II - III
A l'horizon de brume. Le Vésuve qui fume Promet Naple aujourd'hui (Bis). Dans cette ville heureuse, La vie est gracieuse Comme un jardin fleuri (Bis)
Refrain
Vogue (Bis) vogue ma balancelle; Chantez, gais matelots; Que votre voix se mêle Aux murmures des flots (Bis).
Quand la nuit tend ses voiles Sous ce beau ciel d'étoiles, Le gai Napolitain (Bis). Chante la sérénade, Puis sous la colonnade S'endort priant un saint (Bis).
Refrain
Vogue (Bis) vogue, ma balancelle; Chantez, gais matelots; Que votre voix se mêle Aux murmures des flots (Bis).
Des applaudissements frénétiques, s'élevant du rivage, saluent les dernières notes égrenées dans l'air par la voix superbe et sonore de Pitre Verret.
Le père Latourelle, en secouant la cendre de sa pipe, dit à ses voisins: «Il chante comme un rossignol, ce gaillard-là, mais c'est dommage que lui et ses amis n'aient pas suivi mon conseil, car le grain approche, et je redoute pour eux un malheur».
En parlant, le père Latourelle, montrait du doigt un gros nuage noir, qui, pareil à un drap mortuaire, déroulait à l'horizon ses plis frangés.
Le vent, un vent brûlant, commençait à agiter faiblement la surface de l'eau; et l'oreille percevait déjà un bruit vague qui ressemblait à un roulement de tambour: c'était le tonnerre qui mettait d'accord les sons de sa sinistre et mâle voix.
Mais notre artiste, grisé par les applaudissements, chante, chante toujours. Et ses compagnons, ivres de joie et de liberté, continuent à jouer de la pagaie et de la rame, sans même soupçonner l'approche de la tempête. Pourtant, s'ils dirigeaient leurs regards vers le nord, ils verraient maintenant plusieurs nuages se rapprocher pour ne former bientôt qu'un seul et immense rideau dont l'un des coins menace d'obscurcir le soleil!
Verret en est à sa dixième chanson, et il chante avec une verve endiablée:
C'est l'aviron Qui nous mène, Qui nous monte! C'est l'aviron Qui nous monte En haut!
quand, soudain, le vent s'élève avec une rage épouvantable; un long serpent de feu déchire la nue et la foudre éclate!
--Au rivage! s'écrient tous les rameurs.
Un nouvel éclair sillonne le firmament et la pluie, une pluie torrentielle, se met à tomber!
Les rameurs essayent, mais vainement, de diriger leur embarcation vers la ville.
La frayeur s'ajoutant à l'inexpérience, paralyse leurs membres, et la chaloupe, mal gouvernée, danse comme une coquille au gré du vent et des flots!
De la rive, les gens suivent cette scène avec effroi; les parents des jeunes rameurs crient à fendre l'âme, et, cependant, personne n'ose aller au secours des malheureux!...
Le père Latourelle, plus énervé que jamais, casse sa pipe en maugréant:
--Ah! les imprudents! les étourdis! je leur ai bien dit qu'il leur arriverait malheur...
Au même moment, et comme si le ciel voulait réaliser ce sombre présage, un coup de vent terrible fait chavirer la chaloupe, et les six jeunes gens sont lancés dans les flots!
Quatre des malheureux réussissent à se cramponner à l'embarcation, mais Bédard et Verret en sont trop éloignés pour pouvoir la saisir.
Bédard, qui est un habile nageur, se maintient à la surface de l'eau, tandis que Verret, ignorant la natation, disparait pour ne plus reparaître....
Tout à coup, du rivage, retentit cette clameur presque joyeuse:
Le vieux muet! le vieux muet!
En effet, notre héros, sortant on ne sait d'où, accoure, suivi de son chien.
Avec la souplesse d'un jeune homme, il saute dans un canot, et, après s'être signé, rame dans la direction des naufragés.
Il est vraiment beau de voir s'élancer, tête nue, sous le feu des éclairs, ce brave colosse qui risque sa vie pour sauver celle de ses semblables!
Mais c'est une tâche d'une exécution quasi impossible que cet homme vient de s'imposer! Car le vent, soufflant dans la direction du sud, repousse le canot à mesure qu'il avance!
Les vagues s'élèvent à une hauteur effrayante, et quand le canot arrive à leur crête, on dirait qu'il va sombrer dans le gouffre!
La distance à franchir est d'environ quatre Arpents.
A la puissance et à la fureur des éléments, le rameur oppose la force et l'adresse. Tenant son canot nez au vent, il lui fait couper la vague écumante, et le force à courir vers le lieu du danger.
Malgré le bruit des flots et les éclats de la foudre, il entend à présent les cris et les appels désespérés des naufragés.
Alors, redoublant de courage et rassemblant toutes ses forces, il imprime à l'embarcation des élans qui la font bondir de vague en vague avec l'agilité d'un coursier. Quelques pieds seulement le séparent des malheureux. Encore un effort, et il est auprès d'eux!
Il jette l'ancre, et tend d'abord une rame à Joachim Bédard, qui lutte toujours contre les flots. Mais ce dernier, en voulant saisir la rame, disparaît dans l'abîme!
Sans hésiter, le vieillard plonge dans l'onde amère; le chien suit son exemple, et tous les deux reparaissent presque aussitôt, l'homme tenant Bédard, et le chien soutenant l'infortuné Verret!
S'approcher du canot et y monter avec son fardeau, est pour le sauveteur l'affaire d'un instant.
Le ciel, évidemment, lui prête force et courage.
Il arrache Perret de la gueule du chien et le dépose au fond du canot. Puis, tendant tour à tour la rame à ceux qui se tiennent cramponnés à leur chaloupe renversée, il a le bonheur de les recueillir dans sa barque.
Cependant, il ne peut compter sur l'aide de ceux qu'il vient d'arracher à la mort, car tous sont exténués par les efforts qu'ils ont faits pour sauver leur vie.
Aussi, comprenant toute la difficulté de la situation, le vieillard se recommande à la sainte Vierge et se met à ramer vaillamment.
Les spectateurs, agenouillés sur le rivage, adressent au ciel les prières les plus ferventes.
Peu à peu, le vent s'apaise, les nuages se dispersent et la mer devient plus calme.
Maintenant que la bourrasque a rentré ses fureurs, le canotier sent ses forces revenir, et le canot obéit aux vigoureuses poussées qu'il lui donne en frappant l'onde de ses rames.
Enfin, il touche au rivage, et la foule se lève en poussant des acclamations délirantes!
Mais à ces acclamations se mêlent tout à coup des cris déchirants. Une femme fend la foule et se jette sur le corps inanimé de Verret, que le vieux muet a étendu sur le sable de la grève.
Mon enfant! mon enfant! s'écrie-t-elle, en baignant de larmes la figure du jeune homme....
Notre héros fait signe à la mère de se calmer, puis, se penchant sur le corps du malheureux, il se met à pratiquer sur lui la respiration artificielle.
Pendant qu'il opère ainsi, la mère ne cesse de crier: «Sauvez mon enfant, mon Dieu! sauvez mon enfant!»
Et le vieillard, impassible, continue sa nouvelle tache avec un dévouement admirable.
Soudain, il tressaille de joie en voyant la poitrine du jeune homme se soulever, et en entendant un faible soupir s'exhaler de ses lèvres.
--Il vit! il est sauvé! s'écrie la mère avec transport.
Le colosse reprend son travail avec plus d'ardeur, et, au bout de cinq minutes, Verret restitue à la mer le breuvage mortel.
Il est sauvé.
A la demande de la mère, le géant prend le jeune homme dans ses bras, comme il eût fait d'un petit enfant, et le place sur un matelas qu'on a mis dans une voiture pour transporter Verret à sa demeure.
Le vieux muet veut rentrer dans sa cabane; mais il est entouré, retenu, pressé par la foule enthousiaste et reconnaissante.
Joachim Bédard et ses compagnons se démènent comme des gens qui ont perdu la raison. Ils sautent, chantent, rient et pleurent tour à tour!
Prenant les mains du colosse, ils les couvrent de baisers, et lui expriment leur profonde gratitude. Ils s'en éloignent, puis s'en rapprochent pour lui témoigner maintenant leur admiration, et l'assurer de leur dévouement.
--Monsieur! s'écrie Joachim Bédard: vous vous êtes jeté dans l'eau pour nous sauver la vie; eh bien, nous, tonnerre! si jamais ça se présente, nous nous jetterons dans le feu par dessus la tête pour vous sauver ou pour vous défendre!
--Oui! oui!... hourra! hurlent les autres naufragés; nous donnerons volontiers notre vie pour sauver la vôtre!
Et tout le rivage retentit des acclamations joyeuses de la multitude!
Le vieillard, un peu confus, mais tout rayonnant, montre à la foule le ciel, voulant exprimer par ce geste que les actions de grâces doivent s'adresser à Dieu!
Oui, un sourire rayonne sur le bon visage de notre héros; ce sourire est le reflet du vrai bonheur que procure toujours à l'âme la satisfaction du devoir accompli. Et il se félicite, non pas de ses exploits, mais d'avoir eu le grand privilège d'être choisi par Dieu pour faire des heureux...
Ce soir-là, il eut pour son chien des caresses plus tendres, et il lui fit partager en commun son modeste repas, comme le chien avait partagé avec lui les dangers et les honneurs de la journée!
Puis, malgré la fatigue qui paralysait ses membres, il s'agenouilla devant l'image de la sainte Vierge et y resta longtemps, le front courbé, l'âme débordante, remerciant Marie de lui avoir procuré ce bonheur. Un moment, des larmes jaillirent de ses paupières:
Ici, c'est le passé qui parle au souvenir!
Enfin, ne pouvant plus se tenir à genoux, il se jeta sur son lit de sapin et dormit comme un bienheureux.
LA TIREUSE DE CARTES
Le lendemain soir, en face de la maison servant de poste aux sapeurs-pompiers, un groupe nombreux et animé parlait de l'événement de la veille, qui avait créé tant d'émoi au sein de la paroisse. Tous faisaient l'éloge du vieux muet, à l'exception du père Latourelle, qui fumait nerveusement sa pipe, en réprimant, tantôt un geste et tantôt une parole menaçant de lui échapper.
--L'as-tu remarqué, Etienne, demande Jonas Grosselin, quand il a traîné son canot à l'eau? On eût dit qu'il traînait une latte!
--Oui, répond Etienne Corriveau: c'était un tour de force, mais c'est surtout sur l'eau que j'ai admiré sa force et son adresse.
--Moi aussi, approuve Frédéric Patry: je croyais, à chaque instant, qu'il allait être englouti; mais j'ai remarqué qu'il présentait toujours aux vagues la pince et jamais le flanc du canot.
--C'est justement cela qui prouve sa force et son adresse, reprend Etienne Corriveau. Car un homme faible et inhabile aurait coulé au fond tout de suite.
--Moi, dit Félix Bigaouette, ce que j'admire encore plus que sa force et son adresse, c'est son courage et son dévouement.
--Vous avez la note juste! fait Jean-Baptiste Dufresne. Cet homme a bravé la mort pour sauver la vie à des gens qu'il ne connaissait pas. C'est du dévouement poussé jusqu'à l'héroïsme!
Bref, chacun avait une bonne parole à dire à l'adresse de notre héros.
--C'est malheureux qu'il soit muet! oui, immanquablement, c'est malheureux! dit Félix Fortin, politicien incurable.
--Et, s'il parlait, Félix? interroge en riant Léon Saucier, tu en ferais sans doute un candidat?
--Immanquablement! je le prierais de poser sa candidature, aux prochaines élections, pour l'Assemblée législative; et il serait élu immanquablement...
--Bah! reprend un farceur, François Kirouac, parmi nos députés, j'en connais plusieurs qui sont, à la Chambre, plus muets que lui...
--Vous avez raison! glapit le père Latourelle,--sans saisir le trait d'esprit de François Kirouac,--car ce sauvage-là n'est pas plus muet que vous et moi!
--Hein! que dites-vous? interrogent toutes les voix.
--Je dis, bougonne, cette fois, le père Latourelle, qu'il fait le muet pour se moquer de nous. Tenez, hier, j'étais à ses côtés quand il donnait des soins à Pitre Verret, et lorsque le pauvre diable, qui avait bu plus d'eau que de raison, s'est mis à dégobiller, j'ai entendu le sauvage dire: «Sauvé!»
--Ta! ta! ta! vous radotez, vieil oiseau de mauvais augure! interrompt Joachim Bédard. J'y étais moi aussi, je suppose! et ce n'est pas le vieux muet qui a prononcé ces paroles, c'est la mère de mon ami Verret!
Tout le monde applaudit à la riposte.
Ce fut le signal de dispersion. Chacun reprit le chemin du logis.
Le père Latourelle, tout confus, se retira en marmottant entre ses dents:
«La tireuse de cartes me le dira bien, elle, si le sauvage parle!»
Cependant, l'affirmation catégorique de Joachim Bédard, avait impressionné le père Latourelle et jeté le doute dans son esprit. Après tout, se disait-il, je peux bien m'être trompé; à vrai dire, l'accident m'avait mis un peu à l'envers! En tout cas, je vas aller consulter la _Châtigny_, qui passe pour avoir le don de faire parler les cartes.
Attends un peu, mon p'tit Joachim Bédard: tu auras bientôt de mes nouvelles...
· · ·
Il y avait à la Canardière, petit village situé sur la rive nord de la rivière Saint-Charles, et qu'on nomme aujourd'hui Limoilou, une vieille femme qui pratiquait, l'art de la cartomancie. On l'appelait familièrement la _Châtigny_.
Sa clientèle se composait principalement de jeunes filles et de jeunes gens, dont elle savait exploiter la naïveté, car c'était une madrée commère que la _Châtigny_! Mais les revenus de cet art ne suffisant pas à sa subsistance, la cartomancienne blanchissait le linge, tricotait des bas, des mitaines, des cache-nez, etc., et avec ces divers métiers, elle trouvait le moyen de vivre assez bien.
Un soir de juillet, elle tricotait, en attendant la clientèle, quand elle entendit gratter à la porte. Croyant que c'était son chat, elle cria, sans se déranger: «Va te coucher, animal!»
Au bout de quelques secondes, le même bruit ayant recommencé, la _Châtigny_, impatientée, s'arme d'un torchon avec lequel elle veut corriger son chat importun. Elle entre-baille la porte et donne un grand coup de torchon sur la tête de... d'un vieillard, qui recule, épouvanté!
--Oh pardon! mille excuses! monsieur, s'écrie-t-elle; je croyais que c'était mon chat qui grattait à la porte!
--Moi, dit le père Latourelle--car c'était bien lui--je cherchais la sonnette!
--Vous l'auriez cherchée longtemps, car il n'y en a pas! Je vous prie, encore une fois, de m'excuser, monsieur, et veuillez entrer.
--Vous êtes madame Châtigny, n'est-ce pas?
--Oui monsieur, pour vous servir. Prenez une chaise.
--On me dit que vous tirez aux cartes?
--Oh! oui, monsieur; la cartomancie est un art que je pratique depuis quarante ans, à la satisfaction de tous ceux qui me font l'honneur de me consulter. Je possède aussi, sur le bout du doigt, la géomancie, la chiromancie, la physiognomonie...
--Pas possible! s'écrie le père Latourelle, tout ébahi d'entendre prononcer ces grands mots, dont il ne comprend pas la signification. Alors, madame, vous êtes une savante?
--Sans me vanter, monsieur, je crois pouvoir dire, sur le passé, le présent et l'avenir, tout ce qui peut intéresser mes honorables clients.
--Eh bien! parlez sur ce qui m'intéresse dans le moment.
--Avec plaisir, monsieur, mais ma règle est d'exiger d'avance la minime rétribution de cinquante cents.
--Cinquante cents! gémit le père Latourelle, en faisant une grimace; vous n'y pensez pas! Je vas vous donner vingt-cinq cents.
--Je n'ai qu'un seul prix, monsieur!
Il fallait donc s'exécuter. Le père Latourelle présenta deux pièces de vingt-cinq cents, que la Châtigny fit glisser prestement dans sa bourse. Puis, prenant un paquet de cartes, la sorcière se met à les aligner lentement sur la table.
Après les avoir examinées attentivement, elle risque ces mots: «Une femme brune vous aime tendrement.»
--Oui, je le crois, soupire le bonhomme, en pensant à sa vieille épouse!
--J'y suis, se dit en elle-même la tireuse de cartes; c'est un veuf qui songe à convoler en secondes noces. Et tout haut, elle ajoute; «Vous allez l'épouser prochainement.»
--Mais! vous êtes une sorcière! s'écrie le père Latourelle, pensant toujours à sa femme, car je dois fêter mes noces d'or dans deux semaines!
--Ha! se dit la Châtigny, il n'est pas veuf... Il faut chercher autre chose.
--Monsieur, vous avez un ennemi!
--Ça, c'est encore vrai! cet ennemi n'est autre que Joachim Bédard, qui m'en veut parce que je lui ai conseillé de ne pas se risquer sur l'eau, dimanche dernier, à l'approche de la tempête.
Ces dernières paroles jettent la tireuse de cartes dans le ravissement. Car elle avait entendu raconter, par le menu, le sauvetage émouvant que le vieux muet avait opéré sur la rivière Saint-Charles, et elle supposa que la visite du bonhomme n'était pas étrangère à cet événement.
Touchant plusieurs cartes avec le bout d'une plume d'oie, elle se met a compter à haute voix: un, deux, trois, quatre, cinq, six. Puis, d'un accent tragique: «Ciel! que vois-je? six jeunes gens qui vont se noyer sous les yeux de leurs parents et amis et nul ne cherche à les secourir! Que vois-je encore? un homme, un sauvage saute dans un canot et vole au secours des malheureux...»
Ici, la Châtigny fait une pause et regarde, à la dérobée, le père Latourelle, qui parait en proie à la plus vive agitation. Et elle continue: Ce sauvage est accompagné d'un chien; je les vois plonger et retirer deux hommes du fond de l'eau! Ce sauvage sauve ensuite les quatre autres jeunes gens qui s'étaient accrochés à leur chaloupe renversée!
La cartomancienne fait une nouvelle pause, et le père Latourelle en profite pour lui adresser, d'une voix tremblante, cette question:
--Ce sauvage, madame, parle-t-il?
La tireuse, après avoir regardé à plusieurs reprises trois différentes cartes, en les frappant chaque fois de sa plume magique, répond:
--Non, il ne parle point, puisqu'il est muet!
--Quoi! madame, vous affirmez qu'il est muet?
--Je l'affirme! répond la cartomancienne, d'une voix solennelle.
--Hélas! je vois bien que je ne suis pas chanceux! fait mélancoliquement le bonhomme...
--Est-ce que vous n'êtes pas satisfait de la consultation, monsieur?
--Oh! oui, madame! très satisfait! Tenez, par chez-nous, à Saint-Sauveur, personne ne veut croire à la sorcellerie, et je commençais moi aussi à en douter; mais, maintenant, j'y crois plus que jamais, et je proclamerai partout que vous êtes une sorcière, une vraie!
--Je ne suis pas une sorcière, monsieur; je connais mon art, voilà tout!
Et le père Latourelle reprit, tout penaud, le chemin de sa paroisse, se promettant d'être, à son tour, aussi muet qu'une carpe!
LA MAISON BLEUE
Tous les Québécois ont connu la _Maison bleue_, ou en ont entendu parler.
Elle n'avait rien de remarquable, cependant si ce n'est sa couleur d'azur qu'elle a conservée jusqu'au jour de sa démolition, c'est-à-dire durant un siècle environ.
C'était une modeste construction en bois, à un étage, située sur la rue Saint-Vallier, au sud-ouest de l'hôpital du Sacré-Coeur, à Saint-Sauveur.
Il y a un demi-siècle, la solitude la plus complète régnait aux alentours de cette demeure.
Elle paraissait alors très éloignée de la ville, probablement parce qu'elle était isolée dans un champ et qu'on y parvenait par un chemin impraticable. Aussi, quand les gens de Québec parlaient d'aller à la _Maison bleue_, ils avaient le soin de choisir un bon cheval et une voiture solide...
Mais que de changements depuis!
La rue Saint-Vallier, qui était autrefois un véritable bourbier, est maintenant pavée en asphalte! Toutes les autres rues de Saint-Sauveur sont macadamisées et entretenues avec la plus grande vigilance.
Cette paroisse est aujourd'hui annexée à la, cité de Québec, et la superbe résidence du maire actuel de cette ville--l'honorable S. N. Parent--s'élève à quelques pas du terrain occupé naguère par la _Maison bleue_.
Cette maison était alors le rendez-vous des honnêtes gens qui aimaient à se livrer au plaisir de la table, de la conversation et de la danse. Elle était, en particulier, le rendez-vous des gens des noces.
La mode ne condamnait pas, comme à présent, les nouveaux mariés à un voyage, et la lune de miel n'était pas forcée de courir en chemin de fer...
Non! et les noces, qui duraient deux ou trois jours, étaient couronnées par de joyeuses agapes sous le toit de cette maison si populaire.
Elle était tenue par un Français--type courtois et jovial--que tout le monde appelait _Paschal_.
Le 8 septembre au soir de l'année, 18..., il y avait fête de gala chez _Paschal_, en l'honneur d'un jeune couple de Saint-Roch, appartenant à des familles à l'aise.
Rien n'avait été épargné pour donner de l'éclat à la fête et du plaisir aux invités.
L'hôtellerie était resplendissante de lumières. De jolis bouquets de fleurs en ornaient toutes les chambres. La salle à dîner, surtout, offrait un coup d'oeil charmant; le propriétaire l'avait décorée avec beaucoup de goût.
Une société en verve et en appétit avait pris place autour d'une table garnie des mets les plus délicats.
On mangea fermement, on but modérément, et, au dessert, on chanta joyeusement!
La mode des discours indigestes et souvent ridicules, au dessert, n'était pas encore inventée... et les estomacs n'en digéraient que mieux!
Chaque convive y alla de sa chanson, et tout le répertoire national y passa!
--Mes amis, dit le père de la mariée, la danse étant un fameux digestif, je prie toute la compagnie de passer dans l'autre salle, où les musiciens sont à leur poste.
L'invitation fut chaleureusement acceptée, et, cinq minutes plus tard, les mariés et leurs amis mêlaient le bruit cadencé de leurs semelles aux accords du violon et de la clarinette...
Vers onze heures, la danse battait son plein. Un fiacre, portant six matelots en goguette, s'arrêta en face de la _Maison bleue_.
Les sons de la musique et les bruyants éclats de rire avaient attiré l'attention des marins, et la table toute servie, qu'ils voyaient du dehors, excitait maintenant chez-eux le désir de manger et de s'amuser aux dépends des _French Canadians!_
Le cocher leur fait observer que cette maison est l'hôtellerie la mieux tenue de Québec et que les gens avinés n'y sont pas admis. Ça m'a l'air de gens des noces, ajoute-t-il, et je vous assure qu'ils ne vous laisseront pas entrer.
--Avec cette clef-là, nous entrerons bien! dit l'un des matelots, en faisant briller à la lueur de la lune la lame d'un poignard!
--Si vous descendez de ma voiture, je vous quitte! menace le cocher, en s'apprêtant à fouetter son cheval!
--Nous t'avons payé, n'est-ce pas? eh bien, attends-nous!
Mais les matelots ont à peine mis pied à terre, que le cocher, sans songer qu'il risque d'embourber sa voiture, lance son cheval au galop!
--Bah! fait l'un des marins, en ricanant, nous nous rendrons au bâtiment, demain matin, dans la voiture des mariés...
Ils s'approchent de la maison, dont la porte et les fenêtres sont ouvertes comme en été, car la température est splendide.
Sans se donner la peine de frapper, ils entrent dans la salle à dîner et se placent à table.
--Mangeons et buvons! commande le plus audacieux de la clique...
La gaieté était si générale et si bruyante en ce moment dans la salle de danse, que l'entrée des matelots ne fut pas tout d'abord remarquée. Et quant Paschal aperçut les intrus, ceux-ci avaient déjà dévoré deux poulets et vidé trois bouteilles de vin!
--Que faites-vous ici? leur demande-t-il à brûle-pourpoint.
--Tu le vois, camarade, nous mangeons et buvons à ta santé!
--Sortez d'ici au plus vite!
--Pour toute réponse, l'un des bandits se lève et frappe le propriétaire en pleine figure!
Une servante fait irruption dans la salle de danse en criant: «Venez vite! venez vite! le bourgeois a été assommé par des bandits...»
Tous les hommes s'élancent au secours de Paschal, mais ils sont mal reçus par les matelots qui les attendent de pied ferme.
Une bagarre terrible s'ensuit, au milieu des cris d'effroi que poussent les femmes, en courant d'une chambre à l'autre!
Tout à coup, des hurlements de chien retentissent au dehors, et l'on voit apparaître dans la porte la haute stature du vieux muet.
D'un coup d'oeil, le colosse comprend tout. Il empoigne un des matelots et le jette comme une mitaine par la fenêtre! Un autre matelot va frapper le vieux muet dans le dos avec son poignard, quand l'énorme chien saute à la gorge du brigand et le renverse par terre.
Notre héros lui arrache le poignard, et le saisissant par une jambe, lui fait prendre le même chemin qu'à son compagnon! Un troisième s'avance, le poignard à la main, mais le colosse lui applique sur la main un coup de pied formidable qui le désarme et lance le poignard au plafond...
Alors, se voyant vaincus, les quatre marins se jettent aux genoux du terrible lutteur et lui demandent grâce!
Se plaçant près de la porte, le géant leur fait signe de sortir, et, à tour de rôle, il leur administre, à l'endroit où le dos perd son nom, un maître coup de pied qui les envoie rouler au milieu de la rue...
Le chien ne parait pas satisfait de la part qu'il a prise à la lutte, car il poursuit les matelots en leur mordant les jarrets!
Le vieux muet est obligé de siffler l'animal pour lui faire abandonner ses victimes!
Personne, heureusement, n'avait été blessé sérieusement. Paschal était le plus maltraité: il avait les lèvres fendues et l'oeil droit au beurre noir; mais il se félicitait d'avoir échappé, lui et ses hôtes, aux poignards des matelots.
--Ce n'est rien, dit-il, buvons maintenant à la santé de notre sauveur!
Tous les convives emplissent leur verre et boivent avec enthousiasme à la santé du vieux muet.
Après avoir vidé une larme de vin, notre héros veut se retirer, mais les convives, et surtout les dames, le supplient avec tant d'insistance de rester, qu'il se rend à leurs prières.
Il décline l'offre de danser, mais accepte celle de faire la partie de whist avec les doyens de la société.
La présence du colosse et du chien, qui, semblable à une sentinelle, se tenait sur le seuil de la porte, rassura tout à fait les gens des noces, qui se remirent à danser avec plus d'entrain que jamais!
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Le lecteur est certainement curieux de savoir quel heureux hasard avait conduit le vieux muet, ce soir-là, chez Paschal. Nous allons satisfaire sa légitime curiosité.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le temps était serein et la lune brillait au ciel comme un vaste ostensoir.
La marée était basse, et le vieillard venait de tendre ses filets.
En revenant à sa cabane, il crut entendre, dans le lointain, des flots d'harmonie que la brise lui apportait. Il prêta l'oreille, et perçut distinctement les sons de la clarinette et du violon.
Charmé par cette musique, qu'il n'avait pas l'avantage d'entendre souvent, il s'approcha de l'hôtellerie.
Blotti sous un arbre, il écoutait depuis quelques instants, quand, subitement, la musique cessa et des cris lamentables arrivèrent jusqu'à lui.
Il se redressa, comme mû par un ressort, et, pressentant quelque malheur, il courut vers la _Maison bleue_, où se déroulait la scène que nous venons de raconter.
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A cinq heures du matin, les gens des noces se séparèrent, bien à regret, de ce nouvel ami, qu'ils appelaient leur sauveur, et lui témoignèrent la plus vive reconnaissance.
Bien des années ont passé depuis cette joyeuse époque, et bien des habitués de l'hôtellerie légendaire sont disparus pour toujours...
Disparue, elle aussi, cette chère _Maison bleue_, dont la vue seule faisait naître dans l'esprit des passants tout un monde de bien doux souvenirs!