‹ Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.Chapitre 1 sur 2 · III.

III.

Alors, réellement, certains grands seigneurs étaient plus riches que le roi. Ils le savaient, en usaient, et ne se privaient pas du plaisir d’humilier un peu Sa Majesté Royale. C’était cette aristocratie égoïste que Richelieu avait contrainte à contribuer de son sang, de sa bourse et de ses révérences à ce qu’on appela dès lors le service du roi.

Depuis Louis XI, le terrible faucheur des grands, jusqu’à Richelieu, combien de familles avaient relevé la tête! Combien, depuis Richelieu jusqu’à Louis XIV l’avaient courbée, qui ne la relevèrent plus! Mais M. de Beaufort était né prince et d’un sang qui ne se répand point sur les échafauds, si ce n’est par sentence des peuples.

Ce prince avait donc conservé une grande habitude de vivre. Comment payait-il ses chevaux, ses gens et sa table? Nul ne le savait, lui moins que les autres. Seulement, il y avait alors le privilège pour les fils de roi, que nul ne refusait de devenir leur créancier, soit par respect, soit par dévouement, soit par la persuasion que l’on serait payé un jour.

Athos et Raoul trouvèrent donc la maison du prince encombrée à la façon de celle de Planchet.

Le duc aussi faisait son inventaire, c’est-à-dire qu’il distribuait à ses amis, tous ses créanciers, chaque valeur un peu considérable de sa maison.

Devant deux millions à peu près, ce qui était énorme alors, M. de Beaufort avait calculé qu’il ne pourrait partir pour l’Afrique sans une belle somme, et, pour trouver cette somme, il distribuait aux créanciers passés vaisselle, armes, joyaux et meubles, ce qui était plus magnifique que de vendre, et lui rapportait le double.

En effet, comment un homme auquel on doit dix mille livres refuse-t-il d’emporter un présent de six mille, rehaussé du mérite d’avoir appartenu au descendant de Henri IV, et comment, après avoir emporté ce présent, refuserait-il dix mille autres livres à ce généreux seigneur?

C’est donc ce qui était arrivé. Le prince n’avait plus de maison, ce qui devient inutile à un amiral dont l’appartement est son navire. Il n’avait plus d’armes superflues, depuis qu’il se plaçait au milieu de ses canons; plus de joyaux que la mer eût pu dévorer; mais il avait trois ou quatre cent mille écus dans ses coffres.

Et partout, dans la maison, il y avait un mouvement joyeux de gens qui croyaient piller Monseigneur.

Le prince possédait au suprême degré l’art de rendre heureux les créanciers les plus à plaindre. Tout homme pressé, toute bourse vide rencontraient chez lui patience et intelligence de sa position.

Aux uns il disait:

— Je voudrais bien avoir ce que vous avez; je vous le donnerais.

Et aux autres:

— Je n’ai que cette aiguière d’argent, elle vaut toujours bien cinq cents livres; prenez-la.

Ce qui fait, tant la bonne mine est un paiement courant, que le prince trouvait sans cesse à renouveler ses créanciers.

Cette fois, il n’y mettait plus de cérémonie, et l’on eût dit un pillage; il donnait tout.

La fable orientale de ce pauvre Arabe qui enlève du pillage d’un palais une marmite au fond de laquelle il a caché un sac d’or, et que tout le monde laisse passer librement et sans le jalouser, cette fable était devenue chez le prince une vérité. Bon nombre de fournisseurs se payaient sur les offices du duc.

Ainsi l’état de bouche, qui pillait les vestiaires et les selleries, trouvait peu de prix dans ces riens que prisaient bien fort les selliers ou les tailleurs.

Jaloux de rapporter chez leurs femmes des confitures données par Monseigneur, on les voyait bondir joyeux sous le poids des terrines et des bouteilles glorieusement estampillées aux armes du prince.

M. de Beaufort finit par donner ses chevaux et le foin des greniers. Il fit plus de trente heureux avec ses batteries de cuisine, et trois cents avec sa cave.

De plus, tous ces gens s’en allaient avec la conviction que M. de Beaufort n’agissait de la sorte qu’en prévision d’une nouvelle fortune cachée sous les tentes arabes.

On se répétait, tout en dévastant son hôtel, qu’il était envoyé à Djidgelli par le roi pour reconstituer sa richesse perdue; que les trésors d’Afrique seraient partagés par moitié entre l’amiral et le roi de France; que ces trésors consistaient en des mines de diamants ou d’autres pierres fabuleuses; les mines d’argent ou d’or de l’Atlas n’obtenaient pas même l’honneur d’une mention.

Outre les mines à exploiter, ce qui n’arriverait qu’après la campagne, il y aurait le butin fait par l’armée.

M. de Beaufort mettrait la main sur tout ce que les riches écumeurs de mer avaient volé à la chrétienté depuis la bataille de Lépante. Le nombre des millions ne se comptait plus.

Or, pourquoi aurait-il ménagé les pauvres ustensiles de sa vie passée, celui qui allait être en quête des plus rares trésors? Et, réciproquement, comment aurait-on ménagé le bien de celui qui se ménageait si peu lui-même?

Voilà quelle était la situation. Athos, avec son regard investigateur, s’en rendit compte du premier coup d’œil.

Il trouva l’amiral de France un peu étourdi, car il sortait de table, d’une table de cinquante couverts, où l’on avait bu longtemps à la prospérité de l’expédition; où, au dessert, on avait abandonné les restes aux valets et les plats vides aux curieux.

Le prince s’était enivré de sa ruine et de sa popularité tout ensemble. Il avait bu son ancien vin à la santé de son vin futur.

Quand il vit Athos avec Raoul.

— Voilà, s’écria-t-il, mon aide de camp que l’on m’amène. Venez par ici, comte; venez par ici, Vicomte.

Athos cherchait un passage dans la jonchée de linge et de vaisselle.

— Ah! oui, enjambez, dit le duc.

Et il offrit un verre plein à Athos.

Celui-ci accepta; Raoul mouilla ses lèvres à peine.

— Voici votre commission, dit le prince à Raoul. Je l’avais préparée, comptant sur vous. Vous allez courir devant moi jusqu’à Antibes.

— Oui, monseigneur.

— Voici l’ordre.

Et M. de Beaufort donna l’ordre à Bragelonne.

— Connaissez-vous la mer? dit-il.

— Oui, monseigneur, j’ai voyagé avec M. le prince.

— Bien. Tous ces chalands, toutes ces allèges m’attendront pour me faire escorte et charrier mes provisions. Il faut que l’armée puisse s’embarquer dans quinze jours au plus tard.

— Ce sera fait, monseigneur.

— Le présent ordre vous donne le droit de visite et de recherche dans toutes les îles qui longent la côte; vous y ferez les enrôlements et les enlèvements que vous voudrez pour moi.

— Oui, monsieur le duc.

— Et, comme vous êtes un homme actif, comme vous travaillerez beaucoup, vous dépenserez beaucoup d’argent.

— J’espère que non, monseigneur.

— J’espère que si. Mon intendant a préparé des bons de mille livres payables sur les villes du Midi. On vous en donnera cent. Allez, cher vicomte.

Athos interrompit le prince:

— Gardez votre argent, monseigneur; la guerre se fait chez les Arabes avec de l’or autant qu’avec du plomb.

— Je veux essayer du contraire, repartit le duc, et puis vous savez mes idées sur mon expédition: beaucoup de bruit, beaucoup de feu, et je disparaîtrai, s’il le faut, dans la fumée.

Ayant ainsi parlé, M. de Beaufort voulut se remettre à rire; mais il était mal tombé avec Athos et Raoul. Il s’en aperçut aussitôt.

— Ah! dit-il avec l’égoïsme courtois de son rang et de son âge, vous êtes des gens qu’il ne faut pas voir après le dîner, froids, roides et secs, quand je suis tout feu, tout souplesse et tout vin. Non, le diable m’emporte! je vous verrai toujours à jeun, vicomte; et vous, comte, si vous continuez, je ne vous verrai plus.

Il disait cela en serrant la main d’Athos, qui lui répondit en souriant:

— Monseigneur, ne faites pas cet éclat, parce que vous avez beaucoup d’argent. Je vous prédis que, avant un mois, vous serez sec, roide et froid, en présence de votre coffre, et qu’alors, ayant Raoul à vos côtés, vous serez surpris de le voir gai, bouillant et généreux, parce qu’il aura des écus neufs à vous offrir.

— Dieu vous entende! s’écria le duc enchanté. Je vous garde, comte.

— Non, je pars avec Raoul; la mission dont vous le chargez est pénible, difficile. Seul, il aurait trop de peine à la remplir. Vous ne faites pas attention, monseigneur, que vous venez de lui donner un commandement de premier ordre.

— Bah!

— Et dans la marine!

— C’est vrai. Mais ne fait-on pas tout ce qu’on veut, quand on lui ressemble?

— Monseigneur, vous ne trouverez nulle part autant de zèle et d’intelligence, autant de réelle bravoure que chez Raoul; mais, s’il vous manquait votre embarquement, vous n’auriez que ce que vous méritez.

— Le voilà qui me gronde!

— Monseigneur, pour approvisionner une flotte, pour rallier une flottille, pour enrôler votre service maritime, il faudrait un an à un amiral. Raoul est un capitaine de cavalerie, et vous lui donnez quinze jours.

— Je vous dis qu’il s’en tirera.

— Je le crois bien; mais je l’y aiderai.

— J’ai bien compté sur vous, et je compte bien même qu’une fois à Toulon, vous ne le laisserez pas partir seul.

— Oh! fit Athos en secouant la tête.

— Patience! patience!

— Monseigneur, laissez-nous prendre congé.

— Allez donc, et que ma fortune vous aide!

— Adieu, monseigneur, et que votre fortune vous aide aussi!

— Voilà une expédition bien commencée, dit Athos à son fils. Pas de vivres, pas de réserves, pas de flottille de charge; que fera-t-on ainsi?

— Bon! murmura Raoul, si tous y vont faire ce que j’y ferai, les vivres ne manqueront pas.

— Monsieur, répliqua sévèrement Athos, ne soyez pas injuste et fou dans votre égoïsme ou dans votre douleur, comme il vous plaira. Dès que vous partez pour cette guerre avec l’intention d’y mourir, vous n’avez besoin de personne, et ce n’était pas la peine de vous faire recommander à M. de Beaufort. Dès que vous approchez du prince commandant, dès que vous acceptez la responsabilité d’une charge dans l’armée, il ne s’agit plus de vous, il s’agit de tous ces pauvres soldats qui, comme vous, ont un cœur et un corps, qui pleureront la patrie et souffriront toutes les nécessités de la condition humaine. Sachez, Raoul, que l’officier est un ministre aussi utile qu’un prêtre, et qu’il doit avoir plus de charité qu’un prêtre.

— Monsieur, je le savais et je l’ai pratiqué, je l’eusse fait encore... mais...

— Vous oubliez aussi que vous êtes d’un pays fier de sa gloire militaire; allez mourir si vous voulez, mais ne mourez pas sans honneur et sans profit pour la France. Allons, Raoul, ne vous attristez pas de mes paroles; je vous aime et voudrais que vous fussiez parfait.

— J’aime vos reproches, monsieur, dit doucement le jeune homme; ils me guérissent, ils me prouvent que quelqu’un m’aime encore.

— Et maintenant, partons, Raoul; le temps est si beau, le ciel est si pur, ce ciel que nous trouverons toujours au-dessus de nos têtes, que vous reverrez plus pur encore à Djidgelli, et qui vous parlera de moi là-bas comme ici il me parle de Dieu.

Les deux gentilshommes, après s’être accordés sur ce point, s’entretinrent des folles façons du duc, convinrent que la France serait servie d’une manière incomplète dans l’esprit et la pratique de l’expédition, et, ayant résumé cette politique par le mot vanité, ils se mirent en marche pour obéir à leur volonté plus encore qu’au destin.

Le sacrifice était accompli.

Chapitre CCXXXVII — Le plat d’argent

Le voyage fut doux. Athos et son fils traversèrent toute la France en faisant une quinzaine de lieues par jour, quelquefois davantage, selon que le chagrin de Raoul redoublait d’intensité.

Ils mirent quinze jours pour arriver à Toulon, et perdirent tout à fait les traces de d’Artagnan à Antibes.

Il faut croire que le capitaine des mousquetaires avait voulu garder l’incognito dans ces parages; car Athos recueillit de ses informations l’assurance qu’on avait vu le cavalier qu’il dépeignit changer ses chevaux contre une voiture bien fermée à partir d’Avignon.

Raoul se désespérait de ne point rencontrer d’Artagnan, il manquait à ce cœur tendre l’adieu et la consolation de ce cœur d’acier.

Athos savait par expérience que d’Artagnan devenait impénétrable lorsqu’il s’occupait d’une affaire sérieuse, soit pour son compte, soit pour le service du roi.

Il craignit même d’offenser son ami ou de lui nuire en prenant trop d’informations. Cependant, quand Raoul commença son travail de classement pour la flottille, et qu’il rassembla les chalands et allèges pour les envoyer à Toulon, l’un des pêcheurs apprit au comte que son bateau était en radoub depuis un voyage qu’il avait fait pour le compte d’un gentilhomme très pressé de s’embarquer.

Athos, croyant que cet homme mentait pour rester libre et gagner plus d’argent à pêcher quand tous ses compagnons seraient partis, insista pour avoir des détails.

Le pêcheur lui apprit que, environ six jours en deçà, un homme était venu louer son bateau pendant la nuit pour rendre une visite à l’île Saint-Honorat. Le prix fut convenu; mais le gentilhomme était arrivé avec une grande caisse de voiture qu’il avait voulu embarquer malgré les difficultés de toute nature que présentait cette opération. Le pêcheur avait voulu se dédire. Il avait menacé, et sa menace n’avait abouti qu’à lui procurer un grand nombre de coups de canne rudement appliqués par ce gentilhomme, qui frappait fort et longtemps. Tout maugréant, le pêcheur avait eu recours au syndic de ses confrères d’Antibes, lesquels entre eux font la justice et se protègent; mais le gentilhomme avait exhibé certain papier à la vue duquel le syndic, saluant jusqu’à terre avait enjoint au pêcheur d’obéir, en le gourmandant d’avoir été récalcitrant. Alors on était parti avec le chargement.

— Mais tout cela ne nous dit pas, reprit Athos, comment vous avez échoué.

— Le voici. J’allais sur Saint-Honorat, ainsi que me l’avait dit le gentilhomme; mais il changea d’avis et prétendit que je ne pourrais passer au sud de l’abbaye.

— Pourquoi pas?

— Parce que, monsieur, il y a, en face de la tour carrée des Bénédictins, vers la pointe du sud, le banc des Moines.

— Un écueil? fit Athos.

— À fleur d’eau et sous l’eau, passage dangereux, mais que j’ai franchi mille fois; le gentilhomme demanda que je le déposasse à Sainte-Marguerite.

— Eh bien?

— Eh bien! monsieur, s’écria le pêcheur avec son accent provençal, on est marin ou on ne l’est pas, on connaît sa passe ou l’on n’est qu’une pluie d’eau douce. Je m’obstinais à vouloir passer. Le gentilhomme me prit au cou et m’annonça tranquillement qu’il allait m’étrangler. Mon second s’arma d’une hache, et moi aussi. Nous avions à venger l’affront de la nuit. Mais le gentilhomme mit l’épée à la main, avec des mouvements si vifs, que nous ne pûmes approcher ni l’un ni l’autre. J’allais lui lancer ma hache à la tête, et j’étais dans mon droit, n’est-ce pas, monsieur? car un marin sur son bord est maître, comme un bourgeois dans sa chambre; j’allais donc, pour me défendre couper en deux le gentilhomme, lorsque tout à coup, vous me croirez si vous voulez, monsieur, ce coffre de carrosse s’ouvrit je ne sais comment, et il en sortit une manière de fantôme, coiffé d’un casque noir, avec un masque noir, quelque chose d’effrayant à voir qui nous menace du poing.

— C’était? dit Athos.

— C’était le diable, monsieur! car le gentilhomme, joyeux, s’écria en le voyant: «Ah! merci, monseigneur.»

— C’est étrange! murmura le comte en regardant Raoul.

— Que fîtes-vous? demanda celui-ci au pêcheur.

— Vous comprenez bien, monsieur, que deux pauvres hommes comme nous étaient déjà trop peu contre deux gentilshommes; mais contre le diable! ah bien! oui! Nous ne nous consultâmes pas, mon compagnon et moi, mais nous ne fîmes qu’un saut à la mer: nous étions à sept ou huit cents pieds de la côte.

— Et alors?

— Et alors, monsieur, comme il faisait un petit vent sud-ouest, la barque fila toujours et alla se jeter dans les sables de Sainte-Marguerite.

— Oh!... mais les deux voyageurs?

— Bah! n’ayez donc pas d’inquiétudes. Voilà bien la preuve que l’un était le diable et protégeait l’autre; car, lorsque nous regagnâmes le bateau à la nage, au lieu de trouver ces deux créatures brisées par le choc, nous ne trouvâmes plus rien, pas même le carrosse.

— Étrange! étrange! répéta le comte. Mais, depuis, mon ami, qu’avez-vous fait?

— Ma plainte au gouverneur de Sainte-Marguerite, qui m’a mis le doigt sous le nez en m’annonçant que, si je cherchais à lui conter des sornettes pareilles, il me les paierait en coups d’étrivières.

— Le gouverneur?

— Oui, monsieur; et cependant mon bateau était brisé, bien brisé, puisque la proue est restée sur la pointe de Sainte-Marguerite, et que le charpentier me demande cent vingt livres pour la réparation.

— C’est bon, répliqua Raoul, vous serez exempté de service. Allez.

— Nous irons à Sainte-Marguerite, voulez-vous? dit ensuite Athos à Bragelonne.

— Oui, monsieur; car il y a là quelque chose à éclaircir et cet homme ne me fait pas l’effet d’avoir dit la vérité.

— Ni à moi non plus, Raoul. Cette histoire du gentilhomme masqué et du carrosse disparu me fait l’effet d’une manière de cacher la violence que ce rustre aurait peut-être commise en pleine mer sur son passager, pour le punir de l’insistance qu’il avait mise à s’embarquer.

— J’en ai conçu le soupçon, et le carrosse aurait contenu des valeurs bien plutôt qu’un homme.

— Nous verrons cela, Raoul. Très certainement, ce gentilhomme ressemble à d’Artagnan; je reconnais ses façons. Hélas! nous ne sommes plus les jeunes invincibles d’autrefois. Qui sait si la hache ou la barre de ce mauvais caboteur n’a pas réussi à faire ce que les plus fines épées de l’Europe, les balles et les boulets n’ont pas fait depuis quarante ans.

Le jour même, ils partirent pour Sainte-Marguerite, à bord d’un chasse marée venu de Toulon sur ordre.

L’impression qu’ils ressentirent en abordant fut un bien-être singulier. L’île était pleine de fleurs et de fruits, elle servait de jardin au gouverneur dans sa partie cultivée. Les orangers, les grenadiers, les figuiers courbaient sous le poids de leurs fruits d’or et d’azur. Tout autour de ce jardin, dans sa partie inculte, les perdrix rouges couraient par bandes dans les ronces et dans les touffes de genévriers, et, à chaque pas que faisaient Raoul et le comte, un lapin effrayé quittait les marjolaines et les bruyères pour rentrer dans son terrier.

En effet, cette bienheureuse île était inhabitée. Plate, n’offrant qu’une anse pour l’arrivée des embarcations, et sous la protection du gouverneur, qui partageait avec eux, les contrebandiers s’en servaient comme d’un entrepôt provisoire, à la charge de ne point tuer le gibier ni dévaster le jardin. Moyennant ce compromis, le gouverneur se contentait d’une garnison de huit hommes pour garder sa forteresse, dans laquelle moisissaient douze canons. Ce gouverneur était donc un heureux métayer, récoltant vins, figues, huiles et oranges, faisant confire ses citrons et ses cédrats au soleil de ses casemates.

La forteresse, ceinte d’un fossé profond, son seul gardien, levait comme trois têtes ses trois tourelles, liées l’une à l’autre par des terrasses de mousse.

Athos et Raoul longèrent pendant quelque temps les clôtures du jardin sans trouver quelqu’un qui les introduisît chez le gouverneur. Ils finirent par entrer dans le jardin. C’était le moment le plus chaud de la journée.

Alors tout se cache sous l’herbe et sous la pierre. Le ciel étend ses voiles de feu comme pour étouffer tous les bruits, pour envelopper toutes les existences. Les perdrix sous les genêts, la mouche sous la feuille, s’endorment comme le flot sous le ciel.

Athos aperçut seulement sur la terrasse, entre la deuxième et la troisième cour, un soldat qui portait comme un panier de provisions sur sa tête. Cet homme revint presque aussitôt sans son panier, et disparut dans l’ombre de la guérite.

Athos comprit que cet homme portait à dîner à quelqu’un et que, après avoir fait son service, il revenait dîner lui-même.

Tout à coup il s’entendit appeler, et, levant la tête, aperçut dans l’encadrement des barreaux d’une fenêtre quelque chose de blanc, comme une main qui s’agitait, quelque chose d’éblouissant, comme une arme frappée des rayons du soleil.

Et, avant qu’il se fût rendu compte de ce qu’il venait de voir, une traînée lumineuse, accompagnée d’un sifflement dans l’air, appela son attention du donjon sur la terre.

Un second bruit mat se fit entendre dans le fossé, et Raoul courut ramasser un plat d’argent qui venait de rouler jusque dans les sables desséchés.

La main qui avait lancé ce plat fit un signe aux deux gentilshommes, puis elle disparut.

Alors Raoul et Athos, s’approchant l’un de l’autre, se mirent à considérer attentivement le plat souillé de poussière, et ils découvrirent, sur le fond, des caractères tracés avec la pointe d’un couteau:

«Je suis, disait l’inscription, le frère du roi de France, prisonnier aujourd’hui, fou demain. Gentilshommes français et chrétiens, priez Dieu pour l’âme et la raison du fils de vos maîtres!»

Le plat tomba des mains d’Athos, pendant que Raoul cherchait à pénétrer le sens mystérieux de ces mots lugubres.

Au même instant, un cri se fit entendre du haut du donjon. Raoul, prompt comme l’éclair, courba la tête et força son père à se courber aussi. Un canon de mousquet venait de reluire à la crête du mur. Une fumée blanche jaillit comme un panache à l’orifice du mousquet, et une balle vint s’aplatir sur une pierre, à six pouces des deux gentilshommes. Un autre mousquet parut encore et s’abaissa.

— Cordieu! s’écria Athos, assassine-t-on les gens, ici? Descendez, lâches que vous êtes!

— Oui, descendez! dit Raoul furieux en montrant le poing au château.

L’un des deux assaillants, celui qui allait tirer le coup de mousquet, répondit à ces cris par une exclamation de surprise, et, comme son compagnon voulait continuer l’attaque et ressaisissait le mousquet tout armé, celui qui venait de s’écrier releva l’arme, et le coup partit en l’air.

Athos et Raoul, voyant qu’on disparaissait de la plate-forme pensèrent qu’on allait venir à eux, et ils attendirent de pied ferme.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, qu’un coup de baguette sur le tambour appela les huit soldats de la garnison, lesquels se montrèrent sur l’autre bord du fossé avec leurs mousquets. À la tête de ces hommes se tenait un officier que le vicomte de Bragelonne reconnut pour celui qui avait tiré le premier coup de mousquet.

Cet homme ordonna aux soldats d’apprêter les armes.

— Nous allons être fusillés! s’écria Raoul. L’épée à la main, du moins, et sautons le fossé! Nous tuerons bien chacun un de ces coquins quand leurs mousquets seront vides.

Et déjà Raoul, joignant le mouvement au conseil s’élançait, suivi d’Athos, lorsqu’une voix bien connue retentit derrière eux.

— Athos! Raoul! criait cette voix.

— D’Artagnan! répondirent les deux gentilshommes.

— Armes bas, mordioux! s’écria le capitaine aux soldats. J’étais bien sûr de ce que je disais, moi!

Les soldats relevèrent leurs mousquets.

— Que nous arrive-t-il donc? demanda Athos. Quoi! on nous fusille sans nous avertir?

— C’est moi qui allais vous fusiller, répliqua d’Artagnan; et, si le gouverneur vous a manqués, je ne vous eusse pas manqués, moi, chers amis. Quel bonheur que j’aie pris l’habitude de viser longtemps, au lieu de tirer d’instinct en visant! J’ai cru vous reconnaître. Ah! mes chers amis, quel bonheur!

Et d’Artagnan s’essuyait le front, car il avait couru vite, et l’émotion chez lui n’était pas feinte.

— Comment! fit le comte, ce monsieur qui a tiré sur nous est le gouverneur de la forteresse?

— En personne.

— Et pourquoi tirait-il sur nous? que lui avons-nous fait?

— Pardieu! vous avez reçu ce que le prisonnier vous a jeté.

— C’est vrai!

— Ce plat... le prisonnier a écrit quelque chose dessus, n’est-ce pas?

— Oui.

— Je m’en étais douté. Ah! mon Dieu!

Et, d’Artagnan, avec toutes les marques d’une inquiétude mortelle, s’empara du plat pour en lire l’inscription. Quand il eut lu, la pâleur couvrit son visage.

— Oh! mon Dieu! répéta-t-il. Silence! Voici le gouverneur qui vient.

— Et que nous fera-t-il? Est-ce notre faute?...

— C’est donc vrai? dit Athos à demi-voix, c’est donc vrai?

— Silence! vous dis-je, silence! Si l’on croit que vous savez lire, si l’on suppose que vous avez compris, je vous aime bien, chers amis, je me ferais tuer pour vous... mais...

— Mais... dirent Athos et Raoul.

— Mais je ne vous sauverais pas d’une éternelle prison, si je vous sauvais de la mort. Silence, donc! silence encore!

Le gouverneur arrivait, ayant franchi le fossé sur une passerelle de planche.

— Eh bien! dit-il à d’Artagnan, qui vous arrête?

— Vous êtes des Espagnols, vous ne comprenez pas un mot de français, dit vivement le capitaine, bas, à ses amis. Eh bien! reprit-il en s’adressant au gouverneur, j’avais raison, ces messieurs sont deux capitaines espagnols que j’ai connus à Ypres, l’an passé... Ils ne savent pas un mot de français.

— Ah! fit le gouverneur avec attention.

Et il chercha à lire l’inscription du plat.

D’Artagnan le lui ôta des mains, en effaçant les caractères à coups de pointe d’épée.

— Comment! s’écria le gouverneur, que faites-vous? Je ne puis donc pas lire?

— C’est le secret de l’État, répliqua nettement d’Artagnan, et, puisque vous savez, d’après l’ordre du roi, qu’il y a peine de mort contre quiconque le pénétrera, je vais, si vous le voulez, vous laisser lire et vous faire fusiller aussitôt après.

Pendant cette apostrophe, moitié sérieuse moitié ironique, Athos et Raoul gardaient un silence plein de sang-froid.

— Mais il est impossible, dit le gouverneur, que ces messieurs ne comprennent pas au moins quelques mots.

— Laissez donc! quand bien même ils comprendraient ce qu’on parle, ils ne liraient pas ce que l’on écrit. Ils ne le liraient même pas en espagnol. Un noble espagnol, souvenez-vous-en, ne doit jamais savoir lire.

Il fallut que le gouverneur se contentât de ces explications, mais il était tenace.

— Invitez ces messieurs à venir au fort, dit-il.

— Je le veux bien, et j’allais vous le proposer, répliqua d’Artagnan.

Le fait est que le capitaine avait une tout autre idée, et qu’il eût voulu voir ses amis à cent lieues. Mais force lui fut de tenir bon.

Il adressa en espagnol aux deux gentilshommes une invitation que ceux-ci acceptèrent.

On se dirigea vers l’entrée du fort, et, l’incident étant vidé, les huit soldats retournèrent à leurs doux loisirs, un moment troublés par cette aventure inouïe.

Chapitre CCXXXVIII — Captif et geôliers

Une fois entrés dans le fort, et tandis que le gouverneur faisait quelques préparatifs pour recevoir ses hôtes:

— Voyons, dit Athos, un mot d’explication pendant que nous sommes seuls.

— Le voici simplement, répondit le mousquetaire. J’ai conduit à l’île un prisonnier que le roi défend qu’on voie; vous êtes arrivés, il vous a jeté quelque chose par son guichet de fenêtre; j’étais à dîner chez le gouverneur, j’ai vu jeter cet objet, j’ai vu Raoul le ramasser. Il ne me faut pas beaucoup de temps pour comprendre, j’ai compris, et je vous ai crus d’intelligence avec mon prisonnier. Alors...

— Alors vous avez commandé qu’on nous fusillât.

— Ma foi! je l’avoue; mais, si j’ai le premier sauté sur un mousquet, heureusement j’ai été le dernier à vous mettre en joue.

— Si vous m’eussiez tué, d’Artagnan, il m’arrivait ce bonheur de mourir pour la maison royale de France; et c’est un signe d’honneur de mourir par votre main, à vous, son plus noble et son plus loyal défenseur.

— Bon! Athos, que me contez-vous là de la maison royale? balbutia d’Artagnan. Comment! vous, comte, un homme sage et bien avisé, vous croyez à ces folies écrites par un insensé?

— Avec d’autant plus de raison, mon cher chevalier, que vous avez ordre de tuer ceux qui y croiraient, continua Raoul.

— Parce que, répliqua le capitaine de mousquetaires, parce que toute calomnie, si elle est bien absurde, a la chance presque certaine de devenir populaire.

— Non, d’Artagnan, reprit tout bas Athos, parce que le roi ne veut pas que le secret de sa famille transpire dans le peuple et couvre d’infamie les bourreaux du fils de Louis XIII.

— Allons, allons, ne dites pas de ces enfantillages-là, Athos, ou je vous renie pour un homme sensé. D’ailleurs, expliquez-moi comment Louis XIII aurait un fils aux îles Sainte-Marguerite?

— Un fils que vous auriez conduit ici, masqué, dans le bateau d’un pêcheur, fit Athos, pourquoi pas?

D’Artagnan s’arrêta.

— Ah! ah! dit-il, d’où savez-vous qu’un bateau pêcheur?...

— Vous a amené à Sainte-Marguerite avec le carrosse qui renfermait le prisonnier; avec le prisonnier que vous appelez monseigneur? oh! je le sais, reprit le comte.

D’Artagnan mordit ses moustaches.

— Fût-il vrai, dit-il, que j’aie amené ici dans un bateau et avec un carrosse un prisonnier masqué, rien ne prouve que ce prisonnier soit un prince... un prince de la maison de France.

— Oh! demandez cela à Aramis, répondit froidement Athos.

— À Aramis? s’écria le mousquetaire interdit. Vous avez vu Aramis?

— Après sa déconvenue à Vaux, oui; j’ai vu Aramis fugitif, poursuivi, perdu, et Aramis m’en a dit assez pour que je croie aux plaintes que cet infortuné a gravées sur le plat d’argent.

D’Artagnan laissa pencher sa tête avec accablement.

— Voilà, dit-il, comme Dieu se joue de ce que les hommes appellent leur sagesse! Beau secret que celui dont douze ou quinze personnes tiennent en ce moment les lambeaux!... Athos, maudit soit le hasard qui vous a mis en face de moi dans cette affaire! car maintenant...

— Eh bien! dit Athos avec sa douceur sévère, votre secret est-il perdu parce que je le sais? n’en ai-je pas porté d’aussi lourds en ma vie? Ayez donc de la mémoire, mon cher.

— Vous n’en avez jamais porté d’aussi périlleux, repartit d’Artagnan avec tristesse. J’ai comme une idée sinistre que tous ceux qui auront touché à ce secret mourront, et mourront mal.

— Que la volonté de Dieu soit faite, d’Artagnan! Mais voici votre gouverneur.

D’Artagnan et ses amis reprirent aussitôt leurs rôles.

Ce gouverneur, soupçonneux et dur, était pour d’Artagnan d’une politesse allant jusqu’à l’obséquiosité. Il se contenta de faire bonne chère aux voyageurs et de les bien regarder.

Athos et Raoul remarquèrent qu’il cherchait souvent à les embarrasser par de soudaines attaques, ou à les saisir au dépourvu d’attention; mais ni l’un ni l’autre ne se déconcerta. Ce qu’avait dit d’Artagnan put paraître vraisemblable, si le gouverneur ne le crut pas vrai.

On sortit de table pour aller se reposer.

— Comment s’appelle cet homme? Il a mauvaise mine, dit Athos en espagnol à d’Artagnan.

— De Saint-Mars, répliqua le capitaine.

— Ce sera donc le geôlier du jeune prince?

— Eh! le sais-je? Me voici peut-être à Sainte-Marguerite à perpétuité.

— Allons donc! vous?

— Mon ami, je suis dans la situation d’un homme qui trouve un trésor au milieu d’un désert. Il voudrait l’enlever, il ne peut; il voudrait le laisser, il n’ose. Le roi ne me fera pas revenir, craignant qu’un autre ne surveille moins bien que moi; il regrette de ne m’avoir plus, sentant bien que nul ne le servira de près comme moi. Au reste, il arrivera ce qu’il plaira à Dieu.

— Mais, fit observer Raoul, par cela même que vous n’avez rien de certain, c’est que votre état ici est provisoire, et vous retournerez à Paris.

— Demandez donc à ces messieurs, interrompit Saint-Mars, ce qu’ils venaient faire à Sainte-Marguerite.

— Ils venaient, sachant qu’il y avait un couvent de bénédictins à Saint-Honorat, curieux à voir, et dans Sainte-Marguerite une belle chasse.

— À leur disposition, répliqua Saint-Mars, comme à la vôtre.

D’Artagnan remercia.

— Quand partent-ils? ajouta le gouverneur.

— Demain, répondit d’Artagnan.

M. de Saint-Mars alla faire sa ronde et laissa d’Artagnan seul avec les prétendus Espagnols.

— Oh! s’écria le mousquetaire, voilà une vie et une société qui me conviennent peu. Je commande à cet homme, et il me gêne, mordioux!... Tenez, voulez-vous que nous fassions un coup de mousquet sur les lapins? La promenade sera belle et peu fatigante. L’île n’a qu’une lieue et demie de longueur, sur une demi-lieue de large; un vrai parc. Amusons-nous.

— Allons où vous voudrez, d’Artagnan, non pour nous divertir, mais pour causer librement.

D’Artagnan fit un signe à un soldat qui comprit et apporta des fusils de chasse aux gentilshommes, et rentra au fort.

— Et maintenant, fit le mousquetaire, répondez un peu à la question que faisait ce noir Saint-Mars: Qu’êtes-vous venus faire aux îles Lerins?

— Vous dire adieu.

— Me dire adieu? Comment cela? Raoul part?

— Oui.

— Avec M. de Beaufort, je parie?

— Avec M. de Beaufort. Oh! vous devinez toujours cher ami.

— L’habitude...

Pendant que les deux amis commençaient leur entretien, Raoul, la tête lourde, le cœur chargé, s’était assis sur des roches moussues, son mousquet sur les genoux, et, regardant la mer, regardant le ciel, écoutant la voix de son âme, il laissait peu à peu s’éloigner de lui les chasseurs.

D’Artagnan remarqua son absence.

— Il est toujours frappé, n’est-ce pas? dit-il à Athos.

— À mort!

— Oh! vous exagérez, je pense. Raoul est bien trempé. Sur tous les cœurs si nobles, il y a une seconde enveloppe qui fait cuirasse. La première saigne, la seconde résiste.

— Non, répondit Athos, Raoul en mourra.

— Mordioux! fit d’Artagnan sombre.

Et il n’ajouta pas un mot à cette exclamation. Puis, un moment après:

— Pourquoi le laissez-vous partir?

— Parce qu’il le veut.

— Et pourquoi n’allez-vous pas avec lui?

— Parce que je ne veux pas le voir mourir.

D’Artagnan regarda son ami en face.

— Vous savez une chose, continua le comte en s’appuyant au bras du capitaine, vous savez que, dans ma vie, j’ai eu peur de bien peu de choses. Eh bien! j’ai une peur incessante, rongeuse, insurmontable; j’ai peur d’arriver au jour où je tiendrai le cadavre de cet enfant dans mes bras.

— Oh! répondit d’Artagnan, oh!

— Il mourra, je le sais, j’en ai la conviction; je ne veux pas le voir mourir.

— Comment! Athos, vous venez vous poser en présence de l’homme le plus brave que vous dites avoir connu, de votre d’Artagnan, de cet homme sans égal, comme vous l’appeliez autrefois, et vous venez lui dire, en croisant les bras, que vous avez peur de voir votre fils mort, vous qui avez vu tout ce que l’on peut voir en ce monde? Eh bien! pourquoi avez-vous peur de cela, Athos? L’homme, sur cette terre, doit s’attendre à tout, affronter tout.

— Écoutez, mon ami: après m’être usé sur cette terre dont vous parlez, je n’ai plus gardé que deux religions: celle de la vie, mes amitiés, mon devoir de père; celle de l’éternité, l’amour et le respect de Dieu. Maintenant, j’ai en moi la révélation que, si Dieu souffrait qu’en ma présence mon ami ou mon fils rendît le dernier soupir... oh! non, je ne veux même pas vous dire cela, d’Artagnan.

— Dites! dites!

— Je suis fort contre tout, hormis contre la mort de ceux que j’aime. À cela seulement il n’y a pas de remède. Qui meurt gagne, qui voit mourir perd. Non. Tenez: savoir que je ne rencontrerai plus jamais, jamais, sur la terre, celui que j’y voyais avec joie; savoir que nulle part ne sera plus d’Artagnan, ne sera plus Raoul, oh!... je suis vieux, voyez-vous, je n’ai plus de courage; je prie Dieu de m’épargner dans ma faiblesse; mais, s’il me frappait en face, et de cette façon, je le maudirais. Un gentilhomme chrétien ne doit pas maudire son Dieu, d’Artagnan; c’est bien assez d’avoir maudit un roi!

— Hum!... fit d’Artagnan, un peu bouleversé par cette violente tempête de douleurs.

— D’Artagnan, mon ami, vous qui aimez Raoul, voyez-le, ajouta-t-il en montrant son fils; voyez cette tristesse qui ne le quitte jamais. Connaissez-vous rien de plus affreux que d’assister, minute par minute, à l’agonie incessante de ce pauvre cœur?

— Laissez-moi lui parler, Athos. Qui sait?

— Essayez; mais, j’en ai la conviction, vous ne réussirez pas.

— Je ne lui donnerai pas de consolation, je le servirai.

— Vous?

— Sans doute. Est-ce la première fois qu’une femme serait revenue sur une infidélité? Je vais à lui, vous dis-je.

Athos secoua la tête et continua la promenade seul. D’Artagnan, coupant à travers les broussailles, revint à Raoul et lui tendit la main.

— Eh bien! dit d’Artagnan à Raoul, vous avez donc à me parler?

— J’ai à vous demander un service, répliqua Bragelonne.

— Demandez.

— Vous retournerez quelque jour en France?

— Je l’espère.

— Faut-il que j’écrive à Mlle de La Vallière?

— Non, il ne le faut pas.

— J’ai tant de choses à lui dire!

— Venez les lui dire, alors.

— Jamais!

— Eh bien! quelle vertu attribuez-vous à une lettre que votre parole n’ait point?

— Vous avez raison.

— Elle aime le roi, dit brutalement d’Artagnan; c’est une honnête fille.

Raoul tressaillit.

— Et vous, vous qu’elle abandonne, elle vous aime plus que le roi peut-être, mais d’une autre façon.

— D’Artagnan, croyez-vous bien qu’elle aime le roi?

— Elle l’aime à l’idolâtrie. C’est un cœur inaccessible à tout autre sentiment. Vous continueriez à vivre auprès d’elle, que vous seriez son meilleur ami.

— Ah! fit Raoul avec un élan passionné vers cette espérance douloureuse.

— Voulez-vous?

— Ce serait lâche.

— Voilà un mot absurde et qui me conduirait au mépris de votre esprit. Raoul, il n’est jamais lâche, entendez-vous, de faire ce qui est imposé par la violence majeure. Si votre cœur vous dit: «Va là, ou meurs»; allez-y donc, Raoul. A-t-elle été lâche ou brave, elle qui vous aimait, en vous préférant le roi, que son cœur lui commandait impérieusement de vous préférer? Non, elle a été la plus brave de toutes les femmes. Faites donc comme elle, obéissez à vous-même. Savez-vous une chose dont je suis sûr, Raoul?

— Laquelle?

— C’est qu’en la voyant de près avec les yeux d’un homme jaloux...

— Eh bien?

— Eh bien! vous cesserez de l’aimer.

— Vous me décidez, mon cher d’Artagnan.

— À partir pour la revoir?

— Non, à partir pour ne la revoir jamais. Je veux l’aimer toujours.

— Franchement, reprit le mousquetaire, voilà une conclusion à laquelle j’étais loin de m’attendre.

— Tenez, mon ami, vous irez la revoir, vous lui donnerez cette lettre, qui, si vous la jugez à propos, lui expliquera comme à vous ce qui se passe dans mon cœur. Lisez-la, je l’ai préparée cette nuit. Quelque chose me disait que je vous verrais aujourd’hui.

Il tendit cette lettre à d’Artagnan, qui la lut:

«Mademoiselle, vous n’avez pas tort à mes yeux en ne m’aimant pas. Vous n’êtes coupable que d’un tort, celui de m’avoir laissé croire que vous m’aimiez. Cette erreur me coûtera la vie. Je vous la pardonne, mais je ne me la pardonne pas. On dit que les amants heureux sont sourds aux plaintes des amants dédaignés. Il n’en sera point ainsi de vous, qui ne m’aimiez pas, sinon avec anxiété. Je suis sûr que, si j’eusse insisté près de vous pour changer cette amitié en amour, vous eussiez cédé par crainte de me faire mourir ou d’amoindrir l’estime que j’avais pour vous. Il m’est bien doux de mourir en vous sachant libre et satisfaite.

«Aussi, combien vous m’aimerez quand vous ne craindrez plus mon regard ou mon reproche! Vous m’aimerez, parce que, si charmant que vous paraisse un nouvel amour, Dieu ne m’a fait en rien l’inférieur de celui que vous avez choisi, et que mon dévouement, mon sacrifice, ma fin douloureuse m’assurent à vos yeux une supériorité certaine sur lui. J’ai laissé échapper, dans la crédulité naïve de mon cœur, le trésor que je tenais. Beaucoup de gens me disent que vous m’aviez aimé assez pour en venir à m’aimer beaucoup. Cette idée m’enlève toute amertume et me conduit à ne regarder comme ennemi que moi seul.

«Vous accepterez ce dernier adieu, et vous me bénirez de m’être réfugié dans l’asile inviolable où s’éteint toute haine, où dure tout amour.

«Adieu, mademoiselle. S’il fallait acheter de tout mon sang votre bonheur, je donnerais tout mon sang. J’en fais bien le sacrifice à ma misère!

«Raoul, vicomte de Bragelonne.»

— La lettre est bien, dit le capitaine. Je n’ai qu’une chose à lui reprocher.

— Dites-moi laquelle, s’écria Raoul.

— C’est qu’elle dit toute chose, hormis la chose qui s’exhale comme un poison mortel de vos yeux, de votre cœur; hormis l’amour insensé qui vous brûle encore.

Raoul pâlit et se tut.

— Pourquoi n’avez-vous pas écrit seulement ces mots:

«Mademoiselle,

«Au lieu de vous maudire, je vous aime et je meurs.»

— C’est vrai, dit Raoul avec une joie sinistre.

Et, déchirant sa lettre, qu’il venait de reprendre, il écrivit ces mots sur une feuille de ses tablettes:

«Pour avoir le bonheur de vous dire encore que je vous aime, je commets la lâcheté de vous écrire, et, pour me punir de cette lâcheté, je meurs.»

Et il signa.

— Vous lui remettrez ces tablettes, n’est-ce pas, capitaine? dit-il à d’Artagnan.

— Quand cela? répliqua celui-ci.

— Le jour, dit Bragelonne en montrant la dernière phrase, le jour où vous écrirez la date sous ces mots.

Et il s’échappa soudain et courut joindre Athos, qui revenait à pas lents.

Comme ils rentraient, la mer grossit, et, avec cette véhémence rapide des grains qui troublent la Méditerranée, la mauvaise humeur de l’élément devint une tempête.

Quelque chose d’informe et de tourmenté apparut à leurs regards sur le bord de la côte.

— Qu’est-ce cela? dit Athos. Une barque brisée?

— Ce n’est point une barque, dit d’Artagnan.

— Pardonnez-moi, fit Raoul, c’est une barque qui gagne rapidement le port.

— Il y a, en effet, une barque dans l’anse, une barque qui fait bien de s’abriter ici; mais ce que montre Athos dans le sable... échoué...

— Oui, oui, je vois.

— C’est le carrosse que je jetai à la mer en abordant avec le prisonnier.

— Eh bien! dit Athos, si vous m’en croyez, d’Artagnan, vous brûlerez le carrosse, afin qu’il n’en reste point de vestige; sans quoi, les pêcheurs d’Antibes, qui ont cru avoir affaire au diable, chercheront à prouver que votre prisonnier n’était qu’un homme.

— Je loue votre conseil, Athos, et je vais cette nuit le faire exécuter, ou plutôt l’exécuter moi-même. Mais rentrons, car la pluie va tomber et les éclairs sont effrayants.

Comme ils passaient sur le rempart dans une galerie dont d’Artagnan avait la clef, ils virent M. de Saint-Mars se diriger vers la chambre habitée par le prisonnier.

Ils se cachèrent dans l’angle de l’escalier sur un signe de d’Artagnan.

— Qu’y-a-t-il? dit Athos.

— Vous allez voir. Regardez. Le prisonnier revient de la chapelle.

Et l’on vit, à la lueur des rouges éclairs, dans la brume violette qu’estompait le vent sur le fond du ciel, on vit passer gravement, à six pas derrière le gouverneur, un homme vêtu de noir et masqué par une visière d’acier bruni, soudée à un casque de même nature, et qui lui enveloppait toute la tête. Le feu du ciel jetait de fauves reflets sur cette surface polie, et ces reflets, voltigeant capricieusement, semblaient être les regards courroucés que lançait ce malheureux à défaut d’imprécations.

Au milieu de la galerie, le prisonnier s’arrêta un moment à contempler l’horizon infini, à respirer les parfums sulfureux de la tempête à boire avidement la pluie chaude, et il poussa un soupir semblable à un rugissement.

— Venez, monsieur, dit de Saint-Mars brusquement au prisonnier, car il s’inquiétait déjà de le voir regarder longtemps au-delà des murailles. Monsieur, venez donc!

— Dites: «Monseigneur», cria de son coin Athos à Saint-Mars d’une voix tellement solennelle et terrible, que le gouverneur en frissonna des pieds à la tête.

Athos voulait toujours le respect pour la majesté tombée.

Le prisonnier se retourna.

— Qui a parlé? demanda de Saint-Mars.

— Moi, répliqua d’Artagnan, qui se montra aussitôt. Vous savez bien que c’est l’ordre.

— Ne m’appelez ni monsieur ni monseigneur, dit à son tour le prisonnier avec une voix qui remua Raoul jusqu’au fond des entrailles; appelez-moi Maudit!

Et il passa.

La porte de fer cria derrière lui.

— Voilà un homme malheureux! murmura sourdement le mousquetaire, en montrant la chambre habitée par le prince.

Chapitre CCXXXIX — Les promesses

À peine d’Artagnan rentrait-il dans son appartement avec ses amis, qu’un des soldats du fort vint le prévenir que le gouverneur le cherchait.

La barque que Raoul avait aperçue à la mer, et qui semblait si pressée de gagner le port, venait à Sainte-Marguerite avec une dépêche importante pour le capitaine des mousquetaires.

En ouvrant le pli, d’Artagnan reconnut l’écriture du roi.

«Je pense, disait Louis XIV, que vous avez fini d’exécuter mes ordres, monsieur d’Artagnan; revenez donc sur-le-champ à Paris me trouver dans mon Louvre.»

— Voilà mon exil fini! s’écria le mousquetaire avec joie; Dieu soit loué, je cesse d’être geôlier!

Et il montra la lettre à Athos.

— Ainsi, vous nous quittez? répliqua celui-ci avec tristesse.

— Pour nous revoir, cher ami, attendu que Raoul est un grand garçon qui partira bien seul avec M. de Beaufort et qui aimera mieux laisser revenir son père en compagnie de M. d’Artagnan que de le forcer à faire seul deux cents lieues pour regagner La Fère, n’est-ce pas, Raoul?

— Certainement, balbutia celui-ci avec l’expression d’un tendre regret.

— Non, mon ami, interrompit Athos, je ne quitterai Raoul que le jour où son vaisseau aura disparu à l’horizon. Tant qu’il est en France, il n’est pas séparé de moi.

— À votre guise, cher ami; mais nous quitterons du moins Sainte-Marguerite ensemble; profitez de la barque qui va me ramener à Antibes.

— De grand cœur; nous ne serons jamais assez tôt éloignés de ce fort et du spectacle qui nous a attristés tout à l’heure.

Les trois amis quittèrent donc la petite île, après les derniers adieux faits au gouverneur, et, dans les dernières lueurs de la tempête qui s’éloignait, ils virent pour la dernière fois blanchir les murailles du fort.

D’Artagnan prit congé de ses amis dans la nuit même, après avoir vu sur la côte de Sainte-Marguerite le feu du carrosse incendié par les ordres de M. de Saint-Mars, sur la recommandation que le capitaine lui avait faite.

Avant de monter à cheval, et comme il sortait des bras d’Athos:

— Amis, dit-il, vous ressemblez trop à deux soldats qui abandonnent leur poste. Quelque chose m’avertit que Raoul aurait besoin d’être maintenu par vous à son rang. Voulez-vous que je demande à passer en Afrique avec cent bons mousquets? Le roi ne me refusera pas, je vous emmènerai avec moi.

— Monsieur d’Artagnan, répliqua Raoul en lui serrant la main avec effusion, merci de cette offre, qui nous donnerait plus que nous ne voulons, M. le comte et moi. Moi qui suis jeune, j’ai besoin d’un travail d’esprit et d’une fatigue de corps; M. le comte a besoin du plus profond repos. Vous êtes son meilleur ami: je vous le recommande. En veillant sur lui, vous tiendrez nos deux âmes dans votre main.

— Il faut partir; voilà mon cheval qui s’impatiente, dit d’Artagnan, chez qui le signe le plus manifeste d’une vive émotion était le changement d’idées dans un entretien. Voyons, comte, combien de jours Raoul a-t-il encore à demeurer ici?

— Trois jours au plus.

— Et combien mettez-vous de temps pour rentrer chez vous?

— Oh! beaucoup de temps, répondit Athos. Je ne veux pas me séparer trop promptement de Raoul. Le temps le poussera bien assez vite de son côté, pour que je n’aide pas à la distance. Je ferai seulement des demi-étapes.

— Pourquoi cela, mon ami? on s’attriste à marcher lentement, et la vie des hôtelleries ne sied plus à un homme comme vous.

— Mon ami, je suis venu sur les chevaux de la poste, mais je veux acheter deux chevaux fins. Or, pour les ramener frais, il ne serait pas prudent de leur faire faire plus de sept à huit lieues par jour.

— Où est Grimaud?

— Il est arrivé avec les équipages de Raoul, hier au matin, et je l’ai laissé dormir.

— C’est à n’y plus revenir, laissa échapper d’Artagnan. Au revoir, donc, cher Athos, et, si vous faites diligence, eh bien! je vous embrasserai plus tôt.

Cela dit, il mit son pied à l’étrier, que Raoul vint lui tenir.

— Adieu! dit le jeune homme en l’embrassant.

— Adieu! fit d’Artagnan, qui se mit en selle.

Son cheval fit un mouvement qui écarta le cavalier de ses amis.

Cette scène avait lieu devant la maison choisie par Athos aux portes d’Antibes, et où d’Artagnan, après le souper, avait commandé qu’on lui amenât ses chevaux.

La route commençait là, et s’étendait blanche et onduleuse dans les vapeurs de la nuit. Le cheval respirait avec force l’âpre parfum salin qui s’exhale des marécages.

D’Artagnan prit le trot, et Athos commença à revenir tristement avec Raoul.

Tout à coup ils entendirent se rapprocher le bruit des pas du cheval, et d’abord ils crurent à une de ces répercussions singulières qui trompent l’oreille à chaque circonflexion des chemins.

Mais c’était bien le retour du cavalier. D’Artagnan revenait au galop vers ses amis. Ceux-ci poussèrent un cri de joyeuse surprise, et le capitaine, sautant à terre comme un jeune homme, vint prendre dans ses deux bras les deux têtes chéries d’Athos et de Raoul.

Il les tint longtemps embrassés sans dire un mot, sans laisser échapper un soupir qui brisait sa poitrine. Puis, aussi rapidement qu’il était venu, il repartit en appuyant les deux éperons aux flancs du cheval furieux.

— Hélas! dit le comte tout bas, hélas!

«Mauvais présage! se disait de son côté d’Artagnan en regagnant le temps perdu. Je n’ai pu leur sourire. Mauvais présage!»

Le lendemain, Grimaud était remis sur pied. Le service commandé par M. de Beaufort s’accomplissait heureusement. La flottille, dirigée sur Toulon par les soins de Raoul, était partie, traînant après elle, dans de petites nacelles presque invisibles, les femmes et les amis des pêcheurs et des contrebandiers, mis en réquisition pour le service de la flotte.

Le temps si court qui restait au père et au fils pour vivre ensemble semblait avoir doublé de rapidité, comme s’accroît la vitesse de tout ce qui penche à tomber dans le gouffre de l’éternité.

Athos et Raoul revinrent à Toulon, qui s’emplissait du bruit des chariots, du bruit des armures, du bruit des chevaux hennissants. Les trompettes sonnaient leurs marches, les tambours signalaient leur vigueur, les rues regorgeaient de soldats, de valets et de marchands.

Le duc de Beaufort était partout, activant l’embarquement avec le zèle et l’intérêt d’un bon capitaine. Il caressait ses compagnons jusqu’aux plus humbles; il gourmandait ses lieutenants; même les plus considérables.

Artillerie, provisions, bagages, il voulut tout voir par lui-même; il examina l’équipement de chaque soldat, s’assura de la santé de chaque cheval. On sentait que, léger, vantard, égoïste dans son hôtel, le gentilhomme redevenait soldat, le grand seigneur capitaine, vis-à-vis de la responsabilité qu’il avait acceptée.

Cependant, il faut bien le dire, quel que fût le soin qui présida aux apprêts du départ, on y reconnaissait la précipitation insouciante et l’absence de toute précaution qui font du soldat français le premier soldat du monde, parce qu’il en est le plus abandonné à ses seules ressources physiques et morales.

Toutes choses ayant satisfait ou paru satisfaire l’amiral, il fit à Raoul ses compliments et donna les derniers ordres pour l’appareillage, qui fut fixé au lendemain à la pointe du jour.

Il invita le comte et son fils à dîner avec lui. Ceux-ci prétextèrent quelques nécessités du service et se mirent à l’écart. Gagnant leur hôtellerie, située sous les arbres de la grande place, ils prirent leur repas à la hâte, et Athos conduisit Raoul sur les rochers qui dominent la ville, vastes montagnes grises d’où la vue est infinie, et embrasse un horizon liquide qui semble, tant il est loin, de niveau avec les rochers eux-mêmes.

La nuit était belle comme toujours en ces heureux climats. La lune, se levant derrière les rochers, déroulait comme une nappe argentée sur le tapis bleu de la mer. Dans la rade, manœuvraient silencieusement les vaisseaux qui venaient prendre leur rang pour faciliter l’embarquement.

La mer, chargée de phosphore, s’ouvrait sous les carènes des barques qui transbordaient les bagages et les munitions; chaque secousse de la proue fouillait ce gouffre de flammes blanches, et de chaque aviron dégouttaient les diamants liquides.

On entendait les marins, joyeux des largesses de l’amiral, murmurer leurs chansons lentes et naïves. Parfois le grincement des chaînes se mêlait au bruit sourd des boulets tombant dans les cales. Ce spectacle et ces harmonies serraient le cœur comme la crainte, et le dilataient comme l’espérance. Toute cette vie sentait la mort.

Athos s’assit avec son fils sur les mousses et les bruyères du promontoire. Autour de leur tête passaient et repassaient les grandes chauves-souris, emportées dans l’effrayant tourbillon de leur chasse aveugle. Les pieds de Raoul dépassaient l’arête de la falaise et baignaient dans ce vide que peuple le vertige et qui provoque au néant.

Quand la lune fut levée en son entier, caressant de sa lumière les pitons voisins, quand le miroir de l’eau fut illuminé dans toute son étendue, et que les petits feux rouges eurent fait leur trouée dans les masses noires de chaque navire, Athos, rassemblant toutes ses idées, tout son courage, dit à son fils:

— Dieu a fait tout ce que nous voyons, Raoul; il nous a faits aussi, pauvres atomes mêlés à ce grand univers; nous brillons comme ces feux et ces étoiles, nous soupirons comme ces flots, nous souffrons comme ces grands navires qui s’usent à creuser la vague, en obéissant au vent qui les pousse vers un but, comme le souffle de Dieu nous pousse vers un port. Tout aime à vivre, Raoul, et tout est beau dans les choses vivantes.

— Monsieur, répliqua le jeune homme, nous avons là, en effet, un beau spectacle.

— Comme d’Artagnan est bon! interrompit tout de suite Athos, et comme c’est un rare bonheur que de s’être appuyé toute une vie sur un ami comme celui-là! Voilà ce qui vous a manqué, Raoul.

— Un ami? s’écria le jeune homme; j’ai manqué d’un ami, moi!

— M. de Guiche est un charmant compagnon, reprit le comte froidement; mais je crois qu’au temps où vous vivez, les hommes se préoccupent plus de leurs affaires et de leurs plaisirs que de notre temps. Vous avez cherché la vie isolée; c’est un bonheur; mais vous y avez perdu la force. Nous autres quatre, un peu sevrés de ces délicatesses qui font votre joie, nous avons trouvé bien plus de résistance quand paraissait le malheur.

— Je ne vous ai point arrêté, monsieur, pour dire que j’avais un ami, et que cet ami est M. de Guiche. Certes, il est bon et généreux, pourtant, et il m’aime. J’ai vécu sous la tutelle d’une autre amitié, aussi précieuse, aussi forte que celle dont vous parlez, puisque c’est la vôtre.

— Je n’étais pas un ami pour vous, Raoul, dit Athos.

— Eh! monsieur, pourquoi?

— Parce que je vous ai donné lieu de croire que la vie n’a qu’une face, parce que, triste et sévère, hélas! j’ai toujours coupé pour vous, sans le vouloir, mon Dieu! les bourgeons joyeux qui jaillissent incessamment de l’arbre de la jeunesse; en un mot, parce que, dans le moment où nous sommes, je me repens de ne pas avoir fait de vous un homme très expansif, très dissipé, très bruyant.

— Je sais pourquoi vous me dites cela, monsieur. Non, vous avez tort, ce n’est pas vous qui m’avez fait ce que je suis; c’est cet amour qui m’a pris au moment où les enfants n’ont que des inclinations; c’est la constance naturelle à mon caractère, qui, chez les autres créatures, n’est qu’une habitude. J’ai cru que je serais toujours comme j’étais; j’ai cru que Dieu m’avait jeté sur une route toute défrichée, toute droite, bordée de fruits et de fleurs. J’avais au-dessus de moi votre vigilance, votre force. Je me suis cru vigilant et fort. Rien ne m’a préparé: je suis tombé une fois, et cette fois m’a ôté le courage pour toute ma vie. Il est vrai de dire que je m’y suis brisé. Oh! non, monsieur, vous n’êtes dans mon passé que pour mon bonheur: vous n’êtes dans mon avenir que comme un espoir. Non, je n’ai rien à reprocher à la vie telle que vous me l’avez faite; je vous bénis et je vous aime ardemment.

— Mon cher Raoul, vos paroles me font du bien. Elles me prouvent que vous agirez un peu pour moi, dans le temps qui va suivre.

— Je n’agirai que pour vous, monsieur.

— Raoul, ce que je n’ai jamais fait à votre égard, je le ferai désormais. Je serai votre ami, non plus votre père. Nous vivrons en nous répandant, au lieu de vivre en nous tenant prisonniers, lorsque vous serez revenu. Ce sera bientôt, n’est-ce pas?

— Certes, Monsieur, car une expédition pareille ne saurait être longue...

— Bientôt alors, Raoul, bientôt, au lieu de vivre modiquement sur mon revenu, je vous donnerai le capital mes terres. Il vous suffira pour vous lancer dans le monde jusqu’à ma mort, et vous me donnerez, je l’espère, avant ce temps, la consolation de ne pas laisser s’éteindre ma race.

— Je ferai tout ce que vous me commanderez, reprit Raoul fort agité.

— Il ne faudrait pas, Raoul, que votre service d’aide de camp vous conduisît à des tentatives trop hasardeuses. Vous avez fait vos preuves, on vous sait bon au feu. Rappelez-vous que la guerre des Arabes est une guerre de pièges, d’embuscades et d’assassinats.

— On le dit, oui, monsieur.

— Il y a toujours peu de gloire à tomber dans un guet-apens. C’est une mort qui accuse toujours un peu de témérité ou d’imprévoyance. Souvent même on ne plaint pas celui qui a succombé. Ceux qu’on ne plaint pas, Raoul, sont morts inutiles. De plus, le vainqueur rit, et, nous autres, nous ne devons pas souffrir que ces infidèles stupides triomphent de nos fautes. Vous comprenez bien ce que je veux vous dire, Raoul? À Dieu ne plaise que je vous exhorte à demeurer loin des rencontres!

— Je suis prudent naturellement, monsieur, et j’ai beaucoup de bonheur, dit Raoul avec un sourire qui glaça le cœur du pauvre père; car, se hâta d’ajouter le jeune homme, pour vingt combats où je me suis trouvé, n’ai encore compté qu’une égratignure.

— Il y a, en outre, dit Athos, le climat qu’il faut craindre: c’est une laide fin que la fièvre. Le roi saint Louis priait Dieu de lui envoyer une flèche ou la peste avant la fièvre.

— Oh! monsieur, avec de la sobriété, avec un exercice raisonnable...

— J’ai déjà obtenu de M. de Beaufort, interrompit Athos, que ses dépêches partiraient tous les quinze jours pour la France. Vous, son aide de camp, vous serez chargé de les expédier; vous ne m’oublierez sans doute pas?

— Non, monsieur, dit Raoul d’une voix étranglée.

— Enfin, Raoul, comme vous êtes bon chrétien, et que je le suis aussi, nous devons compter sur une protection plus spéciale de Dieu ou de nos anges gardiens. Promettez-moi que, s’il vous arrivait malheur en une occasion, vous penseriez à moi tout d’abord.

— Tout d’abord, oh! oui.

— Et que vous m’appelleriez.

— Oh! sur-le-champ.

— Vous rêvez à moi quelquefois, Raoul?

— Toutes les nuits, monsieur. Pendant ma première jeunesse, je vous voyais en songe, calme et doux, une main étendue sur ma tête, et voilà pourquoi j’ai toujours si bien dormi... autrefois!

— Nous nous aimons trop, dit le comte, pour que, à partir de ce moment où nous nous séparons, une part de nos deux âmes ne voyage pas avec l’un et l’autre de nous et n’habite pas où nous habiterons. Quand vous serez triste, Raoul, je sens que mon cœur se noiera de tristesse, et, quand vous voudrez sourire en pensant à moi, songez bien que vous m’enverrez de là-bas un rayon de votre joie.

— Je ne vous promets pas d’être joyeux, répondit le jeune homme; mais soyez certain que je ne passerai pas une heure sans songer à vous; pas une heure, je vous le jure, à moins que je ne sois mort.

Athos ne put se contenir plus longtemps; il entoura de son bras le cou de son fils, et le tint embrassé de toutes les forces de son cœur.

La lune avait fait place au crépuscule; une bande dorée montait à l’horizon, annonçant l’approche du jour.

Athos jeta son manteau sur les épaules de Raoul et l’emmena vers la ville, où fardeaux et porteurs, tout remuait déjà comme une vaste fourmilière.

À l’extrémité du plateau que quittaient Athos et Bragelonne, ils virent une ombre noire se balançant avec indécision et comme honteuse d’être vue. C’était Grimaud qui, inquiet, avait suivi son maître à la piste et qui les attendait.

— Oh! bon Grimaud, s’écria Raoul, que veux-tu? Tu viens nous dire qu’il faut partir, n’est-ce pas?

— Seul? fit Grimaud en montrant Raoul à Athos d’un ton de reproche qui montrait à quel point le vieillard était bouleversé.

— Oh! tu as raison! s’écria le comte. Non, Raoul ne partira pas seul; non, il ne restera pas sur une terre étrangère sans quelqu’un d’ami qui le console et lui rappelle tout ce qu’il aimait.

— Moi? dit Grimaud.

— Toi? oui! oui! s’écria Raoul touché jusqu’au fond du cœur.

— Hélas! dit Athos, tu es bien vieux, mon bon Grimaud!

— Tant mieux, répliqua celui-ci avec une profondeur de sentiment et d’intelligence inexprimable.

— Mais voilà que l’embarquement se fait, dit Raoul, et tu n’es point préparé.

— Si! dit Grimaud en montrant les clefs de ses coffres mêlées à celles de son jeune maître.

— Mais, objecta encore Raoul, tu ne peux laisser M. le comte ainsi seul: M. le comte que tu n’as jamais quitté?

Grimaud tourna son regard obscurci vers Athos, comme pour mesurer la force de l’un et de l’autre.

Le comte ne répondait rien.

— M. le comte aimera mieux cela, dit Grimaud.

— Oui, fit Athos avec sa tête.

En ce moment, les tambours roulèrent tous à la fois et les clairons emplirent l’air de chants joyeux.

On vit déboucher de la ville les régiments qui devaient prendre part à l’expédition.

Ils s’avançaient au nombre de cinq, composés chacun de quarante compagnies. Royal marchait le premier, reconnaissable à son uniforme blanc à parements bleus. Les drapeaux d’ordonnance écartelés en croix, violet et feuille morte, avec un semis de fleurs de lis d’or, laissaient dominer le drapeau colonel blanc avec la croix fleurdelisée.

Mousquetaires aux ailes, avec leurs bâtons fourchus à la main et les mousquets sur l’épaule; piquiers au centre avec leurs lances de quatorze pieds, marchaient gaiement vers les barques de transport qui les portaient en détail vers les navires.

Les régiments de Picardie, Navarre, Normandie et Royal-Vaisseau venaient ensuite.

M. de Beaufort avait su choisir. On le voyait lui-même au loin fermant la marche avec son état-major.

Avant qu’il pût atteindre la mer, une bonne heure devait s’écouler.

Raoul se dirigea lentement avec Athos vers le rivage, afin de prendre sa place au moment du passage du prince.

Grimaud, bouillonnant d’une ardeur de jeune homme, faisait porter au vaisseau amiral les bagages de Raoul.

Athos, son bras passé sous celui du fils qu’il allait perdre, s’absorbait dans la plus douloureuse méditation, s’étourdissant du bruit et du mouvement.

Tout à coup un officier de M. de Beaufort vint à eux pour leur apprendre que le duc manifestait le désir de voir Raoul à ses côtés.

— Veuillez dire au prince, monsieur, s’écria le jeune homme, que je lui demande encore cette heure pour jouir de la présence de M. le comte.

— Non, non, interrompit Athos, un aide de camp ne peut ainsi quitter son général. Veuillez dire au prince, monsieur, que le vicomte va se rendre auprès de lui.

L’officier partit au galop.

— Nous quitter ici, nous quitter là-bas, ajouta le comte, c’est toujours une séparation.

Il épousseta soigneusement l’habit de son fils, et lui passa la main sur les cheveux tout en marchant.

— Tenez, Raoul, dit-il, vous avez besoin d’argent; M. de Beaufort mène grand train, et je suis certain que vous vous plairez, là-bas, à acheter des chevaux et des armes, qui sont choses précieuses en ce pays. Or, comme vous ne servez pas le roi ni M. de Beaufort, et que vous ne relevez que de votre libre arbitre, vous ne devez compter ni sur solde ni sur largesses. Je veux donc que vous ne manquiez de rien à Djidgelli. Voici deux cents pistoles. Dépensez-les, Raoul, si vous tenez à me faire plaisir.

Raoul serra la main de son père, et, au détour d’une rue, ils virent M. de Beaufort monté sur un magnifique genet blanc, qui répondait par de gracieuses courbettes aux applaudissements des femmes de la ville.

Le duc appela Raoul et tendit la main au comte. Il lui parla longtemps, avec de si douces expressions, que le cœur du pauvre père s’en trouva un peu réconforté.

Il semblait pourtant à tous deux, au père et au fils, que leur marche aboutissait au supplice. Il y eut un moment terrible, celui où, pour quitter le sable de la plage, les soldats et les marins échangèrent, avec leurs familles et leur amis, les derniers baisers: moment suprême où, malgré la pureté du ciel, la chaleur du soleil, malgré les parfums de l’air et la douce vie qui circule dans les veines, tout paraît noir, tout paraît amer, tout fait douter de Dieu, en parlant par la bouche même de Dieu.

Il était d’usage que l’amiral s’embarquât le dernier avec sa suite; le canon attendait, pour lancer sa formidable voix, que le chef eût mis un pied sur le plancher de son navire.

Athos, oubliant et l’amiral, et la flotte, et sa propre dignité d’homme fort, ouvrit les bras à son fils et l’étreignit convulsivement sur sa poitrine.

— Accompagnez-nous à bord, dit le duc ému; vous gagnerez une bonne demi-heure.

— Non, fit Athos, non, mon adieu est dit. Je ne veux pas en dire un second.

— Alors, vicomte, embarquez, embarquez vite! ajouta le prince voulant épargner les larmes à ces deux hommes dont le cœur se gonflait.

Et, paternellement, tendrement, fort comme l’eût été Porthos, il enleva Raoul dans ses bras et le plaça sur la chaloupe dont les avirons commencèrent à nager aussitôt sur un signe.

Lui-même, oubliant le cérémonial, sauta sur le plat bord de ce canot, et le poussa, d’un pied vigoureux, en mer.

— Adieu! cria Raoul.

Athos ne répliqua que par un signe; mais il sentit quelque chose de brûlant sur sa main: c’était le baiser respectueux de Grimaud, le dernier adieu du chien fidèle.

Ce baiser donné, Grimaud sauta de la marche du môle sur l’avant d’une yole à deux avirons, qui vint se faire remorquer par un chaland servi de douze rames de galères.

Athos s’assit sur le môle, éperdu, sourd, abandonné.

Chaque seconde lui enleva un des traits, une des nuances du teint pâle de son fils. Les bras pendants, l’œil fixe, la bouche ouverte, il resta confondu avec Raoul dans un même regard, dans une même pensée, dans une même stupeur.

La mer emporta, peu à peu, chaloupes et figures jusqu’à cette distance où les hommes ne sont plus que des points, les amours des souvenirs.

Athos vit son fils monter l’échelle du vaisseau amiral, il le vit s’accouder au bastingage et se placer de manière à être toujours un point de mire pour l’œil de son père. En vain le canon tonna, en vain des navires s’élança une longue rumeur répondue sur terre par d’immenses acclamations, en vain le bruit voulut-il étourdir l’oreille du père, et la fumée noyer le but chéri de toutes ses aspirations: Raoul lui apparut jusqu’au dernier moment, et l’imperceptible atome, passant du noir au pâle, du pâle au blanc, du blanc à rien, disparut pour Athos, disparut bien longtemps après que, pour tous les yeux des assistants, avaient disparu puissants navires et voiles enflées.

Vers midi, quand déjà le soleil dévorait l’espace et qu’à peine l’extrémité des mâts dominait la ligne incandescente de la mer, Athos vit s’élever une ombre douce, aérienne, aussitôt évanouie que vue: c’était la fumée d’un coup de canon que M. de Beaufort venait de faire tirer pour saluer une dernière fois la côte de France.

La pointe s’enfonça à son tour sous le ciel, et Athos rentra péniblement à son hôtellerie.

Chapitre CCXL — Entre femmes

D’Artagnan n’avait pu se cacher à ses amis aussi bien qu’il l’eût désiré.

Le soldat stoïque, l’impassible homme d’armes, vaincu par la crainte et les pressentiments, avait donné quelques minutes à la faiblesse humaine.

Aussi, quand il eut fait taire son cœur et calmé le tressaillement de ses muscles, se tournant vers son laquais, silencieux serviteur toujours aux écoutes pour obéir plus vite:

— Rabaud, dit-il, tu sauras que je dois faire trente lieues par jour.

— Bien, mon capitaine, répondit Rabaud.

Et, à partir de ce moment, d’Artagnan, fait à l’allure du cheval, comme un véritable centaure, ne s’occupa plus de rien, c’est-à-dire qu’il s’occupa de tout.

Il se demanda pourquoi le roi le rappelait; pourquoi le Masque-de-Fer avait jeté un plat d’argent aux pieds.

Quant au premier sujet, la réponse fut négative: il savait trop que, le roi l’appelant, c’était par nécessité; il savait encore que Louis XIV devait éprouver l’impérieux besoin d’un entretien particulier avec celui qu’un si grand secret, mettait au niveau des plus hautes puissances du royaume. Mais, quant à préciser le désir du roi, d’Artagnan ne s’en trouvait pas capable.

Le mousquetaire n’avait plus de doutes non plus sur la raison qui avait poussé l’infortuné Philippe à dévoiler son caractère et sa naissance. Philippe, enseveli à jamais sous son masque de fer, exilé dans un pays où les hommes semblaient servir les éléments; Philippe, privé même de la société de d’Artagnan, qui l’avait comblé d’honneurs et de délicatesses, n’avait plus à voir que des spectres et des douleurs en ce monde, et le désespoir commençant à le mordre, il se répandait en plaintes, croyant que les révélations lui susciteraient un vengeur.

La façon dont le mousquetaire avait failli tuer ses deux meilleurs amis, la destinée qui avait si étrangement amené Athos en participation du secret d’État, les adieux de Raoul, l’obscurité de cet avenir qui allait aboutir à une triste mort; tout cela renvoyait incessamment d’Artagnan à de lamentables prévisions, que la rapidité de la marche ne dissipait pas comme jadis.

D’Artagnan passait de ces considérations au souvenir de Porthos et d’Aramis proscrits. Il les voyait fugitifs, traqués, ruinés l’un et l’autre, laborieux architectes d’une fortune qu’il leur faudrait perdre; et, comme le roi appelait son homme d’exécution en un moment de vengeance et de rancune, d’Artagnan tremblait de recevoir quelque commission dont son cœur eût saigné.

Parfois, montant les côtes, quand le cheval essoufflé enflait ses naseaux et développait ses flancs, le capitaine, plus libre de penser, songeait à ce prodigieux génie d’Aramis, génie d’astuce et d’intrigue, comme en avaient produit deux la Fronde et la guerre civile. Soldat, prêtre et diplomate, galant, avide et rusé, Aramis n’avait jamais pris les bonnes choses de la vie que comme marchepied pour s’élever aux mauvaises. Généreux esprit, sinon cœur d’élite, il n’avait jamais fait le mal que pour briller un peu plus. Vers la fin de sa carrière, au moment de saisir le but, il avait fait comme le patricien Fiesque, un faux pas sur une planche, et était tombé dans la mer.

Mais Porthos, ce bon et naïf Porthos! Voir Porthos affamé, voir Mousqueton sans dorures, emprisonné peut-être; voir Pierrefonds, Bracieux, rasés quant aux pierres, déshonorés quant aux futaies, c’étaient là autant de douleurs poignantes pour d’Artagnan, et, chaque fois qu’une de ces douleurs le frappait, il bondissait comme son cheval à la piqûre du taon sous les voûtes de feuillage.

Jamais l’homme d’esprit ne s’est ennuyé s’il a le corps occupé par la fatigue; jamais l’homme sain de corps n’a manqué de trouver la vie légère si quelque chose a captivé son esprit. D’Artagnan, toujours courant, toujours rêvant, descendit à Paris, frais et tendre de muscles, comme l’athlète qui s’est préparé pour le gymnase.

Le roi ne l’attendait pas si tôt et venait de partir pour chasser du côté de Meudon. D’Artagnan, au lieu de courir après le roi comme il eût fait au temps jadis, se débotta, se mit au bain et attendit que Sa Majesté fût revenue bien poudreuse et bien lasse. Il occupa les cinq heures d’intervalle à prendre, comme on dit, l’air de la maison, et à se cuirasser contre toutes les mauvaises chances.

Il apprit que le roi, depuis quinze jours, était sombre; que la reine mère était malade et fort accablée; que Monsieur, frère du roi, tournait à la dévotion; que Madame avait des vapeurs, et que M. de Guiche était parti pour une de ses terres.

Il apprit que M. Colbert était rayonnant que M. Fouquet consultait tous les jours un nouveau médecin, qui ne le guérissait point, et que sa principale maladie n’était pas de celles que les médecins guérissent, sinon les médecins politiques.

Le roi, dit-on à d’Artagnan, faisait à M. Fouquet la plus tendre mine, et ne le quittait plus d’une semelle; mais le surintendant, touché au cœur comme ces beaux arbres qu’un ver a piqués, dépérissait malgré le sourire royal, ce soleil des arbres de cour.

D’Artagnan apprit que Mlle de La Vallière était devenue indispensable au roi; que le prince, durant ses chasses, s’il ne l’emmenait point, lui écrivait plusieurs fois, non plus des vers, mais, ce qui était bien pis, de la prose, et par pages.

Aussi voyait-on le premier roi du monde, comme disait la pléiade poétique d’alors, descendre de cheval d’une ardeur sans seconde, et, sur la forme de son chapeau, crayonner des phrases en phébus, que M. de Saint-Aignan, aide de camp à perpétuité, portait à La Vallière, au risque de crever ses chevaux.

Pendant ce temps les daims et les faisans prenaient leurs ébats, chassés si mollement, que, disait-on, l’art de la vénerie courait risque de dégénérer à la Cour de France.

D’Artagnan alors pensa aux recommandations du pauvre Raoul, à cette lettre de désespoir destinée à une femme qui passait sa vie à espérer, et, comme d’Artagnan aimait à philosopher, il résolut de profiter de l’absence du roi pour entretenir un moment Mlle de La Vallière.

C’était chose aisée: Louise, pendant la chasse royale, se promenait avec quelques dames dans une galerie du Palais-Royal, où précisément le capitaine des mousquetaires avait quelques gardes à inspecter.

D’Artagnan ne doutait pas que, s’il pouvait entamer la conversation sur Raoul, Louise ne lui donnât quelque sujet d’écrire une bonne lettre au pauvre exilé; or, l’espoir, ou du moins la consolation pour Raoul, en une disposition du cœur comme celle où nous l’avons vu, c’était le soleil, c’était la vie de deux hommes qui étaient bien chers à notre capitaine.

Il s’achemina donc vers l’endroit où il savait trouver Mlle de La Vallière.

D’Artagnan trouva La Vallière fort entourée. Dans son apparente solitude, la favorite du roi recevait, comme une reine, plus que la reine peut-être, un hommage dont Madame avait été si fière, alors que tous les regards du roi étaient pour elle et commandaient tous les regards des courtisans.

D’Artagnan, qui n’était pas un muguet, ne recevait pourtant que caresses et gentillesses des dames; il était poli comme un brave, et sa réputation terrible lui avait concilié autant d’amitié chez les hommes que d’admiration chez les femmes.

Aussi, en le voyant entrer, les filles d’honneur lui adressèrent-elles la parole. Elles débutèrent par des questions.

Où avait-il été? Qu’était-il devenu? Pourquoi ne l’avait-on pas vu faire, avec son beau cheval, toutes ces belles voltes qui émerveillaient les curieux au balcon du roi?

Il répliqua qu’il arrivait du pays des oranges.

Ces demoiselles se mirent à rire. On était au temps où tout le monde voyageait, et où, pourtant, un voyage de cent lieues était un problème résolu souvent par la mort.

— Du pays des oranges? s’écria Mlle de Tonnay-Charente; de l’Espagne?

— Eh! eh! fit le mousquetaire.

— De Malte? dit Montalais.

— Ma foi! vous approchez, mesdemoiselles.

— C’est d’une île? demanda La Vallière.

— Mademoiselle, dit d’Artagnan, je ne veux pas vous faire chercher: c’est du pays où M. de Beaufort s’embarque à l’heure qu’il est pour passer en Alger.

— Avez-vous vu l’armée? demandèrent plusieurs belliqueuses.

— Comme je vous vois, répliqua d’Artagnan.

— Et la flotte?

— J’ai tout vu.

— Avons-nous des amis par-là? fit Mlle de Tonnay-Charente froidement, mais de manière à attirer l’attention sur ce mot, d’une portée calculée.

— Mais, répliqua d’Artagnan, nous avons M. de La Guillotière, M. de Mouchy, M. de Bragelonne.

La Vallière pâlit.

— M. de Bragelonne? s’écria la perfide Athénaïs. Eh quoi! il est parti en guerre... lui?

Montalais lui marcha sur le pied, mais vainement.

— Savez-vous mon idée? continua-t-elle sans pitié en s’adressant à d’Artagnan.

— Non, mademoiselle, et je voudrais bien la savoir.

— Mon idée, c’est que tous les hommes qui vont faire cette guerre sont des désespérés que l’amour a traités mal, et qui vont chercher des Noires moins cruelles que ne l’étaient les Blanches.

Quelques dames se mirent à rire; La Vallière perdait son maintien; Montalais toussait à réveiller un mort.

— Mademoiselle, interrompit d’Artagnan, vous faites erreur quand vous parlez des femmes noires de Djidgelli; les femmes, là-bas, ne sont pas noires; il est vrai qu’elles ne sont pas blanches: elles sont jaunes.

— Jaunes!

— Eh! n’en dites pas de mal; je n’ai jamais vu de plus belle couleur à marier avec des yeux noirs et une bouche de corail.

— Tant mieux pour M. de Bragelonne! fit Mlle de Tonnay-Charente avec insistance, il se dédommagera, le pauvre garçon.

Il se fit un profond silence sur ces paroles.

D’Artagnan eut le temps de réfléchir que les femmes, ces douces colombes, se traitent entre elles beaucoup plus cruellement que les tigres et les ours.

Ce n’était pas assez pour Athénaïs d’avoir fait pâlir La Vallière; elle voulut la faire rougir.

Reprenant la conversation sans mesure:

— Savez-vous, Louise, dit-elle, que vous voilà un gros péché sur la conscience!

— Quel péché, mademoiselle? balbutia l’infortunée en cherchant un appui autour d’elle sans le trouver.

— Eh! mais, poursuivit Athénaïs, ce garçon vous était fiancé. Il vous aimait. Vous l’avez repoussé.

— C’est un droit qu’on a quand on est honnête femme, reprit Montalais d’un air précieux. Lorsqu’on sait ne devoir pas faire le bonheur d’un homme, mieux vaut le repousser.

Louise ne put pas comprendre si elle devait un blâme ou un remerciement à celle qui la défendait ainsi.

— Repousser! repousser! c’est fort bon, dit Athénaïs, mais là n’est pas le péché que Mlle de La Vallière aurait à se reprocher. Le vrai péché, c’est d’envoyer ce pauvre Bragelonne à la guerre; à la guerre, où l’on trouve la mort.

Louise passa une main sur son front glacé.

— Et s’il meurt, continua l’impitoyable, vous l’aurez tué: voilà le péché.

Louise, à demi morte elle-même, vint en chancelant prendre le bras du capitaine des mousquetaires, dont le visage trahissait une émotion inaccoutumée.

— Vous aviez à me parler, monsieur d’Artagnan, dit-elle d’une voix altérée par la colère et la douleur. Qu’aviez-vous à me dire?

D’Artagnan fit plusieurs pas dans la galerie, tenant Louise sous son bras; puis, lorsqu’ils furent assez loin des autres:

— Ce que j’avais à vous dire, mademoiselle, répliqua-t-il, Mlle de Tonnay-Charente vient de vous l’exprimer brutalement, mais en entier.

Elle poussa un petit cri, et, navrée par cette nouvelle blessure, prit sa course comme ces pauvres oiseaux frappés à mort, qui cherchent l’ombre du hallier pour mourir.

Elle disparut par une porte, au moment où le roi entrait par une autre.

Le premier regard du prince fut pour le siège vide de sa maîtresse; n’apercevant pas La Vallière, il fronça le sourcil; mais aussitôt il vit d’Artagnan qui le saluait.

— Ah! monsieur, dit-il, vous avez fait bonne diligence et je suis content de vous.

C’était l’expression superlative de la satisfaction royale. Bien des hommes devaient se faire tuer pour obtenir ce mot-là du roi.

Les filles d’honneur et les courtisans, qui avaient fait un cercle respectueux autour du roi à son entrée, s’écartèrent en le voyant chercher le secret avec son capitaine de mousquetaires.

Le roi prit les devants et emmena d’Artagnan hors de la salle, après avoir encore une fois cherché des yeux La Vallière, dont il ne comprenait point l’absence.

Une fois hors de la portée des oreilles curieuses:

— Eh bien! dit-il, monsieur d’Artagnan, le prisonnier?

— Dans sa prison, Sire.

— Qu’a-t-il dit en chemin?

— Rien, Sire.

— Qu’a-t-il fait?

— Il y a eu un moment où le pêcheur à bord duquel je passais à Sainte-Marguerite s’est révolté, et m’a voulu tuer. Le... le prisonnier m’a défendu au lieu d’essayer à s’enfuir.

Le roi pâlit.

— Assez, dit-il.

D’Artagnan s’inclina.

Louis se promena de long en large dans son cabinet.

— Vous étiez à Antibes, dit-il, quand M. de Beaufort y est venu?

— Non, Sire, je partais quand le duc est arrivé.

— Ah!

Nouveau silence.

— Qu’avez-vous vu là-bas?

— Beaucoup de gens, répliqua d’Artagnan avec froideur.

Le roi vit que d’Artagnan ne voulait pas parler.

— Je vous ai fait venir, monsieur le capitaine, pour vous dire d’aller préparer mes logements à Nantes.

— À Nantes? s’écria d’Artagnan.

— En Bretagne.

— Oui, Sire, en Bretagne. Votre Majesté fait ce long voyage de Nantes?

— Les États s’y assemblent, répondit le roi. J’ai deux demandes à leur faire: j’y veux être.

— Quand partirai-je? dit le capitaine.

— Ce soir... demain... demain au soir, car vous avez besoin de repos.

— Je suis reposé, Sire.

— À merveille... Alors, entre ce soir et demain, à votre gré.

D’Artagnan salua comme pour prendre congé; puis, voyant le roi très embarrassé:

— Le roi, dit-il, et il fit deux pas en avant, le roi emmène-t-il la Cour?

— Mais oui.

— Alors le roi aura besoin des mousquetaires, sans doute?

Et l’œil pénétrant du capitaine fit baisser le regard du roi.

— Prenez-en une brigade, répliqua Louis.

— Voilà tout?... Le roi n’a pas d’autres ordres à me donner?

— Non... Ah!... Si fait!...

— J’écoute.

— Au château de Nantes, qui est fort mal distribué, dit-on, vous prendrez l’habitude de mettre des mousquetaires à la porte de chacun des principaux dignitaires que j’emmènerai.

— Des principaux?

— Oui.

— Comme, par exemple, à la porte de M. de Lyonne?

— Oui.

— De M. Le Tellier?

— Oui.

— De M. de Brienne?

— Oui.

— Et de M. le surintendant?

— Sans doute.

— Fort bien, Sire. Je serai parti demain.

— Oh! encore un mot, monsieur d’Artagnan. Vous rencontrerez à Nantes M. le duc de Gesvres, capitaine des gardes. Ayez soin que vos mousquetaires soient placés avant que ses gardes n’arrivent.

— Oui, Sire.

— Et si M. de Gesvres vous questionnait?

— Allons donc, Sire! est-ce que M. de Gesvres me questionnera?

Et cavalièrement, le mousquetaire tourna sur ses talons et disparut.

«À Nantes! se dit-il en descendant les degrés. Pourquoi n’a-t-il pas osé dire tout de suite à Belle-Île?»

Comme il touchait à la grande porte, un commis de M. de Brienne courut après lui.

— Monsieur d’Artagnan! dit-il, pardon...

— Qu’y a-t-il, monsieur Ariste?

— C’est un bon que le roi m’a chargé de vous remettre.

— Sur votre caisse? demanda le mousquetaire.

— Non, monsieur, sur la caisse de M. Fouquet.

D’Artagnan, surpris, lut le bon, qui était de la main du roi, et pour deux cents pistoles.

«Quoi! pensa-t-il après avoir remercié gracieusement le commis de M. Brienne, c’est par M. Fouquet qu’on fera payer ce voyage-là! Mordioux! voilà du pur Louis XI. Pourquoi n’avoir pas fait ce bon sur la caisse de M. Colbert? Il eût payé avec tant de joie!»

Et d’Artagnan, fidèle à son principe de ne laisser jamais refroidir un bon à vue, s’en alla chez M. Fouquet pour toucher ses deux cents pistoles.

Chapitre CCXLI — La cène

Le surintendant avait sans doute reçu avis du prochain départ pour Nantes, car il donnait un dîner d’adieu à ses amis.

Du bas de la maison jusqu’en haut, l’empressement des valets portant des plats, et l’activité des registres, témoignaient d’un bouleversement prochain dans la caisse et dans la cuisine.

D’Artagnan, son bon à la main, se présenta dans les bureaux, où cette réponse lui fut faite qu’il était trop tard pour toucher, que la caisse était fermée.

Il répondit par ce seul mot:

— Service du roi.

Le commis, un peu troublé, tant la mine du capitaine était grave, répliqua que c’était une raison respectable, mais que les habitudes de la maison étaient respectables aussi; qu’en conséquence, il priait le porteur de repasser le lendemain.

D’Artagnan demanda qu’on lui fît voir M. Fouquet.

Le commis riposta que M. le surintendant ne se mêlait point de ces sortes de détails, et, brusquement, il ferma sa dernière porte au nez de d’Artagnan.

Celui-ci avait prévu le coup, et mis sa botte entre la porte et le chambranle, de sorte que la serrure ne joua point, et que le commis se rencontra encore nez à nez avec son interlocuteur. Aussi changea-t-il de thème pour dire à d’Artagnan, avec une politesse effrayée:

— Si Monsieur veut parler à M. le surintendant, qu’il aille aux antichambres; ici sont les bureaux, où Monseigneur ne vient jamais.

— À la bonne heure! dites donc cela! répliqua d’Artagnan.

— De l’autre côté de la cour, fit le commis, enchanté d’être libre.

D’Artagnan traversa la cour, et tomba au milieu des valets.

— Monseigneur ne reçoit pas à cette heure, lui fut-il répondu par un drôle qui portait sur un plat de vermeil trois faisans et douze cailles.

— Dites-lui, fit le capitaine en arrêtant le valet par le bout de son plat, que je suis M. d’Artagnan, capitaine-lieutenant des mousquetaires de Sa Majesté.

Le valet poussa un cri de surprise et disparut.

D’Artagnan l’avait suivi à pas lents. Il arriva juste à temps pour trouver dans l’antichambre M. Pélisson, qui, un peu pâle, venait de la salle à manger et accourait aux renseignements.

D’Artagnan sourit.

— Ce n’est rien de fâcheux, monsieur Pélisson, rien qu’un petit bon à toucher.

— Ah! fit en respirant l’ami de Fouquet.

Et il prit le capitaine par la main, l’attira derrière lui, et le fit entrer dans la salle, où bon nombre d’amis intimes entouraient le surintendant, placé au centre et enseveli dans un fauteuil à coussins.

Là se trouvaient réunis tous les épicuriens, qui, naguère, à Vaux, faisaient les honneurs de la maison, de l’esprit et de l’argent de M. Fouquet.

Amis joyeux, tendres pour la plupart, ils n’avaient pas fui leur protecteur à l’approche de l’orage, et, malgré les menaces du ciel, malgré le tremblement de terre, ils se tenaient là, souriants, prévenants, dévoués à l’infortune comme ils l’avaient été à la prospérité.

À la gauche du surintendant, Mme de Bellière; à sa droite, Mme Fouquet: comme si, bravant la loi du monde et faisant taire toute raison des convenances vulgaires, les deux anges protecteurs de cet homme se réunissaient pour lui prêter, à un moment de crise, l’appui de leurs bras entrelacés.

Mme de Bellière était pâle, tremblante et pleine de respectueuses intentions pour Mme la surintendante, qui, une main sur la main de son mari, regardait anxieusement la porte par laquelle Pélisson allait amener d’Artagnan.

Le capitaine entra plein de courtoisie d’abord, et d’admiration ensuite, quand, de son regard infaillible, il eut deviné en même temps qu’embrassé la signification de toutes les physionomies.

Fouquet, se soulevant sur son fauteuil:

— Pardonnez-moi, dit-il, monsieur d’Artagnan, si je n’ai pas été vous recevoir comme venant au nom du roi.

Et il accentua ces derniers mots avec une sorte de fermeté triste qui pénétra d’effroi le cœur de ses amis.

— Monseigneur, répliqua d’Artagnan, je ne viens pas chez vous au nom du roi, si ce n’est pour réclamer le paiement d’un bon de deux cents pistoles.

Tous les fronts se déridèrent; celui de Fouquet resta seul obscurci.

— Ah! dit-il, monsieur, vous partez aussi pour Nantes, peut-être?

— Je ne sais pas où je pars, monseigneur.

— Mais, dit Mme Fouquet rassérénée, vous ne partez pas si vite, monsieur le capitaine, que vous ne nous fassiez l’honneur de vous asseoir avec nous.

— Madame, ce serait un bien grand honneur pour moi; mais je suis tellement pressé, que, vous le voyez, j’ai dû me permettre d’interrompre votre repas pour faire payer ma cédule.

— À laquelle il sera fait réponse par de l’or, dit Fouquet en faisant un signe à son intendant, qui aussitôt partit avec le bon que lui tendait d’Artagnan.

— Oh! fit celui-ci, je n’étais pas inquiet du paiement: la maison est bonne.

Un douloureux sourire se dessina sur les traits pâlis de Fouquet.

— Vous souffrez? demanda Mme de Bellière.

— Votre accès? demanda Mme Fouquet.

— Rien, merci! répliqua le surintendant.

— Votre accès? fit à son tour d’Artagnan. Est-ce que vous êtes malade, monseigneur?

— J’ai une fièvre tierce qui m’a pris après la fête de Vaux.

— Quelque fraîcheur dans les grottes, la nuit?

— Non, non; une émotion, voilà tout.

— Le trop de cœur que vous avez mis à recevoir le roi, dit La Fontaine tranquillement, sans se douter qu’il lançait un sacrilège.

— On ne saurait mettre trop de cœur à recevoir le roi, dit doucement Fouquet à son poète.

— Monsieur a voulu dire le trop d’ardeur, interrompit d’Artagnan avec une franchise parfaite et beaucoup d’aménité. Le fait est, monseigneur, que jamais l’hospitalité ne fut pratiquée comme à Vaux.

Mme Fouquet laissa son visage exprimer clairement que, si Fouquet s’était bien conduit envers le roi, le roi ne rendait pas la pareille au ministre.

Mais d’Artagnan savait le terrible secret. Il le savait seul avec Fouquet; ces deux hommes n’avaient pas, l’un le courage de plaindre l’autre, l’autre le droit d’accuser.

Le capitaine, à qui l’on apporta les deux cents pistoles, allait prendre congé, quand Fouquet, se levant, prit un verre et en fit donner un à d’Artagnan.

— Monsieur, dit-il, à la santé du roi, quoi qu’il arrive!

— Et à votre santé, monseigneur, quoi qu’il arrive! dit d’Artagnan en buvant.

Il salua, sur ces paroles de mauvais augure, toute la compagnie, qui se leva dès qu’il eut fait son salut, et on entendit ses éperons et ses bottes jusque dans les profondeurs de l’escalier.

— J’ai cru un moment que c’était à moi et non à mon argent qu’il en voulait, dit Fouquet en essayant de rire.

— À vous! s’écrièrent ses amis, et pourquoi, mon Dieu?

— Oh! fit le surintendant, ne nous abusons pas, mes chers frères en Épicure; je ne veux pas faire de comparaison entre le plus humble pêcheur de la terre et le Dieu que nous adorons, mais, voyez-vous, il donna un jour à ses amis un repas qu’on appelle la Cène, et qui n’était qu’un dîner d’adieu comme celui que nous faisons en ce moment.

Un cri, douloureuse dénégation, partit de tous les coins de la table.

— Fermez les portes, dit Fouquet.

Et les valets disparurent.

— Mes amis, continua Fouquet en baissant la voix, qu’étais-je autrefois? que suis-je aujourd’hui? Consultez-vous et répondez. Un homme comme moi baisse, par cela même qu’il ne s’élève plus; que dira-t-on, quand il s’abaisse réellement? Je n’ai plus d’argent, je n’ai plus de crédit, je n’ai plus que des ennemis puissants et des amis sans puissance.

— Vite! s’écria Pélisson en se levant, puisque vous vous expliquez avec cette franchise, c’est à nous d’être francs aussi. Oui, vous êtes perdu; oui, vous courez à votre ruine, arrêtez-vous. Et, tout d’abord, que nous reste-t-il en argent?

— Sept cent mille livres, dit l’intendant.

— Du pain, murmura Mme Fouquet.

— Des relais, dit Pélisson, des relais, et fuyez.

— Où cela?

— En Suisse, en Savoie, mais fuyez.

— Si Monseigneur fuit, dit Mme de Bellière, on dira qu’il était coupable et qu’il a eu peur.

— On dira plus, on dira que j’ai emporté vingt millions avec moi.

— Nous ferons des mémoires pour vous justifier, dit La Fontaine; fuyez.

— Je resterai dit Fouquet, et, d’ailleurs, tout ne me sert-il pas?

— Vous avez Belle-Île! cria l’abbé Fouquet.

— Et j’y vais naturellement, en allant à Nantes, répondit le surintendant; patience, donc, patience!

— Avant Nantes, que de chemin! dit Mme Fouquet.

— Oui, je le sais bien, répliqua Fouquet; mais qu’y faire? Le roi m’appelle aux États. Je sais bien que c’est pour me perdre; mais refuser de partir, c’est montrer de l’inquiétude.

— Eh bien! j’ai trouvé le moyen de tout concilier, s’écria Pélisson. Vous allez partir pour Nantes.

Fouquet le regarda d’un air surpris.

— Mais avec des amis, mais dans votre carrosse jusqu’à Orléans, dans votre gabare jusqu’à Nantes; toujours prêt à vous défendre si l’on vous attaque, à échapper si l’on vous menace; en un mot, vous emporterez votre argent pour toute chance, et, tout en fuyant, vous n’aurez fait qu’obéir au roi; puis, touchant la mer quand vous voudrez, vous embarquerez pour Belle-Île, et, de Belle-Île, vous vous élancerez où vous voudrez, pareil à l’aigle qui sort et prend l’espace quand on l’a débusqué de son aire.

Un assentiment unanime accueillit les paroles de Pélisson.

— Oui, faites cela, dit Mme Fouquet à son mari.

— Faites cela, dit Mme de Bellière.

— Faites! faites! s’écrièrent tous les amis.

— Je le ferai, répliqua Fouquet.

— Dès ce soir.

— Dans une heure.

— Sur-le-champ.

— Avec sept cent mille livres, vous recommencerez une fortune, dit l’abbé Fouquet. Qui nous empêchera d’armer des corsaires à Belle-Île?

— Et, s’il le faut, nous irons découvrir un nouveau monde, ajouta La Fontaine, ivre de projets et d’enthousiasme.

Un coup frappé à la porte interrompit ce concours de joie et d’espérance.

— Un courrier du roi! cria le maître des cérémonies. Alors il se fit un profond silence, comme si le message qu’apportait ce courrier n’était qu’une réponse à tous les projets enfantés l’instant d’avant.

Chacun attendit ce que ferait le maître, dont le front ruisselait de sueur, et qui, véritablement, souffrait de sa fièvre.

Fouquet passa dans son cabinet pour recevoir le message de Sa Majesté.

Il y avait, nous l’avons dit, un tel silence dans les chambres et dans tout le service, que l’on entendait la voix de Fouquet qui répondait:

— C’est bien, monsieur.

Cette voix était pourtant brisée par la fatigue, altérée par l’émotion.

Un instant après, Fouquet appela Gourville, qui traversa la galerie au milieu de l’attente universelle.

Enfin il reparut lui-même parmi ses convives, mais ce n’était plus le même visage, pâle et défait, qu’on lui avait vu au départ; de pâle, il s’était fait livide, et, de défait, décomposé. Spectre vivant, il s’avançait les bras étendus, la bouche desséchée, comme l’ombre qui vient de saluer des amis d’autrefois.

À cette vue chacun se leva, chacun s’écria, chacun courut à Fouquet.

Celui-ci, regardant Pélisson, s’appuya sur la surintendante, et serra la main glacée de la marquise de Bellière.

— Eh bien! fit-il d’une voix qui n’avait plus rien d’humain.

— Qu’arrive-t-il, mon Dieu? lui dit-on.

Fouquet ouvrit sa main droite, qui était crispée, humide; on y vit un papier sur lequel Pélisson se jeta épouvanté.

Il y lut les lignes suivantes de la main du roi:

«Cher et aimé Monsieur Fouquet, donnez-nous, sur ce qui vous reste à nous, une somme de sept cent mille livres dont nous avons besoin ce jourd’hui pour notre départ.

«Et, comme nous savons que votre santé n’est pas bonne, nous prions Dieu qu’il vous remette en santé et vous ait en sa sainte et digne garde.

«Louis.

«La présente lettre est pour reçu.»

Un murmure d’effroi circula dans la salle.

— Eh bien! s’écria Pélisson à son tour, vous avez cette lettre?

— J’ai le reçu, oui.

— Que ferez-vous, alors?

— Rien, puisque j’ai le reçu.

— Mais...

— Si j’ai le reçu, Pélisson, c’est que j’ai payé, fit le surintendant avec une simplicité qui arracha le cœur aux assistants.

— Vous avez payé? s’écria Mme Fouquet au désespoir. Alors nous sommes perdus!

— Allons, allons, plus de mots inutiles, interrompit Pélisson. Après l’argent, la vie. Monseigneur, à cheval, à cheval!

— Nous quitter! crièrent à la fois les deux femmes, ivres de douleur.

— Eh! monseigneur, en vous sauvant, vous nous sauvez tous. À cheval!

— Mais il ne peut se tenir! Voyez.

— Oh! si l’on réfléchit... dit l’intrépide Pélisson.

— Il a raison, murmura Fouquet.

— Monseigneur! monseigneur! cria Gourville en montant l’escalier par quatre degrés à la fois; Monseigneur!

— Eh bien! quoi?

— J’escortais, comme vous savez, le courrier du roi avec l’argent.

— Oui.

— Eh bien! arrivé au Palais-Royal, j’ai vu...

— Respire un peu, mon pauvre ami, tu suffoques.

— Qu’avez-vous vu? crièrent les amis impatients.

— J’ai vu les mousquetaires monter à cheval, dit Gourville.

— Voyez-vous! s’écria-t-on, voyez-vous! Y a-t-il un instant à perdre?

Mme Fouquet se précipita par les montées en demandant ses chevaux.

Mme de Bellière s’élança pour la prendre dans ses bras et lui dit:

— Madame, au nom de son salut, ne témoignez rien, ne manifestez aucune alarme.

Pélisson courut pour faire atteler les carrosses.

Et, pendant ce temps, Gourville recueillit dans son chapeau ce que les amis pleurants et effarés purent y jeter d’or et d’argent, dernière offrande, pieuse aumône faite au malheur par la pauvreté.

Le surintendant, entraîné par les uns, porté par les autres, fut enfermé dans son carrosse. Gourville monta sur le siège et prit les rênes; Pélisson contint Mme Fouquet évanouie.

Mme de Bellière eut plus de force; elle en fut bien payée: elle recueillit le dernier baiser de Fouquet.

Pélisson expliqua facilement ce départ précipité par un ordre du roi qui appelait les ministres à Nantes.

Chapitre CCXLII — Dans le carrosse de M. Colbert

Ainsi que l’avait vu Gourville, les mousquetaires du roi montaient à cheval et suivaient leur capitaine.

Celui-ci, qui ne voulait pas avoir de gêne dans ses allures, laissa sa brigade aux ordres d’un lieutenant, et partit de son côté, sur des chevaux de poste, en recommandant à ses hommes le plus grande diligence.

Si rapidement qu’ils allassent, ils ne pouvaient arriver avant lui.

Il eut le temps, en passant devant la rue Croix-des-Petits-Champs, de voir une chose qui lui donna beaucoup à penser. Il vit M. Colbert sortant de sa maison pour entrer dans un carrosse qui stationnait devant la porte.

Dans ce carrosse, d’Artagnan aperçut des coiffes de femme, et, comme il était curieux, il voulut savoir le nom des femmes cachées par les coiffes.

Pour parvenir à les voir, car elles faisaient gros dos et fine oreille, il poussa son cheval si près du carrosse, que sa botte à entonnoir frotta le mantelet et ébranla tout, contenant et contenu.

Les dames, effarouchées, poussèrent, l’une un petit cri, auquel d’Artagnan reconnut une jeune femme, l’autre une imprécation à laquelle il reconnut la vigueur et l’aplomb que donne un demi-siècle.

Les coiffes s’écartèrent: l’une des femmes était Mme Vanel, l’autre était la duchesse de Chevreuse.

D’Artagnan eut plus vite vu que les dames. Il les reconnut et elles ne le reconnurent pas; et, comme elles riaient de leur frayeur en se pressant affectueusement les mains:

«Bien! se dit d’Artagnan, la vieille duchesse n’est plus aussi difficile qu’autrefois en amitiés; elle fait la cour à la maîtresse de M. Colbert! Pauvre M. Fouquet! cela ne lui présage rien de bon.»

Et il s’éloigna. M. Colbert prit place dans le carrosse, et ce noble trio commença un pèlerinage assez lent vers le bois de Vincennes.

En chemin, Mme de Chevreuse déposa Mme Vanel chez M. son mari, et, restée seule avec Colbert, elle poursuivit sa promenade en causant d’affaires. Elle avait un fonds de conversation inépuisable, cette chère duchesse, et, comme elle parlait toujours pour le mal d’autrui, toujours pour son bien à elle, sa conversation amusait l’interlocuteur et ne laissait pas d’être pour elle d’un bon rapport.

Elle apprit à Colbert, qui l’ignorait, combien il était un grand ministre, et combien Fouquet allait devenir peu de chose.

Elle lui promit de rallier à lui, quand il serait surintendant toute la vieille noblesse du royaume, et lui demanda son avis sur la prépondérance qu’il faudrait laisser prendre à La Vallière.

Elle le loua, elle le blâma, elle l’étourdit. Elle lui montra le secret de tant de secrets, que Colbert craignit un moment d’avoir affaire au diable.

Elle lui prouva qu’elle tenait dans sa main le Colbert d’aujourd’hui, comme elle avait tenu le Fouquet d’hier.

Et, comme, naïvement, il lui demandait la raison de cette haine qu’elle portait au surintendant:

— Pourquoi le haïssez-vous vous-même? dit-elle.

— Madame, en politique, répliqua-t-il, les différences de systèmes peuvent amener des dissidences entre les hommes. M. Fouquet m’a paru pratiquer un système opposé aux vrais intérêts du roi.

Elle l’interrompit.

— Je ne vous parle plus de M. Fouquet. Le voyage que le roi fait à Nantes nous en rendra raison. M. Fouquet, pour moi, c’est un homme passé. Pour vous aussi.

Colbert ne répondit rien.

— Au retour de Nantes, continua la duchesse, le roi, qui ne cherche qu’un prétexte, trouvera que les États se sont mal comportés, qu’ils ont fait trop peu de sacrifices. Les États diront que les impôts sont trop lourds et que la surintendance les a ruinés. Le roi s’en prendra à M. Fouquet, et alors...

— Et alors? dit Colbert.

— Oh! on le disgraciera. N’est-ce pas votre sentiment?

Colbert lança vers la duchesse un regard qui voulait dire: «Si on ne fait que disgracier M. Fouquet, vous n’en serez pas la cause.»

— Il faut, se hâta de dire Mme de Chevreuse, il faut que votre place soit toute marquée, monsieur Colbert. Voyez-vous quelqu’un entre le roi et vous, après la chute de M. Fouquet?

— Je ne comprends pas, dit-il.

— Vous allez comprendre. Où vont vos ambitions?

— Je n’en ai pas.

— Il était inutile alors de renverser le surintendant, monsieur Colbert. C’est oiseux.

— J’ai eu l’honneur de vous dire, madame...

— Oh! oui, l’intérêt du roi, je sais; mais, enfin, parlons du vôtre.

— Le mien, c’est de faire les affaires de Sa Majesté.

— Enfin, perdez-vous ou ne perdez-vous pas M. Fouquet? Répondez sans détour.

— Madame, je ne perds personne.

— Je ne comprends pas alors pourquoi vous m’avez acheté si cher les lettres de M. Mazarin concernant M. Fouquet. Je ne conçois pas non plus pourquoi vous avez mis ces lettres sous les yeux du roi.

Colbert, stupéfait, regarda la duchesse, et, d’un air contraint:

— Madame, dit-il, je conçois encore moins comment, vous qui avez touché l’argent, vous me le reprochez.

— C’est que, fit la vieille duchesse, il faut vouloir ce qu’on veut, à moins qu’on ne puisse ce qu’on veut.

— Voilà, dit Colbert, démonté par cette logique brutale.

— Vous ne pouvez? hein? Dites.

— Je ne puis, je l’avoue, détruire auprès du roi certaines influences.

— Qui combattent pour M. Fouquet? Lesquelles? Attendez, que je vous aide.

— Faites, madame.

— La Vallière?

— Oh! peu d’influence, aucune connaissance des affaires et pas de ressort. M. Fouquet lui a fait la cour.

— Le défendre, ce serait l’accuser elle-même, n’est-ce pas?

— Je crois que oui.

— Il y a encore une autre influence, qu’en dites-vous?

— Considérable.

— La reine mère, peut-être?

— Sa Majesté la reine mère a pour M. Fouquet une faiblesse bien préjudiciable à son fils.

— Ne croyez pas cela, fit la vieille en souriant.

— Oh! fit Colbert avec incrédulité, je l’ai si souvent éprouvé!

— Autrefois?

— Récemment encore, madame, à Vaux. C’est elle qui a empêché le roi de faire arrêter M. Fouquet.

— On n’a pas tous les jours le même avis, cher monsieur. Ce que la reine a pu vouloir récemment, elle ne le voudrait peut-être plus aujourd’hui.

— Pourquoi? fit Colbert étonné.

— Peu importe la raison.

— Il importe beaucoup, au contraire; car, si j’étais certain de ne pas déplaire à Sa Majesté la reine mère, tous mes scrupules seraient levés.

— Eh bien! vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de certain secret?

— Un secret?

— Appelez cela comme vous voudrez. Bref, la reine mère a pris en horreur tous ceux qui ont participé, d’une façon ou d’une autre, à la découverte de ce secret, et M. Fouquet, je crois, est un de ceux-là.

— Alors, fit Colbert, on pourrait être sûr de l’assentiment de la reine mère?

— Je quitte à l’instant Sa Majesté, qui me l’a assuré.

— Soit, madame.

— Il y a plus: vous connaissez peut-être un homme qui était l’ami intime de M. Fouquet, M. d’Herblay, un évêque, je crois?

— Évêque de Vannes.

— Eh bien! ce M. d’Herblay, qui connaissait aussi ce secret, la reine mère le fait poursuivre avec acharnement.

— En vérité!

— Si bien poursuivre, que, fût-il mort, on voudrait avoir sa tête pour être assuré qu’elle ne parlera plus.

— C’est le désir de la reine mère?

— Un ordre.

— On cherchera ce M. d’Herblay, madame.

— Oh! nous savons bien où il est.

Colbert regarda la duchesse.

— Dites, madame.

— Il est à Belle-Île-en-Mer.

— Chez M. Fouquet?

— Chez M. Fouquet.

— On l’aura!

Ce fut au tour de la duchesse à sourire.

— Ne croyez pas cela si facilement, dit-elle, et ne le promettez pas si légèrement.

— Pourquoi donc, madame?

— Parce que M. d’Herblay n’est pas de ces gens qu’on prend quand on veut.

— Un rebelle, alors?

— Oh! nous autres, monsieur Colbert, nous avons passé toute notre vie à faire les rebelles, et, pourtant, vous le voyez bien, loin d’être pris, nous prenons les autres.

Colbert attacha sur la vieille duchesse un de ces regards farouches dont rien ne traduisait l’expression, et, avec une fermeté qui ne manquait point de grandeur:

— Le temps n’est plus, dit-il, où les sujets gagnaient des duchés à faire la guerre au roi de France. M. d’Herblay, s’il conspire, mourra sur un échafaud. Cela fera ou ne fera pas plaisir à ses ennemis, peu nous importe.

Et ce nous, étrange dans la bouche de Colbert, fit un instant rêver la duchesse. Elle se surprit à compter intérieurement avec cet homme.

Colbert avait ressaisi la supériorité dans l’entretien; il voulut la garder.

— Vous me demandez, dit-il, madame, de faire arrêter ce M. d’Herblay?

— Moi? Je ne vous demande rien.

— Je croyais, madame; mais, puisque je me suis trompé, laissons faire. Le roi n’a encore rien dit.

La duchesse se mordit les ongles.

— D’ailleurs, continua Colbert, quelle pauvre prise que celle de cet évêque! Gibier de roi, un évêque! oh! non, non, je ne m’en occuperai même point.

La haine de la duchesse se découvrit.

— Gibier de femme, dit-elle, et la reine est une femme. Si elle veut qu’on arrête M. d’Herblay, c’est qu’elle a ses raisons. D’ailleurs, M. d’Herblay n’est-il pas ami de celui qui va tomber en disgrâce?

— Oh! qu’à cela ne tienne! dit Colbert. On ménagera cet homme, s’il n’est pas l’ennemi du roi. Cela vous déplaît?

— Je ne dis rien.

— Oui... vous le voulez voir en prison, à la Bastille, par exemple?

— Je crois un secret mieux caché derrière les murs de la Bastille que derrière ceux de Belle-Île.

— J’en parlerai au roi, qui éclaircira le point.

— En attendant l’éclaircissement, monsieur, l’évêque de Vannes se sera enfui. J’en ferais autant.

— Enfui! lui! et où s’enfuirait-il? L’Europe est à nous, de volonté, sinon de fait.

— Il trouvera toujours un asile, monsieur. On voit bien que vous ignorez à qui vous avez affaire. Vous ne connaissez pas M. d’Herblay, vous n’avez pas connu Aramis. C’était un de ces quatre mousquetaires qui, sous le feu roi, ont fait trembler le cardinal de Richelieu, et qui, pendant la Régence, ont donné tant de souci à M. de Mazarin.

— Mais, madame, comment fera-t-il, à moins qu’il n’ait un royaume à lui?

— Il l’a, monsieur.

— Un royaume à lui, M. d’Herblay?

— Je vous répète, monsieur, que, s’il lui faut un royaume, il l’a ou il l’aura.

— Enfin, du moment que vous prenez un intérêt si grand à ce qu’il n’échappe pas, madame, ce rebelle, je vous assure, n’échappera pas.

— Belle-Île est fortifiée, monsieur Colbert, et fortifiée par lui.

— Belle-Île fût-elle aussi défendue par lui, Belle-Île n’est pas imprenable, et, si M. l’évêque de Vannes est enfermé dans Belle-Île, eh bien! madame, on fera le siège de la place et on le prendra.

— Vous pouvez être bien certain, monsieur, que le zèle que vous déployez pour les intérêts de la reine mère touchera vivement Sa Majesté, et que vous en aurez une magnifique récompense; mais que lui dirai-je de vos projets sur cet homme?

— Qu’une fois pris il sera enfoui dans une forteresse d’où jamais son secret ne sortira.

— Très bien, monsieur Colbert, et nous pouvons dire qu’à dater de cet instant nous avons fait tous deux une alliance solide, vous et moi, et que je suis bien à votre service.

— C’est moi, madame, qui me mets au vôtre. Ce chevalier d’Herblay, c’est un espion de l’Espagne, n’est-ce pas?

— Mieux que cela.

— Un ambassadeur secret?

— Montez toujours.

— Attendez... le roi Philippe III est dévot. C’est... le confesseur de Philippe III?

— Plus haut encore.

— Mordieu! s’écria Colbert, qui s’oublia jusqu’à jurer en présence de cette grande dame, de cette vieille amie de la reine mère, de la duchesse de Chevreuse enfin. C’est donc le général des jésuites?

— Je crois que vous avez deviné, répondit la duchesse.

— Ah! madame, alors cet homme nous perdra tous si nous ne le perdons, et encore faut-il se hâter!

— C’est mon avis, monsieur; mais je n’osais vous le dire.

— Et nous avons eu du bonheur qu’il se soit attaqué au trône, au lieu de s’attaquer à nous.

— Mais notez bien ceci, monsieur Colbert: jamais M. d’Herblay ne se décourage, et, s’il a manqué son coup, il recommencera. S’il a laissé échapper l’occasion de se faire un roi pour lui, il en fera tôt ou tard un autre, dont, à coup sûr, vous ne serez pas le premier ministre.

Colbert fronça le sourcil avec une expression menaçante.

— Je compte bien que la prison nous réglera cette affaire-là d’une manière satisfaisante pour tous deux, madame.

La duchesse sourit.

— Si vous saviez, dit-elle, combien de fois Aramis est sorti de prison!

— Oh! reprit Colbert, nous aviserons à ce qu’il n’en sorte pas cette fois-ci.

— Mais vous n’avez donc pas entendu ce que je vous ai dit tout à l’heure? Vous ne vous rappelez donc pas qu’Aramis était un des quatre invincibles que redoutait Richelieu? Et, à cette époque, les quatre mousquetaires n’avaient point ce qu’ils ont aujourd’hui: l’argent et l’expérience.

Colbert se mordit les lèvres.

— Nous renoncerons à la prison, dit-il d’un ton plus bas. Nous trouverons une retraite dont l’invincible ne puisse pas sortir.

— À la bonne heure, notre allié! répondit la duchesse. Mais voici qu’il se fait tard; est-ce que nous ne rentrons pas?

— D’autant plus volontiers, madame, que j’ai mes préparatifs à faire pour partir avec le roi.

— À Paris! cria la duchesse au cocher.

Et le carrosse retourna vers le faubourg Saint-Antoine après la conclusion de ce traité qui livrait à la mort le dernier ami de Fouquet, le dernier défenseur de Belle-Île, l’ancien ami de Marie Michon, le nouvel ennemi de la duchesse.

Chapitre CCXLIII — Les deux gabares

D’Artagnan était parti: Fouquet aussi était parti, et lui avec une rapidité que doublait le tendre intérêt de ses amis.

Les premiers moments de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette fuite, furent troublés par la crainte incessante de tous les chevaux, de tous les carrosses qu’on apercevait derrière le fugitif.

Il n’était pas naturel, en effet, que Louis XIV, s’il en voulait à cette proie, la laissât échapper; le jeune lion savait déjà la chasse, et il avait des limiers assez ardents pour s’en reposer sur eux.

Mais, insensiblement, toutes les craintes s’évanouirent; le surintendant, à force de courir, mit une telle distance entre lui et les persécuteurs, que, raisonnablement, nul ne le pouvait atteindre. Quant à la contenance, ses amis la lui avaient faite excellente. Ne voyageait-il pas pour aller joindre le roi à Nantes, et la rapidité même ne témoignait-elle pas de son zèle.

Il arriva fatigué mais rassuré, à Orléans, où il trouva, grâce aux soins d’un courrier qui l’avait précédé, une belle gabare à huit rameurs.

Ces gabares, en forme de gondoles, un peu larges, un peu lourdes, contenant une petite chambre couverte en forme de tillac et une chambre de poupe formée par une tente, faisaient alors le service d’Orléans à Nantes par la Loire; et ce trajet, long de nos jours, paraissait alors plus doux et plus commode que la grande route avec ses bidets de poste ou ses mauvais carrosses à peine suspendus. Fouquet monta dans cette gabare, qui partit aussitôt. Les rameurs, sachant qu’ils avaient l’honneur de mener le surintendant des finances, s’escrimaient de leur mieux, et ce mot magique, les finances, leur promettait quelque bonne gratification dont ils voulaient se rendre dignes.

La gabare vola sur les flots de la Loire. Un temps magnifique, un de ces soleils levants qui empourprent les paysages, laissait au fleuve toute sa sérénité limpide. Le courant et les rameurs portèrent Fouquet comme les ailes portent l’oiseau; il arriva devant Beaugency sans qu’aucun accident eût signalé le voyage.

Fouquet espérait arriver le premier de tous à Nantes; là, il verrait les notables et se donnerait un appui parmi les principaux membres des États; il se rendrait nécessaire, chose facile à un homme de son mérite, et retarderait la catastrophe, s’il ne réussissait pas à l’éviter entièrement.

— D’ailleurs, lui disait Gourville, à Nantes vous devinerez ou nous devinerons les intentions de vos ennemis; nous aurons les chevaux prêts pour gagner l’inextricable Poitou, une barque pour gagner la mer, et, une fois en mer, Belle-Île est le port inviolable. Vous voyez, en outre, que nul ne vous guette et que nul ne nous suit.

Il achevait à peine, que l’on découvrit de loin, derrière un coude formé par le fleuve, la mâture d’une gabare importante qui descendait.

Les rameurs du bateau de Fouquet poussèrent un cri de surprise en voyant cette gabare.

— Qu’y a-t-il? demanda Fouquet.

— Il y a, monseigneur, répondit le patron de la barque, que c’est une chose vraiment extraordinaire, et que cette gabare marche comme un ouragan.

Gourville tressaillit et monta sur le tillac pour mieux voir.

Fouquet ne monta pas, lui; mais il dit à Gourville avec une défiance contenue:

— Voyez donc ce que c’est, mon cher.

La gabare venait de dépasser le coude. Elle nageait si vite, que, derrière elle, on voyait frémir la blanche traînée de son sillage, illuminé des feux du jour.

— Comme ils vont! répéta le patron, comme ils vont! il paraît que la paie est bonne. Je ne croyais pas, ajouta le patron, que des avirons de bois pussent se comporter mieux que les nôtres; mais, en voici là-bas qui me prouvent le contraire.

— Je crois bien! s’écria un des rameurs; ils sont douze et nous ne sommes que huit.

— Douze! fit Gourville, douze rameurs? Impossible!

Le chiffre de huit rameurs, pour une gabare, n’avait jamais été dépassé, même pour le roi.

On avait fait cet honneur à M. le surintendant bien plus encore par hâte que par respect.

— Que signifie cela? dit Gourville en cherchant à distinguer, sous la tente, qu’on apercevait déjà, les voyageurs, que l’œil le plus subtil n’eût pas encore réussi à reconnaître.

— Faut-il qu’ils soient pressés! Car ce n’est pas le roi, dit le patron.

Fouquet frissonna.

— À quoi voyez-vous que ce n’est pas le roi? dit Gourville.

— D’abord, parce qu’il n’y a pas de pavillon blanc aux fleurs de lis, que la gabare royale porte toujours.

— Et ensuite, dit M. Fouquet, parce qu’il est impossible que ce soit le roi, Gourville, attendu que le roi était encore hier à Paris.

Gourville répondit au surintendant par un regard qui signifiait: «Vous y étiez bien vous-même.»

— Et à quoi voit-on qu’ils sont pressés? ajouta-t-il pour gagner du temps.

— À ce que, monsieur, dit le patron, ces gens-là ont dû partir longtemps après nous, et qu’ils nous ont rejoints, ou à peu près.

— Bah! fit Gourville, qui vous dit qu’ils ne sont point partis de Beaugency ou de Niort même?

— Nous n’avons vu aucune gabare de cette force, si ce n’est à Orléans. Elle vient d’Orléans, monsieur, et se dépêche.

M. Fouquet et Gourville échangèrent un coup d’œil.

Le patron remarqua cette inquiétude. Gourville aussitôt pour lui donner le change:

— Quelque ami, dit-il qui aura gagé de nous rattraper; gagnons le pari, et ne nous laissons pas atteindre.

Le patron ouvrait la bouche pour répondre que c’était impossible, lorsque M. Fouquet, avec hauteur:

— Si c’est quelqu’un qui veut nous joindre, dit-il, laissons-le venir.

— On peut essayer, monseigneur, dit le patron timidement. Allons, vous autres, du nerf! nagez!

— Non, dit M. Fouquet, arrêtez tout court, au contraire.

— Monseigneur, quelle folie! interrompit Gourville en se penchant à son oreille.

— Tout court! répéta M. Fouquet. Les huit avirons s’arrêtèrent, et, résistant à l’eau, imprimèrent un mouvement rétrograde à la gabare. Elle était arrêtée.

Les douze rameurs de l’autre ne distinguèrent pas d’abord cette manœuvre, car ils continuèrent à lancer l’esquif si vigoureusement, qu’il arriva tout au plus à portée de mousquet. M. Fouquet avait la vue mauvaise; Gourville était gêné par le soleil, qui frappait ses yeux; le patron seul, avec cette habitude et cette netteté que donne la lutte contre les éléments, aperçut distinctement les voyageurs de la gabare voisine.

— Je les vois! s’écria-t-il, ils sont deux.

— Je ne vois rien, dit Gourville.

— Vous n’allez pas tarder à les distinguer; en quelques coups d’aviron, ils seront à vingt pas de nous.

Mais ce qu’annonçait le patron ne se réalisa pas; la gabare imita le mouvement commandé par M. Fouquet, et, au lieu de venir joindre ses prétendus amis, elle s’arrêta tout net sur le milieu du fleuve.

— Je n’y comprends plus rien, dit le patron.

— Ni moi, dit Gourville.

— Vous qui voyez si bien les gens qui mènent cette gabare, reprit M. Fouquet, tâchez de nous les peindre, patron, avant que nous en soyons trop loin.

— Je croyais en voir deux, répondit le batelier, je n’en vois plus qu’un sous la tente.

— Comment est-il?

— C’est un homme brun, large d’épaules, court de cou.

Un petit nuage passa dans l’azur du ciel, et vint, à ce moment, masquer le soleil.

Gourville, qui regardait toujours, une main sur les yeux, put voir ce qu’il cherchait, et, tout à coup, sautant du tillac dans la chambre où l’attendait Fouquet:

— Colbert! lui dit-il d’une voix altérée par l’émotion.

— Colbert? répéta Fouquet. Oh! voilà qui est étrange; mais non, c’est impossible!

— Je le reconnais, vous dis-je, et lui-même m’a si bien reconnu, qu’il vient de passer dans la chambre de poupe. Peut-être le roi l’envoie-t-il pour nous faire revenir.

— En ce cas, il nous joindrait au lieu de rester en panne. Que fait-il là?

— Il nous surveille sans doute, monseigneur?

— Je n’aime pas les incertitudes, s’écria Fouquet; marchons droit à lui.

— Oh! monseigneur, ne faites pas cela! la gabare est pleine de gens armés.

— Il m’arrêterait donc, Gourville? Pourquoi ne vient-il pas, alors?

— Monseigneur, il n’est pas de votre dignité d’aller au devant même de votre perte.

— Mais souffrir que l’on me guette comme un malfaiteur?

— Rien ne dit qu’on vous guette, monseigneur; soyez patient.

— Que faire, alors?

— Ne vous arrêtez pas; vous n’alliez aussi vite que pour paraître obéir avec zèle aux ordres du roi. Redoublez de vitesse. Qui vivra, verra!

— C’est juste. Allons! s’écria Fouquet, puisque l’on demeure coi là-bas, marchons nous autres.

Le patron donna le signal, et les rameurs de Fouquet reprirent leur exercice avec tout le succès qu’on pouvait attendre de gens reposés.

À peine la gabare eut-elle fait cent brasses, que l’autre, celle aux douze rameurs, se remit en marche également.

Cette course dura tout le jour, sans que la distance grandît ou diminuât entre les deux équipages.

Vers le soir, Fouquet voulut essayer les intentions de son persécuteur. Il ordonna aux rameurs de tirer vers la terre comme pour opérer une descente.

La gabare de Colbert imita cette manœuvre et cingla vers la terre en biaisant.

Par le plus grand des hasards, à l’endroit où Fouquet fit mine de débarquer, un valet d’écurie du château de Langeais suivait la berge fleurie en menant trois chevaux à la longe. Sans doute les gens de la gabare à douze rameurs crurent-ils que Fouquet se dirigeait vers des chevaux préparés pour sa fuite; car on vit quatre ou cinq hommes, armés de mousquets, sauter de cette gabare à terre et marcher sur la berge, comme pour gagner du terrain sur les chevaux et le cavalier.

Fouquet, satisfait d’avoir forcé l’ennemi à une démonstration, se le tint pour dit, et recommença de faire marcher son bateau.

Les gens de Colbert remontèrent aussitôt dans le leur, et la course entre les deux équipages reprit avec une nouvelle persévérance.

Ce que voyant, Fouquet se sentit menacé de près, et, d’une voix prophétique:

— Eh bien! Gourville dit-il très bas, que disais-je à notre dernier repas, chez moi? vais-je ou non à ma ruine?

— Oh! monseigneur.

— Ces deux bateaux qui se suivent avec autant d’émulation que si nous nous disputions, M. Colbert et moi, un prix de vitesse sur la Loire, ne représentent-ils pas bien nos deux fortunes, et ne crois-tu pas, Gourville que l’un des deux fera naufrage à Nantes?

— Au moins, objecta Gourville, il y a encore incertitude; vous allez paraître aux États, vous allez montrer quel homme vous êtes; votre éloquence et votre génie dans les affaires sont le bouclier et l’épée qui vous serviront à vous défendre, sinon à vaincre. Les Bretons ne vous connaissent point, et, quand ils vous connaîtront, votre cause est gagnée. Oh! que M. Colbert se tienne bien, car sa gabare est aussi exposée que la vôtre à chavirer. Les deux vont vite, la sienne plus que la vôtre, c’est vrai; on verra laquelle arrivera la première au naufrage.

Fouquet, prenant la main de Gourville:

— Ami, dit-il, c’est tout jugé; rappelle-toi le proverbe: Les premiers vont devant. Eh bien! Colbert n’a garde de me passer! C’est un prudent, Colbert.

Il avait raison; les deux gabares voguèrent jusqu’à Nantes, se surveillant l’une l’autre; quand le surintendant aborda, Gourville espéra qu’il pourrait chercher tout de suite son refuge et faire préparer des relais.

Mais, au débarquer, la seconde gabare rejoignit la première, et Colbert, s’approchant de Fouquet, le salua sur le quai avec les marques du plus profond respect.

Marques tellement significatives, tellement bruyantes, qu’elles eurent pour résultat de faire accourir toute une population sur la Fosse.

Fouquet se possédait complètement; il sentait qu’en ses derniers moments de grandeur il avait des obligations envers lui-même.

Il voulait tomber de si haut, que sa chute écrasât quelqu’un de ses ennemis.

Colbert se trouvait là, tant pis pour Colbert.

Aussi le surintendant, se rapprochant de lui, répondit-il avec ce clignement d’yeux arrogant qui lui était particulier:

— Quoi! c’est vous, monsieur Colbert?

— Pour vous rendre mes hommages, monseigneur, dit celui-ci.

— Vous étiez dans cette gabare?

Il désigna la fameuse barque à douze rameurs.

— Oui, monseigneur.

— À douze rameurs? dit Fouquet. Quel luxe, monsieur Colbert! Un moment, j’ai cru que c’était la reine mère ou le roi.

— Monseigneur...

Et Colbert rougit.

— Voilà un voyage qui coûtera cher à ceux qui le paient, monsieur l’intendant, dit Fouquet. Mais, enfin, vous êtes arrivé. Vous voyez bien, ajouta-t-il un moment après, que, moi qui n’avais pas plus de huit rameurs, je suis arrivé avant vous.

Et il lui tourna le dos, le laissant indécis de savoir réellement si toutes les tergiversations de la seconde gabare avaient échappé à la première.

Au moins ne lui donnait-il pas la satisfaction de montrer qu’il avait eu peur.

Colbert, si fâcheusement secoué, ne se rebuta pas; il répondit:

— Je n’ai pas été vite, monseigneur, parce que je m’arrêtais chaque fois que vous vous arrêtiez.

— Et pourquoi cela, monsieur Colbert? s’écria Fouquet irrité de cette basse audace; pourquoi puisque vous aviez un équipage supérieur au mien, ne me joigniez-vous ou ne me dépassiez-vous pas?

— Par respect, fit l’intendant, qui salua jusqu’à terre.

Fouquet monta dans un carrosse que la ville lui envoyait, on ne sait pourquoi ni comment, et il se rendit à la Maison de Nantes, escorté d’une grande foule qui, depuis plusieurs jours, bouillonnait dans l’attente d’une convocation des États.

À peine fut-il installé, que Gourville sortit pour aller faire préparer les chevaux sur la route de Poitiers et de Vannes et un bateau à Paimbœuf.

Il fit avec tant de mystère, d’activité, de générosité ces différentes opérations, que jamais Fouquet, alors travaillé par son accès de fièvre, ne fut plus près du salut, sauf la coopération de cet agitateur immense des projets humains: le hasard.

Le bruit se répandit en ville, cette nuit, que le roi venait en grande hâte sur des chevaux de poste, et qu’il arriverait dans dix ou douze heures.

Le peuple, en attendant le roi, se réjouissait fort de voir les mousquetaires, fraîchement arrivés avec M. d’Artagnan, leur capitaine, et casernés dans le château, dont ils occupaient tous les postes en qualité de garde d’honneur.

M. d’Artagnan, qui était fort poli, se présenta vers dix heures chez le surintendant, pour lui offrir ses respectueux hommages, et, bien, que le ministre eût la fièvre bien qu’il fût souffrant et trempé de sueur, il voulut recevoir M. d’Artagnan, lequel fut charmé de cet honneur, comme on le verra par l’entretien qu’ils eurent ensemble.

Chapitre CCXLIV — Conseils d’ami

Fouquet s’était couché, en homme qui tient à la vie et qui économise le plus possible ce mince tissu de l’existence, dont les chocs et les angles de ce monde usent si vite l’irréparable ténuité.

D’Artagnan parut sur le seuil de la chambre et fut salué par le surintendant d’un bonjour très affable.

— Bonjour, monseigneur, répondit le mousquetaire; comment vous trouvez-vous de ce voyage?

— Assez bien. Merci.

— Et de la fièvre?

— Assez mal. Je bois, comme vous voyez. À peine arrivé, j’ai frappé sur Nantes une contribution de tisane.

— Il faut dormir d’abord, monseigneur.

— Eh! corbleu! cher monsieur d’Artagnan, je dormirais bien volontiers...

— Qui vous en empêche?

— Mais vous, d’abord.

— Moi? Ah! Monseigneur!...

— Sans doute. Est-ce que, à Nantes comme à Paris, vous ne venez pas au nom du roi?

— Pour Dieu! monseigneur, répliqua le capitaine, laissez donc le roi en repos! Le jour où je viendrai de la part du roi pour ce que vous voulez me dire, je vous promets de ne pas vous faire languir. Vous me verrez mettre la main à l’épée, selon l’ordonnance, et vous m’entendrez dire du premier coup, de ma voix de cérémonie: «Monseigneur, au nom du roi, je vous arrête»

Fouquet tressaillit malgré lui, tant l’accent du Gascon spirituel avait été naturel et vigoureux. La représentation du fait était presque aussi effrayante que le fait lui-même.

— Vous me promettez cette franchise? dit le surintendant.

— Sur l’honneur! Mais nous n’en sommes pas là, croyez-moi.

— Qui vous fait penser cela, monsieur d’Artagnan? Moi, je crois tout le contraire.

— Je n’ai entendu parler de quoi que ce soit, répliqua d’Artagnan.

— Eh! eh! fit Fouquet.

— Mais non, vous êtes un agréable homme, malgré votre fièvre. Le roi ne peut, ne doit s’empêcher de vous aimer au fond du cœur.

Fouquet fit la grimace.

— Mais M. Colbert? dit-il. M. Colbert m’aime-t-il aussi autant que vous le dites?

— Je ne parle point de M. Colbert, reprit d’Artagnan. C’est un homme exceptionnel, celui-là! Il ne vous aime pas, c’est possible; mais mordioux! l’écureuil peut se garer de la couleuvre, pour peu qu’il le veuille.

— Savez-vous que vous me parlez en ami, répliqua Fouquet, et que, sur ma vie! je n’ai jamais trouvé un homme de votre esprit et de votre cœur?

— Cela vous plaît à dire, fit d’Artagnan. Vous attendez à aujourd’hui pour me faire un compliment pareil?

— Aveugles que nous sommes! murmura Fouquet.

— Voilà votre voix qui s’enroue, dit d’Artagnan. Buvez, monseigneur, buvez.

Et il lui offrit une tasse de tisane avec la plus cordiale amitié; Fouquet la prit et le remercia par un bon sourire.

— Ces choses-là n’arrivent qu’à moi, dit le mousquetaire. J’ai passé dix ans sous votre barbe quand vous remuiez des tonnes d’or; vous faisiez quatre millions de pension par an, vous ne m’avez jamais remarqué; et voilà que vous vous apercevez que je suis au monde, précisément au moment...

— Où je vais tomber, interrompit Fouquet. C’est vrai cher monsieur d’Artagnan.

— Je ne dis pas cela.

— Vous le pensez, c’est tout. Eh bien! si je tombe, prenez ma parole pour vraie, je ne passerai pas un jour sans me dire, en me frappant la tête: «Fou! fou! stupide mortel! Tu avais M. d’Artagnan sous la main, et tu ne t’es pas servi de lui! et tu ne l’as pas enrichi!»

— Vous me comblez! dit le capitaine; je raffole de vous.

— Encore un homme qui ne pense pas comme M. Colbert, fit le surintendant.

— Que ce Colbert vous tient aux côtes! C’est pis que votre fièvre.

— Ah! j’ai mes raisons, dit Fouquet. Jugez-les.

Et il lui raconta les détails de la course des gabares et l’hypocrite persécution de Colbert.

— N’est-ce pas le meilleur signe de ma ruine?

D’Artagnan devint sérieux.

— C’est juste, dit-il. Oui, cela sent mauvais, comme disait M. de Tréville.

Et il attacha sur Fouquet son regard intelligent et significatif.

— N’est-ce pas, capitaine, que je suis bien désigné? N’est-ce pas que le roi m’amène bien à Nantes pour m’isoler de Paris, où j’ai tant de créatures, et pour s’emparer de Belle-Île?

— Où est M. d’Herblay, ajouta d’Artagnan.

Fouquet leva la tête.

— Quant à moi, monseigneur, poursuivit d’Artagnan, je puis vous assurer que le roi ne m’a rien dit contre vous.

— Vraiment?

— Le roi m’a commandé de partir pour Nantes, c’est vrai; de n’en rien dire à M. de Gesvres.

— Mon ami.

— À M. de Gesvres, oui, monseigneur, continua le mousquetaire, dont les yeux ne cessaient de parler un langage opposé au langage des lèvres. Le roi m’a commandé encore de prendre une brigade des mousquetaires, ce qui est superflu en apparence, puisque le pays est calme.

— Une brigade? dit Fouquet en se levant sur un coude.

— Quatre-vingt-seize cavaliers, oui, monseigneur, le même nombre qu’on avait pris pour arrêter MM. de Chalais, de Cinq-Mars et Montmorency.

Fouquet dressa l’oreille à ces mots, prononcés sans valeur apparente.

— Et puis? dit-il.

— Et puis d’autres ordres insignifiants, tels que ceux-ci: «Garder le château; garder chaque logis; ne laisser aucun garde de M. de Gesvres prendre faction.» De M. de Gesvres, votre ami.

— Et pour moi, s’écria Fouquet, quels ordres?

— Pour vous, monseigneur, pas le plus petit mot.

— Monsieur d’Artagnan, il s’agit de me sauver l’honneur et la vie, peut être! Vous ne me tromperiez pas?

— Moi!... et dans quel but? Est-ce que vous êtes menacé? Seulement, il y a bien, touchant les carrosses et les bateaux, un ordre...

— Un ordre?

— Oui; mais qui ne saurait vous concerner. Simple mesure de police.

— Laquelle, capitaine? laquelle?

— C’est d’empêcher tous chevaux ou bateaux de sortir de Nantes sans un sauf-conduit signé du roi.

— Grand-Dieu! mais...

D’Artagnan se mit à rire.

— Cela n’aura d’exécution qu’après l’arrivée du roi à Nantes; ainsi, vous voyez bien, monseigneur, que l’ordre ne vous concerne en rien.

Fouquet devint rêveur, et d’Artagnan feignit de ne pas remarquer sa préoccupation.

— Pour que je vous confie la teneur des ordres qu’on m’a donnés, il faut que je vous aime et que je tienne à vous prouver qu’aucun n’est dirigé contre vous.

— Sans doute, dit Fouquet distrait.

— Récapitulons, dit le capitaine avec son coup d’œil chargé d’insistance: Garde spéciale et sévère du château dans lequel vous aurez votre logis, n’est-ce pas? Connaissez-vous ce château?... Ah! monseigneur, une vraie prison! Absence totale de M. de Gesvres, qui a l’honneur d’être de vos amis... Clôture des portes de la ville et de la rivière, sauf une passe, mais seulement quand le roi sera venu... Savez-vous bien, monsieur Fouquet, que si, au lieu de parler à un homme comme vous, qui êtes un des premiers du royaume, je parlais à une conscience troublée, inquiète, je me compromettrais à jamais? La belle occasion pour quelqu’un qui voudrait prendre le large! Pas de police, pas de gardes, pas d’ordres; l’eau libre, la route franche, M. d’Artagnan obligé de prêter ses chevaux si on les lui demandait! Tout cela doit vous rassurer, monsieur Fouquet; car le roi ne m’eût pas laissé ainsi indépendant, s’il eût eu de mauvais desseins. En vérité, monsieur Fouquet, demandez-moi tout ce qui pourra vous être agréable: je suis à votre disposition; et seulement, si vous y consentez, vous me rendrez un service; celui de souhaiter le bonjour à Aramis et à Porthos, au cas où vous embarqueriez pour Belle-Île, ainsi que vous avez le droit de le faire, sans désemparer, tout de suite, en robe de chambre, comme vous voilà.

Sur ces mots, et avec une profonde révérence, le mousquetaire, dont les regards n’avaient rien perdu de leur intelligente bienveillance, sortit de l’appartement et disparut.

Il n’était pas aux degrés du vestibule, que Fouquet, hors de lui, se pendit à la sonnette et cria:

— Mes chevaux! ma gabare!

Personne ne répondit.

Le surintendant s’habilla lui-même de tout ce qu’il trouva sous sa main.

— Gourville!... Gourville!... cria-t-il tout en glissant sa montre dans sa poche.

Et la sonnette joua encore, tandis que Fouquet répétait:

— Gourville!... Gourville!...

Gourville parut, haletant, pâle.

— Partons! partons! cria le surintendant dès qu’il le vit.

— Il est trop tard! fit l’ami du pauvre Fouquet.

— Trop tard! pourquoi?

— Écoutez!

On entendit des trompettes et un bruit de tambour devant le château.

— Quoi donc, Gourville?

— Le roi qui arrive, monseigneur.

— Le roi?

— Le roi, qui a brûlé étapes sur étapes; le roi, qui a crevé des chevaux et qui avance de huit heures sur votre calcul.

— Nous sommes perdus! murmura Fouquet. Brave d’Artagnan, va! tu m’as parlé trop tard!

Le roi arrivait, en effet, dans la ville; on entendit bientôt le canon du rempart et celui d’un vaisseau qui répondait du bas de la rivière.

Fouquet fronça le sourcil, appela ses valets de chambre et se fit habiller en cérémonie.

De sa fenêtre, derrière les rideaux, il voyait l’empressement du peuple et le mouvement d’une grande troupe qui avait suivi le prince sans que l’on pût deviner comment.

Le roi fut conduit au château en grande pompe, et Fouquet le vit mettre pied à terre sous la herse et parler bas à l’oreille de d’Artagnan, qui tenait l’étrier.

D’Artagnan, le roi étant passé sous la voûte, se dirigea vers la maison de Fouquet, mais si lentement, si lentement, en s’arrêtant tant de fois pour parler à ses mousquetaires, échelonnés en haie, que l’on eût dit qu’il comptait les secondes ou les pas avant d’accomplir son message.

Fouquet ouvrit la fenêtre pour lui parler dans la cour.

— Ah! s’écria d’Artagnan en l’apercevant, vous êtes encore chez vous, monseigneur.

Et ce encore suffit pour prouver à M. Fouquet combien d’enseignements et de conseils utiles renfermait la première visite du mousquetaire.

Le surintendant se contenta de soupirer.

— Mon Dieu, oui, monsieur, répondit-il; l’arrivée du roi m’a interrompu dans les projets que j’avais.

— Ah! vous savez que le roi vient d’arriver?

— Je l’ai vu, oui, monsieur; et, cette fois, vous venez de sa part?...

— Savoir de vos nouvelles, monseigneur, et, si votre santé n’est pas trop mauvaise, vous prier de vouloir bien vous rendre au château.

— De ce pas, monsieur d’Artagnan, de ce pas.

— Ah! dame! fit le capitaine, à présent que le roi est là, il n’y a plus de promenade pour personne, plus de libre arbitre; la consigne gouverne à présent, vous comme moi, moi comme vous.

Fouquet soupira une dernière fois, monta en carrosse, tant sa faiblesse était grande, et se rendit au château, escorté par d’Artagnan, dont la politesse n’était pas moins effrayante cette fois qu’elle n’avait été naguère consolante et gaie.

Chapitre CCXLV — Comment le roi Louis XIV joua son petit rôle

Comme Fouquet descendait de carrosse pour entrer dans le château de Nantes, un homme du peuple s’approcha de lui avec tous les signes du plus grand respect et lui remit une lettre.

D’Artagnan voulut empêcher cet homme d’entretenir Fouquet, et l’éloigna, mais le message avait été remis au surintendant. Fouquet décacheta la lettre et la lut; en ce moment, un vague effroi que d’Artagnan pénétra facilement se peignit sur les traits du premier ministre.

M. Fouquet mit le papier dans le portefeuille qu’il avait sous son bras, et continua son chemin vers les appartements du roi.

D’Artagnan, par les petites fenêtres pratiquées à chaque étage du donjon, vit, en montant derrière Fouquet, l’homme au billet regarder autour de lui sur la place et faire des signes à plusieurs personnes qui disparurent dans les rues adjacentes, après avoir elles-mêmes répété ces signes faits par le personnage que nous avons indiqué.

On fit attendre Fouquet un moment sur cette terrasse dont nous avons parlé, terrasse qui aboutissait au petit corridor après lequel on avait établi le cabinet du roi.

D’Artagnan alors passa devant le surintendant, que, jusque-là, il avait accompagné respectueusement, et entra dans le cabinet royal.

— Eh bien? lui demanda Louis XIV, qui, en l’apercevant, jeta sur la table couverte de papiers une grande toile verte.

— L’ordre est exécuté, Sire.

— Et Fouquet?

— M. le surintendant me suit, répliqua d’Artagnan.

— Dans dix minutes, on l’introduira près de moi, dit le roi en congédiant d’Artagnan d’un geste.

Celui-ci sortit, et, à peine arrivé dans le corridor à l’extrémité duquel Fouquet l’attendait, fut rappelé par la clochette du roi.

— Il n’a pas paru étonné? demanda le roi.

— Qui, Sire?

— Fouquet, répéta le roi sans dire monsieur, particularité qui confirma le capitaine des mousquetaires dans ses soupçons.

— Non, Sire, répliqua-t-il.

— Bien.

Et, pour la seconde fois, Louis renvoya d’Artagnan.

Fouquet n’avait pas quitté la terrasse où il avait été laissé par son guide; il relisait son billet ainsi conçu:

«Quelque chose se trame contre vous. Peut-être n’osera-t-on au château; ce serait à votre retour chez vous. Le logis est déjà cerné par les mousquetaires. N’y entrez pas; un cheval blanc vous attend derrière l’esplanade.»

M. Fouquet avait reconnu l’écriture et le zèle de Gourville. Ne voulant point que, s’il lui arrivait malheur ce papier pût compromettre un fidèle ami, le surintendant s’occupait à déchirer ce billet en des milliers de morceaux éparpillés au vent hors du balustre de la terrasse.

D’Artagnan le surprit, regardant voltiger les dernières miettes dans l’espace.

— Monsieur, dit-il, le roi vous attend.

Fouquet marcha d’un pas délibéré dans le petit corridor où travaillaient MM. de Brienne et Rose, tandis que le duc de Saint-Aignan, assis sur une petite chaise, aussi dans le corridor, semblait attendre des ordres et bâillait d’une impatience fiévreuse, son épée entre les jambes.

Il sembla étrange à Fouquet que MM. de Brienne, Rose et de Saint-Aignan, d’ordinaire si attentifs, si obséquieux, se dérangeassent à peine lorsque lui, le surintendant, passa. Mais comment eût-il trouvé autre chose chez des courtisans, celui que le roi n’appelait plus que Fouquet?

Il releva la tête, et, bien décidé à tout braver en face, entra chez le roi après qu’une clochette qu’on connaît déjà l’eut annoncé à Sa Majesté.

Le roi, sans se lever, lui fit un signe de tête, et, avec intérêt:

— Eh! comment allez-vous, monsieur Fouquet? dit-il.

— Je suis dans mon accès de fièvre, répliqua le surintendant mais tout au service du roi.

— Bien; les États s’assemblent demain: avez-vous un discours prêt?

Fouquet regarda le roi avec étonnement.

— Je n’en ai pas, Sire, dit-il; mais j’en improviserai un. Je sais assez à fond les affaires pour ne pas demeurer embarrassé. Je n’ai qu’une question à faire: Votre Majesté me le permettra-t-elle?

— Faites.

— Pourquoi Sa Majesté n’a-t-elle pas fait l’honneur à son premier ministre de l’avertir à Paris?

— Vous étiez malade; je ne veux pas vous fatiguer.

— Jamais un travail, jamais une explication ne me fatigue, Sire, et, puisque le moment est venu pour moi de demander une explication à mon roi...

— Oh! monsieur Fouquet! et sur quoi une explication?

— Sur les intentions de Sa Majesté à mon égard.

Le roi rougit.

— J’ai été calomnié, repartit vivement Fouquet, et je dois provoquer la justice du roi à des enquêtes.

— Vous me dites cela bien inutilement, monsieur Fouquet; je sais ce que je sais.

— Sa Majesté ne peut savoir les choses que si on les lui a dites, et je ne lui ai rien dit, moi, tandis que d’autres ont parlé maintes et maintes fois à...

— Que voulez-vous dire? fit le roi, impatient de clore cette conversation embarrassante.

— Je vais droit au fait, Sire, et j’accuse un homme de me nuire auprès de Votre Majesté.

— Personne ne vous nuit, monsieur Fouquet.

— Cette réponse, Sire, me prouve que j’avais raison.

— Monsieur Fouquet, je n’aime pas qu’on accuse.

— Quand on est accusé!

— Nous avons déjà trop parlé de cette affaire.

— Votre Majesté ne veut pas que je me justifie?

— Je vous répète que je ne vous accuse pas.

Fouquet fit un pas en arrière en faisant un demi-salut.

«Il est certain, pensa-t-il, qu’il a pris un parti. Celui qui ne peut reculer a seul une pareille obstination. Ne pas voir le danger dans ce moment, ce serait être aveugle; ne pas l’éviter, ce serait être stupide.»

Il reprit tout haut:

— Votre Majesté m’a demandé pour un travail?

— Non, monsieur Fouquet, pour un conseil que j’ai à vous donner.

— J’attends respectueusement, Sire.

— Reposez-vous, monsieur Fouquet; ne prodiguez plus vos forces: la session des États sera courte, et, quand mes secrétaires l’auront close, je ne veux plus que l’on parle affaires de quinze jours en France.

— Le roi n’a rien à me dire au sujet de cette assemblée des États?

— Non, monsieur Fouquet.

— À moi, surintendant des finances?

— Reposez-vous, je vous prie; voilà tout ce que j’ai à vous dire.

Fouquet se mordit les lèvres et baissa la tête. Il couvait évidemment quelque pensée inquiète.

Cette inquiétude gagna le roi.

— Est-ce que vous êtes fâché d’avoir à vous reposer, monsieur Fouquet? dit-il.

— Oui, Sire, je ne suis pas habitué au repos.

— Mais vous êtes malade; il faut vous soigner.

— Votre Majesté me parlait d’un discours à prononcer demain?

Le roi ne répondit pas; cette question brusque venait de l’embarrasser.

Fouquet sentit le poids de cette hésitation. Il crut lire dans les yeux du jeune prince un danger qui précipiterait sa défiance.

«Si je parais avoir peur, pensa-t-il, je suis perdu.»

Le roi, de son côté, n’était inquiet que de cette défiance de Fouquet.

— A-t-il éventé quelque chose? murmurait-il.

«Si son premier mot est dur, pensa encore Fouquet, s’il s’irrite ou feint de s’irriter pour prendre un prétexte, comment me tirerai-je de là? Adoucissons la pente. Gourville avait raison»

— Sire, dit-il tout à coup, puisque la bonté du roi veille à ma santé à ce point qu’elle me dispense de tout travail, est-ce que je ne serai pas libre du conseil pour demain? J’emploierais ce jour à garder le lit, et je demanderais au roi de me céder son médecin pour essayer un remède contre ces maudites fièvres.

— Soit fait comme vous désirez, monsieur Fouquet. Vous aurez le congé pour demain, vous aurez le médecin, vous aurez la santé.

— Merci, dit Fouquet en s’inclinant.

Puis, prenant son parti:

— Est-ce que je n’aurai pas, dit-il, le bonheur de mener le roi à Belle-Île, chez moi?

Et il regardait Louis en face pour juger de l’effet d’une pareille proposition.

Le roi rougit encore.

— Vous savez, répliqua-t-il en essayant de sourire, que vous venez de dire: À Belle-Île, chez moi?

— C’est vrai, Sire.

— Eh bien! ne vous souvient-il plus, continua le roi du même ton enjoué, que vous me donnâtes Belle-Île?

— C’est encore vrai, Sire. Seulement, comme vous ne l’avez pas prise, vous en viendrez prendre possession.

— Je le veux bien.

— C’était, d’ailleurs, l’intention de Votre Majesté autant que la mienne, et je ne saurais dire à Votre Majesté combien j’ai été heureux et fier en voyant toute la maison militaire du roi venir de Paris pour cette prise de possession.

Le roi balbutia qu’il n’avait pas amené ses mousquetaires pour cela seulement.

— Oh! je le pense bien, dit vivement Fouquet; Votre Majesté sait trop bien qu’il lui suffit de venir seule une badine à la main, pour faire tomber toutes les fortifications de Belle-Île.

— Peste! s’écria le roi, je ne veux pas qu’elles tombent, ces belles fortifications qui ont coûté si cher à élever. Non! qu’elles demeurent contre les Hollandais et les Anglais. Ce que je veux voir à Belle-Île, vous ne le devineriez pas, monsieur Fouquet: ce sont les belles paysannes, filles et femmes, des terres ou des grèves, qui dansent si bien et sont si séduisantes avec leurs jupes d’écarlate! on m’a fort vanté vos vassales, monsieur le surintendant. Tenez, faites-les-moi voir.

— Quand Votre Majesté voudra.

— Avez-vous quelque moyen de transport? Ce serait demain si vous vouliez.

Le surintendant sentit le coup, qui n’était pas adroit, et il répondit:

— Non, Sire: j’ignorais le désir de Votre Majesté, j’ignorais surtout sa hâte de voir Belle-Île, et je ne me suis précautionné en rien.

— Vous avez un bateau à vous, cependant?

— J’en ai cinq; mais ils sont tous, soit au Port, soit à Paimbœuf, et, pour les rejoindre ou les faire arriver, il faut au moins vingt-quatre heures. Ai-je besoin d’envoyer un courrier? faut-il que je le fasse?

— Attendez encore; laissez finir la fièvre; attendez à demain.

— C’est vrai... Qui sait si demain nous n’aurons pas mille autres idées? répliqua Fouquet, désormais hors de doute et fort pâle.

Le roi tressaillit et allongea la main vers sa clochette; mais Fouquet le prévint.

— Sire, dit-il, j’ai la fièvre; je tremble de froid. Si je demeure un moment de plus, je suis capable de m’évanouir. Je demande à Votre Majesté la permission de m’aller cacher sous les couvertures.

— En effet, vous grelottez; c’est affligeant à voir. Allez, monsieur Fouquet, allez. J’enverrai savoir de vos nouvelles.

— Votre Majesté me comble. Dans une heure, je me trouverai beaucoup mieux.

— Je veux que quelqu’un vous reconduise, dit le roi.

— Comme il vous plaira; je prendrais volontiers le bras de quelqu’un.

— Monsieur d’Artagnan! cria le roi en sonnant de sa clochette.

— Oh! Sire, interrompit Fouquet en riant d’un air qui fit froid au prince, vous me donnez un capitaine de mousquetaires pour me conduire à mon logis? Honneur bien équivoque, Sire! Un simple valet de pied, je vous prie.

— Et pourquoi, monsieur Fouquet? M. d’Artagnan me reconduit bien, moi!

— Oui; mais, quand il vous reconduit, Sire, c’est pour vous obéir, tandis que moi...

— Eh bien?

— Moi, s’il me faut rentrer chez moi avec votre chef des mousquetaires, on dira que vous me faites arrêter.

— Arrêter? répéta le roi, qui pâlit plus que Fouquet lui-même, arrêter? oh!...

— Eh? que ne dit-on pas! poursuivit Fouquet toujours riant; et je gage qu’il se trouverait des gens assez méchants pour en rire?

Cette saillie déconcerta le monarque. Fouquet fut assez habile ou assez heureux pour que Louis XIV reculât devant l’apparence du fait qu’il méditait.

M. d’Artagnan, lorsqu’il parut, reçut l’ordre de désigner un mousquetaire pour accompagner le surintendant.

— Inutile, dit alors celui-ci: épée pour épée, j’aime autant Gourville, qui m’attend en bas. Mais cela ne m’empêchera pas de jouir de la société de M. d’Artagnan. Je suis bien aise qu’il voie Belle-Île, lui qui se connaît si bien en fortifications.

D’Artagnan s’inclina, ne comprenant plus rien à la scène.

Fouquet salua encore, et sortit affectant toute la lenteur d’un homme qui se promène.

Une fois hors du château:

— Je suis sauvé! dit-il. Oh! oui, tu verras Belle-Île, roi déloyal, mais quand je n’y serai plus.

Et il disparut.

D’Artagnan était demeuré avec le roi.

— Capitaine, lui dit Sa Majesté, vous allez suivre M. Fouquet à cent pas.

— Oui, Sire.

— Il rentre chez lui. Vous irez chez lui.

— Oui, Sire.

— Vous l’arrêterez en mon nom, et vous l’enfermerez dans un carrosse.

— Dans un carrosse? Bien.

— De telle façon qu’il ne puisse, en route, ni converser avec quelqu’un, ni jeter des billets aux gens qu’il rencontrera.

— Oh! voilà qui est difficile, Sire.

— Non.

— Pardon, Sire; je ne puis étouffer M. Fouquet, et, s’il demande à respirer, je n’irai pas l’en empêcher en fermant glaces et mantelets. Il jettera par les portières tous les cris et les billets possibles.

— Le cas est prévu, monsieur d’Artagnan; un carrosse avec un treillis obviera aux deux inconvénients que vous signalez.

— Un carrosse à treillis de fer? s’écria d’Artagnan. Mais on ne fait pas un treillis de fer pour carrosse en une demi-heure, et Votre Majesté me recommande d’aller tout de suite chez M. Fouquet.

— Aussi le carrosse en question est-il tout fait.

— Ah! c’est différent, dit le capitaine. Si le carrosse est tout fait, très bien, on n’a qu’à le faire aller.

— Il est tout attelé.

— Ah!

— Et le cocher, avec les piqueurs, attend dans la cour basse du château.

D’Artagnan s’inclina.

— Il ne me reste, ajouta-t-il, qu’à demander au roi en quel endroit on conduira M. Fouquet.

— Au château d’Angers, d’abord.

— Très bien.

— Nous verrons ensuite.

— Oui, Sire.

— Monsieur d’Artagnan, un dernier mot: vous avez remarqué que, pour faire cette prise de Fouquet, je n’emploie pas mes gardes, ce dont M. de Gesvres sera furieux.

— Votre Majesté n’emploie pas ses gardes, dit le capitaine un peu humilié, parce qu’elle se défie de M. de Gesvres. Voilà!

— C’est vous dire, monsieur, que j’ai confiance en vous.

— Je le sais bien, Sire! et il est inutile de le faire valoir.

— C’est seulement pour arriver à ceci, monsieur, qu’à partir de ce moment, s’il arrivait que, par hasard, un hasard quelconque, M. Fouquet s’évadât... on a vu de ces hasards-là, monsieur...

— Oh! Sire, très souvent, mais pour les autres, pas pour moi.

— Pourquoi pas pour vous?

— Parce que moi, Sire, j’ai un instant voulu sauver M. Fouquet.

Le roi frémit.

— Parce que, continua le capitaine j’en avais le droit ayant deviné le plan de Votre Majesté sans qu’elle m’en eût parlé, et que je trouvais M. Fouquet intéressant. Or j’étais libre de lui témoigner mon intérêt, à cet homme.

— En vérité, monsieur, vous ne me rassurez point sur vos services!

— Si je l’eusse sauvé alors, j’étais parfaitement innocent: je dis plus, j’eusse bien fait, car M. Fouquet n’est pas un méchant homme. Mais il n’a pas voulu; sa destinée l’a entraîné; il a laissé fuir l’heure de la liberté. Tant pis! Maintenant, j’ai des ordres, j’obéirai à ces ordres, et M. Fouquet, vous pouvez le considérer comme un homme arrêté. Il est au château d’Angers, M. Fouquet.

— Oh! vous ne le tenez pas encore, capitaine!

— Cela me regarde; à chacun son métier, Sire; seulement, encore une fois, réfléchissez. Donnez-vous sérieusement l’ordre d’arrêter M. Fouquet, Sire?

— Oui, mille fois oui!

— Écrivez alors.

— Voici la lettre.

D’Artagnan la lut, salua le roi et sortit.

Du haut de la terrasse, il aperçut Gourville qui passait l’air joyeux, et se dirigeait vers la maison de M. Fouquet.

Chapitre CCXLVI — Le cheval blanc et le cheval noir

«Voilà qui est surprenant, se dit le capitaine: Gourville très joyeux et courant les rues, quand il est à peu près certain que M. Fouquet est en danger; quand il est à peu près certain que c’est Gourville qui a prévenu M. Fouquet par le billet de tout à l’heure, ce billet qui a été déchiré en mille morceaux sur la terrasse, et livré aux vents par M. le surintendant.

«Gourville se frotte les mains, c’est qu’il vient de faire quelque habileté. D’où vient Gourville?

«Gourville vient de la rue aux Herbes. Où va la rue aux Herbes?»

Et d’Artagnan suivit, sur le faîte des maisons de Nantes dominées par le château, la ligne tracée par les rues, comme il eût fait sur un plan topographique; seulement au lieu de papier mort et plat, vide et désert, la carte vivante se dressait en relief avec des mouvements, les cris et les ombres des hommes et des choses.

Au-delà de l’enceinte de la ville, les grandes plaines verdoyantes s’étendaient bordant la Loire, et semblaient courir vers l’horizon empourpré, que sillonnaient l’azur des eaux et le vert noirâtre des marécages.

Immédiatement après les portes de Nantes, deux chemins blancs montaient en divergeant comme les doigts écartés d’une main gigantesque.

D’Artagnan, qui avait embrassé tout le panorama d’un coup d’œil en traversant la terrasse, fut conduit par la ligne de la rue aux Herbes à l’aboutissement d’un de ces chemins qui prenait naissance sous la porte de Nantes.

Encore un pas, et il allait descendre l’escalier de la terrasse pour rentrer dans le donjon, prendre son carrosse à treillis, et marcher vers la maison de Fouquet.

Mais le hasard voulut que, au moment de se replonger dans l’escalier, il fût attiré par un point mouvant qui gagnait du terrain sur cette route.

«Qu’est cela? se demanda le mousquetaire. Un cheval qui court, un cheval échappé sans doute; comme il détale!»

Le point mouvant se détacha de la route, et entra dans les pièces de luzerne.

«Un cheval blanc, continua le capitaine, qui venait de voir la couleur ressortir lumineuse sur le fond sombre, et il est monté; c’est quelque enfant dont le cheval a soif, et l’emporte vers l’abreuvoir en diagonale.»

Ces réflexions, rapides comme l’éclair, simultanées avec la perception visuelle, d’Artagnan les avait déjà oubliées quand il descendit les premières marches de l’escalier.

Quelques parcelles de papier jonchaient les marches et étincelaient sur la pierre noircie des degrés.

«Eh! eh! se dit le capitaine, voici quelques-uns des fragments du billet déchiré par M. Fouquet. Pauvre homme! il avait donné son secret au vent; le vent n’en veut plus et le rapporte au roi. Décidément, pauvre Fouquet, tu joues de malheur! la partie n’est pas égale; la fortune est contre toi. L’étoile de Louis XIV obscurcit la tienne; la couleuvre est plus forte ou plus habile que l’écureuil.»

D’Artagnan ramassa un de ces morceaux de papier toujours en descendant.

— Petite écriture de Gourville!! s’écria-t-il en examinant un des fragments du billet, je ne m’étais pas trompé.

Et il lut le mot cheval.

— Tiens! fit-il.

Et il en examina un autre, sur lequel pas une lettre n’était tracée.

Sur un troisième, il lut le mot blanc.

— Cheval blanc, répéta-t-il, comme l’enfant qui épelle. Ah! mon Dieu! s’écria le défiant esprit, cheval blanc!

Et, semblable à ce grain de poudre qui, brûlant, se dilate en un volume centuple, d’Artagnan, gonflé d’idées et de soupçons, remonta rapidement vers la terrasse.

Le cheval blanc courait, courait toujours dans la direction de la Loire, à l’extrémité de laquelle, fondue dans les vapeurs de l’eau, une petite voile apparaissait, balancée comme un atome.

— Oh! oh! cria le mousquetaire, il n’y a qu’un homme qui fuit pour courir aussi vite dans les terres labourées. Il n’y a qu’un Fouquet, un financier, pour courir ainsi en plein jour sur un cheval blanc... Il n’y a que le seigneur de Belle-Île pour se sauver du côté de la mer, quand il y a des forêts si épaisses dans les terres... Et il n’y a qu’un d’Artagnan au monde pour rattraper M. Fouquet, qui a une demi-heure d’avance, et qui aura joint son bateau avant une heure.

Cela dit, le mousquetaire donna ordre que l’on menât grand train le carrosse aux treillis de fer dans un bouquet de bois situé hors de la ville. Il choisit son meilleur cheval, lui sauta sur le dos, et courut par la rue aux Herbes, en prenant, non pas le chemin qu’avait pris Fouquet, mais le bord même de la Loire, certain qu’il était de gagner dix minutes sur le total du parcours, et de joindre, à l’intersection des deux lignes, le fugitif qui ne soupçonnerait pas d’être poursuivi de ce côté.

Dans la rapidité de la course, et avec l’impatience du persécuteur, s’animant comme à la chasse, comme à la guerre, d’Artagnan, si doux, si bon pour Fouquet, se surprit à devenir féroce et presque sanguinaire.

Pendant longtemps, il courut sans apercevoir le cheval blanc; sa fureur prenait les teintes de la rage, il doutait de lui, il supposait que Fouquet s’était abîmé dans un chemin souterrain, ou qu’il avait relayé le cheval blanc par un de ces fameux chevaux noirs, rapides comme le vent, dont d’Artagnan, à Saint-Mandé, avait tant de fois admiré, envié la légèreté vigoureuse.

À ces moments-là, quand le vent lui coupait les yeux et en faisait jaillir des larmes, quand la selle brûlait, quand le cheval, entamé dans sa chair vive, rugissait de douleur et faisait voler sous ses pieds de derrière une pluie de sable fin et de cailloux, d’Artagnan, se haussant sur l’étrier, et ne voyant rien sur l’eau, rien sous les arbres, cherchait en l’air, comme un insensé. Il devenait fou. Dans le paroxysme de sa convoitise, il rêvait chemins aériens, découverte du siècle suivant; il se rappelait Dédale et ses vastes ailes, qui l’avaient sauvé des prisons de la Crète.

Un rauque soupir s’exhalait de ses lèvres. Il répétait, dévoré par la crainte du ridicule:

— Moi! moi! dupé par un Gourville, moi!... on dira que je vieillis, on dira que j’ai reçu un million pour laisser fuir Fouquet!

Et il enfonçait ses deux éperons dans le ventre du cheval; il venait de faire une lieue en deux minutes. Soudain, à l’extrémité d’un pacage, derrière des haies, il vit une forme blanche qui se montra, disparut, et demeura enfin visible sur un terrain plus élevé.

D’Artagnan tressaillit de joie; son esprit se rasséréna aussitôt. Il essuya la sueur qui ruisselait de son front, desserra ses genoux, libre desquels le cheval respira plus largement, et, ramenant la bride, modéra l’allure du vigoureux animal, son complice dans cette chasse à l’homme. Il put alors étudier la forme de la route, et sa position quant à Fouquet.

Le surintendant avait mis son cheval blanc hors d’haleine, en traversant les terres molles. Il sentait le besoin de gagner un sol plus dur, et tendait vers la route par la sécante la plus courte.

D’Artagnan, lui, n’avait qu’à marcher droit sous la rampe d’une falaise qui le dérobait aux yeux de son ennemi; de sorte qu’il le couperait à son arrivée sur la route. Là s’entamerait la course réelle; là s’établirait la lutte.

D’Artagnan fit respirer son cheval à pleins poumons.

Il remarqua que le surintendant prenait le trot, c’est-à-dire qu’il faisait aussi souffler sa monture.

Mais on était trop pressé, de part et d’autre, pour demeurer longtemps à cette allure. Le cheval blanc partit comme une flèche quand il toucha un terrain plus résistant.

D’Artagnan baissa la main, et son cheval noir prit le galop. Tous deux suivaient la même route; les quadruples échos de la course se confondaient; M. Fouquet n’avait pas encore aperçu d’Artagnan.

Mais, à la sortie de la rampe, un seul écho frappa l’air, c’était celui des pas de d’Artagnan, qui roulait comme un tonnerre.

Fouquet se retourna; il vit à cent pas derrière lui, en arrière, son ennemi, penché sur le cou de son coursier. Plus de doute; le baudrier reluisant, la casaque rouge, c’était un mousquetaire; Fouquet baissa la tête aussi, et son cheval blanc mit vingt pieds de plus entre son adversaire et lui.

«Oh! mais, pensa d’Artagnan inquiet, ce n’est pas un cheval ordinaire que monte là Fouquet, attention!» Et, attentif, il examina, de son œil infaillible, l’allure et les moyens de ce coursier.

Croupe ronde, queue maigre et tendue, jambes maigres et sèches comme des fils d’acier, sabots plus durs que du marbre.

Il éperonna le sien, mais la distance entre les deux resta la même.

D’Artagnan écouta profondément: pas un souffle du cheval ne lui parvenait, et, pourtant, il fendait le vent.

Le cheval noir, au contraire, commençait à râler comme un accès de toux.

«Il faut crever mon cheval, mais arriver», pensa le mousquetaire.

Et il se mit à scier la bouche du pauvre animal, tandis qu’avec ses éperons il fouillait sa peau sanglante.

Le cheval, désespéré, gagna vingt toises, et arriva sur Fouquet à la portée du pistolet.

«Courage! se dit le mousquetaire, courage! le blanc s’affaiblira peut-être; et, si le cheval ne tombe pas, le maître finira par tomber.»

Mais cheval et homme restèrent droits, unis, prenant peu à peu l’avantage.

D’Artagnan poussa un cri sauvage qui fit retourner Fouquet, dont la monture s’animait encore.

— Fameux cheval! enragé cavalier, gronda le capitaine. Holà! mordioux, monsieur Fouquet, holà! de par le roi!

Fouquet ne répondit pas.

— M’entendez-vous? hurla d’Artagnan.

Le cheval venait de faire un faux pas.

— Pardieu! répliqua laconiquement Fouquet.

Et de courir.

D’Artagnan faillit devenir fou; le sang afflua bouillant à ses tempes, à ses yeux.

— De par le roi! s’écria-t-il encore, arrêtez, ou je vous abats d’un coup de pistolet.

— Faites, répondit M. Fouquet volant toujours.

D’Artagnan saisit un de ses pistolets et l’arma, espérant que le bruit de la platine arrêterait son ennemi.

— Vous avez des pistolets aussi, dit-il, défendez-vous.

Fouquet se retourna effectivement au bruit, et, regardant d’Artagnan bien en face, ouvrit, de sa main droite, l’habit qui lui serrait le corps; il ne toucha pas à ses fontes.

Il y avait vingt pas entre eux deux.

— Mordioux! dit d’Artagnan, je ne vous assassinerai pas; si vous ne voulez pas tirer sur moi, rendez-vous! Qu’est-ce que la prison?

— J’aime mieux mourir, répondit Fouquet; je souffrirai moins.

D’Artagnan, ivre de désespoir, jeta son pistolet sur la route.

— Je vous prendrai vif, dit-il.

Et, par un prodige dont cet incomparable cavalier était seul capable, il mena son cheval à dix pas du cheval blanc; déjà il étendait la main pour saisir sa proie.

— Voyons, tuez-moi c’est plus humain, dit Fouquet.

— Non! vivant, vivant! murmura le capitaine.

Son cheval fit un faux pas pour la seconde fois; celui de Fouquet prit l’avance.

C’était un spectacle inouï, que cette course entre deux chevaux qui ne vivaient que par la volonté de leurs cavaliers.

Au galop furieux avaient succédé le grand trot, puis le trot simple.

Et la course paraissait aussi vive à ces deux athlètes harassés. D’Artagnan, poussé à bout, saisit le second pistolet et ajusta le cheval blanc.

— À votre cheval! pas à vous! cria-t-il à Fouquet.

Et il tira. L’animal fut atteint dans la croupe; il fit un bond furieux et se cabra.

Le cheval de d’Artagnan tomba mort.

«Je suis déshonoré, pensa le mousquetaire, je suis un misérable; par pitié, monsieur Fouquet, jetez-moi un de vos pistolets, que je me brûle la cervelle!»

Fouquet se remit à courir.

— Par grâce! par grâce! s’écria d’Artagnan, ce que vous ne voulez pas en ce moment, je le ferai dans une heure; mais ici, sur cette route, je meurs bravement, je meurs estimé; rendez-moi ce service, monsieur Fouquet.

Fouquet ne répondit pas et continua de trotter.

D’Artagnan se mit à courir après son ennemi.

Successivement il jeta par terre son chapeau, son habit, qui l’embarrassaient, puis son fourreau d’épée, qui battait entre ses jambes.

L’épée à la main lui devint trop lourde, il la jeta comme le fourreau.

Le cheval blanc râlait; d’Artagnan gagnait sur lui.

Du trot, l’animal, épuisé, passa au petit pas avec des vertiges qui secouaient sa tête; le sang venait à sa bouche avec l’écume.

D’Artagnan fit un effort désespéré, sauta sur Fouquet, et le prit par la jambe en disant d’une voix entrecoupée, haletante:

— Je vous arrête au nom du roi: cassez-moi la tête, nous aurons tous deux fait notre devoir.

Fouquet lança loin de lui, dans la rivière, les deux pistolets dont d’Artagnan eût pu se saisir, et, mettant pied à terre:

— Je suis votre prisonnier, monsieur, dit-il; voulez-vous prendre mon bras, car vous allez vous évanouir?

— Merci, murmura d’Artagnan, qui effectivement, sentit la terre manquer sous lui et le ciel fondre sur sa tête.

Et il roula sur le sable, à bout d’haleine et de forces.

Fouquet descendit le talus de la rivière, puisa de l’eau dans son chapeau, vint rafraîchir les tempes du mousquetaire, et lui glissa quelques gouttes fraîches entre les lèvres.

D’Artagnan se releva, cherchant autour de lui d’un œil égaré.

Il vit Fouquet agenouillé, son chapeau humide à la main et souriant avec une ineffable douceur.

— Vous ne vous êtes pas enfui! cria-t-il. Oh! monsieur, le vrai roi par la loyauté, par le cœur, par l’âme, ce n’est pas Louis du Louvre, ni Philippe de Sainte-Marguerite, c’est vous, le proscrit, le condamné!

— Moi qui ne suis perdu aujourd’hui que par une seule faute, monsieur d’Artagnan.

— Laquelle, mon Dieu?

— J’aurais dû vous avoir pour ami. Mais comment allons-nous faire pour retourner à Nantes? Nous en sommes bien loin.

— C’est vrai, fit d’Artagnan pensif et sombre.

— Le cheval blanc reviendra peut-être; c’était un si bon cheval! Montez dessus, monsieur d’Artagnan; moi, j’irai à pied jusqu’à ce que vous soyez reposé.

— Pauvre bête! blessée! dit le mousquetaire.

— Il ira, vous dis-je, je le connais; faisons mieux, montons dessus tous deux.

— Essayons, dit le capitaine.

Mais ils n’eurent pas plutôt chargé l’animal de ce poids double, qu’il vacilla, puis se remit et marcha quelques minutes, puis chancela encore et s’abattit à côté du cheval noir, qu’il venait de joindre.

— Nous irons à pied, le destin le veut; la promenade sera superbe, reprit Fouquet en passant son bras sous celui de d’Artagnan.

— Mordioux! s’écria celui-ci, l’œil fixe, le sourcil froncé, le cœur gros. Vilaine journée!

Ils firent lentement les quatre lieues qui les séparaient du bois, derrière lequel les attendait le carrosse avec une escorte.

Lorsque Fouquet aperçut cette sinistre machine, il dit à d’Artagnan, qui baissait les yeux, comme honteux pour Louis XIV:

— Voilà une idée qui n’est pas d’un brave homme, capitaine d’Artagnan, elle n’est pas de vous. Pourquoi ces grillages? dit-il.

— Pour vous empêcher de jeter des billets au-dehors.

— Ingénieux!

— Mais vous pouvez parler si vous ne pouvez pas écrire, dit d’Artagnan.

— Parler à vous!

— Mais... si vous voulez.

Fouquet rêva un moment; puis, regardant le capitaine en face:

— Un seul mot, dit-il, le retiendrez-vous?...

— Je le retiendrai.

— Le direz-vous à qui je veux?

— Je le dirai.

— Saint-Mandé! articula tout bas Fouquet.

— Bien. Pour qui?

— Pour Mme de Bellière ou Pélisson.

— C’est fait.

Le carrosse traversa Nantes et prit la route d’Angers.

Chapitre CCXLVII — Où l’écureuil tombe, où la couleuvre vole

Il était deux heures de l’après-midi. Le roi, plein d’impatience, allait de son cabinet à la terrasse et quelquefois ouvrait la porte du corridor pour voir ce que faisaient ses secrétaires.

M. Colbert, assis à la place même où M. de Saint-Aignan était resté si longtemps le matin, causait à voix basse avec M. de Brienne.

Le roi ouvrit brusquement la porte, et, s’adressant à eux:

— Que dites-vous? demanda-t-il.

— Nous parlons de la première séance des États, dit M. de Brienne en se levant.

— Très bien! repartit le roi.

Et il rentra.

Cinq minutes après, le bruit de la clochette rappela Rose, dont c’était l’heure.

— Avez-vous fini vos copies? demanda le roi.

— Pas encore, Sire.

— Voyez donc si M. d’Artagnan est revenu.

— Pas encore, Sire.

— C’est étrange! murmura le roi. Appelez M. Colbert.

Colbert entra; il attendait ce moment depuis le matin.

— Monsieur Colbert, dit le roi très vivement, il faudrait pourtant savoir ce que M. d’Artagnan est devenu.

Colbert, de sa voix calme:

— Où le roi veut-il que je le fasse chercher? dit-il.

— Eh! monsieur, ne savez-vous à quel endroit je l’avais envoyé? répondit aigrement Louis.

— Votre Majesté ne me l’a pas dit.

— Monsieur, il est de ces choses que l’on devine, et vous surtout, vous les devinez.

— J’ai pu supposer, Sire; mais je ne me serais pas permis de deviner tout à fait.

Colbert finissait à peine ces mots, qu’une voix bien plus rude que celle du roi interrompit la conversation commencée entre le monarque et le commis.

— D’Artagnan! cria le roi tout joyeux.

D’Artagnan, pâle et de furieuse humeur, dit au roi:

— Sire, est-ce que c’est Votre Majesté qui a donné des ordres à mes mousquetaires?

— Quels ordres? fit le roi.

— Au sujet de la maison de M. Fouquet?

— Aucun! répliqua Louis.

— Ah! ah! dit d’Artagnan en mordant sa moustache. Je ne m’étais pas trompé; c’est Monsieur.

Et il désignait Colbert.

— Quel ordre? Voyons! dit le roi.

— Ordre de bouleverser toute une maison, de battre les domestiques et officiers de M. Fouquet, de forcer les tiroirs, de mettre à sac un logis paisible; mordioux! ordre de sauvage!

— Monsieur! fit Colbert très pâle.

— Monsieur, interrompit d’Artagnan, le roi seul, entendez-vous, le roi seul a le droit de commander à mes mousquetaires; mais, quant à vous, je vous le défends, et je vous le dis devant Sa Majesté; des gentilshommes qui portent l’épée ne sont pas des bélîtres qui ont la plume à l’oreille.

— D’Artagnan! d’Artagnan! murmura le roi.

— C’est humiliant, poursuivit le mousquetaire; mes soldats sont déshonorés. Je ne commande pas à des reîtres, moi, ou à des commis de l’intendance, mordioux!

— Mais qu’y a-t-il? Voyons! dit le roi avec autorité.

— Il y a, Sire, que Monsieur, Monsieur, qui n’a pu deviner les ordres de Votre Majesté, et qui, par conséquent, n’a pas su que j’arrêtais M. Fouquet, Monsieur, qui a fait faire la cage de fer à son patron d’hier, a expédié M. de Roncherat dans le logis de M. Fouquet, et que, pour enlever les papiers du surintendant, on a enlevé tous les meubles. Mes mousquetaires étaient autour de la maison depuis le matin. Voilà mes ordres. Pourquoi s’est-on permis de les faire entrer dedans? Pourquoi, en les forçant d’assister à ce pillage, les en a-t-on rendus complices? Mordioux! nous servons le roi, nous autres, mais nous ne servons pas M. Colbert!

— Monsieur d’Artagnan, dit le roi sévèrement, prenez garde, ce n’est pas en ma présence que de pareilles explications, faites sur ce ton, doivent avoir lieu.

— J’ai agi pour le bien du roi, dit Colbert d’une voix altérée; il m’est dur d’être traité de la sorte par un officier de Sa Majesté, et cela sans vengeance, à cause du respect que je dois au roi.

— Le respect que vous devez au roi! s’écria d’Artagnan, dont les yeux flamboyèrent, consiste d’abord à faire respecter son autorité, à faire chérir sa personne. Tout agent d’un pouvoir sans contrôle représente ce pouvoir, et, quand les peuples maudissent la main qui les frappe, c’est à la main royale que Dieu fait reproche, entendez-vous? Faut-il qu’un soldat endurci depuis quarante années aux plaies et au sang vous donne cette leçon, monsieur? faut-il que la miséricorde soit de mon côté, la férocité du vôtre? Vous avez fait arrêter, lier, emprisonner des innocents!

— Les complices peut-être de M. Fouquet, dit Colbert.

— Qui vous dit que M. Fouquet ait des complices, et même qu’il soit coupable? Le roi seul le sait, sa justice n’est pas aveugle. Quand il dira: «Arrêtez, emprisonnez telles gens», alors on obéira. Ne me parlez donc plus du respect que vous portez au roi, et prenez garde à vos paroles, si par hasard elles semblent renfermer quelques menaces, car le roi ne laisse pas menacer ceux qui le servent bien par ceux qui le desservent, et, au cas où j’aurais, ce qu’à Dieu ne plaise! un maître aussi ingrat, je me ferais respecter moi-même.

Cela dit, d’Artagnan se campa fièrement dans le cabinet du roi, l’œil allumé, la main sur l’épée, la lèvre frémissante, affectant bien plus de colère encore qu’il n’en ressentait.

Colbert, humilié, dévoré de rage, salua le roi, comme pour lui demander la permission de se retirer.

Le roi, contrarié dans son orgueil et dans sa curiosité, ne savait encore quel parti prendre. D’Artagnan le vit hésiter. Rester plus longtemps eût été une faute; il fallait obtenir un triomphe sur Colbert, et le seul moyen était de piquer si bien et si fort au vif le roi, qu’il ne restât plus à Sa Majesté d’autre sortie que de choisir entre l’un ou l’autre antagoniste.

D’Artagnan, donc, s’inclina comme Colbert; mais le roi qui tenait, avant toute chose, à savoir des nouvelles bien exactes, bien détaillées, de l’arrestation du surintendant des finances, de celui qui l’avait fait trembler un moment, le roi, comprenant que la bouderie de d’Artagnan allait l’obliger à remettre à un quart d’heure au moins les détails qu’il brûlait de connaître; Louis, disons-nous, oublia Colbert, qui n’avait rien à dire de bien neuf, et rappela son capitaine des mousquetaires.

— Voyons, monsieur, dit-il, faites d’abord votre commission, vous vous reposerez après.

D’Artagnan, qui allait franchir la porte, s’arrêta à la voix du roi, revint sur ses pas, et Colbert fut contraint de partir. Son visage prit une teinte de pourpre; ses yeux noirs et méchants brillèrent d’un feu sombre sous leurs épais sourcils; il allongea le pas, s’inclina devant le roi, se redressa à demi en passant devant d’Artagnan, et partit la mort dans le cœur.

D’Artagnan, demeuré seul avec le roi, s’adoucit à l’instant même, et, composant son visage:

— Sire, dit-il, vous êtes un jeune roi. C’est à l’aurore que l’homme devine si la journée sera belle ou triste. Comment, Sire, les peuples que la main de Dieu a rangés sous votre loi augureront-ils de votre règne, si, entre vous et eux, vous laissez agir des ministres de colère et de violence? Mais, parlons de moi, Sire; laissons une discussion qui vous paraît oiseuse, inconvenante, peut-être. Parlons de moi. J’ai arrêté M. Fouquet.

— Vous y avez mis le temps, fit le roi avec aigreur.

D’Artagnan regarda le roi.

— Je vois que je me suis mal exprimé, dit-il. J’ai annoncé à Votre Majesté que j’avais arrêté M. Fouquet?

— Oui; eh bien?

— Eh bien! j’aurais dû dire à Votre Majesté que M. Fouquet m’avait arrêté, ç’aurait été plus juste. Je rétablis donc la vérité: j’ai été arrêté par M. Fouquet.

Ce fut le tour de Louis XIV d’être surpris. D’Artagnan, de son coup d’œil si prompt, apprécia ce qui se passait dans l’esprit du maître. Il ne lui donna pas le temps de questionner. Il raconta avec cette poésie, avec ce pittoresque que lui seul possédait peut-être à cette époque, l’évasion de M. Fouquet, la poursuite, la course acharnée, enfin cette générosité inimitable du surintendant, qui pouvait fuir dix fois, qui pouvait tuer vingt fois l’adversaire attaché à sa poursuite, et qui avait préféré la prison, et pis encore, peut-être, à l’humiliation de celui qui voulait lui ravir sa liberté.

À mesure que le capitaine des mousquetaires parlait, le roi s’agitait, dévorant ses paroles et faisant claquer l’extrémité de ses ongles les uns contre les autres.

— Il en résulte donc, Sire, à mes yeux du moins, qu’un homme qui se conduit ainsi est un galant homme et ne peut être un ennemi du roi. Voilà mon opinion, je le répète à Votre Majesté. Je sais que le roi va me dire, et je m’incline: «La raison d’État.» Soit! c’est à mes yeux bien respectable. Mais je suis un soldat, j’ai reçu ma consigne; la consigne est exécutée, bien malgré moi, c’est vrai; mais elle l’est. Je me tais.

— Où est M. Fouquet en ce moment? demanda Louis après un moment de silence.

— M. Fouquet, Sire, répondit d’Artagnan, est dans la cage de fer que M. Colbert lui a fait préparer, et roule au galop de quatre vigoureux chevaux sur la route d’Angers.

— Pourquoi l’avez-vous quitté en route?

— Parce que Sa Majesté ne m’avait pas dit d’aller à Angers. La preuve, la meilleure preuve de ce que j’avance, c’est que le roi me cherchait tout à l’heure... Et puis j’avais une autre raison.

— Laquelle?

— Moi étant là, ce pauvre M. Fouquet n’eût jamais tenté de s’évader.

— Eh bien? s’écria le roi avec stupéfaction.

— Votre Majesté doit comprendre, et comprend certainement, que mon plus vif désir est de savoir M. Fouquet en liberté. Je l’ai donné à un de mes brigadiers, le plus maladroit que j’aie pu trouver parmi mes mousquetaires, afin que le prisonnier se sauve.

— Êtes-vous fou, monsieur d’Artagnan? s’écria le roi en croisant les bras sur sa poitrine; dit-on de pareilles énormités quand on a le malheur de les penser?

— Ah! Sire, vous n’attendez pas sans doute de moi que je sois l’ennemi de M. Fouquet, après ce qu’il vient de faire pour moi et pour vous? Non, ne me le donnez jamais à garder si vous tenez à ce qu’il reste sous les verrous; si bien grillée que soit la cage, l’oiseau finirait par s’envoler.

— Je suis surpris, dit le roi d’une voix sombre, que vous n’ayez pas tout de suite suivi la fortune de celui que M. Fouquet voulait mettre sur mon trône. Vous aviez là tout ce qu’il vous faut: affection et reconnaissance. À mon service, monsieur, on trouve un maître.

— Si M. Fouquet ne vous fût pas allé chercher à la Bastille, Sire, répliqua d’Artagnan d’une voix fortement accentuée, un seul homme y fût allé, et, cet homme, c’est moi; vous le savez bien, Sire.

Le roi s’arrêta. Devant cette parole si franche, si vraie, de son capitaine des mousquetaires, il n’y avait rien à objecter. Le roi, en entendant d’Artagnan, se rappela le d’Artagnan d’autrefois, celui qui, au Palais-Royal, se tenait caché derrière les rideaux de son lit, quand le peuple de Paris, conduit par le cardinal de Retz, venait s’assurer de la présence du roi; d’Artagnan qu’il saluait de la main à la portière de son carrosse, lorsqu’il se rendait à Notre-Dame en rentrant à Paris; le soldat qui l’avait quitté à Blois; le lieutenant qu’il avait appelé près de lui, quand la mort de Mazarin lui rendait le pouvoir; l’homme qu’il avait toujours trouvé loyal, courageux et dévoué.

Louis s’avança vers la porte, et appela Colbert.

Colbert n’avait pas quitté le corridor où travaillaient les secrétaires. Colbert parut.

— Colbert, vous avez fait faire une perquisition chez M. Fouquet?

— Oui, Sire.

— Qu’a-t-elle produit?

— M. de Roncherat, envoyé avec les mousquetaires de Votre Majesté, m’a remis des papiers, répliqua Colbert.

— Je les verrai... Vous allez me donner votre main.

— Ma main, Sire!

— Oui, pour que je la mette dans celle de M. d’Artagnan. En effet, d’Artagnan, ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers le soldat, qui, à la vue du commis avait repris son attitude hautaine, vous ne connaissez pas l’homme que voici; faites connaissance.

Et il lui montrait Colbert.

— C’est un médiocre serviteur dans les positions subalternes, mais ce sera un grand homme si je l’élève au premier rang.

— Sire! balbutia Colbert, éperdu de plaisir et de crainte.

— J’ai compris pourquoi, murmura d’Artagnan à l’oreille du roi: il était jaloux?

— Précisément, et sa jalousie lui liait les ailes.

— Ce sera désormais un serpent ailé, grommela le mousquetaire avec un reste de haine contre son adversaire de tout à l’heure.

Mais Colbert, s’approchant de lui, offrit à ses yeux une physionomie si différente de celle qu’il avait l’habitude de lui voir; il apparut si bon, si doux, si facile, ses yeux prirent l’expression d’une si noble intelligence, que d’Artagnan, connaisseur en physionomies, fut ému, presque changé dans ses convictions.

Colbert lui serrait la main.

— Ce que le roi vous a dit, monsieur, prouve combien Sa Majesté connaît les hommes. L’opposition acharnée que j’ai déployée, jusqu’à ce jour, contre des abus, non contre des hommes, prouve que j’avais en vue de préparer à mon roi un grand règne; à mon pays, un grand bien-être. J’ai beaucoup d’idées, monsieur d’Artagnan; vous les verrez éclore au soleil de la paix publique; et, si je n’ai pas la certitude et le bonheur de conquérir l’amitié des hommes honnêtes, je suis au moins certain, monsieur, que j’obtiendrai leur estime. Pour leur admiration, monsieur, je donnerais ma vie.

Ce changement, cette élévation subite, cette approbation muette du roi, donnèrent beaucoup à penser au mousquetaire. Il salua fort civilement Colbert, qui ne le perdait pas de vue.

Le roi, les voyant réconciliés, les congédia, ils sortirent ensemble.

Une fois hors du cabinet, le nouveau ministre arrêtant le capitaine, lui dit:

— Est-il possible, monsieur d’Artagnan, qu’avec un œil comme le vôtre, vous n’ayez pas, du premier coup, à la première inspection, reconnu qui je suis?

— Monsieur Colbert, reprit le mousquetaire, le rayon de soleil qu’on a dans l’œil empêche de voir les plus ardents brasiers. L’homme au pouvoir rayonne, vous le savez, et, puisque vous en êtes là, pourquoi continueriez-vous à persécuter celui qui vient de tomber en disgrâce et tomber de si haut?

— Moi, monsieur? dit Colbert. Oh! monsieur, je ne le persécuterai jamais. Je voulais administrer les finances, et les administrer seul, parce que je suis ambitieux, et que surtout j’ai la confiance la plus entière dans mon mérite; parce que je sais que tout l’or de ce pays va me tomber sous la vue, et que j’aime à voir l’or du roi; parce que, si je vis trente ans, en trente ans, pas un denier ne me restera dans la main; parce qu’avec cet or, moi, je bâtirai des greniers, des édifices, des villes, je creuserai des ports; parce que je créerai une marine, j’équiperai des navires qui iront porter le nom de la France aux peuples les plus éloignés; parce que je créerai des bibliothèques, des académies; parce que je ferai de la France le premier pays du monde et le plus riche. Voilà les motifs de mon animosité contre M. Fouquet, qui m’empêchait d’agir. Et puis, quand je serai grand et fort, quand la France sera grande et forte, à mon tour, je crierai: «Miséricorde!»

— Miséricorde! avez-vous dit? Alors demandons au roi sa liberté. Le roi ne l’accable aujourd’hui qu’à cause de vous.

Colbert releva encore une fois la tête.

— Monsieur, dit-il, vous savez bien qu’il n’en est rien, et que le roi a des inimitiés personnelles contre M. Fouquet; ce n’est pas à moi de vous l’apprendre.

— Le roi se lassera, il oubliera.

— Le roi n’oublie jamais, monsieur d’Artagnan... Tenez, le roi appelle et va donner un ordre; je ne l’ai pas influencé, n’est-ce pas? Écoutez.

Le roi appelait en effet ses secrétaires.

— Monsieur d’Artagnan? dit-il.

— Me voilà, Sire.

— Donnez vingt de vos mousquetaires à M. de Saint-Aignan, pour qu’ils fassent garde à M. Fouquet.

D’Artagnan et Colbert échangèrent un regard.

— Et d’Angers, continua le roi, on conduira le prisonnier à la Bastille de Paris.

— Vous aviez raison, dit le mousquetaire au ministre.

— Saint-Aignan, continua le roi, vous ferez passer par les armes quiconque parlera bas, chemin faisant, à M. Fouquet.

— Mais moi, Sire? dit le duc.

— Vous, monsieur, vous ne parlerez qu’en présence des mousquetaires.

Le duc s’inclina et sortit pour faire exécuter l’ordre.

D’Artagnan allait se retirer aussi; le roi l’arrêta.

— Monsieur, dit-il, vous irez sur-le-champ prendre possession de l’île et du fief de Belle-Île-en-Mer.

— Oui, Sire. Moi seul?

— Vous prendrez autant de troupes qu’il en faut pour ne pas rester en échec, si la place tenait.

Un murmure d’incrédulité adulatrice se fit entendre dans le groupe des courtisans.

— Cela s’est vu, dit d’Artagnan.

— Je l’ai vu dans mon enfance, reprit le roi, et je ne veux plus le voir. Vous m’avez entendu? Allez, monsieur et ne revenez ici qu’avec les clefs de la place.

Colbert s’approcha de d’Artagnan.

— Une commission qui, si vous la faites bien, dit-il, vous dégrossit le bâton de maréchal.

— Pourquoi dites-vous ces mots: Si vous la faites bien?

— Parce qu’elle est difficile.

— Ah! en quoi?

— Vous avez des amis dans Belle-Île, monsieur d’Artagnan, et ce n’est pas facile, aux gens comme vous, de marcher sur le corps d’un ami pour parvenir.

D’Artagnan baissa la tête, tandis que Colbert retournait auprès du roi.

Un quart d’heure après, le capitaine reçut l’ordre écrit de faire sauter Belle-Île en cas de résistance, et le droit de justice haute et basse sur tous les habitants ou réfugiés, avec injonction de n’en pas laisser échapper un seul.

«Colbert avait raison, pensa d’Artagnan; mon bâton de maréchal de France coûterait la vie à mes deux amis. Seulement, on oublie que mes amis ne sont pas plus stupides que les oiseaux, et qu’ils n’attendent pas la main de l’oiseleur pour déployer leurs ailes. Cette main, je la leur montrerai si bien, qu’ils auront le temps de la voir. Pauvre Porthos! pauvre Aramis! Non, ma fortune ne vous coûtera pas une plume de l’aile.»

Ayant ainsi conclu, d’Artagnan rassembla l’armée royale, la fit embarquer à Paimbœuf, et mit à la voile sans perdre un moment.

Chapitre CCXLVIII — Belle-Île-en-Mer

À l’extrémité du môle, sur la promenade que bat la mer furieuse au flux du soir, deux hommes, se tenant par le bras, causaient d’un ton animé et expansif, sans que nul être humain pût entendre leurs paroles, enlevées qu’elles étaient une à une par les rafales du vent, avec la blanche écume arrachée aux crêtes des flots.

Le soleil venait de se coucher dans la grande nappe de l’océan, rougi comme un creuset gigantesque.

Parfois, l’un des hommes se tournait vers l’est, interrogeant la mer avec une sombre inquiétude.

L’autre, interrogeant les traits de son compagnon, semblait chercher à deviner dans ses regards. Puis, tous deux muets, tous deux agitant de sombres pensées, ils reprenaient leur promenade.

Ces deux hommes, tout le monde les a déjà reconnus, étaient nos proscrits, Porthos et Aramis, réfugiés à Belle-Île depuis la ruine des espérances, depuis la déconfiture du vaste plan de M. d’Herblay.

— Vous avez beau dire, mon cher Aramis, répétait Porthos en aspirant vigoureusement l’air salin dont il gonflait sa puissante poitrine; vous avez beau dire, Aramis, ce n’est pas une chose ordinaire que cette disparition, depuis deux jours, de tous les bateaux de pêche qui étaient partis. Il n’y a pas d’orage en mer. Le temps est resté constamment calme, pas la plus légère tourmente, et, eussions-nous essuyé une tempête, toutes nos barques n’auraient pas sombré. Je vous le répète, c’est étrange, et cette disparition complète m’étonne, vous dis-je.

— C’est vrai, murmura Aramis; vous avez raison, ami Porthos. C’est vrai, il y a quelque chose d’étrange là-dessous.

— Et, de plus, ajouta Porthos, auquel l’assentiment de l’évêque de Vannes semblait élargir les idées, de plus, avez-vous remarqué que, si les barques avaient péri, il n’est revenu aucune épave au rivage?

— Je l’ai remarqué comme vous.

— Remarquez-vous, en outre, que les deux seules barques qui restaient dans toute l’île et que j’ai envoyées à la recherche des autres...

Aramis interrompit ici son compagnon par un cri et par un mouvement si brusque, que Porthos s’arrêta comme stupéfait.

— Que dites-vous là, Porthos! Quoi! vous avez envoyé les deux barques...

— À la recherche des autres; mais oui, répondit tout simplement Porthos.

— Malheureux! qu’avez-vous fait? Alors, nous sommes perdus! s’écria l’évêque.

— Perdus!... Plaît-il? fit Porthos effaré. Pourquoi perdus, Aramis? pourquoi sommes-nous perdus?

Aramis se mordit les lèvres.

— Rien, rien. Pardon, je voulais dire...

— Quoi?

— Que, si nous voulions, s’il nous prenait fantaisie de faire une promenade en mer, nous ne le pourrions pas.

— Bon! Voilà qui vous tourmente? Beau plaisir, ma foi! Quant à moi, je ne le regrette pas. Ce que je regrette ce n’est pas, certes, le plus ou moins d’agrément que l’on peut prendre à Belle-Île; ce que je regrette, Aramis, c’est Pierrefonds, c’est Bracieux, c’est le Vallon, c’est ma belle France: ici, l’on n’est pas en France, mon cher ami; on est je ne sais où. Oh! je puis vous le dire dans toute la sincérité de mon âme, et votre affection excusera ma franchise; mais je vous déclare que je ne suis pas heureux à Belle-Île; non, vraiment, je ne suis pas heureux, moi!

Aramis soupira tout bas.

— Cher ami, répondit-il, voilà pourquoi il est bien triste que vous ayez envoyé les deux barques qui nous restaient à la recherche des bateaux disparus depuis deux jours. Si vous ne les eussiez pas expédiées pour faire cette découverte, nous fussions partis.

— Partis! Et la consigne, Aramis?

— Quelle consigne?

— Parbleu! la consigne que vous me répétiez toujours et à tout propos: que nous gardions Belle-Île contre l’usurpateur; vous savez bien.

— C’est vrai, murmura encore Aramis.

— Vous voyez donc bien, mon cher, que nous ne pouvons pas partir, et que l’envoi des barques à la recherche des bateaux ne nous préjudice en rien.

Aramis se tut, et son vague regard, lumineux comme celui d’un goéland, plana longtemps sur la mer, interrogeant l’espace et cherchant à percer l’horizon.

— Avec tout cela, Aramis, continua Porthos, qui tenait à son idée, et qui y tenait d’autant plus que l’évêque l’avait trouvée exacte, avec tout cela, vous ne me donnez aucune explication sur ce qui peut être arrivé aux malheureux bateaux. Je suis assailli de cris et de plaintes partout où je passe; les enfants pleurent en voyant les femmes se désoler, comme si je pouvais rendre les pères, les époux absents. Que supposez-vous, mon ami, et que dois-je leur répondre?

— Supposons tout, mon bon Porthos, et ne disons rien.

Cette réponse ne satisfit point Porthos. Il se retourna en grommelant quelques mots de mauvaise humeur.

Aramis arrêta le vaillant soldat.

— Vous souvenez-vous, dit-il avec mélancolie, en serrant les deux mains du géant dans les siennes avec une affectueuse cordialité; vous souvenez-vous, ami, qu’aux beaux jours de notre jeunesse, alors que nous étions forts et vaillants, les deux autres et nous, vous souvenez-vous, Porthos, que, si nous eussions eu bonne envie de retourner en France, cette nappe d’eau salée ne nous eût pas arrêtés?

— Oh! fit Porthos, six lieues!

— Si vous m’eussiez vu monter sur une planche, fussiez-vous resté à terre, Porthos?

— Non, par Dieu point, Aramis! Mais aujourd’hui, quelle planche nous faudrait, cher ami, à moi surtout!

Et le seigneur de Bracieux jeta, en riant d’orgueil, un coup d’œil sur sa colossale rotondité.

— Est-ce que, sérieusement, vous ne vous ennuyez pas aussi un peu à Belle-Île? et ne préféreriez-vous pas les douceurs de votre demeure, de votre palais épiscopal de Vannes? Allons, avouez-le.

— Non, répondit Aramis, sans oser regarder Porthos.

— Restons, alors, dit son ami avec un soupir qui, malgré les efforts qu’il fit pour le contenir, s’échappa bruyamment de sa poitrine. Restons, restons! Et cependant, ajouta-t-il, et cependant, si on voulait bien, mais, là, bien nettement, si l’on avait une idée bien fixe, bien arrêtée de retourner en France, et que l’on n’eût pas de bateaux...

— Avez-vous remarqué une autre chose, mon ami? c’est que, depuis la disparition de nos barques, depuis ces deux jours que nos pêcheurs ne sont pas revenus, il n’est pas abordé un seul canot sur les rivages de l’île?

— Oui, certes, vous avez raison. Je l’ai remarqué aussi, moi, et l’observation était facile à faire; car, avant ces deux jours funestes, nous voyions arriver ici barques et chaloupes par douzaines.

— Il faudra s’informer, fit tout à coup Aramis avec attention. Quand je devrais faire construire un radeau...

— Mais il y a des canots, cher ami; voulez-vous que j’en monte un?

— Un canot... un canot!... Y pensez-vous, Porthos? Un canot pour chavirer? Non, non, répliqua l’évêque de Vannes, ce n’est pas notre métier, à nous, de passer sur les lames. Attendons, attendons.

Et Aramis continuait de se promener avec tous les signes d’une agitation toujours croissante.

Porthos, qui se fatiguait à suivre chacun des mouvements fiévreux de son ami, Porthos, qui, dans son calme et sa croyance, ne comprenait rien à cette sorte d’exaspération qui se trahissait par des soubresauts continuels, Porthos l’arrêta.

— Asseyons-nous sur cette roche, lui dit-il; placez-vous là, près de moi, Aramis, et, je vous en conjure une dernière fois, expliquez-moi, de manière à me le faire bien comprendre, expliquez-moi ce que nous faisons ici.

— Porthos... dit Aramis embarrassé.

— Je sais que le faux roi a voulu détrôner le vrai roi. C’est dit, c’est compris. Eh bien?...

— Oui, fit Aramis.

— Je sais que le faux roi a projeté de vendre Belle-Île aux Anglais. C’est encore compris.

— Oui.

— Je sais que, nous autres ingénieurs et capitaines, nous sommes venus nous jeter dans Belle-Île, prendre la direction des travaux et le commandement des dix compagnies levées, soldées et obéissant à M. Fouquet, ou plutôt des dix compagnies de son gendre. Tout cela est encore compris.

Aramis se leva impatienté. On eût dit un lion importuné par un moucheron.

Porthos le retint par le bras.

— Mais je ne comprends pas, ce que, malgré tous mes efforts d’esprit, toutes mes réflexions, je ne puis comprendre, et ce que je ne comprendrai jamais, c’est que, au lieu de nous envoyer des troupes, au lieu de nous envoyer des renforts en hommes, en munitions et en vivres, on nous laisse sans bateaux, on laisse Belle-Île, sans arrivages, sans secours; c’est qu’au lieu d’établir avec nous une correspondance, soit par des signaux, soit par des communications écrites ou verbales, on intercepte toutes relations avec nous. Voyons, Aramis, répondez-moi, ou plutôt, avant de me répondre, voulez-vous que je vous dise ce que j’ai pensé moi? Voulez-vous savoir quelle a été mon idée, quelle imagination m’est venue?

L’évêque leva la tête.

— Eh bien! Aramis, continua Porthos, j’ai pensé, j’ai eu l’idée, je me suis imaginé qu’il s’était passé en France un événement. J’ai rêvé de M. Fouquet toute la nuit, j’ai rêvé de poissons morts, d’œufs cassés, de chambres mal établies, pauvrement installées. Mauvais rêves, mon cher d’Herblay! malencontres que ces songes!

— Porthos, qu’y a-t-il là-bas? interrompit Aramis en se levant brusquement et montrant à son ami un point noir sur la ligne empourprée de l’eau.

— Une barque! dit Porthos; oui, c’est bien une barque. Ah! nous allons enfin avoir des nouvelles.

— Deux! s’écria l’évêque en découvrant une autre mâture, deux! trois! quatre!

— Cinq! fit Porthos à son tour. Six! Sept! Ah! mon Dieu! c’est une flotte! mon Dieu! mon Dieu!

— Nos bateaux qui rentrent probablement, dit Aramis inquiet malgré l’assurance qu’il affectait.

— Ils sont bien gros pour des bateaux de pêcheurs, fit observer Porthos; et puis ne remarquez-vous pas, cher ami, qu’ils viennent de la Loire?

— Ils viennent de la Loire... oui.

— Et, tenez, tout le monde ici les a vus comme moi; voici que les femmes et les enfants commencent à monter sur les jetées.

Un vieux pêcheur passait.

— Sont-ce nos barques? lui demanda Aramis.

Le vieillard interrogea les profondeurs de l’horizon.

— Non, monseigneur, répondit-il; ce sont des bateaux-chalands du service royal.

— Des bateaux du service royal! répondit Aramis en tressaillant. À quoi reconnaissez-vous cela?

— Au pavillon.

— Mais, dit Porthos, le bateau est à peine visible; comment, diable, mon cher, pouvez-vous distinguer le pavillon?

— Je vois qu’il y en a un, répliqua le vieillard; nos bateaux à nous, et les chalands du commerce n’en ont pas. Ces sortes de péniches qui viennent là, monsieur, servent ordinairement au transport des troupes.

— Ah! fit Aramis.

— Vivat! s’écria Porthos, on nous envoie du renfort, n’est-ce pas, Aramis?

— C’est probable.

— À moins que les Anglais n’arrivent.

— Par la Loire? Ce serait avoir du malheur, Porthos; ils auraient donc passé par Paris?

— Vous avez raison, ce sont des renforts, décidément, ou des vivres.

Aramis appuya sa tête dans ses mains et ne répondit pas.

Puis, tout à coup:

— Porthos, dit-il, faites sonner l’alarme.

— L’alarme?... y pensez-vous?

— Oui, et que les canonniers montent à leurs batteries; que les servants soient à leurs pièces; qu’on veille surtout aux batteries de côte.

Porthos ouvrit de grands yeux. Il regarda attentivement son ami, comme pour se convaincre qu’il était dans son bon sens.

— Je vais y aller, mon bon Porthos, continua Aramis de sa voix la plus douce; je vais faire exécuter ces ordres, si vous n’y allez pas, mon cher ami.

— Mais j’y vais à l’instant même! dit Porthos, qui alla faire exécuter l’ordre, tout en jetant des regards en arrière pour voir si l’évêque de Vannes ne se trompait point, et si, revenant à des idées plus saines, il ne le rappellerait pas.

L’alarme fut sonnée; les clairons, les tambours retentirent, la grosse cloche du beffroi s’ébranla.

Aussitôt les digues, les moles se remplirent de curieux, de soldats; les mèches brillèrent entre les mains des artilleurs, placés derrière les gros canons couchés sur leurs affûts de pierre. Quand chacun fut à son poste, quand les préparatifs de défense furent faits:

— Permettez-moi, Aramis, de chercher à comprendre, murmura timidement Porthos à l’oreille de l’évêque.

— Allez, mon cher, vous ne comprendrez que trop tôt, murmura d’Herblay à cette question de son lieutenant.

— La flotte qui vient là-bas, la flotte qui, voiles déployées, a le cap sur le port de Belle-Île, est une flotte royale, n’est-il pas vrai?

— Mais, puisqu’il y a deux rois en France, Porthos, auquel des deux rois cette flotte appartient-elle?

— Oh! vous m’ouvrez les yeux, repartit le géant, arrêté par cet argument.

Et Porthos, auquel cette réponse de son ami venait d’ouvrir les yeux, ou plutôt d’épaissir le bandeau qui lui couvrait la vue, se rendit au plus vite dans les batteries pour surveiller son monde et exhorter chacun à faire son devoir.

Cependant Aramis, l’œil toujours fixé à l’horizon, voyait les navires s’approcher. La foule et les soldats, montés sur toutes les sommités et les anfractuosités des rochers, pouvaient distinguer la mâture, puis les basses voiles, puis enfin le corps des chalands, portant à la corne le pavillon royal de France.

Il était nuit close lorsqu’une de ces péniches, dont la présence avait mis si fort en émoi toute la population de Belle-Île, vint s’embosser à portée de canon de la place.

On vit bientôt, malgré l’obscurité, une sorte d’agitation régner à bord de ce navire, du flanc duquel se détacha un canot, dont trois rameurs, courbés sur les avirons, prirent la direction du port, et, en quelques instants, vinrent atterrir aux pieds du fort.

Le patron de cette yole sauta sur le môle. Il tenait une lettre à la main, l’agitait en l’air et semblait demander à communiquer avec quelqu’un.

Cet homme fut bientôt reconnu par plusieurs soldats pour un des pilotes de l’Île. C’était le patron d’une des deux barques conservées par Aramis, et que Porthos, dans son inquiétude sur le sort des pêcheurs disparus depuis deux jours, avait envoyées à la découverte des bateaux perdus.

Il demanda à être conduit à M. d’Herblay.

Deux soldats, sur le signe d’un sergent, le placèrent entre eux et l’escortèrent.

Aramis était sur le quai. L’envoyé se présenta devant l’évêque de Vannes. L’obscurité était presque complète, malgré les flambeaux que portaient à une certaine distance les soldats qui suivaient Aramis dans sa ronde.

— Eh quoi! Jonathas, de quelle part viens-tu?

— Monseigneur, de la part de ceux qui m’ont pris.

— Qui t’a pris?

— Vous savez, monseigneur, que nous étions partis à la recherche de nos camarades?

— Oui. Après?

— Eh bien! monseigneur, à une petite lieue, nous avons été capturés par un chasse-marée du roi.

— De quel roi? fit Porthos.

Jonathas ouvrit de grands yeux.

— Parle, continua l’évêque.

— Nous fûmes donc capturés, monseigneur, et réunis à ceux qui avaient été pris hier au matin.

— Qu’est-ce que cette manie de vous prendre tous? interrompit Porthos.

— Monsieur, pour nous empêcher de vous le dire, répliqua Jonathas.

Porthos à son tour ne comprit pas.

— Et on vous relâche aujourd’hui? demanda-t-il.

— Pour que je vous dise, monsieur, qu’on nous avait pris.

«De plus en plus trouble», pensa l’honnête Porthos.

Aramis pendant ce temps, réfléchissait.

— Voyons, dit-il, une flotte royale bloque donc les côtes?

— Oui, monseigneur.

— Qui la commande?

— Le capitaine des mousquetaires du roi.

— D’Artagnan?

— D’Artagnan! dit Porthos.

— Je crois que c’est ce nom-là.

— Et c’est lui qui t’a remis cette lettre?

— Oui, monseigneur.

— Approchez les flambeaux.

— C’est son écriture, dit Porthos. Aramis lut vivement les lignes suivantes:

«Ordre du roi de prendre Belle-Île; «Ordre de passer au fil de l’épée la garnison, si elle résiste; «Ordre de faire prisonniers tous les hommes de la garnison;

«Signé: D’Artagnan, qui, avant-hier, a arrêté M. Fouquet pour l’envoyer à la Bastille.»

Aramis pâlit et froissa le papier en ses mains.

— Quoi donc? demanda Porthos.

— Rien, mon ami! rien! Dis-moi, Jonathas?

— Monseigneur!

— As-tu parlé à M. d’Artagnan?

— Oui, monseigneur.

— Que t’a-t-il dit?

— Que, pour des informations plus amples, il causerait avec Monseigneur.

— Où cela?

— À son bord.

— À son bord?

Porthos répéta:

— À son bord?

— M. le mousquetaire, continua Jonathas, m’a dit de vous prendre tous deux, vous et monsieur l’ingénieur, dans mon canot, et de vous mener à lui.

— Allons-y, dit Porthos. Ce cher d’Artagnan!

Aramis l’arrêta.

— Êtes-vous fou? s’écria-t-il. Qui vous dit que ce n’est pas un piège?

— De l’autre roi? riposta Porthos avec mystère.

— Un piège enfin! C’est tout dire, mon ami.

— C’est possible; alors, que faire? Si d’Artagnan nous appelle, cependant...

— Qui vous dit que c’est d’Artagnan?

— Ah! alors... Mais son écriture...

— On contrefait une écriture. Celle-ci est contrefaite, tremblée.

— Vous avez toujours raison; mais, en attendant, nous ne savons rien.

Aramis se tut.

— Il est vrai, dit le bon Porthos, que nous n’avons besoin de rien savoir.

— Que ferai-je, moi? demanda Jonathas.

— Tu retourneras près de ce capitaine.

— Oui, monseigneur.

— Et tu lui diras que nous le prions de venir lui-même dans l’île.

— Je comprends, dit Porthos.

— Oui, monseigneur, répondit Jonathas; mais, si ce capitaine refuse de venir à Belle-Île?...

— S’il refuse, comme nous avons des canons, nous en ferons usage.

— Contre d’Artagnan?

— Si c’est d’Artagnan, Porthos, il viendra. Pars, Jonathas, pars.

— Ma foi! je ne comprends plus rien du tout, murmura Porthos.

— Je vais tout vous faire comprendre, cher ami, le moment en est venu. Asseyez-vous sur cet affût, ouvrez vos oreilles et écoutez-moi bien.

— Oh! j’écoute pardieu! n’en doutez pas.

— Puis-je partir, monseigneur? cria Jonathas.

— Pars, et reviens avec une réponse. Laissez passer le canot vous autres!

Le canot partit pour aller rejoindre le navire.

Aramis prit la main de Porthos et commença les explications.

Chapitre CCXLIX — Les explications d’Aramis

— Ce que j’ai à vous dire, ami Porthos, va probablement vous surprendre, mais vous instruire aussi.

— J’aime à être surpris, dit Porthos avec bienveillance; ne me ménagez donc pas, je vous prie. Je suis dur aux émotions; ne craignez donc rien, parlez.

— C’est difficile, Porthos, c’est... difficile; car, en vérité, je vous en préviens une seconde fois, j’ai des choses bien étranges, bien extraordinaires à vous dire.

— Oh! vous parlez si bien, cher ami, que je vous écouterais pendant des journées entières. Parlez donc, je vous en prie, et, tenez, il me vient une idée: je vais, pour vous faciliter la besogne, je vais, pour vous aider à me dire ces choses étranges, vous questionner.

— Je le veux bien.

— Pourquoi allons-nous combattre, cher Aramis?

— Si vous me faites beaucoup de questions semblables à celle-là, si c’est ainsi que vous voulez faciliter ma besogne, mon besoin de révélation, en m’interrogeant ainsi, Porthos, vous ne me faciliterez en rien. Bien au contraire, c’est précisément là le nœud gordien. Tenez, ami, avec un homme bon, généreux et dévoué comme vous l’êtes, il faut, pour lui et pour soi-même, commencer la confession avec bravoure. Je vous ai trompé, mon digne ami.

— Vous m’avez trompé?

— Mon Dieu, oui.

— Était-ce pour mon bien, Aramis?

— Je l’ai cru, Porthos; je l’ai cru sincèrement, mon ami.

— Alors, fit l’honnête seigneur de Bracieux, vous m’avez rendu service, et je vous en remercie; car, si vous ne m’aviez pas trompé, j’aurais pu me tromper moi-même. En quoi donc m’avez-vous trompé? Dites.

— C’est que je servais l’usurpateur, contre lequel Louis XIV dirige en ce moment tous ses efforts.

— L’usurpateur, dit Porthos en se grattant le front, c’est... Je ne comprends pas trop bien.

— C’est l’un des deux rois qui se disputent la couronne de France.

— Fort bien!... Alors, vous serviez celui qui n’est pas Louis

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