‹ Le Voyage de Monsieur PerrichonChapitre 10 sur 42 · Scène première

Scène première

Armand, Daniel, L'Aubergiste, Un Guide

Daniel et Armand sont assis à une table, et déjeunent.

L'Aubergiste. - Ces messieurs prendront-ils autre chose?

Daniel. - Tout à l'heure… du café…

Armand. - Faites manger le guide; après, nous partirons pour la mer de Glace.

L'Aubergiste. - Venez, guide.

Il sort, suivi du guide, par la droite.

Daniel. - Eh bien, mon cher Armand?

Armand. - Eh bien, mon cher Daniel?

Daniel. - Les opérations sont engagées, nous avons commencé l'attaque.

Armand. - Notre premier soin a été de nous introduire dans le même wagon que la famille Perrichon; le papa avait déjà mis sa calotte.

Daniel. - Nous les avons bombardés de prévenances, de petits soins.

Armand. - Vous avez prêté votre journal à M. Perrichon, qui a dormi dessus… En échange, ils vous a offert les Bords de la Saône… un livre avec des images.

Daniel. - Et vous, à partir de Dijon, vous avez tenu un store dont la mécanique était dérangée; ça a dû vous fatiguer.

Armand. - Oui, mais la maman m'a comblé de pastilles de chocolat.

Daniel. - Gourmand!… vous vous êtes fait nourrir.

Armand. - A Lyon, nous descendons au même hôtel…

Daniel. - Et le papa, en nous retrouvant, s'écrie: "Ah! quel heureux hasard!… "

Armand. - A Genève, même rencontre… imprévue…

Daniel. - A Chamouny, même situation; et le Perrichon de s'écrier toujours: "Ah! quel heureux hasard!"

Armand. - Hier soir, vous apprenez que la famille se dispose à venir voir la mer de Glace, et vous venez me chercher dans ma chambre… dès l'aurore… c'est un trait de gentilhomme!

Daniel. - C'est dans notre programme… lutte loyale!… Voulez-vous de l'omelette?

Armand. - Merci… Mon cher, je dois vous prévenir… loyalement… que, de Chalon à Lyon, mademoiselle Perrichon m'a regardé trois fois.

Daniel. - Et moi, quatre!

Armand. - Diable! c'est sérieux!

Daniel. - Ca le sera bien davantage quand elle ne nous regardera plus… Je crois qu'en ce moment elle nous préfère tous les deux… ça peut durer longtemps comme ça; heureusement nous sommes gens de loisir.

Armand. - Ah çà! expliquez-moi comment vous avez pu vous éloigner de Paris, étant le gérant d'une société de paquebots?…

Daniel. - Les Remorqueurs sur la Seine… capital social, deux millions. C'est bien simple; je me suis demandé un petit congé, et je n'ai pas hésité à me l'accorder… J'ai de bons employés; les paquebots vont tout seuls, et, pourvu que je sois à Paris le 8 du mois prochain pour le payement du dividende… Ah çà! et vous?… un banquier… Il me semble que vous pérégrinez beaucoup!

Armand. - Oh! ma maison de banque ne m'occupe guère… J'ai associé mes capitaux en réservant la liberté de ma personne, je suis banquier…

Daniel. - Amateur!

Armand. - Je n'ai, comme vous, affaire à Paris que vers le 8 du mois prochain.

Daniel. - Et, d'ici là, nous allons nous faire une guerre à outrance…

Armand. - A outrance! comme deux bons amis… J'ai eu un moment la pensée de vous céder la place; mais j'aime sérieusement Henriette…

Daniel. - C'est Singulier.. je voulais vous faire le même sacrifice… Sans rire… A Chalon, j'avais envie de décamper mais je l'ai regardée.

Armand. - Elle est si jolie!

Daniel. - Si douce!

Armand. - Si blonde!

Daniel. - Il n'y a presque plus de blondes; et des yeux!

Armand. - Comme nous les aimons.

Daniel. - Alors je suis resté!

Armand. - Ah! je vous comprends!

Daniel. - A la bonne heure! C'est un plaisir de vous avoir pour ennemi! (Lui serrant la main.) Cher Armand!

Armand, de même. - Bon Daniel! Ah çà! M. Perrichon n'arrive pas. Est-ce qu'il aurait changé son itinéraire? si nous allions les perdre?

Daniel. - Diable! c'est qu'il est capricieux, le bonhomme… Avant-hier, il nous a envoyé nous promener à Ferney, où nous comptions le retrouver…

Armand. - Et, pendant ce temps, il était allé à Lausanne.

Daniel. - Eh bien c'est drôle de voyager comme cela! (Voyant Armand qui se lève.) Où allez-vous donc?

Armand. - Je ne tiens pas en place, j'ai envie d'aller au-devant de ces dames.

Daniel. - Et le café?

Armand. - Je n'en prendrai pas… Au revoir!

Il sort vivement par le fond.

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