneur d’être son associé.
— Oh! oh! fit Porthos. Quoi! d’Artagnan s’est mis dans l’épicerie?
— Non, non, dit d’Artagnan, que ces paroles tirèrent de sa rêverie et qui mit son esprit à la conversation avec l’habileté et la rapidité qui distinguaient chaque opération de son esprit et de son corps. Ce n’est pas d’Artagnan qui s’est mis dans l’épicerie, c’est Planchet qui s’est mis dans la politique. Voilà!
— Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction à la fois, nous avons fait ensemble une petite opération qui m’a rapporté, à moi, cent mille livres, à M. d’Artagnan deux cent mille.
— Oh! oh! fit Porthos avec admiration.
— En sorte, monsieur le baron, continua l’épicier, que je vous prie de nouveau de m’appeler Planchet comme par le passé et de me tutoyer toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me procurera.
— Je le veux, s’il en est ainsi, mon cher Planchet, répliqua Porthos.
Et, comme il se trouvait près de Planchet, il leva la main pour lui frapper sur l’épaule en signe de cordiale amitié.
Mais un mouvement providentiel du cheval dérangea le geste du cavalier, de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval de Planchet.
L’animal plia les reins.
D’Artagnan se mit à rire et à penser tout haut.
— Prends garde, Planchet; car, si Porthos t’aime trop, il te caressera, et, s’il te caresse, il t’aplatira: Porthos est toujours très fort, vois-tu.
— Oh! dit Planchet, Mousqueton n’en est pas mort, et cependant M. le baron l’aime bien.
— Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultanément cabrer les trois chevaux, et je disais encore ce matin à d’Artagnan combien je le regrettais: mais, dis-moi, Planchet?
— Merci, monsieur le baron, merci.
— Brave garçon, va! Combien as-tu d’arpents de parc, toi?
— De parc?
— Oui. Nous compterons les prés ensuite, puis les bois après.
— Où cela, monsieur.
— À ton château.
— Mais, monsieur le baron, je n’ai ni château, ni parc, ni prés, ni bois.
— Qu’as-tu donc, demanda Porthos, et pourquoi nommes-tu cela une campagne, alors?
— Je n’ai point dit une campagne, monsieur le baron, répliqua Planchet un peu humilié, mais un simple pied à terre.
— Ah! ah! fit Porthos, je comprends; tu te réserves.
— Non, monsieur le baron, je dis la bonne vérité: j’ai deux chambres d’amis, voilà tout.
— Mais alors, dans quoi se promènent-ils, tes amis?
— D’abord, dans la forêt du roi, qui est fort belle.
— Le fait est que la forêt est belle, dit Porthos, presque aussi belle que ma forêt du Berri.
Planchet ouvrit de grands yeux.
— Vous avez une forêt dans le genre de la forêt de Fontainebleau, monsieur le baron? balbutia-t-il.
— Oui, j’en ai même deux; mais celle du Berri est ma favorite.
— Pourquoi cela? demanda gracieusement Planchet.
— Mais, d’abord, parce que je n’en connais pas la fin; et, ensuite, parce qu’elle est pleine de braconniers.
— Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre cette forêt si agréable?
— En ce qu’ils chassent mon gibier et que, moi, je les chasse, ce qui, en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la guerre.
On en était à ce moment de la conversation, lorsque Planchet, levant le nez, aperçut les premières maisons de Fontainebleau qui se dessinaient en vigueur sur le ciel, tandis qu’au-dessus de la masse compacte et informe s’élançaient les toits aigus du château, dont les ardoises reluisaient à la lune comme les écailles d’un immense poisson.
— Messieurs, dit Planchet, j’ai l’honneur de vous annoncer que nous sommes arrivés à Fontainebleau.
Chapitre CXLIV — La campagne de Planchet
Les cavaliers levèrent la tête et virent que l’honnête Planchet disait l’exacte vérité.
Dix minutes après, ils étaient dans la rue de Lyon, de l’autre côté de l’Auberge du Beau-Paon.
Une grande haie de sureaux touffus, d’aubépines et de houblons formait une clôture impénétrable et noire, derrière laquelle s’élevait une maison blanche à large toit de tuiles.
Deux fenêtres de cette maison donnaient sur la rue.
Toutes deux étaient sombres.
Entre les deux, une petite porte surmontée d’un auvent soutenu par des pilastres y donnait entrée.
On arrivait à cette porte par un seuil élevé.
Planchet mit pied à terre comme s’il allait frapper à cette porte; puis, se ravisant, il prit son cheval par la bride et marcha environ trente pas encore.
Ses deux compagnons le suivirent.
Alors il arriva devant une porte charretière à claire-voie située trente pas plus loin, et, levant un loquet de bois, seule clôture de cette porte, il poussa l’un des battants.
Alors il entra le premier, tira son cheval par la bride, dans une petite cour entourée de fumier, dont la bonne odeur décelait une étable toute voisine.
— Il sent bon, dit bruyamment Porthos en mettant à son tour pied à terre, et je me croirais, en vérité dans mes vacheries de Pierrefonds.
— Je n’ai qu’une vache, se hâta de dire modestement Planchet.
— Et moi, j’en ai trente, dit Porthos, ou plutôt je ne sais pas le nombre de mes vaches.
Les deux cavaliers étaient entrés, Planchet referma la porte derrière eux.
Pendant ce temps, d’Artagnan, qui avait mis pied à terre avec sa légèreté habituelle, humait le bon air, et, joyeux comme un Parisien qui voit de la verdure, il arrachait un brin de chèvrefeuille d’une main, une églantine de l’autre.
Porthos avait mis ses mains sur des pois qui montaient le long des perches et mangeait ou plutôt broutait cosses et fruits.
Planchet s’occupa aussitôt de réveiller, dans ses appentis, une manière de paysan, vieux et cassé, qui couchait sur des mousses couvertes d’une souquenille.
Ce paysan, reconnaissant Planchet, l’appela notre maître, à la grande satisfaction de l’épicier.
— Mettez les chevaux au râtelier, mon vieux, et bonne pitance, dit Planchet.
— Oh! oui-da! les belles bêtes, dit le paysan; oh! il faut qu’elles en crèvent!
— Doucement, doucement, l’ami, dit d’Artagnan; peste! comme nous y allons: l’avoine et la botte de paille, rien de plus.
— Et de l’eau blanche pour ma monture à moi, dit Porthos, car elle a bien chaud, ce me semble.
— Oh! ne craignez rien, messieurs, répondit Planchet, le père Célestin est un vieux gendarme d’Ivry. Il connaît l’écurie; venez à la maison, venez.
Il attira les deux amis par une allée fort couverte qui traversait un potager, puis une petite luzerne, et qui, enfin, aboutissait à un petit jardin derrière lequel s’élevait la maison, dont on avait déjà vu la principale façade du côté de la rue.
À mesure que l’on approchait, on pouvait distinguer, par deux fenêtres ouvertes au rez-de-chaussée et qui donnaient accès à la chambre, l’intérieur, le pénétral de Planchet.
Cette chambre, doucement éclairée par une lampe placée sur la table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la tranquillité, de l’aisance et du bonheur.
Partout où tombait la paillette de lumière détachée du centre lumineux sur une faïence ancienne, sur un meuble luisant de propreté, sur une arme pendue à la tapisserie, la pure clarté trouvait un pur reflet, et la goutte de feu venait dormir sur la chose agréable à l’œil.
Cette lampe, qui éclairait la chambre, tandis que le feuillage des jasmins et des aristoloches tombait de l’encadrement des fenêtres, illuminait splendidement une nappe damassée blanche comme un quartier de neige.
Deux couverts étaient mis sur cette nappe. Un vin jauni roulait ses rubis dans le cristal à facettes de la longue bouteille, et un grand pot de faïence bleue, à couvercle d’argent, contenait un cidre écumeux.
Près de la table, dans un fauteuil à large dossier, dormait une femme de trente ans, au visage épanoui par la santé et la fraîcheur.
Et, sur les genoux de cette fraîche créature, un gros chat doux, pelotonnant son corps sur ses pattes pliées, faisait entendre le ronflement caractéristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie, dans les mœurs félines: «Je suis parfaitement heureux.»
Les deux amis s’arrêtèrent devant cette fenêtre, tout ébahis de surprise.
Planchet, en voyant leur étonnement, fut ému d’une douce joie.
— Ah! coquin de Planchet! dit d’Artagnan, je comprends tes absences.
— Oh! oh! voilà du linge bien blanc, dit à son tour Porthos d’une voix de tonnerre.
Au bruit de cette voix, le chat s’enfuit, la ménagère se réveilla en sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, introduisit les deux compagnons dans la chambre où était dressé le couvert.
— Permettez-moi, dit-il, ma chère, de vous présenter M. le chevalier d’Artagnan, mon protecteur.
D’Artagnan prit la main de la dame en homme de Cour et avec les mêmes manières chevaleresques qu’il eût pris celle de Madame.
— M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta Planchet.
Porthos fit un salut dont Anne d’Autriche se fût déclarée satisfaite, sous peine d’être bien exigeante.
Alors, ce fut au tour de Planchet.
Il embrassa bien franchement la dame, après toutefois avoir fait un signe qui semblait demander la permission à d’Artagnan et à Porthos.
Permission qui lui fut accordée, bien entendu.
D’Artagnan fit un compliment à Planchet.
— Voilà, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie.
— Monsieur, répondit Planchet en riant, la vie est un capital que l’homme doit placer le plus ingénieusement qu’il lui est possible...
— Et tu en retires de gros intérêts, dit Porthos en riant comme un tonnerre.
Planchet revint à sa ménagère.
— Ma chère amie, dit-il, vous voyez là les deux hommes qui ont conduit une partie de mon existence. Je vous les ai nommés bien des fois tous les deux.
— Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des plus prononcés.
— Madame est Hollandaise? demanda d’Artagnan.
Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua d’Artagnan, qui remarquait tout.
— Je suis Anversoise, répondit la dame.
— Et elle s’appelle dame Gechter, dit Planchet.
— Vous n’appelez point ainsi madame, dit d’Artagnan.
— Pourquoi cela? demanda Planchet.
— Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous l’appelleriez.
— Non, je l’appelle Trüchen.
— Charmant nom, dit Porthos.
— Trüchen, dit Planchet, m’est arrivée de Flandre avec sa vertu et deux mille florins. Elle fuyait un mari fâcheux qui la battait. En ma qualité de Picard, j’ai toujours aimé les Artésiennes. De l’Artois à la Flandre, il n’y a qu’un pas. Elle vint pleurer chez son parrain, mon prédécesseur de la rue des Lombards; elle plaça chez moi ses deux milles florins que j’ai fait fructifier, et qui lui en rapportent dix mille.
— Bravo, Planchet!
— Elle est libre, elle est riche; elle a une vache, elle commande à une servante et au père Célestin; elle me file toutes mes chemises, elle me tricote tous mes bas d’hiver elle ne me voit que tous les quinze jours, et elle veut bien se trouver heureuse.
— Heureuse che suis effectivement... dit Trüchen avec abandon.
Porthos frisa l’autre hémisphère de sa moustache.
«Diable! diable! pensa d’Artagnan, est-ce que Porthos aurait des intentions?...»
En attendant, Trüchen, comprenant de quoi il était question, avait excité sa cuisinière, ajouté deux couverts, et chargé la table de mets exquis, qui font d’un souper un repas, et d’un repas un festin.
Beurre frais, bœuf salé, anchois et thon, toute l’épicerie de Planchet.
Poulets, légumes, salade, poisson d’étang, poisson de rivière, gibier de forêt, toutes les ressources de la province.
De plus, Planchet revenait du cellier, chargé de dix bouteilles dont le verre disparaissait sous une épaisse couche de poudre grise.
Cet aspect réjouit le cœur de Porthos.
— J’ai faim, dit-il.
Et il s’assit près de dame Trüchen avec un regard assassin.
D’Artagnan s’assit de l’autre côté.
Planchet, discrètement et joyeusement, se plaça en face.
— Ne vous ennuyez pas, dit-il, si, pendant le souper, Trüchen quitte souvent la table; elle surveille vos chambres à coucher.
En effet, la ménagère faisait de nombreux voyages, et l’on entendait au premier étage gémir les bois de lit et crier des roulettes sur le carreau.
Pendant ce temps, les trois hommes mangeaient et buvaient, Porthos surtout.
C’était merveille que de les voir.
Les dix bouteilles étaient dix ombres lorsque Trüchen redescendit avec du fromage.
D’Artagnan avait conservé toute sa dignité.
Porthos, au contraire, avait perdu une partie de la sienne.
On chantait bataille, on parla chansons.
D’Artagnan conseilla un nouveau voyage à la cave, et, comme Planchet ne marchait pas avec toute la régularité du sçavant fantassin, le capitaine des mousquetaires proposa de l’accompagner.
Ils partirent donc en fredonnant des chansons à faire peur aux diables les plus flamands.
Trüchen demeura à table près de Porthos.
Tandis que les deux gourmets choisissaient derrière les falourdes, on entendit ce bruit sec et sonore que produisent, en faisant le vide, deux lèvres sur une joue.
«Porthos se sera cru à La Rochelle», pensa d’Artagnan.
Ils remontèrent chargés de bouteilles.
Planchet n’y voyait plus, tant il chantait.
D’Artagnan, qui y voyait toujours, remarqua combien la joue gauche de Trüchen était plus rouge que la droite.
Or, Porthos souriait à la gauche de Trüchen, et frisait, de ses deux mains, les deux côtés de ses moustaches à la fois.
Trüchen souriait aussi au magnifique seigneur.
Le vin pétillant d’Anjou fit des trois hommes trois diables d’abord, trois soliveaux ensuite.
D’Artagnan n’eut que la force de prendre un bougeoir pour éclairer à Planchet son propre escalier.
Planchet traîna Porthos, que poussait Trüchen, fort joviale aussi de son côté.
Ce fut d’Artagnan qui trouva les chambres et découvrit les lits. Porthos se plongea dans le sien, déshabillé par son ami le mousquetaire.
D’Artagnan se jeta sur le sien en disant:
— Mordioux! j’avais cependant juré de ne plus toucher à ce vin jaune qui sent la pierre à fusil. Fi! si les mousquetaires voyaient leur capitaine dans un pareil état!
Et, tirant les rideaux du lit:
— Heureusement qu’ils ne me verront pas, ajouta-t-il.
Planchet fut enlevé dans les bras de Trüchen, qui le déshabilla et ferma rideaux et portes.
— C’est divertissant, la campagne, dit Porthos en allongeant ses jambes qui passèrent à travers le bois du lit, ce qui produisit un écroulement énorme auquel nul ne prit garde, tant on s’était diverti à la campagne de Planchet.
Tout le monde ronflait à deux heures de l’après minuit.
Chapitre CXLV — Ce que l’on voit de la maison de Planchet
Le lendemain trouva les trois héros dormant du meilleur cœur.
Trüchen avait fermé les volets en femme qui craint, pour des yeux alourdis, la première visite du soleil levant.
Aussi faisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le baldaquin de Planchet, quand d’Artagnan, réveillé le premier, par un rayon indiscret qui perçait les fenêtres, sauta à bas du lit, comme pour arriver le premier à l’assaut.
Il prit d’assaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne.
Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde; il étalait fièrement dans l’obscurité son torse gigantesque, et son poing gonflé pendait hors du lit sur le tapis de pieds.
D’Artagnan réveilla Porthos, qui frotta ses yeux d’assez bonne grâce.
Pendant ce temps, Planchet s’habillait et venait recevoir, aux portes de leurs chambres, ses deux hôtes vacillants encore de la veille.
Bien qu’il fût encore matin, toute la maison était déjà sur pied. La cuisinière massacrait sans pitié dans la basse-cour, et le père Célestin cueillait des cerises dans le jardin.
Porthos, tout guilleret, tendit une main à Planchet, et d’Artagnan demanda la permission d’embrasser Mme Trüchen.
Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, s’approcha de Porthos, auquel la même faveur fut accordée.
Porthos embrassa Mme Trüchen avec un gros soupir.
Alors Planchet prit les deux amis par la main.
— Je vais vous montrer la maison, dit-il; hier au soir, nous sommes entrés ici comme dans un four, et nous n’avons rien pu voir; mais au jour, tout change d’aspect et vous serez contents.
— Commençons par la vue, dit d’Artagnan, la vue me charme avant toutes choses; j’ai toujours habité des maisons royales, et les princes ne savent pas trop mal choisir leurs points de vue.
— Moi, dit Porthos, j’ai toujours tenu à la vue. Dans mon château de Pierrefonds, j’ai fait percer quatre allées qui aboutissent à une perspective variée.
— Vous allez voir ma perspective, dit Planchet.
Et il conduisit les deux hôtes à une fenêtre.
— Ah! oui, c’est la rue de Lyon, dit d’Artagnan.
— Oui. J’ai deux fenêtres par ici, vue insignifiante; on aperçoit cette auberge, toujours remuante et bruyante; c’est un voisinage désagréable. J’avais quatre fenêtres par ici, je n’en ai conservé que deux.
— Passons, dit d’Artagnan.
Ils rentrèrent dans un corridor conduisant aux chambres, et Planchet poussa les volets.
— Tiens, tiens! dit Porthos, qu’est-ce que cela, là-bas?
— La forêt, dit Planchet. C’est l’horizon, toujours une ligne épaisse, qui est jaunâtre au printemps, verte l’été, rouge l’automne et blanche l’hiver.
— Très bien; mais c’est un rideau qui empêche de voir plus loin.
— Oui, dit Planchet; mais, d’ici là, on voit...
— Ah! ce grand champ!... dit Porthos. Tiens!... qu’est-ce que j’y remarque?... Des croix, des pierres.
— Ah çà! mais c’est le cimetière! s’écria d’Artagnan.
— Justement, dit Planchet; je vous assure que c’est très curieux. Il ne se passe pas de jour qu’on n’enterre ici quelqu’un. Fontainebleau est assez fort. Tantôt ce sont des jeunes filles vêtues de blanc avec des bannières, tantôt des échevins ou des bourgeois riches avec les chantres et la fabrique de la paroisse, quelquefois des officiers de la maison du roi.
— Moi, je n’aime pas cela, dit Porthos.
— C’est peu divertissant, dit d’Artagnan.
— Je vous assure que cela donne des pensées saintes, répliqua Planchet.
— Ah! je ne dis pas.
— Mais, continua Planchet, nous devons mourir un jour, et il y a quelque part une maxime que j’ai retenue, celle-ci: «C’est une salutaire pensée que la pensée de la mort.»
— Je ne vous dis pas le contraire, fit Porthos.
— Mais, objecta d’Artagnan, c’est aussi une pensée salutaire que celle de la verdure, des fleurs, des rivières, des horizons bleus, des larges plaines sans fin...
— Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Planchet, mais, n’ayant que ce petit cimetière, fleuri aussi, moussu, ombreux et calme, je m’en contente, et je pense aux gens de la ville qui demeurent rue des Lombards, par exemple, et qui entendent rouler deux mille chariots par jour, et piétiner dans la boue cent cinquante mille personnes.
— Mais vivantes, dit Porthos, vivantes!
— Voilà justement pourquoi, dit Planchet timidement, cela me repose, de voir un peu des morts.
— Ce diable de Planchet, fit d’Artagnan, il était né pour être poète comme pour être épicier.
— Monsieur, dit Planchet, j’étais une de ces bonnes pâtes d’homme que Dieu a faites pour s’animer durant un certain temps et pour trouver bonnes toutes choses qui accompagnent leur séjour sur terre.
D’Artagnan s’assit alors près de la fenêtre, et, cette philosophie de Planchet lui ayant paru solide, il y rêva.
— Pardieu! s’écria Porthos, voilà que justement on nous donne la comédie. Est-ce que je n’entends pas un peu chanter?
— Mais oui, l’on chante, dit d’Artagnan.
— Oh! c’est un enterrement de dernier ordre, dit Planchet dédaigneusement. Il n’y a là que le prêtre officiant, le bedeau et l’enfant de chœur. Vous voyez, messieurs, que le défunt ou la défunte n’était pas un prince.
— Non, personne ne suit son convoi.
— Si fait, dit Porthos, je vois un homme.
— Oui, c’est vrai, un homme enveloppé d’un manteau, dit d’Artagnan.
— Cela ne vaut pas la peine d’être vu, dit Planchet.
— Cela m’intéresse, dit vivement d’Artagnan en s’accoudant sur la fenêtre.
— Allons, allons, vous y mordez, dit joyeusement Planchet; c’est comme moi: les premiers jours, j’étais triste de faire des signes de croix toute la journée, et les chants m’allaient entrer comme des clous dans le cerveau; depuis, je me berce avec les chants, et je n’ai jamais vu d’aussi jolis oiseaux que ceux du cimetière.
— Moi, fit Porthos, je ne m’amuse plus; j’aime mieux descendre.
Planchet ne fit qu’un bond; il offrit sa main à Porthos pour le conduire dans le jardin.
— Quoi! vous restez là? dit Porthos à d’Artagnan en se retournant.
— Oui, mon ami, oui; je vous rejoindrai.
— Eh! eh! M. d’Artagnan n’a pas tort, dit Planchet; enterre-t-on déjà?
— Pas encore.
— Ah! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient nouées autour de la bière... Tiens! il entre une femme à l’autre extrémité du cimetière.
— Oui, oui, cher Planchet, dit vivement d’Artagnan; mais laisse-moi, laisse-moi; je commence à entrer dans les méditations salutaires, ne me trouble pas.
Planchet parti, d’Artagnan dévora des yeux, derrière le volet demi-clos, ce qui se passait en face.
Les deux porteurs du cadavre avaient détaché les bretelles de leur civière et laissèrent glisser leur fardeau dans la fosse.
À quelques pas, l’homme au manteau, seul spectateur de la scène lugubre, s’adossait à un grand cyprès, et dérobait entièrement sa figure aux fossoyeurs et aux prêtres. Le corps du défunt fut enseveli en cinq minutes.
La fosse comblée, les prêtres s’en retournèrent. Le fossoyeur leur adressa quelques mots et partit derrière eux.
L’homme au manteau les salua au passage et mit une pièce de monnaie dans la main du fossoyeur.
— Mordioux! murmura d’Artagnan, mais c’est Aramis, cet homme-là!
Aramis, en effet, demeura seul, de ce côté du moins; car, à peine avait-il tourné la tête, que le pas d’une femme et le frôlement d’une robe bruirent dans le chemin près de lui.
Il se retourna aussitôt et ôta son chapeau avec un grand respect de courtisan; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers et de tilleuls qui ombrageaient une tombe fastueuse.
— Ah! par exemple, dit d’Artagnan, l’évêque de Vannes donnant des rendez-vous! C’est toujours l’abbé Aramis, muguetant à Noisy-le-Sec. Oui, ajouta le mousquetaire; mais, dans un cimetière, c’est un rendez-vous sacré.
Et il se mit à rire.
La conversation dura une grosse demi-heure.
D’Artagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame, car elle lui tournait le dos; mais il voyait parfaitement, à la raideur des deux interlocuteurs, à la symétrie de leurs gestes, à la façon compassée, industrieuse, dont ils se lançaient les regards comme attaque ou comme défense, il voyait qu’on ne parlait pas d’amour.
À la fin de la conversation, la dame se leva, et ce fut-elle qui s’inclina profondément devant Aramis.
— Oh! oh! dit d’Artagnan, mais cela finit comme un rendez-vous d’amour!... Le cavalier s’agenouille au commencement; la demoiselle est domptée ensuite, et c’est-elle qui supplie... Quelle est cette demoiselle? Je donnerais un ongle pour la voir.
Mais ce fut impossible. Aramis s’en alla le premier; la dame s’enfonça sous ses coiffes et partit ensuite.
D’Artagnan n’y tint plus: il courut à la fenêtre de la rue de Lyon.
Aramis venait d’entrer dans l’auberge.
La dame se dirigeait en sens inverse. Elle allait rejoindre vraisemblablement un équipage de deux chevaux de main et d’un carrosse qu’on voyait à la lisière du bois.
Elle marchait lentement, tête baissée, absorbée dans une profonde rêverie.
— Mordioux! mordioux! il faut que je connaisse cette femme, dit encore le mousquetaire.
Et, sans plus délibérer, il se mit à la poursuivre.
Chemin faisant, il se demandait par quel moyen il la forcerait à lever son voile.
— Elle n’est pas jeune, dit-il; c’est une femme du grand monde. Je connais, ou le diable m’emporte! cette tournure-là.
Comme il courait, le bruit de ses éperons et de ses bottes sur le sol battu de la rue faisait un cliquetis étrange; un bonheur lui arriva sur lequel il ne comptait pas.
Ce bruit inquiéta la dame; elle crut être suivie ou poursuivie, ce qui était vrai, et elle se retourna.
D’Artagnan sauta comme s’il eût reçu dans les mollets une charge de plomb à moineaux; puis, faisant un crochet pour revenir sur ses pas:
— Mme de Chevreuse! murmura-t-il.
D’Artagnan ne voulut pas rentrer sans tout savoir.
Il demanda au père Célestin de s’informer près du fossoyeur quel était le mort qu’on avait enseveli le matin même.
— Un pauvre mendiant franciscain, répliqua celui-ci, qui n’avait même pas un chien pour l’aimer en ce monde et l’escorter à sa dernière demeure.
«S’il en était ainsi, pensa d’Artagnan, Aramis n’eût pas assisté à son convoi. Ce n’est pas un chien, pour le dévouement, que M. l’évêque de Vannes; pour le flair, je ne dis pas!»
Chapitre CXLVI — Comment Porthos, Trüchen et Planchet se quittèrent amis, grâce à d’Artagnan
On fit grosse chère dans la maison de Planchet.
Porthos brisa une échelle et deux cerisiers, dépouilla les framboisiers, mais ne put arriver jusqu’aux fraises, à cause, disait-il, de son ceinturon.
Trüchen, qui s’était déjà apprivoisée avec le géant, lui répondit:
— Ce n’est pas le ceinturon, c’est le fendre.
Et Porthos, ravi de joie, embrassa Trüchen, qui lui cueillait plein sa main de fraises et lui fit manger dans sa main. D’Artagnan, qui arriva sur ces entrefaites, gourmanda Porthos sur sa paresse et plaignit tout bas Planchet.
Porthos déjeuna bien; quant il eut fini:
— Je me plairais ici, dit-il en regardant Trüchen.
Trüchen sourit.
Planchet en fit autant, non sans un peu de gêne.
Alors d’Artagnan dit à Porthos:
— Il ne faut pas, mon ami, que les délices de Capoue vous fassent oublier le but réel de notre voyage à Fontainebleau.
— Ma présentation au roi?
— Précisément, je veux aller faire un tour en ville pour préparer cela. Ne sortez pas d’ici, je vous prie.
— Oh! non, s’écria Porthos.
Planchet regarda d’Artagnan avec crainte.
— Est-ce que vous serez absent longtemps? dit-il.
— Non, mon ami, et, dès ce soir, je te débarrasse de deux hôtes un peu lourds pour toi.
— Oh! monsieur d’Artagnan, pouvez-vous dire?
— Non; vois-tu, ton cœur est excellent, mais ta maison est petite. Tel n’a que deux arpents, qui peut loger un roi et le rendre très heureux; mais tu n’es pas né grand seigneur, toi.
— M. Porthos non plus, murmura Planchet.
— Il l’est devenu, mon cher; il est suzerain de cent mille livres de rente depuis vingt ans, et, depuis cinquante, il est suzerain de deux poings et d’une échine qui n’ont jamais eu de rivaux dans ce beau royaume de France. Porthos est un très grand seigneur à côté de toi, mon fils, et... Je ne t’en dis pas davantage; je te sais intelligent.
— Mais non, mais non, monsieur; expliquez-moi...
— Regarde ton verger dépouillé, ton garde-manger vide, ton lit cassé, ta cave à sec, regarde... Mme Trüchen...
— Ah! mon Dieu! dit Planchet.
— Porthos, vois-tu, est seigneur de trente villages qui renferment trois cents vassales fort égrillardes, et c’est un bien bel homme que Porthos!
— Ah! mon Dieu! répéta Planchet.
— Mme Trüchen est une excellente personne, continua d’Artagnan; conserve-la pour toi, entends-tu.
Et il lui frappa sur l’épaule.
À ce moment, l’épicier aperçut Trüchen et Porthos éloignés sous une tonnelle.
Trüchen, avec une grâce toute flamande, faisait à Porthos des boucles d’oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait amoureusement, comme Samson devant Dalila.
Planchet serra la main de d’Artagnan et courut vers la tonnelle.
Rendons à Porthos cette justice qu’il ne se dérangea pas... Sans doute il ne croyait pas mal faire.
Trüchen non plus ne se dérangea pas, ce qui indisposa Planchet; mais il avait vu assez de beau monde dans sa boutique pour faire bonne contenance devant un désagrément.
Planchet prit le bras de Porthos et lui proposa d’aller voir les chevaux.
Porthos dit qu’il était fatigué.
Planchet proposa au baron du Vallon de goûter d’un noyau qu’il faisait lui même et qui n’avait pas son pareil.
Le baron accepta.
C’est ainsi que, toute la journée, Planchet sut occuper son ennemi. Il sacrifia son buffet à son amour-propre.
D’Artagnan revint deux heures après.
— Tout est disposé, dit-il; j’ai vu Sa Majesté un moment au départ pour la chasse: le roi nous attend ce soir.
— Le roi m’attend! cria Porthos en se redressant.
Et, il faut bien l’avouer, car c’est une onde mobile que le cœur de l’homme, à partir de ce moment, Porthos ne regarda plus Mme Trüchen avec cette grâce touchante qui avait amolli le cœur de l’Anversoise.
Planchet chauffa de son mieux ces dispositions ambitieuses. Il raconta ou plutôt repassa toutes les splendeurs du dernier règne; les batailles, les sièges, les cérémonies. Il dit le luxe des Anglais, les aubaines conquises par les trois braves compagnons, dont d’Artagnan, le plus humble au début, avait fini par devenir le chef.
Il enthousiasma Porthos en lui montrant sa jeunesse évanouie; il vanta comme il put la chasteté de ce grand seigneur et sa religion à respecter l’amitié; il fut éloquent, il fut adroit. Il charma Porthos, fit trembler Trüchen et fit rêver d’Artagnan.
À six heures, le mousquetaire ordonna de préparer les chevaux et fit habiller Porthos.
Il remercia Planchet de sa bonne hospitalité, lui glissa quelques mots vagues d’un emploi qu’on pourrait lui trouver à la Cour, ce qui grandit immédiatement Planchet dans l’esprit de Trüchen, où le pauvre épicier, si bon, si généreux, si dévoué avait baissé depuis l’apparition et le parallèle de deux grands seigneurs.
Car les femmes sont ainsi faites: elles ambitionnent ce qu’elles n’ont pas; elles dédaignent ce qu’elles ambitionnaient, quand elles l’ont.
Après avoir rendu ce service à son ami Planchet d’Artagnan dit à Porthos tout bas:
— Vous avez, mon ami, une bague assez jolie à votre doigt.
— Trois cents pistoles, dit Porthos.
— Mme Trüchen gardera bien mieux votre souvenir si vous lui laissez cette bague-là, répliqua d’Artagnan.
Porthos hésita.
— Vous trouvez qu’elle n’est pas assez belle? dit le mousquetaire. Je vous comprends; un grand seigneur comme vous ne va pas loger chez un ancien serviteur sans payer grassement l’hospitalité; mais, croyez-moi Planchet a un si bon cœur, qu’il ne remarquera pas que vous avez cent mille livres de rente.
— J’ai bien envie, dit Porthos gonflé par ce discours, de donner à Mme Trüchen ma petite métairie de Bracieux; c’est aussi une jolie bague au doigt... douze arpents.
— C’est trop, mon bon Porthos, trop pour le moment... Gardez cela pour plus tard.
Il lui ôta le diamant du doigt, et, s’approchant de Trüchen:
— Madame, dit-il, M. le baron ne sait comment vous prier d’accepter, pour l’amour de lui, cette petite bague. M. du Vallon est un des hommes les plus généreux et les plus discrets que je connaisse. Il voulait vous offrir une métairie qu’il possède à Bracieux; je l’en ai dissuadé.
— Oh! fit Trüchen dévorant le diamant du regard.
— Monsieur le baron! s’écria Planchet attendri.
— Mon bon ami! balbutia Porthos, charmé d’avoir été si bien traduit par d’Artagnan.
Toutes ces exclamations, se croisant, firent un dénouement pathétique à la journée, qui pouvait se terminer d’une façon grotesque.
Mais d’Artagnan était là, et partout, lorsque d’Artagnan avait commandé, les choses n’avaient fini que selon son goût et son désir.
On s’embrassa. Trüchen, rendue à elle-même par la magnificence du baron, se sentit à sa place, et n’offrit qu’un front timide et rougissant au grand seigneur avec lequel elle se familiarisait si bien la veille.
Planchet lui-même fut pénétré d’humilité.
En veine de générosité, le baron Porthos aurait volontiers vidé ses poches dans les mains de la cuisinière et de Célestin.
Mais d’Artagnan l’arrêta.
— À mon tour, dit-il.
Et il donna une pistole à la femme et deux à l’homme.
Ce furent des bénédictions à réjouir le cœur d’Harpagon et à le rendre prodigue.
D’Artagnan se fit conduire par Planchet jusqu’au château et introduisit Porthos dans son appartement de capitaine, où il pénétra sans avoir été aperçu de ceux qu’il redoutait de rencontrer.
Chapitre CXLVII — La présentation de Porthos
Le soir même, à sept heures, le roi donnait audience à un ambassadeur des Provinces-Unies dans le grand salon.
L’audience dura un quart d’heure.
Après quoi, il reçut les nouveaux présentés et quelques dames qui passèrent les premières.
Dans un coin du salon, derrière la colonne, Porthos et d’Artagnan s’entretenaient en attendant leur tour.
— Savez-vous la nouvelle? dit le mousquetaire à son ami.
— Non.
— Eh bien! regardez-le.
Porthos se haussa sur la pointe des pieds et vit M. Fouquet en habit de cérémonie qui conduisait Aramis au roi.
— Aramis! dit Porthos.
— Présenté au roi par M. Fouquet.
— Ah! fit Porthos.
— Pour avoir fortifié Belle-Île, continua d’Artagnan.
— Et moi?
— Vous? Vous, comme j’avais l’honneur de vous le dire, vous êtes le bon Porthos, la bonté du Bon Dieu; aussi vous prie-t-on de garder un peu Saint-Mandé.
— Ah! répéta Porthos.
— Mais je suis là heureusement, dit d’Artagnan, et ce sera mon tour tout à l’heure.
En ce moment, Fouquet s’adressait au roi:
— Sire, dit-il, j’ai une faveur à demander à Votre Majesté. M. d’Herblay n’est pas ambitieux, mais il sait qu’il peut être utile. Votre Majesté a besoin d’avoir un agent à Rome et de l’avoir puissant; nous pouvons avoir un chapeau pour M. d’Herblay.
Le roi fit un mouvement.
— Je ne demande pas souvent à Votre Majesté, dit Fouquet.
— C’est un cas, répondit le roi, qui traduisait toujours ainsi ses hésitations.
À ce mot, nul n’avait rien à répondre.
Fouquet et Aramis se regardèrent.
Le roi reprit:
— M. d’Herblay peut aussi nous servir en France: un archevêque, par exemple.
— Sire, objecta Fouquet avec une grâce qui lui était particulière, Votre Majesté comble M. d’Herblay: l’archevêché peut être dans les bonnes grâces du roi le complément du chapeau; l’un n’exclut pas l’autre.
Le roi admira la présence d’esprit et sourit.
— D’Artagnan n’eût pas mieux répondu, dit-il.
Il n’eût pas plutôt prononcé ce nom, que d’Artagnan parut.
— Votre Majesté m’appelle? dit-il.
Aramis et Fouquet firent un pas pour s’éloigner.
— Permettez, Sire, dit vivement d’Artagnan, qui démasqua Porthos, permettez que je présente à Votre Majesté M. le baron du Vallon, l’un des plus braves gentilshommes de France.
Aramis, à l’aspect de Porthos, devint pâle; Fouquet crispa ses poings sous ses manchettes.
D’Artagnan leur sourit à tous deux, tandis que Porthos s’inclinait, visiblement ému, devant la majesté royale.
— Porthos ici! murmura Fouquet à l’oreille d’Aramis.
— Chut! c’est une trahison, répliqua celui-ci.
— Sire, dit d’Artagnan, voilà six ans que je devrais avoir présenté M. du Vallon à Votre Majesté; mais certains hommes ressemblent aux étoiles; ils ne vont pas sans le cortège de leurs amis. La pléiade ne se désunit pas, voilà pourquoi j’ai choisi, pour vous présenter M. du Vallon, le moment où vous verriez à côté de lui M. d’Herblay.
Aramis faillit perdre contenance. Il regarda d’Artagnan d’un air superbe, comme pour accepter le défi que celui-ci semblait lui jeter.
— Ah! ces messieurs sont bons amis? dit le roi.
— Excellents, Sire, et l’un répond de l’autre. Demandez à M. de Vannes comment a été fortifiée Belle-Île?
Fouquet s’éloigna d’un pas.
— Belle-Île, dit froidement Aramis, a été fortifiée par Monsieur.
Et il montra Porthos, qui salua une seconde fois.
Louis admirait et se défiait.
— Oui, dit d’Artagnan; mais demandez à M. le baron qui l’a aidé dans ses travaux?
— Aramis, dit Porthos franchement.
Et il désigna l’évêque.
«Que diable signifie tout cela, pensa l’évêque, et quel dénouement aura cette comédie?»
— Quoi! dit le roi, M. le cardinal... je veux dire l’évêque... s’appelle Aramis?
— Nom de guerre, dit d’Artagnan.
— Nom d’amitié, dit Aramis.
— Pas de modestie, s’écria d’Artagnan: sous ce prêtre, Sire, se cache le plus brillant officier, le plus intrépide gentilhomme, le plus savant théologien de votre royaume.
Louis leva la tête.
— Et un ingénieur! dit-il en admirant la physionomie, réellement admirable alors, d’Aramis.
— Ingénieur par occasion, Sire, dit celui-ci.
— Mon compagnon aux mousquetaires, Sire, dit avec chaleur d’Artagnan, l’homme dont les conseils ont aidé plus de cent fois les desseins des ministres de votre père... M. d’Herblay, en un mot, qui, avec M. du Vallon, moi et M. le comte de La Fère, connu de Votre Majesté... formait ce quadrille dont plusieurs ont parlé sous le feu roi et pendant votre minorité.
— Et qui a fortifié Belle-Île, répéta le roi avec un accent profond.
Aramis s’avança.
— Pour servir le fils, dit-il, comme j’ai servi le père.
D’Artagnan regarda bien Aramis, tandis qu’il proférait ces paroles. Il y démêla tant de respect vrai, tant de chaleureux dévouement, tant de conviction incontestable, que lui, lui, d’Artagnan, l’éternel douteur, lui, l’infaillible, il y fut pris.
— On n’a pas un tel accent lorsqu’on ment, dit-il.
Louis fut pénétré.
— En ce cas, dit-il à Fouquet, qui attendait avec anxiété le résultat de cette épreuve, le chapeau est accordé. Monsieur d’Herblay, je vous donne ma parole pour la première promotion. Remerciez M. Fouquet.
Ces mots furent entendus par Colbert, dont ils déchirèrent le cœur. Il sortit précipitamment de la salle.
— Vous, monsieur du Vallon, dit le roi, demandez... J’aime à récompenser les serviteurs de mon père.
— Sire, dit Porthos...
Et il ne put aller plus loin.
— Sire, s’écria d’Artagnan, ce digne gentilhomme est interdit par la majesté de votre personne, lui qui a soutenu fièrement le regard et le feu de mille ennemis. Mais je sais ce qu’il pense, et moi, plus habitué à regarder le soleil... je vais vous dire sa pensée: il n’a besoin de rien, il ne désire que le bonheur de contempler Votre Majesté pendant un quart d’heure.
— Vous soupez avec moi ce soir, dit le roi en saluant Porthos avec un gracieux sourire.
Porthos devint cramoisi de joie et d’orgueil.
Le roi le congédia, et d’Artagnan le poussa dans la salle après l’avoir embrassé.
— Mettez-vous près de moi à table, dit Porthos à son oreille.
— Oui, mon ami.
— Aramis me boude, n’est-ce pas?
— Aramis ne vous a jamais tant aimé. Songez donc que je viens de lui faire avoir le chapeau de cardinal.
— C’est vrai, dit Porthos. À propos, le roi aime-t-il qu’on mange beaucoup à sa table?
— C’est le flatter, dit d’Artagnan, car il possède un royal appétit.
— Vous m’enchantez, dit Porthos.
Chapitre CXLVIII — Explications
Aramis avait fait habilement une conversion pour aller trouver d’Artagnan et Porthos.
Il arriva près de ce dernier derrière la colonne, et, lui serrant la main:
— Vous vous êtes échappé de ma prison? lui dit-il.
— Ne le grondez pas, dit d’Artagnan; c’est moi, cher Aramis, qui lui ai donné la clef des champs.
— Ah! mon ami, répliqua Aramis en regardant Porthos, est-ce que vous auriez attendu avec moins de patience?
D’Artagnan vint au secours de Porthos, qui soufflait déjà.
— Vous autres, gens d’Église, dit-il à Aramis, vous êtes de grands politiques. Nous autres gens d’épée, nous allons au but. Voici le fait. J’étais allé visiter ce cher Baisemeaux.
Aramis dressa l’oreille.
— Tiens! dit Porthos, vous me faites souvenir que j’ai une lettre de Baisemeaux pour vous, Aramis.
Et Porthos tendit à l’évêque la lettre que nous connaissons.
Aramis demanda la permission de la lire, et la lut, sans que d’Artagnan parût un moment gêné par cette circonstance qu’il avait prévue tout entière.
Du reste, Aramis lui-même fit si bonne contenance que d’Artagnan l’admira plus que jamais.
La lettre lue, Aramis la mit dans sa poche d’un air parfaitement calme.
— Vous disiez donc, cher capitaine? dit-il.
— Je disais, continua le mousquetaire, que j’étais allé rendre visite à Baisemeaux pour le service.
— Pour le service? dit Aramis.
— Oui, fit d’Artagnan. Et naturellement, nous parlâmes de vous et de nos amis. Je dois dire que Baisemeaux me reçut froidement. Je pris congé. Or, comme je revenais, un soldat m’aborda et me dit (il me reconnaissait sans doute malgré mon habit de ville): «Capitaine, voulez-vous m’obliger en me lisant le nom écrit sur cette enveloppe?» Et je lus: À M. du Vallon, à Saint-Mandé chez M. Fouquet. «Pardieu! me dis-je, Porthos n’est pas retourné, comme je le pensais, à Pierrefonds ou à Belle-Île, Porthos est à Saint-Mandé chez M. Fouquet. M. Fouquet n’est pas à Saint-Mandé. Porthos est donc seul, ou avec Aramis, allons voir Porthos.» Et j’allai voir Porthos.
— Très bien! dit Aramis rêveur.
— Vous ne m’aviez pas conté cela, fit Porthos.
— Je n’en ai pas eu le temps, mon ami.
— Et vous emmenâtes Porthos à Fontainebleau?
— Chez Planchet.
— Planchet demeure à Fontainebleau? dit Aramis.
— Oui, près du cimetière! s’écria Porthos étourdiment.
— Comment, près du cimetière? fit Aramis soupçonneux.
«Allons, bon! pensa le mousquetaire, profitons de la bagarre, puisqu’il y a bagarre.»
— Oui, du cimetière, dit Porthos. Planchet, certainement, est un excellent garçon qui fait d’excellentes confitures, mais il a des fenêtres qui donnent sur le cimetière. C’est attristant! Ainsi ce matin...
— Ce matin?... dit Aramis de plus en plus agité.
D’Artagnan tourna le dos et alla tambouriner sur la vitre un petit air de marche.
— Ce matin, continua Porthos, nous avons vu enterrer un chrétien.
— Ah! ah!
— C’est attristant! Je ne vivrais pas, moi, dans une maison d’où l’on voit continuellement des morts. Au contraire, d’Artagnan paraît aimer beaucoup cela.
— Ah! d’Artagnan a vu?
— Il n’a pas vu, il a dévoré des yeux.
Aramis tressaillit et se retourna pour regarder le mousquetaire; mais celui-ci était déjà en grande conversation avec de Saint-Aignan.
Aramis continua d’interroger Porthos; puis, quand il eut exprimé tout le jus de ce citron gigantesque, il en jeta l’écorce.
Il retourna vers son ami d’Artagnan et, lui frappant sur l’épaule:
— Ami, dit-il, quand de Saint-Aignan se fut éloigné, car le souper du roi était annoncé.
— Cher ami, répliqua d’Artagnan.
— Nous ne soupons point avec le roi, nous autres.
— Si fait; moi, je soupe.
— Pouvez-vous causer dix minutes avec moi?
— Vingt. Il en faut tout autant pour que Sa Majesté se mette à table.
— Où voulez-vous que nous causions?
— Mais ici, sur ces bancs: le roi parti, l’on peut s’asseoir, et la salle est vide.
— Asseyons-nous donc.
Ils s’assirent. Aramis prit une des mains de d’Artagnan;
— Avouez-moi, cher ami, dit-il, que vous avez engagé Porthos à se défier un peu de moi?
— Je l’avoue, mais non pas comme vous l’entendez. J’ai vu Porthos s’ennuyer à la mort, et j’ai voulu, en le présentant au roi, faire pour lui et pour vous ce que jamais vous ne ferez vous-même.
— Quoi?
— Votre éloge.
— Vous l’avez fait noblement, merci!
— Et je vous ai approché le chapeau qui se reculait.
— Ah! je l’avoue, dit Aramis avec un singulier sourire; en vérité, vous êtes un homme unique pour faire la fortune de vos amis.
— Vous voyez donc que je n’ai agi que pour faire celle de Porthos.
— Oh! je m’en chargeais de mon côté; mais vous avez le bras plus long que nous.
Ce fut au tour de d’Artagnan de sourire.
— Voyons, dit Aramis, nous nous devons la vérité: m’aimez-vous toujours, mon cher d’Artagnan?
— Toujours comme autrefois, répliqua d’Artagnan sans trop se compromettre par cette réponse.
— Alors, merci, et franchise entière, dit Aramis; vous veniez à Belle-Île pour le roi?
— Pardieu.
— Vous vouliez donc nous enlever le plaisir d’offrir Belle-Île toute fortifiée au roi?
— Mais, mon ami, pour vous ôter le plaisir, il eût fallu d’abord que je fusse instruit de votre intention.
— Vous veniez à Belle-Île sans rien savoir?
— De vous, oui! Comment diable voulez-vous que je me figure Aramis devenu ingénieur au point de fortifier comme Polybe ou Archimède?
— C’est pourtant vrai. Cependant vous m’avez deviné là-bas?
— Oh! oui.
— Et Porthos aussi?
— Très cher, je n’ai pas deviné qu’Aramis fût ingénieur. Je n’ai pu deviner que Porthos le fût devenu. Il y a un Latin qui a dit: «On devient orateur, on naît poète.» Mais il n’a jamais dit: «On naît Porthos, et l’on devient ingénieur.»
— Vous avez toujours un charmant esprit, dit froidement Aramis. Je poursuis.
— Poursuivez.
— Quand vous avez tenu notre secret, vous vous êtes hâté de le venir dire au roi?
— J’ai d’autant plus couru, mon bon ami, que je vous ai vu courir plus fort. Lorsqu’un homme pesant deux cent cinquante-huit livres, comme Porthos, court la poste, quand un prélat goutteux pardon, c’est vous qui me l’avez dit, quand un prélat brûle le chemin, je suppose, moi, que ces deux amis, qui n’ont pas voulu me prévenir, avaient des choses de la dernière conséquence à me cacher, et, ma foi! je cours... je cours aussi vite que ma maigreur et l’absence de goutte me le permettent.
— Cher ami, n’avez-vous pas réfléchi que vous pouviez me rendre, à moi et à Porthos, un triste service?
— Je l’ai bien pensé; mais vous m’aviez fait jouer, Porthos et vous, un triste rôle à Belle-Île.
— Pardonnez-moi, dit Aramis.
— Excusez-moi, dit d’Artagnan.
— En sorte, poursuivit Aramis, que vous savez tout maintenant?
— Ma foi, non.
— Vous savez que j’ai dû faire prévenir tout de suite M. Fouquet, pour qu’il vous prévînt près du roi?
— C’est là l’obscur.
— Mais non. M. Fouquet a des ennemis, vous le reconnaissez?
— Oh! oui.
— Il en a un surtout.
— Dangereux?
— Mortel! Eh bien! pour combattre l’influence de cet ennemi, M. Fouquet a dû faire preuve, devant le roi, d’un grand dévouement et de grands sacrifices. Il a fait une surprise à Sa Majesté en lui offrant Belle-Île. Vous, arrivant le premier à Paris, la surprise était détruite. Nous avions l’air de céder à la crainte.
— Je comprends.
— Voilà tout le mystère, dit Aramis, satisfait d’avoir convaincu le mousquetaire.
— Seulement, dit celui-ci, plus simple était de me tirer à quartier à Belle-Île pour me dire: «Cher amis, nous fortifions Belle-Île-en-Mer pour l’offrir au roi. Rendez-nous le service de nous dire pour qui vous agissez. Êtes-vous l’ami de M. Colbert ou celui de M. Fouquet?» Peut-être n’eussé-je rien répondu; mais vous eussiez ajouté: «Êtes-vous mon ami?» J’aurais dit: «Oui.»
Aramis pencha la tête.
— De cette façon, continua d’Artagnan, vous me paralysiez, et je venais dire au roi: «Sire, M. Fouquet fortifie Belle-Île, et très bien; mais voici un mot que M. le gouverneur de Belle-Île m’a donné pour Votre Majesté.» ou bien: «Voici une visite de M. Fouquet à l’endroit de ses intentions.» Je ne jouais pas un sot rôle; vous aviez votre surprise, et nous n’avions pas besoin de loucher en nous regardant.
— Tandis, répliqua Aramis, qu’aujourd’hui vous avez agi tout à fait en ami de M. Colbert. Vous êtes donc son ami?
— Ma foi, non! s’écria le capitaine. M. Colbert est un cuistre, et je le hais comme je haïssais Mazarin, mais sans le craindre.
— Eh bien! moi, dit Aramis, j’aime M. Fouquet, et je suis à lui. Vous connaissez ma position... Je n’ai pas de bien... M. Fouquet m’a fait avoir des bénéfices, un évêché; M. Fouquet m’a obligé comme un galant homme, et je me souviens assez du monde pour apprécier les bons procédés. Donc, M. Fouquet m’a gagné le cœur, et je me suis mis à son service.
— Rien de mieux. Vous avez là un bon maître.
Aramis se pinça les lèvres.
— Le meilleur, je crois, de tous ceux qu’on pourrait avoir.
Puis il fit une pause.
D’Artagnan se garda bien de l’interrompre.
— Vous savez sans doute de Porthos comment il s’est trouvé mêlé à tout ceci?
— Non, dit d’Artagnan; je suis curieux, c’est vrai, mais je ne questionne jamais un ami quand il veut me cacher son véritable secret.
— Je m’en vais vous le dire.
— Ce n’est pas la peine si la confidence m’engage.
— Oh! ne craignez rien; Porthos est l’homme que j’ai aimé le plus, parce qu’il est simple et bon; Porthos est un esprit droit. Depuis que je suis évêque, je recherche les natures simples, qui me font aimer la vérité, haïr l’intrigue.
D’Artagnan se caressa la moustache.
— J’ai vu et recherché Porthos; il était oisif, sa présence me rappelait mes beaux jours d’autrefois, sans m’engager à mal faire au présent. J’ai appelé Porthos à Vannes. M. Fouquet, qui m’aime, ayant su que Porthos m’aimait, lui a promis l’ordre à la première promotion; voilà tout le secret.
— Je n’en abuserai pas, dit d’Artagnan.
— Je le sais bien, cher ami; nul n’a plus que vous de réel honneur.
— Je m’en flatte, Aramis.
— Maintenant...
Et le prélat regarda son ami jusqu’au fond de l’âme.
— Maintenant, causons de nous pour nous. Voulez vous devenir un des amis de M. Fouquet? Ne m’interrompez pas avant de savoir ce que cela veut dire.
— J’écoute.
— Voulez-vous devenir maréchal de France, pair, duc, et posséder un duché d’un million?
— Mais, mon ami, répliqua d’Artagnan, pour obtenir tout cela, que faut-il faire?
— Être l’homme de M. Fouquet.
— Moi, je suis l’homme du roi, cher ami.
— Pas exclusivement, je suppose?
— Oh! d’Artagnan n’est qu’un.
— Vous avez, je le présume, une ambition, comme un grand cœur que vous êtes.
— Mais oui.
— Eh bien?
— Eh bien! je désire être maréchal de France; mais le roi me fera maréchal, duc, pair; le roi me donnera tout cela.
Aramis attacha sur d’Artagnan son limpide regard.
— Est-ce que le roi n’est pas le maître? dit d’Artagnan.
— Nul ne le conteste; mais Louis XIII était aussi le maître.
— Oh! mais, cher ami, entre Richelieu et Louis XIII il n’y avait pas un M. d’Artagnan, dit tranquillement le mousquetaire.
— Autour du roi, fit Aramis, il est bien des pierres d’achoppement.
— Pas pour le roi?
— Sans doute; mais...
— Tenez, Aramis, je vois que tout le monde pense à soi et jamais à ce petit prince; moi, je me soutiendrai en le soutenant.
— Et l’ingratitude?
— Les faibles en ont peur!
— Vous êtes bien sûr de vous.
— Je crois que oui.
— Mais le roi peut n’avoir plus besoin de vous.
— Au contraire, je crois qu’il en aura plus besoin que jamais; et, tenez, mon cher, s’il fallait arrêter un nouveau Condé, qui l’arrêterait? Ceci... ceci seul en France.
Et d’Artagnan frappa son épée.
— Vous avez raison, dit Aramis en pâlissant.
Et il se leva et serra la main de d’Artagnan.
— Voici le dernier appel du souper, dit le capitaine des mousquetaires; vous permettez...
Aramis passa son bras au cou du mousquetaire, et lui dit:
— Un ami comme vous est le plus beau joyau de la couronne royale.
Puis ils se séparèrent.
«Je le disais bien, pensa d’Artagnan, qu’il y avait quelque chose.»
«Il faut se hâter de mettre le feu aux poudres, dit Aramis; d’Artagnan a éventé la mèche.»
Chapitre CXLIX — Madame et de Guiche
Nous avons vu que le comte de Guiche était sorti de la salle le jour où Louis XIV avait offert avec tant de galanterie à La Vallière les merveilleux bracelets gagnés à la loterie.
Le comte se promena quelque temps hors du palais, l’esprit dévoré par mille soupçons et mille inquiétudes.
Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces, le départ de Madame.
Une grosse demi-heure s’écoula. Seul, à ce moment, le comte ne pouvait avoir de bien divertissantes idées.
Il tira ses tablettes de sa poche, et se décida, après mille hésitations à écrire ces mots:
«Madame, je vous supplie de m’accorder un moment d’entretien. Ne vous alarmez pas de cette demande qui n’a rien d’étranger au profond respect avec lequel je suis, etc., etc.»
Il signait cette singulière supplique pliée en billet d’amour, quand il vit sortir du château plusieurs femmes, puis des hommes, presque tout le cercle de la reine, enfin.
Il vit La Vallière elle-même, puis Montalais causant avec Malicorne.
Il vit jusqu’au dernier des conviés qui tout à l’heure peuplaient le cabinet de la reine mère.
Madame n’était point passée; il fallait cependant qu’elle traversât cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse, de Guiche plongeait dans cette cour.
Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des flambeaux. Elle marchait vite, et, arrivée à sa porte, elle cria.
— Pages, qu’on aille s’informer de M. le comte de Guiche. Il doit me rendre compte d’une commission. S’il est libre, qu’on le prie de passer chez moi.
De Guiche demeura muet et caché dans son ombre; mais, sitôt que Madame fut rentrée, il s’élança de la terrasse en bas les degrés; il prit l’air le plus indifférent pour se faire rencontrer par les pages, qui couraient déjà vers son logement.
«Ah! Madame me fait chercher!» se dit-il tout ému.
Et il serra son billet, désormais inutile.
— Comte, dit un des pages en l’apercevant, nous sommes heureux de vous rencontrer.
— Qu’y a-t-il, messieurs?
— Un ordre de Madame.
— Un ordre de Madame? fit de Guiche d’un air surpris.
— Oui, comte, Son Altesse Royale vous demande; vous lui devez, nous a-t-elle dit, compte d’une commission. Êtes-vous libre?
— Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale.
— Veuillez donc nous suivre.
Monté chez la princesse, de Guiche la trouva pâle et agitée.
À la porte se tenait Montalais, un peu inquiète de ce qui se passait dans l’esprit de sa maîtresse.
De Guiche parut.
— Ah! c’est vous, monsieur de Guiche, dit Madame; entrez, je vous prie... Mademoiselle de Montalais, votre service est fini.
Montalais, encore plus intriguée, salua et sortit.
Les deux interlocuteurs restèrent seuls.
Le comte avait tout l’avantage: c’était Madame qui l’avait appelé à un rendez-vous. Mais, cet avantage, comment était-il possible au comte d’en user? C’était une personne si fantasque que Madame! c’était un caractère si mobile que celui de Son Altesse Royale!
Elle le fit bien voir; car abordant soudain la conversation:
— Eh bien! dit-elle, n’avez-vous rien à me dire?
Il crut qu’elle avait deviné sa pensée; il crut; ceux qui aiment sont ainsi faits; ils sont crédules et aveugles comme des poètes ou des prophètes; il crut qu’elle savait le désir qu’il avait de la voir, et le sujet de ce désir.
— Oui, bien, madame, dit-il, et je trouve cela fort étrange.
— L’affaire des bracelets, s’écria-t-elle vivement, n’est-ce pas?
— Oui, madame.
— Vous croyez le roi amoureux? Dites.
De Guiche la regarda longuement; elle baissa les yeux sous ce regard qui allait jusqu’au cœur.
— Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de tourmenter quelqu’un ici; le roi, sans cela, ne se montrerait pas empressé comme il est; il ne risquerait pas de compromettre de gaieté de cœur une jeune fille jusqu’alors inattaquable.
— Bon! cette effrontée? dit hautement la princesse.
— Je puis affirmer à Votre Altesse Royale, dit de Guiche avec une fermeté respectueuse, que Mlle de La Vallière est aimée d’un homme qu’il convient de respecter, car c’est un galant homme.
— Oh! Bragelonne, peut-être?
— Mon ami. Oui, madame.
— Eh bien! quand il serait votre ami, qu’importe au roi?
— Le roi sait que Bragelonne est fiancé à Mlle de La Vallière; et, comme Raoul a servi le roi bravement, le roi n’ira pas causer un malheur irréparable.
Madame se mit à rire avec des éclats qui firent sur de Guiche une douloureuse impression.
— Je vous répète, madame, que je ne crois pas le roi amoureux de La Vallière, et la preuve que je ne le crois pas, c’est que je voulais vous demander de qui Sa Majesté peut chercher à piquer l’amour-propre dans cette circonstance. Vous qui connaissez toute la Cour, vous m’aiderez à trouver d’autant plus assurément, que, dit-on partout, Votre Altesse Royale est fort intime avec le roi.
Madame se mordit les lèvres, et, faute de bonnes raisons, elle détourna la conversation.
— Prouvez-moi, dit-elle en attachant sur lui un de ces regards dans lesquels l’âme semble passer tout entière, prouvez-moi que vous cherchiez à m’interroger, moi qui vous ai appelé.
De Guiche tira gravement de ses tablettes ce qu’il avait écrit, et le montra.
— Sympathie, dit-elle.
— Oui, fit le comte avec une insurmontable tendresse, oui, sympathie; mais, moi, je vous ai expliqué comment et pourquoi je vous cherchais; vous, madame, vous êtes encore à me dire pourquoi vous me mandiez près de vous.
— C’est vrai.
Et elle hésita.
— Ces bracelets me feront perdre la tête, dit-elle tout à coup.
— Vous vous attendiez à ce que le roi dût vous les offrir? répliqua de Guiche.
— Pourquoi pas?
— Mais avant vous, madame, avant vous sa belle-sœur, le roi n’avait-il pas la reine?
— Avant La Vallière, s’écria la princesse, ulcérée, n’avait-il pas moi? n’avait-il pas toute la Cour?
— Je vous assure, madame, dit respectueusement le comte, que si l’on vous entendait parler ainsi, que si l’on voyait vos yeux rouges, et, Dieu me pardonne! cette larme qui monte à vos cils; oh! oui! tout le monde dirait que Votre Altesse Royale est jalouse.
— Jalouse! dit la princesse avec hauteur; jalouse de La Vallière?
Elle s’attendait à faire plier de Guiche avec ce geste hautain et ce ton superbe.
— Jalouse de La Vallière, oui, madame, répéta-t-il bravement.
— Je crois, monsieur, balbutia-t-elle, que vous vous permettez de m’insulter?
— Je ne le crois pas, madame, répliqua le comte un peu agité, mais résolu à dompter cette fougueuse colère.
— Sortez! dit la princesse au comble de l’exaspération, tant le sang-froid et le respect muet de de Guiche lui tournaient à fiel et à rage.
De Guiche recula d’un pas, fit sa révérence avec lenteur, se releva blanc comme ses manchettes, et, d’une voix légèrement altérée:
— Ce n’était pas la peine que je m’empressasse, dit-il, pour subir cette injuste disgrâce.
Et il tourna le dos sans précipitation.
Il n’avait pas fait cinq pas, que Madame s’élança comme une tigresse après lui, le saisit par la manche, et, le retournant:
— Ce que vous affectez de respect, dit-elle en tremblant de fureur, est plus insultant que l’insulte. Voyons, insultez-moi, mais au moins parlez!
— Et vous, madame, dit le comte doucement en tirant son épée, percez-moi le cœur, mais ne me faites pas mourir à petit feu.
Au regard qu’il arrêta sur elle, regard empreint d’amour, de résolution, de désespoir même, elle comprit qu’un homme, si calme en apparence, se passerait l’épée dans la poitrine si elle ajoutait un mot.
Elle lui arracha le fer d’entre les mains, et, serrant son bras avec un délire qui pouvait passer pour de la tendresse:
— Comte, dit-elle, ménagez-moi. Vous voyez que je souffre, et vous n’avez aucune pitié.
Les larmes, dernière crise de cet accès, étouffèrent sa voix. De Guiche, la voyant pleurer, la prit dans ses bras et la porta jusqu’à son fauteuil; un moment encore, elle suffoquait.
— Pourquoi, murmura-t-il à ses genoux, ne m’avouez-vous pas vos peines? Aimez-vous quelqu’un? Dites-le-moi? J’en mourrai, mais après que je vous aurai soulagée, consolée, servie même.
— Oh! vous m’aimez ainsi! répliqua-t-elle vaincue.
— Je vous aime à ce point, oui, madame.
Et elle lui donna ses deux mains.
— J’aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n’eût pu l’entendre.
Lui l’entendit.
— Le roi? dit-il.
Elle secoua doucement la tête, et son sourire fut comme ces éclaircies de nuages par lesquelles, après la tempête, on croit voir le paradis s’ouvrir.
— Mais, ajouta-t-elle, il y a d’autres passions dans un cœur bien né. L’amour, c’est la poésie; mais la vie de ce cœur, c’est l’orgueil. Comte, je suis née sur le trône, je suis fière et jalouse de mon rang. Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des indignités?
— Encore! fit le comte; voilà que vous maltraitez cette pauvre fille qui sera la femme de mon ami.
— Vous êtes assez simple pour croire cela, vous?
— Si je ne le croyais pas, dit-il fort pâle, Bragelonne serait prévenu demain; oui, si je supposais que cette pauvre La Vallière eût oublié les serments qu’elle a faits à Raoul. Mais non, ce serait une lâcheté de trahir le secret d’une femme; ce serait un crime de troubler le repos d’un ami.
— Vous croyez, dit la princesse avec un sauvage éclat de rire, que l’ignorance est du bonheur?
— Je le crois, répliqua-t-il.
— Prouvez! prouvez donc! dit-elle vivement.
— C’est facile: madame, on dit dans toute la Cour que le roi vous aimait et que vous aimiez le roi.
— Eh bien? fit-elle en respirant péniblement.
— Eh bien! admettez que Raoul, mon ami, fût venu me dire: «Oui, le roi aime Madame; oui, le roi a touché le cœur de Madame», j’eusse peut-être tué Raoul!
— Il eût fallu, dit la princesse avec cette obstination des femmes qui se sentent imprenables, que M. de Bragelonne eût eu des preuves pour vous parler ainsi.
— Toujours est-il, répondit de Guiche en soupirant, que, n’ayant pas été averti, je n’ai rien approfondi, et qu’aujourd’hui mon ignorance m’a sauvé la vie.
— Vous pousseriez jusqu’à l’égoïsme et la froideur, dit Madame, que vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer d’aimer La Vallière?
— Jusqu’au jour où La Vallière me sera révélée coupable, oui, madame.
— Mais les bracelets?
— Eh! madame, puisque vous vous attendiez à les recevoir du roi, qu’eussé-je pu dire?
L’argument était vigoureux; la princesse en fut écrasée. Elle ne se releva plus dès ce moment.
Mais, comme elle avait l’âme pleine de noblesse, comme elle avait l’esprit ardent d’intelligence, elle comprit toute la délicatesse de de Guiche.
Elle lut clairement dans son cœur qu’il soupçonnait le roi d’aimer La Vallière, et ne voulait pas user de cet expédient vulgaire, qui consiste à ruiner un rival dans l’esprit d’une femme, en donnant à celle-ci l’assurance, la certitude que ce rival courtise une autre femme.
Elle devina qu’il soupçonnait La Vallière, et que, pour lui laisser le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre à jamais, il se réservait une démarche directe ou quelques observations plus nettes.
Elle lut en un mot tant de grandeur réelle, tant de générosité dans le cœur de son amant, qu’elle sentit s’embraser le sien au contact d’une flamme aussi pure.
De Guiche, en restant, malgré la crainte de déplaire, un homme de conséquence et de dévouement, grandissait à l’état de héros, et la réduisait à l’état de femme jalouse et mesquine.
Elle l’en aima si tendrement, qu’elle ne put s’empêcher de lui en donner un témoignage.
— Voilà bien des paroles perdues, dit-elle en lui prenant la main. Soupçons, inquiétudes, défiances, douleurs, je crois que nous avons prononcé tous ces noms.
— Hélas! oui, madame.
— Effacez-les de votre cœur comme je les chasse du mien. Comte, que cette La Vallière aime le roi ou ne l’aime pas, que le roi aime ou n’aime pas La Vallière, faisons, à partir de ce moment, une distinction dans nos deux rôles. Vous ouvrez de grands yeux; je gage que vous ne me comprenez pas?
— Vous êtes si vive, madame, que je tremble toujours de vous déplaire.
— Voyez comme il tremble, le bel effrayé! dit-elle avec un enjouement plein de charme. Oui, monsieur, j’ai deux rôles à jouer. Je suis la sœur du roi, la belle-sœur de sa femme. À ce titre, ne faut-il pas que je m’occupe des intrigues du ménage? Votre avis?
— Le moins possible, madame.
— D’accord, mais c’est une question de dignité; ensuite je suis la femme de Monsieur.
De Guiche soupira.
— Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter à me parler toujours avec le plus souverain respect.
— Oh! s’écria-t-il en tombant à ses pieds, qu’il baisa comme ceux d’une divinité.
— Vraiment, murmura-t-elle, je crois que j’ai encore un autre rôle. Je l’oubliais.
— Lequel? lequel?
— Je suis femme, dit-elle plus bas encore. J’aime.
Il se releva. Elle lui ouvrit ses bras; leurs lèvres se touchèrent.
Un pas retentit derrière la tapisserie. Montalais heurta.
— Qu’y a-t-il, mademoiselle? dit Madame.
— On cherche M. de Guiche, répondit Montalais, qui eut tout le temps de voir le désordre des acteurs de ces quatre rôles, car constamment de Guiche avait héroïquement aussi joué le sien.
Chapitre CL — Montalais et Malicorne
Montalais avait raison. M. de Guiche, appelé partout, était fort exposé, par la multiplication même des affaires, à ne répondre nulle part.
Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame, malgré son orgueil blessé, malgré sa colère intérieure, ne put rien reprocher, momentanément, du moins, à Montalais, qui venait de violer si audacieusement la consigne quasi royale qui l’avait éloignée.
De Guiche aussi perdit la tête, ou, plutôt, disons-le, de Guiche avait perdu la tête avant l’arrivée de Montalais; car à peine eut-il entendu la voix de la jeune fille, que, sans prendre congé de Madame, comme la plus simple politesse l’exigeait même entre égaux, il s’enfuit le cœur brûlant, la tête folle, laissant la princesse une main levée et lui faisant un geste d’adieu. C’est que de Guiche pouvait dire, comme le dit Chérubin cent ans plus tard, qu’il emportait aux lèvres du bonheur pour une éternité.
Montalais trouva donc les deux amants fort en désordre: il y avait désordre chez celui qui s’enfuyait, désordre chez celle qui restait.
Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard interrogateur autour d’elle:
— Je crois que, cette fois, j’en sais autant que la femme la plus curieuse peut désirer en savoir.
Madame fut tellement embarrassée de ce regard inquisiteur, que, comme si elle eût entendu l’aparté de Montalais, elle ne dit pas un seul mot à sa fille d’honneur, et, baissant les yeux, rentra dans sa chambre à coucher.
Ce que voyant, Montalais écouta.
Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre.
De ce moment elle comprit qu’elle avait sa nuit à elle, et, faisant du côté de cette porte qui venait de se fermer un geste assez irrespectueux, lequel voulait dire: «Bonne nuit, princesse!» elle descendit retrouver Malicorne, fort occupé pour le moment à suivre de l’œil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le comte de Guiche.
Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque œuvre d’importance; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et, quand Malicorne en fut revenu à sa position naturelle, elle lui frappa seulement sur l’épaule.
— Eh bien! dit Montalais, quoi de nouveau?
— M. de Guiche aime Madame, dit Malicorne.
— Belle nouvelle! Je sais quelque chose de plus frais, moi.
— Et que savez-vous?
— C’est que Madame aime M. de Guiche.
— L’un était la conséquence de l’autre.
— Pas toujours, mon beau monsieur.
— Cet axiome serait-il à mon adresse?
— Les personnes présentes sont toujours exceptées.
— Merci, fit Malicorne. Et de l’autre côté? continua-t-il en interrogeant.
— Le roi a voulu ce soir, après la loterie, voir Mlle de La Vallière.
— Eh bien! il l’a vue?
— Non pas.
— Comment, non pas?
— La porte était fermée.
— De sorte que?...
— De sorte que le roi s’en est retourné tout penaud comme un simple voleur qui a oublié ses outils.
— Bien.
— Et du troisième côté? demanda Montalais.
— Le courrier qui arrive à M. de Guiche est envoyé par M. de Bragelonne.
— Bon! fit Montalais en frappant dans ses mains.
— Pourquoi, bon?
— Parce que voilà de l’occupation. Si nous nous ennuyons maintenant, nous aurons du malheur.
— Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne point faire confusion.
— Rien de plus simple, répliqua Montalais. Trois intrigues un peu bien chauffées, un peu bien menées, donnent, l’une dans l’autre, et au bas chiffre, trois billets par jour.
— Oh! s’écria Malicorne en haussant les épaules, vous n’y pensez pas, ma chère, trois billets en un jour, c’est bon pour des sentiments bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille au couvent, échangeant le billet quotidiennement par le haut de l’échelle ou par le trou fait au mur. En un billet tient toute la poésie de ces pauvres petits cœurs-là. Mais chez nous... Oh! que vous connaissez peu le Tendre royal, ma chère.
— Voyons, concluez, dit Montalais impatientée. On peut venir.
— Conclure! Je n’en suis qu’à la narration. J’ai encore trois points.
— En vérité, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand! s’écria Montalais.
— Et vous, vous me ferez perdre la tête avec vos vivacités d’Italienne. Je vous disais donc que nos amoureux s’écriront des volumes, mais où voulez vous en venir?
— À ceci, qu’aucune de nos dames ne peut garder les lettres qu’elle recevra.
— Sans aucun doute.
— Que M. de Guiche n’osera pas garder les siennes non plus.
— C’est probable.
— Eh bien! je garderai tout cela, moi.
— Voilà justement ce qui est impossible, dit Malicorne.
— Et pourquoi cela?
— Parce que vous n’êtes pas chez vous; que votre chambre est commune à La Vallière et à vous; que l’on pratique assez volontiers des visites et des fouilles dans une chambre de fille d’honneur; que je crains fort la reine, jalouse comme une Espagnole, la reine mère, jalouse comme deux Espagnoles, et, enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles.
— Vous oubliez quelqu’un.
— Qui?
— Monsieur.
— Je ne parlais que pour les femmes. Numérotons donc. Monsieur, N° 1.
— N° 2, de Guiche.
— N° 3, le vicomte de Bragelonne.
— N° 4, et le roi.
— Le roi?
— Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais encore plus puissant que tout le monde. Ah! ma chère!
— Après?
— Dans quel guêpier vous êtes-vous fourrée!
— Pas encore assez avant, si vous voulez m’y suivre.
— Certainement que je vous y suivrai. Cependant...
— Cependant?...
— Tandis qu’il en est temps encore, je crois qu’il serait prudent de retourner en arrière.
— Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous mettre du premier coup à la tête de toutes ces intrigues-là.
— Vous n’y suffirez pas.
— Avec vous, j’en mènerais dix. C’est mon élément, voyez-vous. J’étais faite pour vivre à la Cour, comme la salamandre est faite pour vivre dans les flammes.
— Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, chère amie. J’ai entendu dire à des savants fort savants, d’abord qu’il n’y a pas de salamandres, et qu’y en eût-il, elles seraient parfaitement grillées, elles seraient parfaitement rôties en sortant du feu.
— Vos savants peuvent être fort savants en affaires de salamandres. Or, vos savants ne vous diront point ceci, que je vous dis, moi: Aure de Montalais est appelée à être, avant un mois, le premier diplomate de la Cour de France!
— Soit, mais à la condition que j’en serai le deuxième.
— C’est dit: alliance offensive et défensive, bien entendu.
— Seulement, défiez-vous des lettres.
— Je vous les remettrai au fur et à mesure qu’on me les remettra.
— Que dirons-nous au roi, de Madame?
— Que Madame aime toujours le roi.
— Que dirons-nous à Madame, du roi?
— Qu’elle aurait le plus grand tort de ne pas le ménager.
— Que dirons-nous à La Vallière, de Madame?
— Tout ce que nous voudrons: La Vallière est à nous.
— À nous?
— Doublement.
— Comment cela?
— Par le vicomte de Bragelonne, d’abord.
— Expliquez-vous.
— Vous n’oubliez pas, je l’espère, que M. de Bragelonne a écrit beaucoup de lettres à Mlle de La Vallière?
— Je n’oublie rien.
— Ces lettres, c’est moi qui les recevais, c’est moi qui les cachais.
— Et, par conséquent, c’est vous qui les avez?
— Toujours.
— Où cela? ici?
— Oh! que non pas. Je les ai à Blois, dans la petite chambre que vous savez.
— Petite chambre chérie, petite chambre amoureuse, antichambre du palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites que toutes ces lettres sont dans cette petite chambre?
— Oui.
— Ne les mettiez-vous pas dans un coffret?
— Sans doute, dans le même coffret où je mettais les lettres que je recevais de vous, et où je déposais les miennes quand vos affaires ou vos plaisirs vous empêchaient de venir au rendez-vous.
— Ah! fort bien, dit Malicorne.
— Pourquoi cette satisfaction?
— Parce que je vois la possibilité de ne pas courir à Blois après les lettres. Je les ai ici.
— Vous avez rapporté le coffret?
— Il m’était cher, venant de vous.
— Prenez-y garde, au moins; le coffret contient des originaux qui auront un grand prix plus tard.
— Je le sais parbleu bien! et voilà justement pourquoi je ris, et de tout mon cœur même.
— Maintenant, un dernier mot.
— Pourquoi donc un dernier?
— Avons-nous besoin d’auxiliaires?
— D’aucun.
— Valets, servantes?
— Mauvais, détestable! Vous donnerez les lettres, vous les recevrez. Oh! pas de fierté; sans quoi, M. Malicorne et Mlle Aure, ne faisant pas leurs affaires eux-mêmes, devront se résoudre à les voir faire par d’autres.
— Vous avez raison; mais que se passe-t-il chez M. de Guiche?
— Rien; il ouvre sa fenêtre.
— Disparaissons.
Et tous deux disparurent; la conjuration était nouée.
La fenêtre qui venait de s’ouvrir était, en effet, celle du comte de Guiche.
Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n’était pas seulement pour tâcher de voir l’ombre de Madame à travers ses rideaux qu’il se mettait à cette fenêtre, et sa préoccupation n’était pas toute amoureuse.
Il venait, comme nous l’avons dit, de recevoir un courrier; ce courrier lui avait été envoyé par de Bragelonne. De Bragelonne avait écrit à de Guiche.
Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une profonde impression.
— Étrange! étrange! murmurait-il. Par quels moyens puissants la destinée entraîne-t-elle donc les gens à leur but?
Et, quittant la fenêtre pour se rapprocher de la lumière, il relut une troisième fois cette lettre, dont les lignes brûlaient à la fois son esprit et ses yeux.
«Calais.
«Mon cher comte,
J’ai trouvé à Calais M. de Wardes, qui a été blessé grièvement dans une affaire avec M. de Buckingham.
C’est un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais haineux et méchant.
Il m’a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son cœur a beaucoup de penchant; de Madame, qu’il trouve belle et aimable.
Il a deviné votre amour pour la personne que vous savez.
Il m’a aussi entretenu d’une personne que j’aime, et m’a témoigné le plus vif intérêt en me plaignant fort, le tout avec des obscurités qui m’ont effrayé d’abord, mais que j’ai fini par prendre pour les résultats de ses habitudes de mystère.
Voici le fait:
Il aurait reçu des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce n’est que par M. de Lorraine.
On s’entretient, disent ses nouvelles, d’un changement survenu dans l’affection du roi.
Vous savez qui cela regarde.
Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle d’une fille d’honneur qui donne sujet à la médisance.
Ces phrases vagues ne m’ont point permis de dormir. J’ai déploré depuis hier que mon caractère droit et faible, malgré une certaine obstination, m’ait laissé sans réplique à ces insinuations.
En un mot, M. de Wardes partait pour Paris; je n’ai point retardé son départ avec des explications; et puis il me paraissait dur, je l’avoue, de mettre à la question un homme dont les blessures sont à peine fermées.
Bref, il est parti à petites journées, parti pour assister, dit-il, au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer d’offrir sous peu de temps.
Il a ajouté à ces paroles certaines félicitations, puis certaines condoléances. Je n’ai pas plus compris les unes que les autres. J’étais étourdi par mes pensées et par une défiance envers cet homme, défiance, vous le savez mieux que personne, que je n’ai jamais pu surmonter.
Mais, lui parti, mon esprit s’est ouvert.
Il est impossible qu’un caractère comme celui de de Wardes n’ait pas infiltré quelque peu de sa méchanceté dans les rapports que nous avons eus ensemble.
Il est donc impossible que dans toutes les paroles mystérieuses que M. de Wardes m’a dites, il n’y ait point un sens mystérieux dont je puisse me faire l’application à moi ou à qui savez.
Forcé que j’étais de partir promptement pour obéir au roi, je n’ai point eu l’idée de courir après M. de Wardes pour obtenir l’explication de ses réticences; mais je vous expédie un courrier et vous écris cette lettre, qui vous exposera tous mes doutes. Vous, c’est moi: j’ai pensé, vous agirez.
M. de Wardes arrivera sous peu: sachez ce qu’il a voulu dire, si déjà vous ne le savez.
Au reste M. de Wardes a prétendu que M. de Buckingham avait quitté Paris, comblé par Madame; c’est une affaire qui m’eût immédiatement mis l’épée à la main sans la nécessité où je crois me trouver de faire passer le service du roi avant toute querelle.
Brûlez cette lettre, que vous remet Olivain.
Qui dit Olivain, dit la sûreté même.
Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de Mlle de La Vallière, dont je baise respectueusement les mains.
Vous, je vous embrasse.
Vicomte de Bragelonne.
P.-S.— Si quelque chose de grave survenait, tout doit se prévoir, cher ami, expédiez-moi un courrier avec ce seul mot: «Venez», et je serai à Paris, trente-six heures après votre lettre reçue.
De Guiche soupira, replia la lettre une troisième fois, et, au lieu de la brûler, comme le lui avait recommandé Raoul, il la remit dans sa poche.
Il avait besoin de la lire et de la relire encore.
— Quel trouble et quelle confiance à la fois, murmura le comte; toute l’âme de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte de La Fère, et il y parle de son respect pour Louise! Il m’avertit pour moi, il me supplie pour lui. Ah! continua de Guiche avec un geste menaçant, vous vous mêlez de mes affaires, monsieur de Wardes? Eh bien! je vais m’occuper des vôtres. Quant à toi, mon pauvre Raoul, ton cœur me laisse un dépôt; je veillerai sur lui, ne crains rien.
Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez lui sans retard, s’il était possible.
Malicorne se rendit à l’invitation avec une vivacité qui était le premier résultat de sa conversation avec Montalais.
Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus celui-ci, qui travaillait à l’ombre, devina son interrogateur.
Il s’ensuivit que, après un quart d’heure de conversation, pendant lequel de Guiche crut découvrir toute la vérité sur La Vallière et sur le roi, il n’apprit absolument rien que ce qu’il avait vu de ses yeux; tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra, que Raoul avait de la défiance à distance et que de Guiche allait veiller sur le trésor des Hespérides.
Malicorne accepta d’être le dragon.
De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne s’occupa plus que de soi.
On annonça le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa première apparition chez le roi.
Après sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur.
De Guiche se rendit chez Monsieur avant l’heure.
Chapitre CLI — Comment de Wardes fut reçu à la cour
Monsieur avait accueilli de Wardes avec cette faveur insigne que le rafraîchissement de l’esprit conseille à tout caractère léger pour la nouveauté qui arrive.
De Wardes, qu’en effet on n’avait pas vu depuis un mois, était du fruit nouveau. Le caresser, c’était d’abord une infidélité à faire aux anciens, et une infidélité a toujours son charme; c’était, de plus, une réparation à lui faire, à lui. Monsieur le traita donc on ne peut plus favorablement.
M. le chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival, mais qui respectait cette seconde nature, en tout semblable à la sienne, plus le courage, M. le chevalier de Lorraine eut pour de Wardes des caresses plus douces encore que n’en avait eu Monsieur.
De Guiche était là, comme nous l’avons dit, mais se tenait un peu à l’écart, attendant patiemment que toutes ces embrassades fussent terminées.
De Wardes, tout en parlant aux autres, et même à Monsieur, n’avait pas perdu de Guiche de vue; son instinct lui disait qu’il était là pour lui.
Aussi alla-t-il à de Guiche aussitôt qu’il en eut fini avec les autres.
Tous deux échangèrent les compliments les plus courtois; après quoi, de Wardes revint à Monsieur et aux autres gentilshommes.
Au milieu de toutes ces félicitations de bon retour on annonça Madame.
Madame avait appris l’arrivée de de Wardes. Elle savait tous les détails de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle n’était pas fâchée d’être là aux premières paroles qui devaient être prononcées par celui qu’elle savait son ennemi.
Elle avait deux ou trois dames d’honneur avec elle.
De Wardes fit à Madame les plus gracieux saluts, et annonça tout d’abord, pour commencer les hostilités, qu’il était prêt à donner des nouvelles de M. de Buckingham à ses amis.
C’était une réponse directe à la froideur avec laquelle Madame l’avait accueilli.
L’attaque était vive, Madame sentit le coup sans paraître l’avoir reçu. Elle jeta rapidement les yeux sur Monsieur et sur de Guiche.
Monsieur rougit, de Guiche pâlit.
Madame seule ne changea point de physionomie; mais, comprenant combien cet ennemi pouvait lui susciter de désagréments près des deux personnes qui l’écoutaient, elle se pencha en souriant du côté du voyageur.
Le voyageur parlait d’autre chose.
Madame était brave, imprudente même: toute retraite la jetait en avant. Après le premier serrement de cœur, elle revint au feu.
— Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur de Wardes? demanda-t-elle; car nous avons appris que vous aviez eu la mauvaise chance d’être blessé.
Ce fut au tour de de Wardes de tressaillir; il se pinça les lèvres.
— Non, madame, dit-il, presque pas.
— Cependant, par cette horrible chaleur...
— L’air de la mer est frais, madame, et puis j’avais une consolation.
— Oh! tant mieux!... Laquelle?
— Celle de savoir que mon adversaire souffrait plus que moi.
— Ah! il a été blessé plus grièvement que vous? J’ignorais cela, dit la princesse avec une complète insensibilité.
— Oh! madame, vous vous trompez, ou plutôt vous faites semblant de vous tromper à mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait plus souffert que moi; mais son cœur était atteint.
De Guiche comprit où tendait la lutte; il hasarda un signe à Madame; ce signe la suppliait d’abandonner la partie.
Mais elle, sans répondre à de Guiche, sans faire semblant de le voir, et toujours souriante:
— Eh! quoi! demanda-t-elle, M. de Buckingham avait-il donc été touché au cœur? Je ne croyais pas, moi, jusqu’à présent, qu’une blessure au cœur se pût guérir.
— Hélas! madame, répondit gracieusement de Wardes, les femmes croient toutes cela, et c’est ce qui leur donne sur nous la supériorité de la confiance.
— Ma mie, vous comprenez mal, fit le prince impatient. M. de Wardes veut dire que le duc de Buckingham avait été touché au cœur par autre chose que par une épée.
— Ah! bien! bien! s’écria Madame. Ah! c’est une plaisanterie de M. de Wardes; fort bien; seulement je voudrais savoir si M. de Buckingham goûterait cette plaisanterie. En vérité, c’est bien dommage qu’il ne soit point là, monsieur de Wardes.
Un éclair passa dans les yeux du jeune homme.
— Oh! dit-il les dents serrées, je le voudrais aussi, moi.
De Guiche ne bougea pas.
Madame semblait attendre qu’il vînt à son secours.
Monsieur hésitait.
Le chevalier de Lorraine s’avança et prit la parole.
— Madame, dit-il, de Wardes sait bien que, pour un Buckingham, être touché au cœur n’est pas chose nouvelle, et que ce qu’il a dit s’est vu déjà.
— Au lieu d’un allié, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis ligués, acharnés!
Et elle changea la conversation.
Changer de conversation est, on le sait, un droit des princes, que l’étiquette ordonne de respecter.
Le reste de l’entretien fut donc modéré; les principaux acteurs avaient fini leurs rôles.
Madame se retira de bonne heure, et Monsieur, qui voulait l’interroger, lui donna la main.
Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne s’établît entre les deux époux pour les laisser tranquillement ensemble.
Il s’achemina donc vers l’appartement de Monsieur pour le surprendre à son retour, et détruire avec trois mots toutes les bonnes impressions que Madame aurait pu semer dans son cœur. De Guiche fit un pas vers de Wardes, que beaucoup de gens entouraient.
Il lui indiquait ainsi le désir de causer avec lui. De Wardes lui fit, des yeux et de la tête, signe qu’il le comprenait.
Ce signe, pour les étrangers, n’avait rien que d’amical.
Alors de Guiche put se retourner et attendre.
Il n’attendit pas longtemps. De Wardes, débarrassé de ses interlocuteurs, s’approcha de de Guiche, et tous deux, après un nouveau salut, se mirent à marcher côte à côte.
— Vous avez fait un bon retour, mon cher de Wardes? dit le comte.
— Excellent, comme vous voyez.
— Et vous avez toujours l’esprit très gai?
— Plus que jamais.
— C’est un grand bonheur.
— Que voulez-vous! tout est si bouffon dans ce monde, tout est si grotesque autour de nous!
— Vous avez raison.
— Ah! vous êtes donc de mon avis?
— Parbleu! Et vous nous apportez des nouvelles de là-bas?
— Non, ma foi! j’en viens chercher ici.
— Parlez. Vous avez cependant vu du monde à Boulogne, un de nos amis, et il n’y a pas si longtemps de cela.
— Du monde... de... de nos amis?...
— Vous avez la mémoire courte.
— Ah! c’est vrai: Bragelonne?
— Justement.
— Qui allait en mission près du roi Charles?
— C’est cela. Eh bien! ne vous a-t-il pas dit, ou ne lui avez-vous pas dit?...
— Je ne sais trop ce que je lui ai dit, je vous l’avoue, mais ce que je ne lui ai pas dit, je le sais.
De Wardes était la finesse même. Il sentait parfaitement, à l’attitude de de Guiche, attitude pleine de froideur, de dignité, que la conversation prenait une mauvaise tournure. Il résolut de se laisser aller à la conversation et de se tenir sur ses gardes.
— Qu’est-ce donc, s’il vous plaît, que cette chose que vous ne lui avez pas dite? demanda de Guiche.
— Eh bien! la chose concernant La Vallière.
— La Vallière... Qu’est-ce que cela? et quelle est cette chose si étrange que vous l’avez sue là-bas, vous, tandis que Bragelonne, qui était ici, ne l’a pas sue, lui?
— Est-ce sérieusement que vous me faites cette question?
— On ne peut plus sérieusement.
— Quoi! vous, homme de cour, vous, vivant chez Madame, vous, le commensal de la maison, vous, l’ami de Monsieur, vous, le favori de notre belle princesse?
De Guiche rougit de colère.
— De quelle princesse parlez-vous? demanda-t-il.
— Mais je n’en connais qu’une, mon cher. Je parle de Madame. Est-ce que vous avez une autre princesse au cœur? Voyons.
De Guiche allait se lancer; mais il vit la feinte.
Une querelle était imminente entre les deux jeunes gens. De Wardes voulait seulement la querelle au nom de Madame, tandis que de Guiche ne l’acceptait qu’au nom de La Vallière. C’était, à partir de ce moment, un jeu de feintes, et qui devait durer jusqu’à ce que l’un d’eux fût touché.
De Guiche reprit donc tout son sang-froid.
— Il n’est pas le moins du monde question de Madame dans tout ceci, mon cher de Wardes, dit de Guiche, mais de ce que vous disiez là, à l’instant même.
— Et que disais-je?
— Que vous aviez caché à Bragelonne certaines choses.
— Que vous savez aussi bien que moi, répliqua de Wardes.
— Non, d’honneur!
— Allons donc!
— Si vous me le dites, je le saurai; mais non autrement, je vous jure!
— Comment! j’arrive de là-bas, de soixante lieues; vous n’avez pas bougé d’ici; vous avez vu de vos yeux, vous, ce que la renommée m’a rapporté là-bas, elle, et je vous entends me dire sérieusement que vous ne savez pas? oh! comte, vous n’êtes pas charitable.
— Ce sera comme il vous plaira, de Wardes; mais, je vous le répète, je ne sais rien.
— Vous faites le discret, c’est prudent.
— Ainsi, vous ne me direz rien, pas plus à moi qu’à Bragelonne?
— Vous faites la sourde oreille, je suis bien convaincu que Madame ne serait pas si maîtresse d’elle-même que vous.
«Ah! double hypocrite, murmura de Guiche, te voilà revenu sur ton terrain.»
— Eh bien! alors, continua de Wardes, puisqu’il nous est si difficile de nous entendre sur La Vallière et Bragelonne, causons de vos affaires personnelles.
— Mais, dit de Guiche, je n’ai point d’affaires personnelles, moi. Vous n’avez rien dit de moi, je suppose, à Bragelonne, que vous ne puissiez me redire, à moi?
— Non. Mais, comprenez-vous, de Guiche? c’est qu’autant je suis ignorant sur certaines choses, autant je suis ferré sur d’autres. S’il s’agissait, par exemple, de vous parler des relations de M. de Buckingham à Paris, comme j’ai fait le voyage avec le duc, je pourrais vous dire les choses les plus intéressantes. Voulez-vous que je vous les dise?
De Guiche passa sa main sur son front moite de sueur.
— Mais, non, dit-il, cent fois non, je n’ai point de curiosité pour ce qui ne me regarde pas. M. de Buckingham n’est pour moi qu’une simple connaissance, tandis que Raoul est un ami intime. Je n’ai donc aucune curiosité de savoir ce qui est arrivé à M. de Buckingham, tandis que j’ai tout intérêt à savoir ce qui est arrivé à Raoul.
— À Paris?
— Oui, à Paris ou à Boulogne. Vous comprenez, moi, je suis présent: si quelque événement advient, je suis là pour y faire face; tandis que Raoul est absent et n’a que moi pour le représenter; donc, les affaires de Raoul avant les miennes.
— Mais Raoul reviendra.
— Oui, après sa mission. En attendant, vous comprenez, il ne peut courir de mauvais bruits sur lui sans que je les examine.
— D’autant plus qu’il y restera quelque temps, à Londres, dit de Wardes en ricanant.
— Vous croyez? demanda naïvement de Guiche.
— Parbleu! croyez-vous qu’on l’a envoyé à Londres pour qu’il ne fasse qu’y aller et en revenir? Non pas; on l’a envoyé à Londres pour qu’il y reste.
— Ah! comte, dit de Guiche en saisissant avec force la main de de Wardes, voici un soupçon bien fâcheux pour Bragelonne, et qui justifie à merveille ce qu’il m’a écrit de Boulogne.
De Wardes redevint froid; l’amour de la raillerie l’avait poussé en avant, et il avait, par son imprudence, donné prise sur lui.
— Eh bien! voyons, qu’a-t-il écrit? demanda-t-il.
— Que vous lui aviez glissé quelques insinuations perfides contre La Vallière et que vous aviez paru rire de sa grande confiance dans cette jeune fille.
— Oui, j’ai fait tout cela, dit de Wardes, et j’étais prêt, en le faisant, à m’entendre dire par le vicomte de Bragelonne ce que dit un homme à un autre homme lorsque ce dernier le mécontente. Ainsi, par exemple, si je vous cherchais une querelle, à vous, je vous dirais que Madame, après avoir distingué M. de Buckingham, passe en ce moment pour n’avoir renvoyé le beau duc qu’à votre profit.
— Oh! cela ne me blesserait pas le moins du monde, cher de Wardes, dit de Guiche en souriant malgré le frisson qui courait dans ses veines comme une injection de feu. Peste! une telle faveur, c’est du miel.
— D’accord; mais, si je voulais absolument une querelle avec vous, je chercherais un démenti, et je vous parlerais de certain bosquet où vous vous rencontrâtes avec cette illustre princesse, de certaines génuflexions, de certains baisemains, et vous qui êtes un homme secret, vous, vif et pointilleux...
— Eh bien! non, je vous jure, dit de Guiche en l’interrompant avec le sourire sur les lèvres, quoiqu’il fût porté à croire qu’il allait mourir, non, je vous jure que cela ne me toucherait pas, que je ne vous donnerais aucun démenti. Que voulez-vous, très cher comte, je suis ainsi fait; pour les choses qui me regardent, je suis de glace. Ah! c’est bien autre chose lorsqu’il s’agit d’un ami absent, d’un ami qui, en partant, nous a confié ses intérêts; oh! pour cet ami, voyez-vous, de Wardes, je suis tout de feu!
— Je vous comprends, monsieur de Guiche; mais, vous avez beau dire, il ne peut être question entre nous, à cette heure, ni de Bragelonne, ni de cette jeune fille sans importance qu’on appelle La Vallière.
En ce moment, quelques jeunes gens de la Cour traversaient le salon, et, ayant déjà entendu les paroles qui venaient d’être prononcées, étaient à même d’entendre celles qui allaient suivre.
De Wardes s’en aperçut et continua tout haut:
— Oh! si La Vallière était une coquette comme Madame, dont les agaceries, très innocentes, je le veux bien, ont d’abord fait renvoyer M. de Buckingham en Angleterre, et ensuite vous ont fait exiler, vous, car, enfin, vous vous y êtes laissé prendre à ses agaceries, n’est-ce pas, monsieur?
Les gentilshommes s’approchèrent, de Saint-Aignan en tête, Manicamp après.
— Eh! mon cher, que voulez-vous? dit de Guiche en riant, je suis un fat, moi, tout le monde sait cela. J’ai pris au sérieux une plaisanterie, et je me suis fait exiler. Mais j’ai vu mon erreur, j’ai courbé ma vanité aux pieds de qui de droit, et j’ai obtenu mon rappel en faisant amende honorable et en me promettant à moi-même de me guérir de ce défaut, et, vous le voyez, j’en suis si bien guéri, que je ris maintenant de ce qui, il y a quatre jours, me brisait le cœur. Mais, lui, Raoul, il est aimé; il ne rit pas des bruits qui peuvent troubler son bonheur, des bruits dont vous vous êtes fait l’interprète quand vous saviez cependant, comte, comme moi, comme ces messieurs, comme tout le monde, que ces bruits n’étaient qu’une calomnie.
— Une calomnie! s’écria de Wardes, furieux de se voir poussé dans le piège par le sang-froid de de Guiche.
— Mais oui, une calomnie. Dame! voici sa lettre, dans laquelle il me dit que vous avez mal parlé de Mlle de La Vallière, et où il me demande si ce que vous avez dit de cette jeune fille est vrai. Voulez-vous que je fasse juges ces messieurs, de Wardes?
Et, avec le plus grand sang-froid, de Guiche lut tout haut le paragraphe de la lettre qui concernait La Vallière.
— Et, maintenant, continua de Guiche, il est bien constaté pour moi que vous avez voulu blesser le repos de ce cher Bragelonne, et que vos propos étaient malicieux.
De Wardes regarda autour de lui pour savoir s’il aurait appui quelque part; mais, à cette idée que de Wardes avait insulté, soit directement, soit indirectement, celle qui était l’idole du jour, chacun secoua la tête, et de Wardes ne vit que des hommes prêts à lui donner tort.
— Messieurs, dit de Guiche devinant d’instinct le sentiment général, notre discussion avec M. de Wardes porte sur un sujet si délicat, qu’il est important que personne n’en entende plus que vous n’en avez entendu. Gardez donc les portes, je vous prie, et laissez-nous achever cette conversation entre nous, comme il convient à deux gentilshommes dont l’un a donné à l’autre un démenti.
— Messieurs! messieurs! s’écrièrent les assistants.
— Trouvez-vous que j’avais tort de défendre Mlle de La Vallière? dit de Guiche. En ce cas, je passe condamnation et je retire les paroles blessantes que j’ai pu dire contre M. de Wardes.
— Peste! dit de Saint-Aignan, non pas!... Mlle de La Vallière est un ange.
— La vertu, la pureté en personne, dit Manicamp.
— Vous voyez, monsieur de Wardes, dit de Guiche, je ne suis point le seul qui prenne la défense de la pauvre enfant. Messieurs, une seconde fois, je vous supplie de nous laisser. Vous voyez qu’il est impossible d’être plus calme que nous ne le sommes.
Les courtisans ne demandaient pas mieux que de s’éloigner; les uns allèrent à une porte, les autres à l’autre.
Les deux jeunes gens restèrent seuls.
— Bien joué, dit de Wardes au comte.
— N’est-ce pas? répondit celui-ci.
— Que voulez-vous? je me suis rouillé en province, mon cher, tandis que vous, ce que vous avez gagné de puissance sur vous-même me confond, comte; on acquiert toujours quelque chose dans la société des femmes; acceptez donc tous mes compliments.
— Je les accepte.
— Et je les retournerai à Madame.
— Oh! maintenant, mon cher monsieur de Wardes, parlons-en aussi haut qu’il vous plaira.
— Ne m’en défiez pas.
— Oh! je vous en défie! Vous êtes connu pour un méchant homme; si vous faites cela, vous passerez pour un lâche, et Monsieur vous fera pendre ce soir à l’espagnolette de sa fenêtre. Parlez, mon cher de Wardes, parlez.
— Je suis battu.
— Oui, mais pas encore autant qu’il convient.
— Je vois que vous ne seriez pas fâché de me battre à plate couture.
— Non, mieux encore.
— Diable! c’est que, pour le moment, mon cher comte, vous tombez mal; après celle que je viens de jouer, une partie ne peut me convenir. J’ai perdu trop de sang à Boulogne: au moindre effort mes blessures se rouvriraient, et, en vérité, vous auriez de moi trop bon marché.
— C’est vrai, dit de Guiche, et cependant, vous avez, en arrivant, fait montre de votre belle mine et de vos bons bras.
— Oui, les bras vont encore, c’est vrai; mais les jambes sont faibles, et puis je n’ai pas tenu le fleuret depuis ce diable de duel; et vous, j’en réponds, vous vous escrimez tous les jours pour mettre à bonne fin votre petit guet-apens.
— Sur l’honneur, monsieur, répondit de Guiche, voici une demi-année que je n’ai fait d’exercice.
— Non, voyez-vous, comte, toute réflexion faite, je ne me battrai pas, pas avec vous, du moins. J’attendrai Bragelonne, puisque vous dites que c’est Bragelonne qui m’en veut.
— Oh! que non pas, vous n’attendrez pas Bragelonne, s’écria de Guiche hors de lui; car, vous l’avez dit, Bragelonne peut tarder à revenir, et, en attendant, votre méchant esprit fera son œuvre.
— Cependant, j’aurai une excuse. Prenez garde!
— Je vous donne huit jours pour achever de vous rétablir.
— C’est déjà mieux. Dans huit jours, nous verrons.
— Oui, oui, je comprends: en huit jours, on peut échapper à l’ennemi. Non, non, pas un.
— Vous êtes fou, monsieur, dit de Wardes en faisant un pas de retraite.
— Et vous, vous êtes un misérable. Si vous ne vous battez pas de bonne grâce...
— Eh bien?
— Je vous dénonce au roi comme ayant refusé de vous battre après avoir insulté La Vallière.
— Ah! fit de Wardes, vous êtes dangereusement perfide, monsieur l’honnête homme.
— Rien de plus dangereux que la perfidie de celui qui marche toujours loyalement.
— Rendez-moi mes jambes, alors, ou faites-vous saigner à blanc pour égaliser nos chances.
— Non pas, j’ai mieux que cela.
— Dites.
— Nous monterons à cheval tous deux et nous échangerons trois coups de pistolet. Vous tirez de première force. Je vous ai vu abattre des hirondelles, à balle et au galop. Ne dites pas non, je vous ai vu.
— Je crois que vous avez raison, dit de Wardes; et, comme cela, il est possible que je vous tue.
— En vérité, vous me rendriez service.
— Je ferai de mon mieux.
— Est-ce dit?
— Votre main.
— La voici... À une condition, pourtant.
— Laquelle?
— Vous me jurez de ne rien dire ou faire dire au roi?
— Rien, je vous le jure.
— Je vais chercher mon cheval.
— Et moi le mien.
— Où irons-nous?
— Dans la plaine; je sais un endroit excellent.
— Partons-nous ensemble?
— Pourquoi pas?
Et tous deux, s’acheminant vers les écuries, passèrent sous les fenêtres de Madame, doucement éclairées; une ombre grandissait derrière les rideaux de dentelle.
— Voilà pourtant une femme, dit de Wardes en souriant, qui ne se doute pas que nous allons à la mort pour elle.
Chapitre CLII — Le combat
De Wardes choisit son cheval, et de Guiche le sien.
Puis chacun le sella lui-même avec une selle à fontes.
De Wardes n’avait point de pistolets. De Guiche en avait deux paires. Il les alla chercher chez lui, les chargea, et donna le choix à de Wardes.
De Wardes choisit des pistolets dont il s’était vingt fois servi, les mêmes avec lesquels de Guiche lui avait vu tuer les hirondelles au vol.
— Vous ne vous étonnerez point, dit-il, que je prenne toutes mes précautions. Vos armes vous sont connues. Je ne fais, par conséquent, qu’égaliser les chances.
— L’observation était inutile, répondit de Guiche, et vous êtes dans votre droit.
— Maintenant, dit de Wardes, je vous prie de vouloir bien m’aider à monter à cheval, car j’y éprouve encore une certaine difficulté.
— Alors, il fallait prendre le parti à pied.
— Non, une fois en selle, je vaux mon homme.
— C’est bien, n’en parlons plus.
Et de Guiche aida de Wardes à monter à cheval.
— Maintenant, continua le jeune homme, dans notre ardeur à nous exterminer, nous n’avons pas pris garde à une chose.
— À laquelle?
— C’est qu’il fait nuit, et qu’il faudra nous tuer à tâtons.
— Soit, ce sera toujours le même résultat.
— Cependant, il faut prendre garde à une autre circonstance, qui est que les honnêtes gens ne se vont point battre sans compagnons.
— Oh! s’écria de Guiche, vous êtes aussi désireux que moi de bien faire les choses.
— Oui; mais je ne veux point que l’on puisse dire que vous m’avez assassiné, pas plus que, dans le cas où je vous tuerais, je ne veux être accusé d’un crime.
— A-t-on dit pareille chose de votre duel avec M. de Buckingham? dit de Guiche. Il s’est cependant accompli dans les mêmes conditions où le nôtre va s’accomplir.
— Bon! Il faisait encore jour et nous étions dans l’eau jusqu’aux cuisses; d’ailleurs, bon nombre de spectateurs étaient rangés sur le rivage et nous regardaient.
De Guiche réfléchit un instant; mais cette pensée qui s’était déjà présentée à son esprit s’y raffermit, que de Wardes voulait avoir des témoins pour ramener la conversation sur Madame et donner un tour nouveau au combat.
Il ne répliqua donc rien, et, comme de Wardes l’interrogea une dernière fois du regard, il lui répondit par un signe de tête qui voulait dire que le mieux était de s’en tenir où l’on en était.
Les deux adversaires se mirent, en conséquence, en chemin et sortirent du château par cette porte que nous connaissons pour avoir vu tout près d’elle Montalais et Malicorne.
La nuit, comme pour combattre la chaleur de la journée, avait amassé tous les nuages qu’elle poussait silencieusement et lourdement de l’ouest à l’est. Ce dôme, sans éclaircies et sans tonnerres apparents, pesait de tout son poids sur la terre et commençait à se trouer sous les efforts du vent, comme une immense toile détachée d’un lambris.
Les gouttes d’eau tombaient tièdes et larges sur la terre, où elles aggloméraient la poussière en globules roulants.
En même temps, des haies qui aspiraient l’orage, des fleurs altérées, des arbres échevelés, s’exhalaient mille odeurs aromatiques qui ramenaient au cerveau les souvenirs doux, les idées de jeunesse, de vie éternelle, de bonheur et d’amour.
— La terre sent bien bon, dit de Wardes; c’est une coquetterie de sa part pour nous attirer à elle.
— À propos, répliqua de Guiche, il m’est venu plusieurs idées et je veux vous les soumettre.
— Relatives?
— Relatives à notre combat.
— En effet, il est temps, ce me semble, que nous nous en occupions.
— Sera-ce un combat ordinaire et réglé selon la coutume?
— Voyons notre coutume?
— Nous mettrons pied à terre dans une bonne plaine, nous attacherons nos chevaux au premier objet venu, nous nous joindrons sans armes, puis nous nous éloignerons de cent cinquante pas chacun pour revenir l’un sur l’autre.
— Bon! c’est ainsi que je tuai le pauvre Follivent, voici trois semaines, à la Saint-Denis.
— Pardon, vous oubliez un détail.
— Lequel?
— Dans votre duel avec Follivent, vous marchâtes à pied l’un sur l’autre, l’épée aux dents et le pistolet au poing.
— C’est vrai.
— Cette fois, au contraire, comme je ne puis pas marcher, vous l’avouez vous-même, nous remontons à cheval et nous nous choquons, le premier qui veut tirer tire.
— C’est ce qu’il y a de mieux, sans doute, mais il fait nuit; il faut compter plus de coups perdus qu’il n’y en aurait dans le jour.
— Soit! Chacun pourra tirer trois coups, les deux qui seront tout chargés, et un troisième de recharge.
— À merveille! où notre combat aura-t-il lieu?
— Avez-vous quelque préférence?
— Non.
— Vous voyez ce petit bois qui s’étend devant nous?
— Le bois Rochin? Parfaitement.
— Vous le connaissez?
— À merveille.
— Vous savez, alors, qu’il a une clairière à son centre?
— Oui.
— Gagnons cette clairière.
— Soit!
— C’est une espèce de champ clos naturel, avec toutes sortes de chemins, de faux fuyants, de sentiers, de fossés, de tournants, d’allées; nous serons là à merveille.
— Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrivés, je crois?
— Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clarté qui tombe des étoiles, comme dit Corneille, se concentre en cette place; les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses barrières.
— Soit! Faites comme vous dites.
— Terminons les conditions, alors.
— Voici les miennes; si vous avez quelque chose contre, vous le direz.
— J’écoute.
— Cheval tué oblige son maître à combattre à pied.
— C’est incontestable, puisque nous n’avons pas de chevaux de rechange.
— Mais n’oblige pas l’adversaire à descendre de son cheval.
— L’adversaire sera libre d’agir comme bon lui semblera.
— Les adversaires, s’étant joints une fois, peuvent ne se plus quitter, et, par conséquent, tirer l’un sur l’autre à bout portant.
— Accepté.
— Trois charges sans plus, n’est-ce pas?
— C’est suffisant, je crois. Voici de la poudre et des balles pour vos pistolets; mesurez trois charges, prenez trois balles; j’en ferai autant, puis nous répandrons le reste de la poudre et nous jetterons le reste des balles.
— Et nous jurons sur le Christ, n’est-ce pas, ajouta de Wardes, que nous n’avons plus sur nous ni poudre ni balles?
— C’est convenu; moi, je le jure.
De Guiche étendit la main vers le ciel.
De Wardes l’imita.
— Et maintenant, mon cher comte, dit-il, laissez-moi vous dire que je ne suis dupe de rien. Vous êtes, ou vous serez l’amant de Madame. J’ai pénétré le secret, vous avez peur que je ne l’ébruite; vous voulez me tuer pour vous assurer le silence, c’est tout simple, et, à votre place, j’en ferais autant.
De Guiche baissa la tête.
— Seulement, continua de Wardes triomphant, était-ce bien la peine, dites-moi, de me jeter encore dans les bras cette mauvaise affaire de Bragelonne? Prenez garde, mon cher ami, en acculant le sanglier, on l’enrage; en forçant le renard, on lui donne la férocité du jaguar. Il en résulte que, mis aux abois par vous, je me défends jusqu’à la mort.
— C’est votre droit.
— Oui, mais, prenez garde, je ferai bien du mal; ainsi, pour commencer, vous devinez bien, n’est-ce pas, que je n’ai point fait la sottise de cadenasser mon secret, ou plutôt votre secret dans mon cœur? Il y a un ami, un ami spirituel, vous le connaissez, qui est entré en participation de mon secret; ainsi, comprenez bien que, si vous me tuez, ma mort n’aura pas servi à grand’chose; tandis qu’au contraire, si je vous tue, dame! tout est possible, vous comprenez.
De Guiche frissonna.
— Si je vous tue, continua de Wardes, vous aurez attaché à Madame deux ennemis qui travailleront à qui mieux mieux à la ruiner.
— Oh! monsieur, s’écria de Guiche furieux, ne comptez pas ainsi sur ma mort; de ces deux ennemis, j’espère bien tuer l’un tout de suite, et l’autre à la première occasion.
De Wardes ne répondit que par un éclat de rire tellement diabolique, qu’un homme superstitieux s’en fût effrayé.
Mais de Guiche n’était point impressionnable à ce point.
— Je crois, dit-il, que tout est réglé, monsieur de Wardes; ainsi, prenez du champ, je vous prie, à moins que vous ne préfériez que ce soit moi.
— Non pas, dit de Wardes, enchanté de vous épargner une peine.
Et, mettant son cheval au galop, il traversa la clairière dans toute son étendue, et alla prendre son poste au point de la circonférence du carrefour qui faisait face à celui où de Guiche s’était arrêté.
De Guiche demeura immobile.
À la distance de cent pas à peu près, les deux adversaires étaient absolument invisibles l’un à l’autre, perdus qu’ils étaient dans l’ombre épaisse des ormes et des châtaigniers.
Une minute s’écoula au milieu du plus profond silence.
Au bout de cette minute, chacun, au sein de l’ombre où il était caché, entendit le double cliquetis du chien résonnant dans la batterie.
De Guiche, suivant la tactique ordinaire, mit son cheval au galop, persuadé qu’il trouverait une double garantie de sûreté dans l’ondulation du mouvement et dans la vitesse de la course.
Cette course se dirigea en droite ligne sur le point qu’à son avis devait occuper son adversaire.
À la moitié du chemin, il s’attendait à rencontrer de Wardes: il se trompait.
Il continua sa course, présumant que de Wardes l’attendait immobile.
Mais au deux tiers de la clairière, il vit le carrefour s’illuminer tout à coup, et une balle coupa en sifflant la plume qui s’arrondissait sur son chapeau.
Presque en même temps, et comme si le feu du premier coup eût servi à éclairer l’autre, un second coup retentit, et une seconde balle vint trouer la tête du cheval de de Guiche, un peu au-dessous de l’oreille.
L’animal tomba.
Ces deux coups, venant d’une direction tout opposée à celle dans laquelle il s’attendait à trouver de Wardes, frappèrent de Guiche de surprise; mais, comme c’était un homme d’un grand sang-froid, il calcula sa chute, mais non pas si bien, cependant, que le bout de sa botte ne se trouvât pris sous son cheval.
Heureusement, dans son agonie, l’animal fit un mouvement, et de Guiche put dégager sa jambe moins pressée.
De Guiche se releva, se tâta; il n’était point blessé.
Du moment où il avait senti le cheval faiblir, il avait placé ses deux pistolets dans les fontes, de peur que la chute ne fît partir un des deux coups et même tous les deux, ce qui l’eût désarmé inutilement.
Une fois debout, il reprit ses pistolets dans ses fontes, et s’avança vers l’endroit où, à la lueur de la flamme, il avait vu apparaître de Wardes. De Guiche s’était, après le premier coup, rendu compte de la manœuvre de son adversaire, qui était on ne peut plus simple.
Au lieu de courir sur de Guiche ou de rester à sa place à l’attendre, de Wardes avait, pendant une quinzaine de pas à peu près, suivi le cercle d’ombre qui le dérobait à la vue de son adversaire, et, au moment où celui-ci lui présentait le flanc dans sa course, il l’avait tiré de sa place, ajustant à l’aise, et servi au lieu d’être gêné par le galop du cheval.
On a vu que, malgré l’obscurité, la première balle avait passé à un pouce à peine de la tête de de Guiche.
De Wardes était si sûr de son coup, qu’il avait cru voir tomber de Guiche. Son étonnement fut grand lorsque, au contraire le cavalier demeura en selle.
Il se pressa pour tirer le second coup, fit un écart de main et tua le cheval.
C’était une heureuse maladresse, si de Guiche demeurait engagé sous l’animal. Avant qu’il eût pu se dégager, de Wardes rechargeait son troisième coup et tenait de Guiche à sa merci.
Mais, tout au contraire, de Guiche était debout et avait trois coups à tirer.
De Guiche comprit la position... Il s’agissait de gagner de Wardes de vitesse. Il prit sa course, afin de le joindre avant qu’il eût fini de recharger son pistolet.
De Wardes le voyait arriver comme une tempête. La balle était juste et résistait à la baguette. Mal charger était s’exposer à perdre un dernier coup. Bien charger était perdre son temps, ou plutôt c’était perdre la vie.
Il fit faire un écart à son cheval.
De Guiche pivota sur lui-même, et, au moment où le cheval retombait, le coup partit, enlevant le chapeau de de Wardes.
De Wardes comprit qu’il avait un instant à lui; il en profita pour achever de charger son pistolet.
De Guiche, ne voyant pas tomber son adversaire, jeta le premier pistolet devenu inutile, et marcha sur de Wardes en levant le second.
Mais, au troisième pas qu’il fit, de Wardes le prit tout marchant et le coup partit.
Un rugissement de colère y répondit; le bras du comte se crispa et s’abattit. Le pistolet tomba.
De Wardes vit le comte se baisser, ramasser le pistolet de la main gauche, et faire un nouveau pas en avant.
Le moment était suprême.
— Je suis perdu, murmura de Wardes, il n’est point blessé à mort.
Mais au moment où de Guiche levait son pistolet sur de Wardes, la tête, les épaules et les jarrets du comte fléchirent à la fois. Il poussa un soupir douloureux et vint rouler aux pieds du cheval de de Wardes.
— Allons donc! murmura celui-ci.
Et, rassemblant les rênes, il piqua des deux.
Le cheval franchit le corps inerte et emporta rapidement de Wardes au château.
Arrivé là, de Wardes demeura un quart d’heure à tenir conseil.
Dans son impatience à quitter le champ de bataille, il avait négligé de s’assurer que de Guiche fût mort.
Une double hypothèse se présentait à l’esprit agité de de Wardes.
Ou de Guiche était tué, ou de Guiche était seulement blessé.
— Si de Guiche était tué, fallait-il laisser ainsi son corps aux loups? C’était une cruauté inutile, puisque, si de Guiche était tué, il ne parlerait certes pas.
S’il n’était pas tué, pourquoi, en ne lui portant pas secours, se faire passer pour un sauvage incapable de générosité?
Cette dernière considération l’emporta.
De Wardes s’informa de Manicamp.
Il apprit que Manicamp s’était informé de de Guiche et, ne sachant point où le joindre, s’était allé coucher.
De Wardes alla réveiller le dormeur et lui conta l’affaire, que Manicamp écouta sans dire un mot, mais avec une expression d’énergie croissante dont on aurait cru sa physionomie incapable.
Seulement, lorsque de Wardes eut fini, Manicamp prononça un seul mot:
— Allons!
Tout en marchant, Manicamp se montait l’imagination, et, au fur et à mesure que de Wardes lui racontait l’événement, il s’assombrissait davantage.
— Ainsi, dit-il lorsque de Wardes eut fini, vous le croyez mort?
— Hélas! oui.
— Et vous vous êtes battus comme cela sans témoins?
— Il l’a voulu.
— C’est singulier!
— Comment, c’est singulier?
— Oui, le caractère de M. de Guiche ressemble bien peu à cela.
— Vous ne doutez pas de ma parole, je suppose?
— Hé! hé!
— Vous en doutez?
— Un peu... Mais j’en douterai bien plus encore, je vous en préviens, si je vois le pauvre garçon mort.
— Monsieur Manicamp!
— Monsieur de Wardes!
— Il me semble que vous m’insultez!
— Ce sera comme vous voudrez. Que voulez-vous? moi, je n’ai jamais aimé les gens qui viennent vous dire: «J’ai tué M. Untel dans un coin; c’est un bien grand malheur, mais je l’ai tué loyalement.» Il fait nuit bien noire pour cet adverbe-là monsieur de Wardes!
— Silence, nous sommes arrivés.
En effet, on commençait à apercevoir la petite clairière, et, dans l’espace vide, la masse immobile du cheval mort.
À droite du cheval, sur l’herbe noire, gisait, la face contre terre, le pauvre comte baigné dans son sang.
Il était demeuré à la même place et ne paraissait même pas avoir fait un mouvement.
Manicamp se jeta à genoux, souleva le comte, et le trouva froid et trempé de sang.
Il le laissa retomber.
Puis, s’allongeant près de lui, il chercha jusqu’à ce qu’il eût trouvé le pistolet de de Guiche.
— Morbleu! dit-il alors en se relevant, pâle comme un spectre et le pistolet au poing; morbleu! vous ne vous trompiez pas, il est bien mort!
— Mort? répéta de Wardes.
— Oui, et son pistolet est chargé, ajouta Manicamp en interrogeant du doigt le bassinet.
— Mais ne vous ai-je pas dit que je l’avais pris dans la marche et que j’avais tiré sur lui au moment où il visait sur moi?
— Êtes-vous bien sûr de vous être battu contre lui, monsieur de Wardes? Moi, je l’avoue, j’ai bien peur que vous ne l’ayez assassiné. Oh! ne criez pas! vous avez tiré vos trois coups, et son pistolet est chargé! Vous avez tué son cheval, et lui, lui, de Guiche, un des meilleurs tireurs de France, n’a touché ni vous ni votre cheval! Tenez, monsieur de Wardes, vous avez du malheur de m’avoir amené ici; tout ce sang m’a monté à la tête; je suis un peu ivre, et je crois, sur l’honneur! puisque l’occasion s’en présente, que je vais vous faire sauter la cervelle. Monsieur de Wardes, recommandez votre âme à Dieu!
— Monsieur de Manicamp, vous n’y songez point?
— Si fait, au contraire, j’y songe trop.
— Vous m’assassineriez?
— Sans remords, pour le moment, du moins.
— Êtes-vous gentilhomme?
— On a été page; donc on a fait ses preuves.
— Laissez-moi défendre ma vie, alors.
— Bon! pour que vous me fassiez à moi, ce que vous avez fait au pauvre de Guiche.
Et Manicamp, soulevant son pistolet, l’arrêta, le bras tendu et le sourcil froncé, à la hauteur de la poitrine de de Wardes.
De Wardes n’essaya pas même de fuir, il était terrifié.
Alors, dans cet effroyable silence d’un instant, qui parut un siècle à de Wardes, un soupir se fit entendre.
— Oh! s’écria de Wardes! il vit! il vit! À moi, monsieur de Guiche, on veut m’assassiner!
Manicamp se recula, et, entre les deux jeunes gens, on vit le comte se soulever péniblement sur une main.
Manicamp jeta le pistolet à dix pas, et courut à son ami en poussant un cri de joie.
De Wardes essuya son front inondé d’une sueur glacée.
— Il était temps! murmura-t-il.
— Qu’avez-vous? demanda Manicamp à de Guiche, et de quelle façon êtes vous blessé?
De Guiche montra sa main mutilée et sa poitrine sanglante.
— Comte! s’écria de Wardes, on m’accuse de vous avoir assassiné; parlez, je vous en conjure, dites que j’ai loyalement combattu!
— C’est vrai, dit le blessé, M. de Wardes a combattu loyalement, et quiconque dirait le contraire se ferait de moi un ennemi.
— Eh! monsieur, dit Manicamp, aidez-moi d’abord à transporter ce pauvre garçon, et, après, je vous donnerai toutes les satisfactions qu’il vous plaira, ou, si vous êtes par trop pressé, faisons mieux: pansons le comte avec votre mouchoir et le mien, et, puisqu’il reste deux balles à tirer, tirons-les.
— Merci, dit de Wardes. Deux fois en une heure j’ai vu la mort de trop près: c’est trop laid, la mort, et je préfère vos excuses.
Manicamp se mit à rire, et de Guiche aussi, malgré ses souffrances.
Les deux jeunes gens voulurent le porter, mais il déclara qu’il se sentait assez fort pour marcher seul. La balle lui avait brisé l’annulaire et le petit doigt, mais avait été glisser sur une côte sans pénétrer dans la poitrine. C’était donc plutôt la douleur que la gravité de la blessure qui avait foudroyé de Guiche.
Manicamp lui passa un bras sous une épaule, de Wardes un bras sous l’autre, et ils l’amenèrent ainsi à Fontainebleau, chez le médecin qui avait assisté à son lit de mort le franciscain prédécesseur d’Aramis.
Chapitre CLIII — Le souper du roi
Le roi s’était mis à table pendant ce temps, et la suite peu nombreuse des invités du jour avait pris place à ses côtés après le geste habituel qui prescrivait de s’asseoir.
Dès cette époque, bien que l’étiquette ne fût pas encore réglée comme elle le fut plus tard, la Cour de France avait entièrement rompu avec les traditions de bonhomie et de patriarcale affabilité qu’on retrouvait encore chez Henri IV, et que l’esprit soupçonneux de Louis XIII avait peu à peu effacées, pour les remplacer par des habitudes fastueuses de grandeur, qu’il était désespéré de ne pouvoir atteindre.
Le roi dînait donc à une petite table séparée qui dominait, comme le bureau d’un président, les tables voisines; petite table, avons-nous dit: hâtons-nous cependant d’ajouter que cette petite table était encore la plus grande de toutes.
En outre, c’était celle sur laquelle s’entassaient un plus prodigieux nombre de mets variés, poissons, gibiers, viandes domestiques, fruits, légumes et conserves.
Le roi, jeune et vigoureux, grand chasseur, adonné à tous les exercices violents, avait, en outre, cette chaleur naturelle du sang, commune à tous les Bourbons, qui cuit rapidement les digestions et renouvelle les appétits.
Louis XIV était un redoutable convive; il aimait à critiquer ses cuisiniers; mais, lorsqu’il leur faisait honneur, cet honneur était gigantesque.
Le roi commençait par manger plusieurs potages, soit ensemble, dans une espèce de macédoine, soit séparément; il entremêlait ou plutôt il séparait chacun de ces potages d’un verre de vin vieux.
Il mangeait vite et assez avidement.
Porthos, qui dès l’abord avait par respect attendu un coup de coude de d’Artagnan, voyant le roi s’escrimer de la sorte, se retourna vers le mousquetaire, et dit à demi-voix:
— Il me semble qu’on peut aller, dit-il, Sa Majesté encourage. Voyez donc.
— Le roi mange, dit d’Artagnan, mais il cause en même temps; arrangez-vous de façon que si, par hasard, il vous adressait la parole, il ne vous prenne pas la bouche pleine, ce qui serait disgracieux.
— Le bon moyen alors, dit Porthos, c’est de ne point souper. Cependant j’ai faim, je l’avoue, et tout cela sent des odeurs appétissantes, et qui sollicitent à la fois mon odorat et mon appétit.
— N’allez pas vous aviser de ne point manger, dit d’Artagnan, vous fâcheriez Sa Majesté. Le roi a pour habitude de dire que celui-là travaille bien qui mange bien, et il n’aime pas qu’on fasse petite bouche à sa table.
— Alors, comment éviter d’avoir la bouche pleine si on mange? dit Porthos.
— Il s’agit simplement, répondit le capitaine des mousquetaires, d’avaler lorsque le roi vous fera l’honneur de vous adresser la parole.
— Très bien.
Et, à partir de ce moment, Porthos se mit à manger avec un enthousiasme poli.
Le roi, de temps en temps, levait les yeux sur le groupe, et, en connaisseur, appréciait les dispositions de son convive.
— Monsieur du Vallon! dit-il.
Porthos en était à un salmis de lièvre, et en engloutissait un demi-râble.
Son nom, prononcé ainsi, le fit tressaillir, et, d’un vigoureux élan du gosier, il absorba la bouchée entière.
— Sire, dit Porthos d’une voix étouffée, mais suffisamment intelligible néanmoins.
— Que l’on passe à M. du Vallon ces filets d’agneau, dit le roi. Aimez-vous les viandes jaunes, monsieur du Vallon?
— Sire, j’aime tout, répliqua Porthos.
Et d’Artagnan lui souffla:
— Tout ce que m’envoie Votre Majesté.
Porthos répéta:
— Tout ce que m’envoie Votre Majesté.
Le roi fit, avec la tête, un signe de satisfaction.
— On mange bien quand on travaille bien, repartit le roi, enchanté d’avoir en tête à tête un mangeur de la force de Porthos.
Porthos reçut le plat d’agneau et en fit glisser une partie sur son assiette.
— Eh bien? dit le roi.
— Exquis! fit tranquillement Porthos.
— A-t-on d’aussi fins moutons dans votre province, monsieur du Vallon? continua le roi.
— Sire, dit Porthos, je crois qu’en ma province, comme partout, ce qu’il y a de meilleur est d’abord au roi; mais, ensuite, je ne mange pas le mouton de la même façon que le mange Votre Majesté.
— Ah! ah! Et comment le mangez-vous?
— D’ordinaire, je me fais accommoder un agneau tout entier.
— Tout entier?
— Oui, Sire.
— Et de quelle façon?
— Voici: mon cuisinier, le drôle est Allemand, Sire; mon cuisinier bourre l’agneau en question de petites saucisses qu’il fait venir de Strasbourg; d’andouillettes, qu’il fait venir de Troyes; de mauviettes, qu’il fait venir de Pithiviers; par je ne sais quel moyen, il désosse le mouton, comme il ferait d’une volaille, tout en lui laissant la peau, qui fait autour de l’animal une croûte rissolée; lorsqu’on le coupe par belles tranches, comme on ferait d’un énorme saucisson, il en sort un jus tout rosé qui est à la fois agréable à l’œil et exquis au palais.
Et Porthos fit clapper sa langue.
Le roi ouvrit de grands yeux charmés, et, tout en attaquant du faisan en daube qu’on lui présentait:
— Voilà, monsieur du Vallon, un manger que je convoiterais, dit-il. Quoi! le mouton entier?
— Entier, oui, Sire.
— Passez donc ces faisans à M. du Vallon; je vois que c’est un amateur.
L’ordre fut exécuté.
Puis, revenant au mouton:
— Et cela n’est pas trop gras?
— Non, Sire; les graisses tombent en même temps que le jus et surnagent; alors mon écuyer tranchant les enlève avec une cuiller d’argent, que j’ai fait faire exprès.
— Et vous demeurez? demanda le roi.
— À Pierrefonds, Sire.
— À Pierrefonds; où est cela, monsieur du Vallon? du côté de Belle-Île?
— Oh! non pas, Sire, Pierrefonds est dans le Soissonnais.
— Je croyais que vous me parliez de ces moutons à cause des prés salés.
— Non, Sire, j’ai des prés qui ne sont pas salés, c’est vrai, mais qui n’en valent pas moins.
Le roi passa aux entremets, mais sans perdre de vue Porthos, qui continuait d’officier de son mieux.
— Vous avez un bel appétit, monsieur du Vallon, dit-il, et vous faites un bon convive.
— Ah! ma foi! Sire, si Votre Majesté venait jamais à Pierrefonds, nous mangerions bien notre mouton à nous deux, car vous ne manquez pas d’appétit non plus, vous.
D’Artagnan poussa un bon coup de pied à Porthos sous la table. Porthos rougit.
— À l’âge heureux de Votre Majesté, dit Porthos pour se rattraper, j’étais aux mousquetaires, et nul ne pouvait me rassasier. Votre Majesté a bel appétit, comme j’avais l’honneur de le lui dire, mais elle choisit avec trop de délicatesse pour être appelée un grand mangeur.
Le roi parut charmé de la politesse de son antagoniste.
— Tâterez-vous de ces crèmes? dit-il à Porthos?
— Sire, Votre Majesté me traite trop bien pour que je ne lui dise pas la vérité tout entière.
— Dites, monsieur du Vallon, dites.
— Eh bien! Sire, en fait de sucreries, je ne connais que les pâtes, et encore il faut qu’elles soient bien compactes; toutes ces mousses m’enflent l’estomac, et tiennent une place qui me paraît trop précieuse pour la si mal occuper.
— Ah! messieurs, dit le roi en montrant Porthos voilà un véritable modèle de gastronomie. Ainsi mangeaient nos pères, qui savaient si bien manger, ajouta Sa Majesté, tandis que nous, nous picorons.
Et, en disant ces mots, il prit une assiette de blanc de volaille mêlée de jambon.
Porthos, de son côté, entama une terrine de perdreaux et de râles.
L’échanson remplit joyeusement le verre de Sa Majesté.
— Donnez de mon vin à M. du Vallon, dit le roi.
C’était un des grands honneurs de la table royale, D’Artagnan pressa le genou de son ami.
— Si vous pouvez avaler seulement la moitié de cette hure de sanglier que je vois là, dit-il à Porthos, je vous juge duc et pair dans un an.
— Tout à l’heure, dit flegmatiquement Porthos, je m’y mettrai.
Le tour de la hure ne tarda pas à venir en effet, car le roi prenait plaisir à pousser ce beau convive, il ne fit point passer de mets à Porthos, qu’il ne les eût dégustés lui-même: il goûta donc la hure. Porthos se montra beau joueur, au lieu d’en manger la moitié, comme avait dit d’Artagnan, il en mangea les trois quarts.
— Il est impossible, dit le roi à demi-voix, qu’un gentilhomme qui soupe si bien tous les jours, et avec de si belles dents, ne soit pas le plus honnête homme de mon royaume.
— Entendez-vous? dit d’Artagnan à l’oreille de son ami.
— Oui, je crois que j’ai un peu de faveur, dit Porthos en se balançant sur sa chaise.
— Oh! vous avez le vent en poupe. Oui! oui! oui!
Le roi et Porthos continuèrent de manger ainsi à la grande satisfaction des conviés, dont quelques-uns, par émulation, avaient essayé de les suivre, mais avaient dû renoncer en chemin.
Le roi rougissait, et la réaction du sang à son visage annonçait le commencement de la plénitude.
C’est alors que Louis XIV, au lieu de prendre de la gaieté, comme tous les buveurs, s’assombrissait et devenait taciturne.
Porthos, au contraire, devenait guilleret et expansif.
Le pied de d’Artagnan dut lui rappeler plus d’une fois cette particularité.
Le dessert parut.
Le roi ne songeait plus à Porthos; il tournait ses yeux vers la porte d’entrée, et on l’entendit demander parfois pourquoi M. de Saint-Aignan tardait tant à venir.
Enfin, au moment où Sa Majesté terminait un pot de confitures de prunes avec un grand soupir, M. de Saint-Aignan parut.
Les yeux du roi, qui s’étaient éteints peu à peu, brillèrent aussitôt.
Le comte se dirigea vers la table du roi, et, à son approche, Louis XIV se leva.
Tout le monde se leva, Porthos même, qui achevait un nougat capable de coller l’une à l’autre les deux mâchoires d’un crocodile. Le souper était fini.
Chapitre CLIV — Après souper
Le roi prit le bras de Saint-Aignan et passa dans la chambre voisine.
— Que vous avez tardé, comte! dit le roi.
— J’apportais la réponse, Sire, répondit le comte.
— C’est donc bien long pour elle de répondre à ce que je lui écrivais?
— Sire, Votre Majesté avait daigné faire des vers; Mlle de La Vallière a voulu payer le roi de la même monnaie, c’est-à-dire en or.
— Des vers, de Saint-Aignan!... s’écria le roi ravi. Donne, donne.
Et Louis rompit le cachet d’une petite lettre qui renfermait effectivement des vers que l’histoire nous a conservés, et qui sont meilleurs d’intention que de facture.
Tels qu’ils étaient, cependant, ils enchantèrent le roi, qui témoigna sa joie par des transports non équivoques; mais le silence général avertit Louis, si chatouilleux sur les bienséances, que sa joie pouvait donner matière à des interprétations.
Il se retourna et mit le billet dans sa poche; puis, faisant un pas qui le ramena sur le seuil de la porte auprès de ses hôtes:
— Monsieur du Vallon, dit-il, je vous ai vu avec le plus vif plaisir, et je vous reverrai avec un plaisir nouveau.
Porthos s’inclina, comme eût fait le colosse de Rhodes, et sortit à reculons.
— Monsieur d’Artagnan, continua le roi, vous attendrez mes ordres dans la galerie; je vous suis obligé de m’avoir fait connaître M. du Vallon. Messieurs, je retourne demain à Paris, pour le départ des ambassadeurs d’Espagne et de Hollande. À demain donc.
La salle se vida aussitôt.
Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les vers de La Vallière.
— Comment les trouves-tu? dit-il.
— Sire... charmants!
— Ils me charment, en effet, et s’ils étaient connus...
— Oh! les poètes en seraient jaloux; mais ils ne les connaîtront pas.
— Lui avez-vous donné les miens?
— Oh! Sire, elle les a dévorés.
— Ils étaient faibles, j’en ai peur.
— Ce n’est pas ce que Mlle de La Vallière en a dit.
— Vous croyez qu’elle les a trouvés de son goût?
— J’en suis sûr, Sire...
— Il me faudrait répondre, alors.
— Oh! Sire... tout de suite... après souper... Votre Majesté se fatiguera.
— Je crois que vous avez raison: l’étude après le repas est nuisible.
— Le travail du poète surtout; et puis, en ce moment, il y aurait préoccupation chez Mlle de La Vallière.
— Quelle préoccupation?
— Ah! Sire, comme chez toutes ces dames.
— Pourquoi?
— À cause de l’accident de ce pauvre de Guiche.
— Ah! mon Dieu! est-il arrivé un malheur à de Guiche?
— Oui, Sire, il a toute une main emportée, il a un trou à la poitrine, il se meurt.
— Bon Dieu! et qui vous a dit cela?
— Manicamp l’a rapporté tout à l’heure chez un médecin de Fontainebleau, et le bruit s’en est répandu ici.
— Rapporté? Pauvre de Guiche! et comment cela lui est-il arrivé?
— Ah! voilà, Sire! comment cela lui est-il arrivé?
— Vous me dites cela d’un air tout à fait singulier, de Saint-Aignan. Donnez-moi des détails... Que dit-il?
— Lui, ne dit rien, Sire, mais les autres.
— Quels autres?
— Ceux qui l’ont rapporté, Sire.
— Qui sont-ils, ceux-là?
— Je ne sais, Sire; mais M. de Manicamp le sait, M. de Manicamp est de ses amis.
— Comme tout le monde, dit le roi.
— Oh! non, reprit de Saint-Aignan, vous vous trompez, Sire; tout le monde n’est pas précisément des amis de M. de Guiche.
— Comment le savez-vous?
— Est-ce que le roi veut que je m’explique?
— Sans doute, je le veux.
— Eh bien! Sire, je crois avoir ouï parler d’une querelle entre deux gentilshommes.
— Quand?
— Ce soir même, avant le souper de Votre Majesté.
— Cela ne prouve guère. J’ai fait des ordonnances si sévères à l’égard des duels, que nul, je suppose, n’osera y contrevenir.
— Aussi Dieu me préserve d’accuser personne! s’écria de Saint-Aignan. Votre Majesté m’a ordonné de parler, je parle.
— Dites donc alors comment le comte de Guiche a été blessé.
— Sire, on dit à l’affût.
— Ce soir?
— Ce soir.
— Une main emportée! un trou à la poitrine! Qui était à l’affût avec M. de Guiche?
— Je ne sais, Sire... Mais M. de Manicamp sait ou doit savoir.
— Vous me cachez quelque chose, de Saint-Aignan.
— Rien, Sire, rien.
— Alors expliquez-moi l’accident; est-ce un mousquet qui a crevé?
— Peut-être bien. Mais, en y réfléchissant, non, Sire, car on a trouvé près de de Guiche son pistolet encore chargé.
— Son pistolet? Mais, on ne va pas à l’affût avec un pistolet, ce me semble.
— Sire, on ajoute que le cheval de de Guiche a été tué, et que le cadavre du cheval est encore dans la clairière.
— Son cheval? De Guiche va à l’affût à cheval? De Saint-Aignan, je ne comprends rien à ce que vous me dites. Où la chose s’est-elle passée?
— Sire, au bois Rochin, dans le rond-point.
— Bien. Appelez M. d’Artagnan.
De Saint-Aignan obéit. Le mousquetaire entra.
— Monsieur d’Artagnan, dit le roi, vous allez sortir par la petite porte du degré particulier.
— Oui, Sire.
— Vous monterez à cheval.
— Oui, Sire.
— Et vous irez au rond-point du bois Rochin. Connaissez-vous l’endroit?
— Sire, je m’y suis battu deux fois.
— Comment! s’écria le roi, étourdi de la réponse.
— Sire, sous les édits de M. le cardinal de Richelieu, repartit d’Artagnan avec son flegme ordinaire.
— C’est différent, monsieur. Vous irez donc là, et vous examinerez soigneusement les localités. Un homme y a été blessé, et vous y trouverez un cheval mort. Vous me direz ce que vous pensez sur cet événement.
— Bien, Sire.
— Il va sans dire que c’est votre opinion à vous, et non celle d’un autre que je veux avoir.
— Vous l’aurez dans une heure, Sire.
— Je vous défends de communiquer avec qui que ce soit.
— Excepté avec celui qui me donnera une lanterne, dit d’Artagnan.
— Oui, bien entendu, dit le roi en riant de cette liberté, qu’il ne tolérait que chez son capitaine des mousquetaires.
D’Artagnan sortit par le petit degré.
— Maintenant, qu’on appelle mon médecin, ajouta Louis.
Dix minutes après, le médecin du roi arrivait essoufflé.
— Monsieur, vous allez, lui dit le roi, vous transporter avec M. de Saint-Aignan où il vous conduira, et me rendrez compte de l’état du malade que vous verrez dans la maison où je vous prie d’aller.
Le médecin obéit sans observation, comme on commençait dès cette époque à obéir à Louis XIV, et sortit précédant de Saint-Aignan.
— Vous, de Saint-Aignan, envoyez-moi Manicamp, avant que le médecin ait pu lui parler.
De Saint-Aignan sortit à son tour.
Chapitre CLV — Comment d’Artagnan accomplit la mission dont le roi l’avait chargé
Pendant que le roi prenait ces dernières dispositions pour arriver à la vérité, d’Artagnan, sans perdre une seconde, courait à l’écurie, décrochait la lanterne, sellait son cheval lui-même, et se dirigeait vers l’endroit désigné par Sa Majesté.
Il n’avait, suivant sa promesse, vu ni rencontré personne, et, comme nous l’avons dit, il avait poussé le scrupule jusqu’à faire, sans l’intervention des valets d’écurie et des palefreniers, ce qu’il avait à faire.
D’Artagnan était de ceux qui se piquent, dans les moments difficiles, de doubler leur propre valeur.
En cinq minutes de galop, il fut au bois, attacha son cheval au premier arbre qu’il rencontra, et pénétra à pied jusqu’à la clairière.
Alors il commença de parcourir à pied, et sa lanterne à la main, toute la surface du rond-point, vint, revint, mesura, examina, et, après une demi-heure d’exploration il reprit silencieusement son cheval, et s’en revint réfléchissant et au pas à Fontainebleau.
Louis attendait dans son cabinet: il était seul et crayonnait sur un papier des lignes qu’au premier coup d’œil d’Artagnan reconnut inégales et fort raturées.
Il en conclut que ce devaient être des vers.
Il leva la tête et aperçut d’Artagnan.
— Eh bien! monsieur, dit-il, m’apportez-vous des nouvelles?
— Oui, Sire.
— Qu’avez-vous vu?
— Voici la probabilité, Sire, dit d’Artagnan.
— C’était une certitude que je vous avais demandée.
— Je m’en rapprocherai autant que je pourrai; le temps était commode pour les investigations dans le genre de celles que je viens de faire: il a plu ce soir et les chemins étaient détrempés...
— Au fait, monsieur d’Artagnan.
— Sire, Votre Majesté m’avait dit qu’il y avait un cheval mort au carrefour du bois Rochin; j’ai donc commencé par étudier les chemins.
«Je dis les chemins, attendu qu’on arrive au centre du carrefour par quatre chemins.
«Celui que j’avais suivi moi-même présentait seul des traces fraîches. Deux chevaux l’avaient suivi côte à côte: leurs huit pieds étaient marqués bien distinctement dans la glaise.
«L’un des cavaliers était plus pressé que l’autre. Les pas de l’un sont toujours en avant de l’autre d’une demi-longueur de cheval.
— Alors vous êtes sûr qu’ils sont venus à deux? dit le roi.
— Oui, Sire. Les chevaux sont deux grandes bêtes d’un pas égal, des chevaux habitués à la manœuvre, car ils ont tourné en parfaite oblique la barrière du rond-point.
— Après, monsieur?
— Là, les cavaliers sont restés un instant à régler sans doute les conditions du combat; les chevaux s’impatientaient. L’un des cavaliers parlait, l’autre écoutait et se contentait de répondre. Son cheval grattait la terre du pied, ce qui prouve que, dans sa préoccupation à écouter, il lui lâchait la bride.
— Alors il y a eu combat?
— Sans conteste.
— Continuez; vous êtes un habile observateur.
— L’un des deux cavaliers est resté en place, celui qui écoutait; l’autre a traversé la clairière, et a d’abord été se mettre en face de son adversaire. Alors celui qui était resté en place a franchi le rond-point au galop jusqu’aux deux tiers de sa longueur, croyant marcher sur son ennemi; mais celui-ci avait suivi la circonférence du bois.
— Vous ignorez les noms, n’est-ce pas?
— Tout à fait, Sire. Seulement, celui-ci qui avait suivi la circonférence du bois montait un cheval noir.
— Comment savez-vous cela?
— Quelques crins de sa queue sont restés aux ronces qui garnissent le bord du fossé.
— Continuez.
— Quant à l’autre cheval, je n’ai pas eu de peine à en faire le signalement, puisqu’il est resté mort sur-le-champ de bataille.
— Et de quoi ce cheval est-il mort?
— D’une balle qui lui a troué la tempe.
— Cette balle était celle d’un pistolet ou d’un fusil?
— D’un pistolet, Sire. Au reste, la blessure du cheval m’a indiqué la tactique de celui qui l’avait tué. Il avait suivi la circonférence du bois pour avoir son adversaire en flanc. J’ai d’ailleurs, suivi ses pas sur l’herbe.
— Les pas du cheval noir?
— Oui, Sire.
— Allez, monsieur d’Artagnan.
— Maintenant que Votre Majesté voit la position des deux adversaires, il faut que je quitte le cavalier stationnaire pour le cavalier qui passe au galop.
— Faites.
— Le cheval du cavalier qui chargeait fut tué sur le coup.
— Comment savez-vous cela?
— Le cavalier n’a pas eu le temps de mettre pied à terre et est tombé avec lui. J’ai vu la trace de sa jambe, qu’il avait tirée avec effort de dessous le cheval. L’éperon, pressé par le poids de l’animal, avait labouré la terre.
— Bien. Et qu’a-t-il dit en se relevant?
— Il a marché droit sur son adversaire.
— Toujours placé sur la lisière du bois?
— Oui, Sire. Puis, arrivé à une belle portée, il s’est arrêté solidement, ses deux talons sont marqués l’un près de l’autre, il a tiré et a manqué son adversaire.
— Comment savez-vous cela, qu’il l’a manqué?
— J’ai trouvé le chapeau troué d’une balle.
— Ah! une preuve, s’écria le roi.
— Insuffisante, Sire, répondit froidement d’Artagnan: c’est un chapeau sans lettres, sans armes; une plume rouge comme à tous les chapeaux; le galon même n’a rien de particulier.
— Et l’homme au chapeau troué a-t-il tiré son second coup?
— Oh! Sire, ses deux coups étaient déjà tirés.
— Comment avez-vous su cela?
— J’ai retrouvé les bourres du pistolet.
— Et la balle qui n’a pas tué le cheval, qu’est-elle devenue?
— Elle a coupé la plume du chapeau de celui sur qui elle était dirigée, et a été briser un petit bouleau de l’autre côté de la clairière.
— Alors, l’homme au cheval noir était désarmé, tandis que son adversaire avait encore un coup à tirer.
— Sire, pendant que le cavalier démonté se relevait, l’autre rechargeait son arme. Seulement, il était fort troublé en la rechargeant, la main lui tremblait.
— Comment savez-vous cela?
— La moitié de la charge est tombée à terre, et il a jeté la baguette, ne prenant pas le temps de la remettre au pistolet.
— Monsieur d’Artagnan, ce que vous dites là est merveilleux!
— Ce n’est que de l’observation, Sire, et le moindre batteur d’estrade en ferait autant.
— On voit la scène rien qu’à vous entendre.
— Je l’ai, en effet, reconstruite dans mon esprit, à peu de changements près.
— Maintenant, revenons au cavalier démonté. Vous disiez qu’il avait marché sur son adversaire tandis que celui-ci rechargeait son pistolet?
— Oui; mais au moment où il visait lui-même, l’autre tira.
— Oh! fit le roi, et le coup?
— Le coup fut terrible, Sire; le cavalier démonté tomba sur la face après avoir fait trois pas mal assurés.
— Où avait-il été frappé?
— À deux endroits: à la main droite d’abord, puis, du même coup, à la poitrine.
— Mais comment pouvez-vous deviner cela? demanda le roi plein d’admiration.
— Oh! c’est bien simple: la crosse du pistolet était tout ensanglantée, et l’on y voyait la trace de la balle avec les fragments d’une bague brisée. Le blessé a donc eu, selon toute probabilité, l’annulaire et le petit doigt emportés.
— Voilà pour la main, j’en conviens; mais la poitrine?
— Sire, il y avait deux flaques de sang à la distance de deux pieds et demi l’une de l’autre. À l’une de ces flaques, l’herbe était arrachée par la main crispée; à l’autre, l’herbe était affaissée seulement par le poids du corps.
— Pauvre de Guiche! s’écria le roi.
— Ah! c’était M. de Guiche? dit tranquillement le mousquetaire. Je m’en étais douté; mais je n’osais en parler à Votre Majesté.
— Et comment vous en doutiez-vous?
— J’avais reconnu les armes des Grammont sur les fontes du cheval mort.
— Et vous le croyez blessé grièvement?
— Très grièvement, puisqu’il est tombé sur le coup et qu’il est resté longtemps à la même place; cependant il a pu marcher, en s’en allant, soutenu par deux amis.
— Vous l’avez donc rencontré, revenant?
— Non; mais j’ai relevé les pas des trois hommes: l’homme de droite et l’homme de gauche marchaient librement, facilement; mais celui du milieu avait le pas lourd. D’ailleurs, des traces de sang accompagnaient ce pas.
— Maintenant, monsieur, que vous avez si bien vu le combat qu’aucun détail ne vous en a échappé, dites-moi deux mots de l’adversaire de de Guiche.
— Oh! Sire, je ne le connais pas.
— Vous qui voyez tout si bien, cependant.
— Oui, Sire, dit d’Artagnan, je vois tout; mais je ne dis pas tout ce que je vois, et, puisque le pauvre diable a échappé, que Votre Majesté me permette de lui dire que ce n’est pas moi qui le dénoncerai.
— C’est cependant un coupable, monsieur, que celui qui se bat en duel.
— Pas pour moi, Sire, dit froidement d’Artagnan.
— Monsieur, s’écria le roi, savez-vous bien ce que vous dites?
— Parfaitement, Sire; mais, à mes yeux, voyez-vous, un homme qui se bat bien est un brave homme. Voilà mon opinion. Vous pouvez en avoir une autre; c’est naturel, vous êtes le maître.
— Monsieur d’Artagnan, j’ai ordonné cependant...
D’Artagnan interrompit le roi avec un geste respectueux.
— Vous m’avez ordonné d’aller chercher des renseignements sur un combat, Sire; vous les avez. M’ordonnez-vous d’arrêter l’adversaire de M. de Guiche, j’obéirai; mais ne m’ordonnez point de vous le dénoncer, car, cette fois, je n’obéirai pas.
— Eh bien! arrêtez-le.
— Nommez-le moi, Sire.
Louis frappa du pied.
Puis, après un instant de réflexion:
— Vous avez dix fois, vingt fois, cent fois raison, dit-il.
— C’est mon avis, Sire; je suis heureux que ce soit en même temps celui de Votre Majesté.
— Encore un mot... Qui a porté secours à de Guiche?
— Je l’ignore.
— Mais vous parlez de deux hommes... Il y avait donc un témoin?
— Il n’y avait pas de témoin. Il y a plus... M. de Guiche une fois tombé, son adversaire s’est enfui sans même lui porter secours.
— Le misérable!
— Dame! Sire, c’est l’effet de vos ordonnances. On s’est bien battu, on a échappé à une première mort, on veut échapper à une seconde. On se souvient de M. de Boutteville... Peste!
— Et, alors on devient lâche.
— Non, l’on devient prudent.
— Donc, il s’est enfui?
— Oui, et aussi vite que son cheval a pu l’emporter même.
— Et dans quelle direction?
— Dans celle du château.
— Après?
— Après, j’ai eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, deux hommes, à pied, sont venus qui ont emmené M. de Guiche.
— Quelle preuve avez-vous que ces hommes soient venus après le combat?
— Ah! une preuve manifeste; au moment du combat, la pluie venait de cesser, le terrain n’avait pas eu le temps de l’absorber et était devenu humide: les pas enfoncent; mais après le combat, mais pendant le temps que M. de Guiche est resté évanoui, la terre s’est consolidée et les pas s’imprégnaient moins profondément.
— Monsieur d’Artagnan, dit-il, vous êtes, en vérité, le plus habile homme de mon royaume.
— C’est ce que pensait M. de Richelieu, c’est ce que disait M. de Mazarin, Sire.
— Maintenant, il nous reste à voir si votre sagacité est en défaut.
— Oh! Sire, l’homme se trompe: Errare humanum est, dit philosophiquement le mousquetaire.
— Alors vous n’appartenez pas à l’humanité, monsieur d’Artagnan, car je crois que vous ne vous trompez jamais.
— Votre Majesté disait que nous allions voir.
— Oui.
— Comment cela, s’il lui plaît?
— J’ai envoyé chercher M. de Manicamp, et M. de Manicamp va venir.
— Et M. de Manicamp sait le secret?
— De Guiche n’a pas de secrets pour M. de Manicamp.
— Nul n’assistait au combat, je le répète, et, à moins que M. de Manicamp ne soit un de ces deux hommes qui l’ont ramené...
— Chut! dit le roi, voici qu’il vient: demeurez là et prêtez l’oreille.
— Très bien, Sire, dit le mousquetaire.
À la même minute, Manicamp et de Saint-Aignan paraissaient au seuil de la porte.
Chapitre CLVI — L’affût
Le roi fit un signe au mousquetaire, l’autre à de Saint-Aignan.
Le signe était impérieux et signifiait: «Sur votre vie, taisez-vous!»
D’Artagnan se retira, comme un soldat, dans l’angle du cabinet.
De Saint-Aignan, comme un favori, s’appuya sur le dossier du fauteuil du roi.
Manicamp, la jambe droite en avant, le sourire aux lèvres, les mains blanches et gracieuses, s’avança pour faire sa révérence au roi.
Le roi rendit le salut avec la tête.
— Bonsoir, monsieur de Manicamp, dit-il.
— Votre Majesté m’a fait l’honneur de me mander auprès d’elle, dit Manicamp.
— Oui, pour apprendre de vous tous les détails du malheureux accident arrivé au comte de Guiche.
— Oh! Sire, c’est douloureux.
— Vous étiez là?
— Pas précisément, Sire.
— Mais vous arrivâtes sur le théâtre de l’accident quelques instants après cet accident accompli?
— C’est cela, oui, Sire, une demi-heure à peu près.
— Et où cet accident a-t-il eu lieu?
— Je crois, Sire, que l’endroit s’appelle le rond-point du bois Rochin.
— Oui, rendez-vous de chasse.
— C’est cela même, Sire.
— Eh bien! contez-moi ce que vous savez de détails sur ce malheur, monsieur de Manicamp. Contez.
— C’est que Votre Majesté est peut-être instruite, et je craindrais de la fatiguer par des répétitions.
— Non, ne craignez pas.
Manicamp regarda tout autour de lui; il ne vit que d’Artagnan adossé aux boiseries, d’Artagnan calme, bienveillant, bonhomme, et de Saint-Aignan avec lequel il était venu, et qui se tenait toujours adossé au fauteuil du roi avec une figure également gracieuse.
Il se décida donc à parler.
— Votre Majesté n’ignore pas, dit-il, que les accidents sont communs à la chasse?
— À la chasse?
— Oui, Sire, je veux dire à l’affût.
— Ah! ah! dit le roi, c’est à l’affût que l’accident est arrivé?
— Mais oui, Sire, hasarda Manicamp; est-ce que Votre Majesté l’ignorait?
— Mais à peu près, dit le roi fort vite, car toujours Louis XIV répugna à mentir; c’est donc à l’affût, dites-vous, que l’accident est arrivé?
— Hélas! oui, malheureusement, Sire.
Le roi fit une pause.
— À l’affût de quel animal? demanda-t-il.
— Du sanglier, Sire.
— Et quelle idée a donc eue de Guiche de s’en aller comme cela, tout seul, à l’affût du sanglier? C’est un exercice de campagnard, cela, et bon, tout au plus, pour celui qui n’a pas, comme le maréchal de Grammont, chiens et piqueurs pour chasser en gentilhomme.
Manicamp plia les épaules.
— La jeunesse est téméraire, dit-il sentencieusement.
— Enfin!... continuez, dit le roi.
— Tant il y a, continua Manicamp, n’osant s’aventurer et posant un mot après l’autre, comme fait de ses pieds un paludier dans un marais, tant il y a, Sire, que le pauvre de Guiche s’en alla tout seul à l’affût.
— Tout seul, voire! le beau chasseur! Eh! M. de Guiche ne sait-il pas que le sanglier revient sur le coup?
— Voilà justement ce qui est arrivé, Sire.
— Il avait donc eu connaissance de la bête?
— Oui, Sire. Des paysans l’avaient vue dans leurs pommes de terre.
— Et quel animal était-ce?
— Un ragot.
— Il fallait donc me prévenir, monsieur, que de Guiche avait des idées de suicide; car, enfin, je l’ai vu chasser, c’est un veneur très expert. Quand il tire sur l’animal acculé et tenant aux chiens, il prend toutes ses précautions, et cependant il tire avec une carabine, et, cette fois, il s’en va affronter le sanglier avec de simples pistolets!
Manicamp tressaillit.
— Des pistolets de luxe, excellents pour se battre en duel avec un homme et non avec un sanglier, que diable!
— Sire, il y a des choses qui ne s’expliquent pas bien.
— Vous avez raison, et l’événement qui nous occupe est une de ces choses là. Continuez.
Pendant ce récit, de Saint-Aignan, qui eût peut-être fait signe à Manicamp de ne pas s’enferrer, était couché en joue par le regard obstiné du roi.
Il y avait donc, entre lui et Manicamp, impossibilité de communiquer. Quant à d’Artagnan, la statue du Silence, à Athènes, était plus bruyante et plus expressive que lui.
Manicamp continua donc, lancé dans la voie qu’il avait prise, à s’enfoncer dans le panneau.
— Sire, dit-il, voici probablement comment la chose s’est passée. De Guiche attendait le sanglier.
— À cheval ou à pied? demanda le roi.
— À cheval. Il tira sur la bête, la manqua.
— Le maladroit!
— La bête fonça sur lui.
— Et le cheval fut tué?
— Ah! Votre Majesté sait cela?
— On m’a dit qu’un cheval avait été trouvé mort au carrefour du bois Rochin. J’ai présumé que c’était le cheval de de Guiche.
— C’était lui, effectivement, Sire.
— Voilà pour le cheval, c’est bien; mais pour de Guiche?
— De Guiche une fois à terre, fut fouillé par le sanglier et blessé à la main et à la poitrine.
— C’est un horrible accident; mais, il faut le dire, c’est la faute de de Guiche. Comment va-t-on à l’affût d’un pareil animal avec des pistolets! Il avait donc oublié la fable d’Adonis?
Manicamp se gratta l’oreille.
— C’est vrai, dit-il, grande imprudence.
— Vous expliquez-vous cela, monsieur de Manicamp?
— Sire, ce qui est écrit est écrit.
— Ah! vous êtes fataliste!
Manicamp s’agitait, fort mal à son aise.
— Je vous en veux, monsieur de Manicamp, continua le roi.
— À moi, Sire.
— Oui! Comment! vous êtes l’ami de Guiche, vous savez qu’il est sujet à de pareilles folies, et vous ne l’arrêtez pas?
Manicamp ne savait à quoi s’en tenir; le ton du roi n’était plus précisément celui d’un homme crédule.
D’un autre côté, ce ton n’avait ni la sévérité du drame, ni l’insistance de l’interrogatoire.
Il y avait plus de raillerie que de menace.
— Et vous dites donc, continua le roi, que c’est bien le cheval de Guiche que l’on a retrouvé mort?
— Oh! mon Dieu, oui, lui-même.
— Cela vous a-t-il étonné?
— Non, Sire. À la dernière chasse, M. de Saint-Maure, Votre Majesté se le rappelle, a eu un cheval tué sous lui, et de la même façon.
— Oui, mais éventré.
— Sans doute, Sire.
— Le cheval de Guiche eût été éventré comme celui de M. de Saint-Maure que cela ne m’étonnerait point, pardieu!
Manicamp ouvrit de grands yeux.
— Mais ce qui m’étonne, continua le roi, c’est que le cheval de Guiche, au lieu d’avoir le ventre ouvert, ait la tête cassée.
Manicamp se troubla.
— Est-ce que je me trompe? reprit le roi, est-ce que ce n’est point à la tempe que le cheval de Guiche a été frappé? Avouez, monsieur de Manicamp, que voilà un coup singulier.
— Sire, vous savez que le cheval est un animal très intelligent, il aura essayé de se défendre.
— Mais un cheval se défend avec les pieds de derrière, et non avec la tête.
— Alors, le cheval, effrayé, se sera abattu, dit Manicamp, et le sanglier, vous comprenez, Sire, le sanglier...
— Oui, je comprends pour le cheval; mais pour le cavalier?
— Eh bien! c’est tout simple: le sanglier est revenu du cheval au cavalier, et, comme j’ai déjà eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, a écrasé la main de de Guiche au moment où il allait tirer sur lui son second coup de pistolet; puis, d’un coup de boutoir, il lui a troué la poitrine.
— Cela est on ne peut plus vraisemblable, en vérité, monsieur de Manicamp; vous avez tort de vous défier de votre éloquence, et vous contez à merveille.
— Le roi est bien bon, dit Manicamp en faisant un salut des plus embarrassés.
— À partir d’aujourd’hui seulement, je défendrai à mes gentilshommes d’aller à l’affût. Peste! autant vaudrait leur permettre le duel.
Manicamp tressaillit et fit un mouvement pour se retirer.
— Le roi est satisfait? demanda-t-il.
— Enchanté; mais ne vous retirez point encore, monsieur de Manicamp, dit Louis, j’ai affaire de vous.
«Allons, allons, pensa d’Artagnan, encore un qui n’est pas de notre force.»
Et il poussa un soupir qui pouvait signifier: «Oh! les hommes de notre force, où sont-ils maintenant?»
En ce moment, un huissier souleva la portière et annonça le médecin du roi.
— Ah! s’écria Louis, voilà justement M. Valot qui vient de visiter M. de Guiche. Nous allons avoir des nouvelles du blessé.
Manicamp se sentit plus mal à l’aise que jamais.
— De cette façon, au moins, ajouta le roi, nous aurons la conscience nette.
Et il regarda d’Artagnan, qui ne sourcilla point.
Chapitre CLVII — Le médecin
M. Valot entra.
La mise en scène était la même: le roi assis, de Saint-Aignan toujours accoudé à son fauteuil, d’Artagnan toujours adossé à la muraille, Manicamp toujours debout.
— Eh bien! monsieur Valot, fit le roi, m’avez-vous obéi?
— Avec empressement, Sire.
— Vous vous êtes rendu chez votre confrère de Fontainebleau?
— Oui, Sire.
— Et vous y avez trouvé M. de Guiche?
— J’y ai trouvé M. de Guiche.
— En quel état? Dites franchement.
— En très piteux état, Sire.
— Cependant, voyons, le sanglier ne l’a pas dévoré?
— Dévoré qui?
— Guiche.
— Quel sanglier?
— Le sanglier qui l’a blessé.
— M. de Guiche a été blessé par un sanglier?
— On le dit, du moins.
— Quelque braconnier plutôt...
— Comment, quelque braconnier?...
— Quelque mari jaloux, quelque amant maltraité, lequel, pour se venger, aura tiré sur lui.
— Mais que dites-vous donc là, monsieur Valot? Les blessures de M. de Guiche ne sont-elles pas produites par la défense d’un sanglier?
— Les blessures de M. de Guiche sont produites par une balle de pistolet qui lui a écrasé l’annulaire et le petit doigt de la main droite, après quoi, elle a été se loger dans les muscles intercostaux de la poitrine.
— Une balle! Vous êtes sûr que M. de Guiche a été blessé par une balle?... s’écria le roi jouant l’homme surpris.
— Ma foi, dit Valot, si sûr que la voilà, Sire.
Et il présenta au roi une balle à moitié aplatie.
Le roi la regarda sans y toucher.
— Il avait cela dans la poitrine, le pauvre garçon? demanda-t-il.
— Pas précisément. La balle n’avait pas pénétré, elle s’était aplatie, comme vous voyez, ou sous la sous-garde du pistolet ou sur le côté droit du sternum.
— Bon Dieu! fit le roi sérieusement, vous ne me disiez rien de tout cela, monsieur de Manicamp?
— Sire...
— Qu’est-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier, d’affût, de chasse de nuit? Voyons, parlez.
— Ah! Sire...
— Il me paraît que vous avez raison, dit le roi en se tournant vers son capitaine des mousquetaires, et qu’il y a eu combat.
Le roi avait, plus que tout autre, cette faculté donnée aux grands de compromettre et de diviser les inférieurs.
Manicamp lança au mousquetaire un regard plein de reproches.
D’Artagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le poids de l’accusation.
Il fit un pas.
— Sire, dit-il, Votre Majesté m’a commandé d’aller explorer le carrefour du bois Rochin, et de lui dire, d’après mon estime, ce qui s’y était passé. Je lui ai fait part de mes observations, mais sans dénoncer personne. C’est Sa Majesté elle-même qui, la première, a nommé M. le comte de Guiche.
— Bien! bien! monsieur, dit le roi avec hauteur; vous avez fait votre devoir, et je suis content de vous, cela doit vous suffire. Mais vous, monsieur de Manicamp, vous n’avez pas fait le vôtre, car vous m’avez menti.
— Menti, Sire! Le mot est dur.
— Trouvez-en un autre.
— Sire, je n’en chercherai pas. J’ai déjà eu le malheur de déplaire à Sa Majesté, et, ce que je trouve de mieux c’est d’accepter humblement les reproches qu’elle jugera à propos de m’adresser.
— Vous avez raison, monsieur, on me déplaît toujours en me cachant la vérité.
— Quelquefois, Sire, on ignore.
— Ne mentez plus, ou je double la peine.
Manicamp s’inclina en pâlissant.
D’Artagnan fit encore un pas en avant, décidé à intervenir, si la colère toujours grandissante du roi atteignait certaines limites.
— Monsieur, continua le roi, vous voyez qu’il est inutile de nier la chose plus longtemps. M. de Guiche s’est battu.
— Je ne dis pas non, Sire, et Votre Majesté eût été généreuse en ne forçant pas un gentilhomme au mensonge.
— Forcé! Qui vous forçait?
— Sire, M. de Guiche est mon ami. Votre Majesté a défendu les duels sous peine de mort. Un mensonge sauve mon ami. Je mens.
— Bien, murmura d’Artagnan, voilà un joli garçon, mordioux!
— Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait l’empêcher de se battre.
— Oh! Sire, Votre Majesté, qui est le gentilhomme le plus accompli de France, sait bien que, nous autres, gens d’épée, nous n’avons jamais regardé M. de Boutteville comme déshonoré pour être mort en Grève. Ce qui déshonore, c’est d’éviter son ennemi, et non de rencontrer le bourreau.
— Eh bien! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen de tout réparer.
— S’il est de ceux qui conviennent à un gentilhomme, je le saisirai avec empressement, Sire.
— Le nom de l’adversaire de M. de Guiche?
— Oh! oh! murmura d’Artagnan, est-ce que nous allons continuer Louis