‹ Le village Contes et nouvelles du TerroirChapitre 13 sur 15 · 12.1 Scène I

12.1 Scène I

Marie, Raoul.

Marie essuie des assiettes empilées sur la table. Raoul impatient, évolue dans la pièce puis s’approche de plus en plus de Marie qui lui tourne le dos.

RAOUL. – Envoye donc, Marie… tu sais ben que j’sus pas un gars qui s’vantrait de ça après !…

MARIE, maussade. – Lâche-moué, Raoul, pour la centième fois, lâche-moué. J’te l’dis, j’sus pas une femme comme ça moué… Ça t’i du bon sens qu’une honnête créature couperait la confiance à son mari dans le moignon, comme ça, pendant qu’il travaille comme un pauvre chien pour la faire vivre !…

Raoul s’approche pour la baiser au cou.

— Envoye donc, Marie…

MARIE,violente. –Écoute, toué ! Tu connais Ernest, hein ?… Il est vindicatif ! j’ai que ça à t’dire !…

Marie a terminé sa vaisselle. Elle pose son linge sur le dos d’une chaise, sort un tricot de ses jupes et va s’asseoir dans la berçeuse, près de la fenêtre. Raoul est penaud sur une autre chaise, au milieu de la scène.

RAOUL, braillard. – V’là c’que c’est que les femmes !… Quand on leur demande ça, ben gentiment, ça leur donne de la force, pis, a’ vous envoye chez l’diable comme un seul homme !… Ben Marie j’sus certain moué que ton Ernest a pas été monsieur comme j’l’ai été… C’est peut-être pour ça aussi qu’i t’as eue aussi ?… T’as pas besoin de te regimber ! i’ s’en ai vanté. I’a commencé par se servir des petits morceaux sans conséquences, pis toué, après, tu y as tout donné.

MARIE. – Tais-toué ! C’est effronté, c’que tu dis là !

RAOUL. – C’est pas moué qui es effronté ; parce que sans ça j’t’aurais, aujourd’hui… Un effronté ! un effronté ! les femmes aiment ça, un effronté ; puis j’vais l’être !

(Il se lève vers elle.)

MARIE,apeurée. – Raoul !… Tiens-toué tranquille, mon v’limeux !

RAOUL. – Ouais !… (Silence.) Pis moué qu’étais si heureux, dans l’temps que j’créais en toué… j’avais vendu la moitié de mes vaches… j’pouvais te mettre là, sur la table, cinq-cents belles piastres, cash. J’buvais pas, ça tu l’sais ! pis ça prenait un damné coup de marteau sur les doigts pour me faire sacrer !…

MARIE, conciliante. – Pauvre Raoul… Tu vois, on y peut rien en toute… C’est la Providence qu’a pas voulu que j’sois la tienne…

RAOUL. – La Providence ! la Providence ! C’est toujours la Providence, avec vous autres, les femmes !…

(Silence.)

MARIE. – Écoute, mon bon Raoul. Ernest peut arriver d’une minute à l’autre, pis i’ aimera pas ça en toute de t’trouver en partner avec moué. Sois raisonnable, va-t-en, c’est mieux !… Tu comprends que si c’était rien que de moué…

(Raoul, pensif. Marie regarde par la fenêtre et sursaute.)

MARIE. – J’te l’avais ben dit : i’ tourne le coin de la rue ! Sauve-toué, vite !… vite !…

(Raoul, après s’être précipité à la fenêtre, tourne dans la pièce, affolé.)

RAOUL. – J’peux pas en toute sortir d’icitte, i’ va m’voir, pis ça va être pareil !…

MARIE, étranglée. – Cache-toué, i’ rentre.

(Elle indique la porte de la chambre.)

MARIE. – Doux Jésus ! me v’là dans de beaux draps, à c’t’heure !…

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