‹ Le voyage immobile, suivi d'autres histoires singulièresChapitre 2 sur 2 · L’ESCALE IMPRÉVUE

L’ESCALE IMPRÉVUE

Pour Charles Montaland.

Il y avait déjà plusieurs jours que les galères de M. de Vivonne ramaient au large, quand, à son tour, M. de Beaufort cingla vers la Crête avec une escadre de haut bord.

Ainsi voguaient, l’an 1669, les dix mille sabres, piques et mousquets dont l’armée, sous M. de Navailles, avait l’ordre de délivrer Candie, pour le triomphe du Christ et la gloire du Roi.

Un courrier fut dépêché de Toulon sur Versailles, afin d’y porter la nouvelle de l’heureux départ.--Il n’avait pas couvert six lieues, qu’un fort coup de vent le décoiffa de son chapeau galonné.

Cette bourrasque venait de la mer. Elle en voulait sans doute au ciel comme à la Cour, et sortait plus certainement des grottes de Lucifer que de la caverne d’Éole; car, en face des îles d’Hyères, elle avait déjà malmené les navires de M. de Beaufort, et rompu ses mâts de hune à la Sirène.

Dès l’accalmie, le commandant de la Sirène,--qui était alors M. de Cogoulin,--emboucha le porte-voix, et demanda des instructions à M. le Grand Maître, dont le vaisseau, par l’effet de l’ouragan, s’était rapproché du sien.

(Car on ne ramasse point deux mâts de hune comme un feutre à galons.)

M. de Beaufort, lui-même, cramponné au bastingage du Monarque, l’air furieux, pourpre de colère, et d’un coup de poing s’étant campé la perruque sur l’oreille, répondit à son subordonné «que l’avarie provenait de sa maladresse; qu’on n’avait pas loisir de retarder la victoire à cause d’un Jean-foutre tel que lui; et que, pour sa part, il l’envoyait aux cent mille diables».

Là-dessus, M. de Cogoulin devint, lui aussi, très rouge. Il riposta qu’il se faisait fort d’atteindre Candie au même jour et à la même heure que M. le Grand Maître, pourvu qu’on lui laissât prendre par la mer Tyrrhénienne, dont la route, moins longue, est aussi plus abritée que celle de Malte, où la flotte des Chevaliers devait s’unir aux escadres de France.

L’amiral sembla réfléchir un instant. Puis sa conque de cuivre mugit sa réponse. «La concentration générale des forces combinées se ferait à Cérigo. Il y donnait rendez-vous à la Sirène et à deux bâtiments qu’il désignait pour la convoyer: le Comte et la Princesse.

A bord du premier, M. de Kerjan, et sur l’autre, M. Gabaret, commandèrent de carguer les huniers,--se privant ainsi des mêmes voiles que leur infortuné camarade avait perdues, pour filer son allure et demeurer dans ses eaux.

· · ·

A présent, les trois vaisseaux naviguaient de conserve.

A cause de la Sirène infirme, ils se maintenaient à faible distance du littoral; et les Toscans après les Ligures, puis les Latins avant les Campaniens virent passer sur l’horizon la file des voilures, blanches d’être lointaines, et gonflées sous bonne brise, avec cette grâce majestueuse qui tient à la fois du cygne et de l’étendard.

Certaines îles, côtoyées, purent observer le convoi de plus près. On remarqua les carènes, hautes d’arrière et basses d’avant. On admira leurs figures de proue, et surtout celle du deuxième navire: une sirène au naturel, qui,--la tête tendue au-dessus des flots, du côté des routes à suivre,--semblait tirer le navire de toute la force de ses bras raidis, et l’entraîner vers sa destinée; au lieu que les deux autres coques avaient l’air de pousser leur statue inerte, celle-ci un chevalier de bronze, celle-là une reine d’argent.

Les yeux des canons furent comptés aux paupières des sabords; le roulis, en les mettant au soleil et à l’ombre tour à tour, y savait, de seconde en seconde, enflammer des salves d’éclairs.

Enfin, quand ces passants de la mer s’éloignaient, un par un tournant la croupe, on s’émerveillait de leurs châteaux de proue, et qu’ils fussent à ce point somptueux, et qu’ils étageassent, dans un éblouissement d’ors, tant de balustrades sur tant de cariatides.

Ces palais rutilants s’apercevaient encore de très loin. Chaque matin et chaque soir, trois coups de caronade ayant tonné, quelque chose de pâle y montait ou descendait entre les grosses lanternes armoriées. C’était le pavillon à fleurs de lys, joint à la bannière du pape.

Et les riverains et les insulaires, en souhaitant le succès aux bateaux chrétiens, auguraient bon voyage du beau temps revenu; car le ciel d’azur, avec ses nuages blancs, arborait les couleurs de Madame la Vierge, et la mer était bleu de Roi.

· · ·

Quatre fois, les drapeaux unis furent amenés en des crépuscules de gloire. Mais le cinquième couchant, sombre et venteux, remplit d’inquiétude MM. de Kerjan, de Cogoulin et Gabaret.

La nuit fut diabolique; un cyclone y tourbillonna. La houle hurlante houspilla les navires, pleins de craquements et de clameurs; et les capitaines s’avouèrent vaincus.

Toute manœuvre étant impossible, tout commandement eût été dérisoire.

M. de Kerjan pria.

M. de Cogoulin prisa.

M. Gabaret jura.

Et ils attendirent la fortune, chacun sur sa dunette.

Jamais leurs yeux n’eurent moins de travail et leurs oreilles plus d’ouvrage, tant il y avait de vacarme dans cette obscurité. Parfois, cependant, la foudre illuminait brusquement le désordre, et laissait aux prunelles la persistance d’une vision si brève, que l’agitation n’avait pas eu le temps de s’y marquer. La mer paraissait alors une chaîne de montagnes étincelantes, où des vaisseaux, tantôt ruants et tantôt cabrés, couronnaient quelque cime ou jonchaient quelque vallée. Et ce spectacle, immobile à force d’être instantané, suggérait à M. de Kerjan qu’après tout, les montagnes ne sont qu’une énorme statue de l’océan.

M. de Cogoulin, lui, songeait au calme nocturne de Paris et du Marais, au milieu de quoi, dans l’hôtel de Cogoulin, chaude et silencieuse dormait sa chambre.

M. Gabaret jurait toujours.

Enfin, une aurore aux doigts livides révéla, comme à contre-cœur, le voisinage d’une frégate vers tribord et, vers bâbord, la proximité de trois écueils. Derrière ceux-ci, à un mille marin, une côte se prolongeait.

On évita les rochers à grand’peine. La Sirène pensa même y rester; mais M. de Cogoulin, voyant l’échouage imminent, ordonna le coup de barre intrépide qui la sauva. Par malheur, le bond que fit le navire jeta par-dessus bord quatre matelots, et, en retombant, son étrave heurta violemment l’étambot de la frégate. Le petit bâtiment s’ouvrit, et l’on eut la douleur de le voir couler bas, sans que la furie des lames permît d’en essayer le sauvetage.

Il était prudent, vu l’insuffisance du gréement, de ne pas s’obstiner contre la nature, et de mesurer le dommage à loisir. Le cap fut donc mis sur la terre. On fit le point: ceci se passait à la hauteur de Caprée, en face du golfe de Salerne, et les trois îlots étaient les Petites Bouches.

Au bout d’une heure, les vaisseaux, alignés, mouillaient dans une anse paisible, la proue tournée vers la haute mer; et leurs capitaines, embarqués dans un canot, pouvaient en faire le tour et visiter l’éperon défoncé de la Sirène.

Seule, la poupée de bois peint avait souffert de l’accident. Elle était décapitée, manchote du bras gauche, meurtrie de horions à son torse de femme et à sa queue de poisson. Ses plaies humaines et ses blessures animales montraient les fibres sèches d’un hêtre. La bûche renaissait de la nymphe.

M. Gabaret, cependant, consigna ce triste détail: une tache de sang éclaboussait la poitrine de l’effigie. L’un des quatre matelots, sans doute, s’était raccroché là, mais la collision l’avait écrasé contre le sein de la sirène.

M. de Cogoulin sourit malgré tout: voilà qui ne ralentirait point la marche de son navire. Il parla même d’appareiller sur-le-champ. M. Gabaret l’en dissuada sur l’assurance que la mer serait clémente le lendemain, et qu’on la reprendrait plus avantageusement dès l’aube avec les équipages reposés. M. de Kerjan émit la même opinion.

--Ne pourrions-nous passer cette journée à terre?--demanda-t-il.

--Parbleu!--s’écria M. Gabaret.--C’est peut-être la dernière fois que nous tâterons le sol, et, pour ma part, je le piétinerai sans rechigner!

--Soit,--fit M. de Cogoulin.--Au surplus, la côte de Salerne est charmante et curieuse, car les orangers y poussent parmi les ruines romaines. Je l’ai parcourue jadis. De nobles Napolitains y possèdent quelques villas propres à recevoir des officiers de Sa Majesté.--Allons nous vêtir plus galamment.

Mais, comme le canot, en contournant la Sirène, passait en vue du rivage:

--Sangdieu!--s’exclama M. Gabaret.--Quel est ce Bucentaure? et que fait le Doge par ici?...

Une chaloupe venait à eux, laissant traîner dans l’eau, assez vainement, des tapis multicolores. Les rameurs portaient livrée et cadençaient l’aviron fort proprement. Sous le tendelet, un personnage de belle mine était assis. M. de Cogoulin remarqua son costume rose et miroitant: «Voilà cinq ans, pensa-t-il, cet habit-là eût été de suprême élégance. Il est singulier qu’un homme aussi bien mis le soit à l’ancienne mode... Mais, je reconnais ce nez-là!... Eh oui! c’est Chambanne!...»

L’autre s’avançait toujours. Quand il fut assez près:

--Messieurs,--dit-il en saluant,--permettez-moi de... Ah! Cogoulin! Cogoulin céans! Quel heureux sort!... Accostez donc, vous autres!

Et il sauta légèrement sur le canot, en s’aidant d’une longue canne.

M. de Cogoulin lui présenta les deux capitaines, et dit:

--J’aurais bien juré que vous étiez dans votre baronnie du Nivernais...

--Le Roi,--repartit M. de Chambanne,--a bien voulu ne pas imposer à ma disgrâce une résidence forcée. J’habite là, sur les biens du duc de Sorrente, à qui mes noces m’ont apparenté. Je loge au milieu de ces ruines, dans une maison à l’antique, bâtie sur des plans spéciaux d’après les décombres eux-mêmes. On l’aperçoit d’ici... dans les cyprès, là... au bout de ma canne.--J’ai vu de ma fenêtre vos ennuis, dont je me suis affligé, et votre pavillon, qui me les a fait déplorer davantage...

--Bagatelle,--dit M. Gabaret;--le mal est insignifiant.

--Je bénis donc cet incident anodin qui va permettre à Mme de Chambanne et à moi de vous donner l’hospitalité. J’étais venu vous prier à souper, messieurs, et vous offrir d’user de mon logis selon votre bon plaisir.

--Nous lèverons l’ancre demain, à la pointe du jour,--répondit M. de Kerjan.--Rien ne s’oppose donc, monsieur, à cette joie que vous nous apportez si courtoisement.

Mais,--balbutia M. Gabaret en lorgnant le costume de satin rose,--mais, je n’ai, dans mon porte-manteau, que buffle et gros drap... puis-je...

--De grâce, monsieur,--se récria M. de Chambanne,--ne me faites pas la honte de parler ajustements. Vous voyez bien que je suis accoutré à la façon de mon grand-père!...

✱

La maison de M. de Chambanne était peu vulgaire et témoignait d’un goût fantasque. Édifiée sur une colline, elle ressemblait aux temples romains qu’on ne voit plus dans leur entier, sinon aux estampes. M. Gabaret a dit qu’elle avait l’air d’une ruine toute neuve.

· · ·

La compagnie pénétra dans la salle des repas entre les deux valets qui venaient d’en ouvrir la porte.

M. de Cogoulin eut tout de suite l’assurance d’une bonne chère sur de la vaisselle plate, et de fines boissons dans de la verrerie vénitienne. La table, en effet, qu’on avait dressée là, promettait les derniers raffinements de la gastronomie. Sur un dressoir, des tonnelets en bois de cèdre et de santal contenaient les vins, prêts à couler de robinets vermeils. Devant chaque baril, cinq calices de cristal, côte à côte, enguirlandaient leurs transparences de festons et de fleurs fragiles.

M. de Chambanne plaça M. de Cogoulin près de la baronne, dans le haut bout. Par les fenêtres, au delà d’une terrasse de marbre et derrière la colonnade obscure des cyprès, on y découvrait la mer. Elle montait comme une grande muraille bleue, mouvante dans le bas, impassible à la crête. Les trois navires y semblaient peints en miniature, et les trois flots paraissaient tout près.

Aux murs de la chambre, sur un fond rouge sombre, des fresques faisaient gambader quelques farandoles antiques--frises profanes et sacrées--en des postures oubliées; les jambes nues des danseuses battaient des cadences perdues; on les regardait sans comprendre. Au dire de M. de Chambanne, c’étaient là des imitations exactes, copiées dans le palais de Tibère. M. de Kerjan les loua sans réserve.

--Pourquoi faut-il que ces danses nous soient à jamais étrangères?--dit-il,--et quel ennui d’ignorer toujours la mélodie que, pour les scander, ces joueuses de flûte, muselées du bâillon, tiraient de leur double flageolet!

Mme de Chambanne lui répondit que chaque ballerine de la peinture accomplissait un temps différent de la même courante, laquelle devenait, par cela même, facile à reconstituer.

--Pour la musique,--ajouta-t-elle,--n’est-il point aisé de l’imaginer, si l’on connaît le pas qu’elle devait solliciter? C’est, bonnement, découvrir la cause par l’effet. Écoutez...

Elle fit un signe.

Alors, le son d’un chalumeau s’éleva du jardin. Il geignait une mélopée d’Orient que, bizarrement, rythmaient un tambourin à crotales et des sistres.

M. Gabaret fit la moue.

L’amphytrion avoua que tout ceci--maison, fresques et concert--était l’œuvre de la baronne, entichée des choses anéanties et de leur résurrection.

--Pour moi, messieurs, j’en profite en paresseux, mais je confesse que cette architecture me fait oublier celle de M. Mansard... Et,--dit-il en montrant l’océan,--voici les grandes eaux de Dieu qui valent bien celles de Versailles!

M. de Kerjan écoutait la flûte en regardant les frises. Quand le morceau se fut terminé sur une plainte évasive et un ronflement épuisé, il complimenta Mme de Chambanne, et la trouva plus jolie qu’au prime abord. En vérité, cette petite précieuse avait les yeux d’une déesse, de larges yeux, des yeux limpides, qui semblaient toujours en contemplation devant une mer immense et calme.

Les laquais, cependant, avaient enlevé les potages et disposaient en ovale le premier service, qui était de six entrées de poulardes et de deux hors-d’œuvre de cailles, avec une oille au milieu.

Sous les plumes des chapeaux, les convives prirent, malgré leur qualité, ce visage que procure une douceur inattendue.

--Le savoureux spectacle!--s’écria M. de Cogoulin.

--Corbleu! madame,--fit M. Gabaret, dont l’épée se trémoussa,--qu’on est heureux de vous trouver sur sa route, vous et vos victuailles!

--Eh, messieurs!--dit Mme de Chambanne,--pour des gens qui vont où vous allez, quelle belle humeur!

--Quoi de plus naturel?--expliqua M. de Kerjan.--D’abord, les batailles sont notre lot. Nous les allons quérir sans tristesse, mais, d’honneur! sans joie non plus! Et c’est pourquoi, voguant à la guerre certaine, à la mort possible, ne croyant pas toucher terre de longtemps--peut-être de jamais--cette soirée nous enchante d’être une escale inespérée de paix luxueuse et de vie charmante.

M. de Cogoulin renchérit de la sorte:

--Ah! madame! Vous ne sauriez supposer le plaisir d’être attablé à des nappes semées d’orfèvreries et de mets apprêtés comme de petites apothéoses! La table et les chaises ne se balancent point au tangage: volupté! L’horizon de la mer, aperçu dans les fenêtres, n’y monte pas sans cesse pour s’abaisser constamment: ivresse! A vrai dire, je vois bien, dans le golfe, nos trois vaisseaux qui chassent sur leurs ancres; mais leur aspect éloigné nous atteste, du moins, que nous ne sommes pas à leur bord,--car ayant peine à le croire, nous en quêtons toutes les preuves...

--Et puis, madame,--fit M. Gabaret,--et puis, vous êtes bien avenante; et c’est, ne vous déplaise, qu’une hôtesse ne saurait être tout à fait accueillante avec un vilain museau,--ce qui gâte bien des réceptions, madame, nonobstant votre révérence.

Mme de Chambanne s’inclina devant le madrigal rustaud. Elle désigna les navires.

--Est-il donc si pénible de vivre en ces châteaux dorés?--demanda-t-elle.--Pour moi, je ne me lasserais pas de la mer. Elle est si captivante!

--Oui,--ricana M. Gabaret,--on en est parfois plus captif que de raison... Elle m’a joué bien des mauvais tours.

--Madame,--fit M. de Cogoulin, la bouche pleine,--madame, M. Gabaret a fait douze fois naufrage; et il a mangé de l’homme, à la neuvième, comme je mange cette cuisse de chapon...

M. Gabaret, sans contredit, répugnait à ce thème de conversation. Il se renfrogna, et demanda licence de ne pas se servir de fourchette, «cet ustensile italien n’étant guère en usage chez les Français, hormis peut-être à la Cour».

--Et vous pouvez croire, madame,--ajouta-t-il,--que je n’ai rien d’un courtisan, moi qui ai mangé du matelot avec la fourchette du père Adam.

--Enfin, monsieur,--interrogea la baronne,--vous n’aimez pas la mer?

--Que si, madame! comme une maîtresse plus adorée à mesure qu’elle vous trompe davantage, et que l’on injurie quand on ne la baise point aux lèvres.

--Et vous, monsieur de Cogoulin?

--Oh! madame, la mer est pour moi le chemin du bâton, et l’étoile de Saint-Louis est au bout; je l’aime de me rappeler tout cela, en étant un large ruban de moire bleu clair...

--Et vous, M. de Kerjan?

--Moi, madame, j’y suis attaché pour certaines raisons un peu... enfantines, qui me rendent cette campagne-ci plus séduisante encore que les autres. Mais vous ririez de moi, si je vous les disais; souffrez que je me taise.

--Peste! Des secrets?--fit M. de Chambanne.

--Oh, dites! monsieur!--insista la jeune femme.

Ayant regardé, dans les yeux vastes et liquides, le reflet de l’invisible océan, M. de Kerjan poursuivit en ces termes:

--Eh bien, voilà:

«Je suis d’un pays où l’on croit moins l’Histoire qu’une légende; les korrigans y cabriolent à minuit sur la lande, et dans les brouillards nocturnes il y a des fées qui glissent. Certes, madame, je chéris le manoir de Kerjan, son rocher, ses vassaux pieux et têtus, et mieux encore, sans doute, la mère Yvoël, qui est la conteuse la plus bavarde. Mais j’aime surtout ces farfadets que je n’ai jamais vus et ces dames insaisissables. Des maîtres m’ont enseigné Rome et la Grèce, la valeur de César et la sagesse de Périclès; mais je me rappelle davantage Mercure ou Pallas. Et si je sais encore un peu de grec et de latin, ce n’est point à cause de Plutarque ni de Tite-Live, mais d’Homère et de Virgile, que je lis toujours en me divertissant.

«Voilà pourquoi, madame, épris de fable et non de vérité, il m’est doux de toucher Cérigo, qui fut Cythère,--d’atteindre Candie, qui est en Crête,--et d’aller, comme l’Ulysse rêveur d’une épopée fantôme, de l’île de Vénus à l’île de Minos. Ici, je vais regarder aux fontaines si quelque reflet blond n’y serait pas resté; là, je rechercherai l’antique labyrinthe. Enfin, me prêtant l’âme d’un dieu ou d’un héros, je me croirai, selon le cas, Vulcain ou Jupiter, Minotaure ou Thésée, et je jouerai ce jeu enivrant de revivre ces vies que l’on n’a point vécues.

--Point vécues!--fit Mme de Chambanne.--Qu’en sait-on? Vos croisières ne vous ont-elles pas montré des choses surprenantes et d’incroyables épisodes?

--Hélas!--soupira M. de Cogoulin,--elles ne ressemblent guère à des Énéides, non plus qu’à des Odyssées... Hors la présente!--se récria-t-il tout à coup.--Encore que je ne sache point si nous soupons chez Calypso ou chez Didon!

Mme de Chambanne sourit, décidément indulgente.

--Quoi! monsieur,--reprit-elle,--se peut-il, après tant de campagnes sur l’océan, que vous ne puissiez rapporter comment se coiffent les sirènes? quelle fanfare sonnent les tritons dans leur coquillage? Ah! vous mériteriez que je fusse Circé! Vraiment, ces êtres fameux, vous n’en vîtes jamais?

--Si, madame: en rêve. Il nage dans mes cauchemars un gros triton rouge. Sa perruque est mise de travers, et il me souffle des injures dans sa conque de cuivre, qui beugle: «Jean-foutre! Jean-foutre!» toute la nuit. Madame, cet amphibie est un vilain merle.

--Ne blasphémez pas les demi-dieux,--dit Mme de Chambanne en riant;--la haine de Neptune vous poursuit déjà...

«Mais vous, monsieur, que pensez-vous des sirènes?

--Je n’en ai jamais vu,--répondit M. Gabaret fort sérieusement.--Mais la mer est si mystérieuse! On y pêche souvent des poissons inconnus et monstrueux. Il y en a même, j’imagine, qu’on ne prendra jamais, parce qu’ils doivent ramper tout au fond, sans pouvoir monter, comme qui dirait nous autres lourdauds sur le sol.

--Très juste!--s’écria M. de Kerjan.--Car, on peut le dire, madame: pour les oiseaux et les philosophes, la terre n’est que le fond du ciel, et les hommes s’y traînent pesamment, avec, au-dessus d’eux, l’océan d’azur interdit, où passent les nuées ainsi que des remous.

«Quant aux sirènes et quant à moi, je me plais à voir des chevelures dans les goémons flottants; et lorsque les vagues ont des souplesses de torses nus, je me garde bien d’y chercher autre chose. Au reste, madame, si d’aventure les sirènes étaient mieux que des flots cambrés où l’algue s’échevèle,--c’est ici qu’il faudrait s’en assurer.

«Voyez ces trois îlots; vous les nommez Galli; nous traduisons: les Coqs; le nautonier les a baptisés Petites Bouches, on ne sait pourquoi. Mais l’antiquité leur connut un autre nom: les Sirènes. Et j’en possède la raison.»

L’intérêt se peignit aux visages, et l’on se tourna vers les fenêtres.

Entre les obélisques noirs des cyprès, la nuit tombait sur la mer apaisée, où des moutons blancs se poursuivaient encore. Perdus dans la brume, les trois écueils se distinguaient à peine; on voyait surtout les trois taches d’écume que les lames faisaient mousser en s’y brisant.

Maintenant, parmi les plats du deuxième service, ordonnés en losange, la cire brûlait aux branches des candélabres; et le tableau maritime, que tous regardaient, paraissait plus bleu dans ce cadre rougeoyant. Les laquais, eux aussi, cherchaient de l’œil les îles confuses.

M. de Kerjan continua:

--J’ai entrepris cette tâche--oh, bien puérile! je l’avoue--de relever sur la carte les itinéraires des héros. D’après les descriptions, j’ai pu situer le conte dans la géographie et m’assurer que, si les exploits sont faux ou du moins fardés, rien n’est plus vrai que leur décor.

«Voici, messieurs, l’endroit où, selon les paroles ailées d’Homère, l’astucieux Ulysse entendit chanter les sirènes.

--Il est assez curieux,--fit M. de Cogoulin,--que mon vaisseau la Sirène soit précisément venu dans ces parages pour y navrer sa figure de proue, laquelle avait forme de chanteuse homérique...

--La seule, sans doute, que notre ciel ait jamais vue!--répliqua M. de Chambanne en haussant les épaules.--Il n’y a de sirènes qu’en bois, aux avants des navires, et que sur les écus, en peinture. A ma connaissance, trois maisons de France en portent dans leurs armoiries--en tant que pièces--s’y peignant et mirant, deux ou une, au naturel ou d’argent. Mais la héraldique emploie davantage les femmes-dauphins comme supports de blason; ainsi...

--Fi! mon ami!--s’écria Mme de Chambanne,--l’aride science auprès de la mythologie!

M. de Chambanne, encore un coup, haussa les épaules.

--Pardonnez-moi,--dit-il sur un autre ton,--d’interrompre, un instant, des propos si agréables; mais je dois à M. de Cogoulin de m’excuser un tantinet.

Il montra, sur le plat principal, un énorme poisson:

--Voici, monsieur, un marsouin, ou je me trompe fort. Si la tête n’en est pas de votre côté, servie à part dans le haut bout, n’accusez pas de cette faute mon ignorance des nouvelles coutumes. Grâce à Dieu, je me tiens au courant de la mode sur ce point! Mais la pêche, à cause du mauvais temps, n’a point donné, ces jours-ci; et le poisson que vous voyez fut tout à l’heure jeté sur le sable, tout frétillant encore, mais sans tête. La fraîcheur de sa chair et sa rareté nous ont décidés, moi et mon chef, à vous l’offrir ainsi.

--Ce n’est pas un marsouin,--fit M. Gabaret.

--Qu’est-ce donc alors?--demanda aigrement M. de Chambanne.

--C’est une espèce de marsouin.

--Ah! Gabaret! Marsouin vous-même!--s’esclaffa M. de Cogoulin, qui buvait courageusement.--Vous êtes bien futé, pour un anthropophage!...

«Un verre de bourgogne, s’il vous plaît!»

On lui apporta son cornet de Murano, rouge de vin.--Il le vida d’une lampée et le rendit au valet.

Mme de Chambanne trahit de l’impatience. Elle ne quittait pas des yeux la mer plus sombre de minute en minute.

--Nous voilà bien loin des sirènes,--soupira-t-elle à M. de Kerjan.

--Eh! madame, ce sujet vous tient bien au cœur! Je ne savais pas trouver ici des rêves si semblables aux miens...

--Oh! pas semblables: pires. Car vous, vous croyez aux sirènes comme à des symboles, et moi, je crois qu’elles existent, avec leurs cheveux, leur voix, leurs écailles...

--Plaise à Dieu que non, madame! Les trois sœurs fabuleuses égorgeaient les matelots, et ce seraient, si elles vivaient, des monstres féroces, à tuer sans merci!

--Les trois sœurs... Oui, selon l’Odyssée, elles ne sont que trois: Ligée, Leucoste, Parthénope...

--C’est cela,--répondit M. de Kerjan, un peu interloqué de tant de connaissances;--mais la légende se charge elle-même de les faire disparaître. On dit qu’ayant écouté la musique d’Orphée, le dépit les mua en trois rochers: ces Galli que la nuit efface tout à fait.

--Elles n’étaient que trois seulement,--poursuivit Mme de Chambanne,--mais (les poètes nous le disent) il en est aussi de fluviales. Elles habitent les grottes du Rhin...

--Un peu de champagne,--demanda M. de Cogoulin.--Ce poisson-là est fameux... Eh quoi! Gabaret, vous ne l’estimez pas? Êtes-vous mal en point?

M. Gabaret, en effet, n’avait plus ses belles couleurs. La patine bronzée du grand air verdissait à ses joues.

--Çà, qu’avez-vous, monsieur?--s’enquit Mme de Chambanne.

Mais déjà le rude capitaine avait repris son teint.

--Cela n’est rien. C’est passé,--fit-il en souriant.

--Eh bien, mangez! Est-ce que l’espèce de marsouin vous déplaît?--s’empressa M. de Chambanne.--Voulez-vous y ajouter quelque épice? deux grains de fenouil? une pincée de coriandre?

--Merci; non, monsieur, merci... A vrai dire, je n’ai plus faim...--Un peu de rossolis, je vous prie...

--Vous êtes bien raffiné, pour un cannibale!--dit M. de Cogoulin en éclatant d’un gros rire.--Deux doigts de bordeaux, s’il vous plaît!

Les venaisons du troisième service dessinèrent un rond sur la toile damassée. Un violent fumet s’en dégagea.

--Des truffes vertes!--admira M. de Cogoulin.--Sommes-nous encore à Versailles?

--Hélas!--fit M. de Chambanne avec un soupir,--Versailles a du bon, tout de même. Il y a des jours... voyez-vous...--Et, du bout du doigt, nerveusement, il se toucha le coin de l’œil.--Cogoulin, racontez-moi ce qu’on dit à la Cour; cela m’intéresse, tout compte fait.

Alors, tandis qu’ils parlaient jeu du Roi et petit lever, y mettant l’ardeur attendrie d’un souper finissant,--les deux romanesques, de leur côté, reprirent le sujet mythologique. M. Gabaret voulut s’en mêler. Il le fit sans pudeur et lourdement, le rossolis ayant développé en son âme une fâcheuse disposition naturelle, et le moment venu, croyait-il, d’être léger.

--Me direz-vous, madame l’amie des sirènes,--fit-il,--me direz-vous comment elles font l’amour? Prennent-elles des hommes pour maris, ou si c’est des poissons? Car enfin, m’est avis que ces filles se terminent mal à propos, et risquent fort, en tant que femmes, de ne jamais sacrifier à Cupidon, faute d’en posséder le temple, si j’ose dire. Et si vos naïades se dévergondent avec les cachalots, ah! les polissonnes! vous en penserez ce qu’il vous plaira, mais ventrebleu, madame...

--Calmez-vous, Gabaret,--dit M. de Kerjan. Et sur ce mot, il lança un maître coup de pied aux chevilles du capitaine.--Les sirènes, mon cher, sont immortelles, et n’ont point souci de postérité. Peut-être les tritons s’en amusent-ils parfois,--je ne sais au juste de quelle manière. Au surplus, elles s’aiment fraternellement; les poètes prétendent qu’elles ne se quittent guère et qu’une sirène ne saurait en apercevoir une autre sans aller la cajoler; dans les opéras, on leur fait toujours chanter quelque trio; et les peintres se plaisent à les représenter comme trois Grâces marines enlaçant leur triple caresse.

--Trois doigts de lesbos,--demanda M. de Cogoulin au valet le plus proche.

--Et pour moi, du chypre!--fit le baron, les pommettes empourprées.--A la santé d’Athénaïs de Montespan!

Ils burent.

Les fruits avaient remplacé les viandes, et leurs jattes, alternées avec des compotiers, se déployaient en carré.

Mme de Chambanne était assez prude et craignait les discours licencieux. Elle s’aperçut qu’ils le devenaient de plus en plus, sur un ton de corps de garde avec M. Gabaret, et de petite maison avec M. de Cogoulin. Donc, elle fit en sorte qu’on expédiât vivement les desserts. Puis la compagnie s’en fut au salon; et Mme de Chambanne, ayant, de ses belles mains, donné l’hypocras--qui était au vin blanc et au verjus d’oranges rouges--crut sage de laisser les hommes proférer leurs gaillardises en liberté. Elle s’esquiva.

· · ·

Ce salon ne rappelait en rien l’antiquité. Son meuble était récent, et sur les fenêtres on avait tiré de grands rideaux jaunes, à lambrequin. M. de Kerjan les écarta; mais à peine avait-il entrevu le paysage bleu, où les poupes d’or devenaient, sous la lune, des châteaux d’argent,--que M. de Chambanne lui souffla dans l’oreille, d’une voix tremblante de larmes et parfumée à l’hypocras:

--Ha! monsieur! laissez cela fermé! Je vous en prie; qu’on s’imagine être un peu à Versailles!... Tenez, comme ceci, en clignant les cils, on peut se croire en le boudoir safran de Madame; le bosquet de lauriers se trouve à gauche, là...; et derrière ce rideau, oyez, monsieur, oyez gazouiller le jet d’eau du petit bassin octogone!...

--Mais, la mer, monsieur?...--répliqua M. de Kerjan décontenancé.--Les grandes eaux de Dieu?...

--Ah!--fit l’autre en larmoyant,--la pièce des Suisses est plus redoutable: mon naufrage s’y est miré. Elle est plus belle aussi, puisqu’elle n’est pas là...

--Oui, oui,--murmura M. de Cogoulin.--L’exil!... Trop de chagrin!...

--Oui, oui, cornejoseph!--grommela M. Gabaret.--Trop de chypre!...

Et, sans façon, il alluma sa pipe de terre, noire et puante.

On revint à l’hypocras; M. de Chambanne en fit apporter une aiguière. Puis il pria M. de Cogoulin et M. de Kerjan de lui relater encore quelque intrigue d’antichambre ou quelque aventure de ruelle. Ils le mirent au courant des derniers scandales; et lui, paupières closes, les écoutait en béatitude, donnant la réplique par-ci par-là; et, de temps en temps, selon qu’une saillie le plongeait dans le rêve ou le rejetait dans la réalité, un sourire lui venait aux lèvres, ou bien un pleur aux yeux.

Cependant, M. Gabaret, ennuyé d’entendre ces capitaines babiller comme deux caillettes, dodelina gentiment du chef et se prit à ronfler.

✱

Il y avait longtemps qu’on s’entretenait et qu’on dormait ainsi, quand M. de Kerjan vit les grands rideaux fermés s’éclairer d’une lueur froide, et les fenêtres y projeter l’ombre pâle de leurs croisillons. La flamme des chandelles blêmit.

--Alerte! messieurs. Voici l’aurore.

Il secoua M. Gabaret, qui, la sueur aux tempes et le pied sur sa pipe cassée, grognait un songe dans son fauteuil.

L’air du salon était chaud et pesant. Ils éprouvaient cette gêne des vêtements trop longtemps portés, que laissent les nuits de veille.

M. de Chambanne fit tinter une sonnette. Personne ne vint. Les laquais, assoupis, jonchaient les banquettes du vestibule. Il fallut les éveiller. Leur maître ordonna que la chaloupe fût parée. Ensuite, M. de Chambanne et ses hôtes sortirent, vêtus de longues capes.

Un vent froid gémissait à travers les cyprès. Il était vif, pointu, chargé de sable, et cingla la fièvre des joues, irritant comme un soufflet. Les yeux rougis clignotèrent; la chair moite frissonna sous les manteaux.

On fut bientôt sur la plage.

Pendant la nuit, la mer avait rejeté ses victimes. Des corps jalonnaient la rive. Certains, déjà, reposaient à quelque distance du flot. Mais d’autres, encore à demi submergés, s’agitaient à chaque retour de la vague; et la mer se jouait d’eux, telle une chatte cruelle, obligeant ces cadavres à répéter, avec des gestes de mannequin, les soubresauts et les hoquets de leur agonie.

Les quatre hommes passèrent la revue sinistre.

Ci-gisaient, trépassés, l’équipage et les passagers de la frégate sombrée; plusieurs femmes, un enfant; les uns nus, d’autres habillés de loques, quelques-uns costumés d’oripeaux voyants, mis en lambeaux--des baladins sans doute--. Tous verdis et gonflés, ils crispaient des faces de passion, de terreur ou de rage; et certains laissaient voir un masque inouï, grimaçant une expression si monstrueuse, que nul vivant, semblait-il, n’aurait pu l’imiter, ou qu’il en serait mort.

M. de Cogoulin, qui allait de défunt en défunt, reconnut deux de ses matelots.

--Il en manque deux encore,--fit-il.

--On ne les reverra pas,--répondit M. de Chambanne.--Il est trop tard. Ici, la mer garde souvent les noyés. Trois pêcheurs ont disparu, l’an passé. Ils avaient coulé près des îles. Aucun n’a reparu. On dirait vraiment...

--Venez voir, messieurs, venez!--cria M. de Kerjan.

Il avait devancé les autres, et, penché sur une chose confuse, de la couleur du sable, il faisait de grands mouvements.

On le rejoignit.

La chose était une morte toute nue, ou plutôt la moitié supérieure d’une femme horriblement mutilée. Un accident--le choc de deux épaves, sans doute--l’avait tranchée au ventre, à la hauteur qu’il fallait pour que ce tronc demeurât pudique en dépit de sa nudité.

Un silence régna. M. de Kerjan exécuta deux signes de croix énergiquement ponctués.

Il y avait là, devant eux, de quoi les interdire. Cette créature était bizarre. Son visage exigu sortait d’une chevelure étrangement mal soignée, bourrue et fauve comme une crinière, où les varechs s’étaient emmêlés. De petits yeux ronds l’éclairaient encore d’une lumière jaune qui, vivante, avait à coup sûr étonnamment brillé. Sous les narines, propres à humer l’air à fortes bouffées, une large bouche découvrait la mâchoire serrée d’un carnassier, dont les canines démesurées mordaient la lèvre du bas. Les joues étaient plates et le menton fuyait. Aucune ride; nul pli ne témoignait, au front de cette femme, qu’elle eût jamais pensé, ni, à ses lèvres, qu’elle eût jamais souri. Cette figure lisse n’avait point d’âge, et sa sérénité pouvait passer pour une indifférence bestiale.

C’était pourtant un être humain. Le torse nerveux, creusant sa taille avec élégance, et les seins, jolis dans leur petitesse, le prouvaient, en évoquant l’idée d’une vierge spartiate, habile aux jeux du corps. Certes, les jambes absentes avaient couru, sauté, bondi! On se les figurait musclées, sèches et rapides. Pour les bras, ils confirmaient la supposition d’une athlète. Un duvet rude recouvrait leurs tendons noueux, et, des aisselles, jaillissaient deux touffes de crins.

Le plus curieux, pourtant, avec les canines, c’était que les mains fussent palmées jusqu’aux ongles, ceux-là poussés en griffes, durcis et longs.

Un même hâle brunissait toute la peau.

M. de Cogoulin parla le premier:

--C’est une sauvage!

--Plutôt,--repartit M. de Chambanne,--plutôt quelque phénomène à exhiber aux tréteaux et embarqué sur la frégate avec les baladins. J’ai vu des mains pareilles dans un bocal, chez l’apothicaire de la rue Gilles-le-Queux. C’est une infirmité de naissance, paraît-il.

--Non,--fit M. de Kerjan.--Ces cheveux-là ignorent le peigne, et ces pattes de cygne ne les ont jamais tressés en nattes. Je jure bien aussi que jamais chemise ni guimpe n’a frôlé ces épaules,--singulièrement belles pour une telle guenuche;--le corps, autrement, serait plus blanc que les mains et la figure.

--Il faut donc,--insista M. de Chambanne,--que ces bateleurs aient été fort mal avisés, de si peu soigner leur gagne-pain.

--Elle est fameusement grande, l’estropiée!--dit M. Gabaret.--Cela devait faire un colosse, sur ses jambes.

--Si elle en eut jamais,--murmura M. de Kerjan.

--Ma parole!--continua l’autre,--sa tranche, monsieur, vaut la tranche de votre espèce de marsouin d’hier au soir. Si on les avait soudées ensemble...

Il s’interrompit tout à coup. Probablement, l’idée qui lui était venue se trouvait baroque; ou bien fut-il démonté par la mine des trois gentilshommes?...

Ils s’entre-regardèrent un instant.

--Bast!--fit M. de Chambanne.

--Au diable!--ajouta M. de Cogoulin.

--Hum!--toussa M. de Kerjan.

--Tout de même, tout de même, monsieur,--conclut M. Gabaret,--cette espèce de marsouin sentait diantrement la chair humaine...

✱

La matinée s’avança.

Tandis que M. de Chambanne faisait donner la sépulture aux morts, les vaisseaux, en file, disparaissaient. L’horizon couvrit d’abord leurs châteaux magnifiques, puis, voile à voile, déroba leur voilure, blanchie de s’éloigner. Ils allaient, la Sirène, la Princesse et le Comte; et la statue navale où renaissait la bûche les entraînait, sanglante, à leur destinée:--vers la défaite.

A bord, les commandants sommeillaient.

De cette longue journée, ils devaient garder un souvenir étrangement tenace, à considérer la vanité et le décousu de ses incidents,--qu’un nœud secret joignait peut-être. M. de Kerjan et M. Gabaret auraient pu la raconter, dans tous ses détails, à leurs petits enfants. Mais ils l’estimaient quelconque et sans intérêt. Et si M. de Cogoulin, deux mois plus tard, ne se rappelait pas ce qui vient d’être narré, c’est qu’un boulet ramé, parti d’une felouque, lui avait emporté la mémoire avec la tête.

LA STATUE ENSOLEILLÉE

Pour André Vermare.

Nous avions gravi le Lykabette pour voir le clair de lune sur la mer.

Phidias en aimait le spectacle, et quand la fantaisie le prenait de s’y délecter, nul d’entre ses élèves n’aurait manqué de le suivre, les uns par courtisanerie et les autres par goût. J’étais de ces derniers, car moi aussi j’aime les clairs de lune sur la mer. Et cela, Phidias le savait bien: à l’atelier, Korœbos était son préféré, parce que, servile, Korœbos affectait de modeler dans sa manière et même avec ses manies; au dehors, c’est à l’épaule d’Agorakritès qu’il s’appuyait en marchant, à cause de la beauté d’Agorakritès; mais, les nuits du Lykabette, à qui le maître parlait-il davantage? A Kritias. Et pourquoi? sinon qu’il devinait mon âme, et sentait combien elle se réjouit d’un clair de lune sur la mer?

En vérité, rien ne sait m’enchanter comme cela. Mais il me plaît surtout de voir Phœbé se lever à l’horizon des flots, et naître de l’onde comme Aphrodite elle-même. Or, c’est là une merveille dont les Athéniens sont privés. Sous peine d’un long voyage, il leur faut surveiller l’espace terrestre depuis le Pentélique jusqu’à l’Hymette, s’ils veulent assister à l’aube lunaire. Les enthousiastes seuls qui ont gravi le Lykabette découvrent un coin du golfe, entre le mont des Abeilles et les coteaux de Salamine; et lorsque la lune passagère est déjà loin de son départ, on voit de là-haut la mer rutiler, comme si tous les poissons en frétillaient sur elle, dans l’éblouissement opalin de leurs écailles.

C’est pourquoi nous avions gravi le Lykabette pour voir le clair de lune sur la mer.

L’Attique s’endormait sous la nuit de clarté. On entendait, au loin, le murmure incommensurable des vagues sans sommeil. Plus près, les grenouilles de l’Ilissos faisaient une rumeur de grelots secoués, et, dans les roseaux du petit fleuve, maints crapauds jouaient de leur syrinx monotone. Au-dessus d’Athènes étendue à nos pieds, les hiboux tutélaires volaient en cercles. Des parfums flottaient jusqu’à nous, exhalés de fleurs invisibles, peut-être des buissons de roses accrochés aux flancs abrupts de la colline, peut-être même de la ville; tout en bas, ses jardins mêlaient leurs sombres verdures à l’ombre noire de ses maisons blanches. Deux ou trois lueurs brillaient encore aux fenêtres d’un palais. Elles s’éteignirent avec les derniers bruits et le chœur batracien du fleuve. Alors, on ne distingua plus que le murmure maritime, confondu bientôt dans les mille chuchotements du silence.

Phidias me dit:

--Regarde, Kritias, regarde combien l’air de la nuit ressemble à une eau pure... Ne dirait-on pas que la ville est noyée au fond du clair de lune, comme au fond d’un beau lac plus transparent qu’une source et plus infini que l’océan? Regarde: cette nuit, l’Attique est une plaine sous-marine, et la cité de Pallas a vraiment l’aspect d’une morte,--cet aspect que le temps lui donnera peut-être et dont l’heure présente s’amuse à la revêtir.

Et c’était vrai. Nous avions devant nous l’image submergée de la métropole en ruines. D’abord, les faubourgs, avec leurs masures, ont toujours évoqué le délabrement. Et puis, à cette époque de prospérité, les riches citadins faisaient bâtir à profusion, et Périklès avait ordonné l’érection de temples et d’arcs dans plusieurs quartiers; de sorte qu’aux rayons de la lune facétieuse, tous ces monuments à demi construits semblaient à moitié détruits. Le Parthénon lui-même entretenait l’illusion. Il n’était guère ce qu’il est aujourd’hui, et ne terminait pas encore en sérénité le chaos de la roche Acropole; à peine les lignes s’en dégageaient-elles, et cette ébauche représentait fort bien le décombre où vingt siècles le réduiront sans doute. Phidias, avec nous, s’occupait à son achèvement; des échafaudages l’entouraient de toutes parts, et, du sommet de Lykabette, je pouvais repérer ma place de travail: au niveau de la frise, près du second triglyphe de la muraille occidentale.

Le sculpteur d’Immortels soupira. Ses yeux rêvaient en face du mirage symbolique, et, devant tous ces sanctuaires habités par ses œuvres et simulant des restes inondés, il devait songer à l’effritement des marbres et des gloires sous le déluge irrévocable dont les minutes sont les gouttes.

Soudain, quelque chose résonna. Il y eut un son qui monta de la cité vers la lune, pareil au cri musical d’un crapaud chimérique. Il y en eut un, puis un autre, puis un autre, puis un autre,--tous identiques,--et c’était comme un fil de perles mélodieuses qui s’envolaient dans le silence, une par une,--une file de bulles sonores, échappées à travers l’eau dormante du calme, et dont la lune semblait la dernière, près d’éclater à la surface, tout là-haut, dans le grand jour.

Chacun de nous avait dressé l’oreille. Ce bruit nous était familier. Et Alkaménos dit en raillant:

--Quel ivrogne est assez ivre pour sculpter à cette heure-ci?

Car c’était le bruit du ciseau sur le marbre.

--Je reconnais le paros,--fit Agorakritès:--il sonne clair.

--Parions une drachme!--repartit Soloôn,--je tiens pour l’albâtre du Pentélique!

Mais Phidias écoutait s’égrener les grains d’harmonie, et il avait appuyé le doigt contre sa bouche, afin qu’on restât sans rien dire. Après un long recueillement, il baissa la tête et se plaignit de sa pensée à l’égal d’une souffrance:

--Pheu! Pheu! Que c’est loin, cela! Que c’est vieux!

Je lui demandai:

--Maître, de quoi vous souvenez-vous avec des larmes?... L’esprit des malheurs défunts vous hante, chassez-le... Goûtez le moment où nous sommes... Ou rappelez-vous plutôt vos triomphes...

--Kritias,--répondit-il au bout d’un instant,--si la prévision ne sait engendrer que l’épouvante, la mémoire, elle, est vraiment la fontaine des pleurs. Les Dieux lui ont ciselé un masque changeant: selon que les souvenirs sont joyeux ou tristes, son visage d’Aréthuse mystérieuse reflète tantôt la joie et tantôt la tristesse; mais c’est toujours des pleurs qui sourdent de ses yeux...

--Sans doute,--répliqua ce flatteur de Korœbos.--Mais, pour émouvoir Phidias jusqu’au sanglot, certes, il faut le souvenir d’une fameuse allégresse ou d’un rude chagrin; il faut qu’il apporte avec lui, sinon quelque regret démesuré, du moins la prolongation d’une douleur excessive!

Phidias répondit:

--C’est celui de ma plus belle statue.

--La plus belle!--m’écriai-je.

Et tous ensemble, ceux-ci désignant l’Acropole, ceux-là Delphes, et d’autres le Métroôn:

--Est-ce l’Athénè-Gardienne?--L’Apollôn?--Est-ce l’une des treize pour Marathon?--Est-ce la Kypris-Ourania?

--Ni l’une, ni l’autre. La destinée de mon chef-d’œuvre est une bizarrerie: à peine fait, je l’ai brisé.

--Oh!--Par Dzeus, quel désastre!--Votre chef-d’œuvre? brisé!--Oï! oïmoï! une statue de Phidias!--Et c’était la plus belle!--Comment cela est-il arrivé?--Quand?...

--Cela est arrivé dans la soixante-treizième olympiade, sous l’archontat éponyme de Lykas, lorsque j’avais des cheveux, qu’ils étaient blonds et qu’ils bouclaient. Et cela s’est engagé par un clair de lune tellement semblable à celui-ci, qu’on pourrait se demander si ce n’est pas le même qui est revenu, à la manière d’un spectre, et si, là-bas, ce n’est pas l’ombre de ma jeunesse qui taille une statue sous des fantômes d’étoiles... Et demain, quand l’aurore, flambant derrière lui, transformera l’Hymette en volcan pacifique, elle répétera sans faute la matinée de printemps où l’histoire se dénoua.

«Je vais la dire.

«En cette année lykadienne, malgré le peu de temps écoulé depuis mon abjuration de la peinture, j’étais déjà réputé comme statuaire, et j’avais, dans la rue des Hermès, une petite maison de marbre blanc, avec une cour au milieu. C’est là, dans cet aïthrion, que je travaillais,--sous un voile de pourpre,--à la belle saison.

«Je vois encore ma chambre, la nuit de mai dont il s’agit. C’est une chambre blanche et nue; sa fenêtre darde un rayon blafard qui se retire peu à peu sur le dallage, y chemine en tournant, de dalle en dalle, et semble mesurer sur un cadran lunaire les heures de mon insomnie.

«Car je ne puis dormir. Une obsession me force à veiller. Elle reproduit dans mon délire l’ouvrage presque terminé, la statue qui m’attend avec le jour, au milieu de l’aïthrion, afin de subir un dernier travail. Mais la naïade marmoréenne, évoquée par mes yeux, jaillit au sein d’une mauvaise fantasmagorie; la fièvre en dénature les traits, et je me désespère à n’y plus retrouver ceux du modèle bien-aimé: Non, ce n’est pas là le mouvement nageur de ses bras... Son sourire ne riait pas autant... Ce n’est guère ceci; ce n’est plus cela...

«Qui de vous, mes enfants, n’a pas subi de telles angoisses?... Vous les connaissez tous! J’en étais sûr. Eh bien! n’est-ce pas? si étrange que cela puisse paraître, on s’éveille moins facilement de ces sortes d’insomnies que du sommeil le plus profond. Pour y échapper, cette nuit-là, il m’a fallu déployer un effort surhumain...

«Cependant, je me suis sauvé du lit. Et me voilà sur le seuil, en présence de la figure.

«Gloire aux Dieux! Elle est ressemblante. On peut même dire qu’elle ne saurait l’être davantage. Car la lune, complice de mes désirs et complétant mon art de son artifice, accuse encore la similitude de l’effigie avec celle qu’on appelait «Naïade». Sa lumière aquatique emplit la cour; elle en fait un puits de légende où quelque Vérité aurait plongé. La pâle nudité de ma statue s’immerge dans ce demi-jour liquide, et sa nuance blême est devenue la pâleur d’une baigneuse sous la nappe cristalline et froide d’un bassin. Naïs! Pour le coup, c’est bien Naïs! Le premier venu dirait son nom, à la vue de cette pierre transfigurée. Et il songerait: «Voici réellement la maîtresse de Phidias, Naïs la ballerine, qui sait danser comme nagent les Néréides».

«Naïs!... Hélas! Naïs... Elle n’est plus qu’un peu de cendre dans une urne.

«Les gens n’ont pas connu sa fin, ou bien ils l’ont oubliée. Nul ne disparaît aussi furtivement qu’une petite ballerine. On croit que Naïs nage encore sa danse, ailleurs. On se la figure peut-être en bonne fortune. Et si quelqu’un suppose, en un logis fermé, quelque amant ombrageux regardant, sombre et seul, ondoyer le beau corps aux souplesses sirénéennes,--il ne se doute pas que c’est Ploutôn.

«Elle est morte. Et ma statue est seulement l’image de sa pensée en moi.

«Ah! Dire que j’ai dû me tourner vers moi-même pour la dessiner! Jadis, n’est-il pas vrai, j’avais mieux à faire d’une pareille splendeur que d’en imiter le contour! Mais j’employais ma vie à l’admirer; et j’ai tant et tant contemplé Naïs, que je la vois aujourd’hui dans les plus épaisses ténèbres. Aussi, mes mains, qui ont pétri sa chair, ont-elles caressé l’argile à sa ressemblance, puis donné la lèvre et la prunelle au roc aveugle et taciturne... Cette bouche possède un écho de la voix étouffée, ces yeux ont un reflet des regards éteints... Naïs! Oh! peux-tu me voir? peux-tu me le dire?...

«Mais voilà: c’est un caillou au clair de la lune, et rien de plus. C’est une chose inachevée, à finir au plus tôt.

«Alors, saisissant le maillet et le ciseau, je risque ma tâche aux clartés de la nuit, presque diurne à force d’être enlunée. Et vibre mon fer, et tinte le marbre! Gonfle ma gorge, ô douleur! Et toi, ma solitude, gémis vers les Dieux!

«--Les Dieux! Sont-ils assez cruels! Pourquoi ne manifester leur toute-puissance que par des sévices? Pourquoi les seuls Dieux de bonté sont-ils ceux de la Fable ou de la Comédie? Ah! nous voyons, chaque jour, Hékate et Kronos exercer leurs ravages! L’une emporte nos amis, quand l’autre est fatigué de les vieillir; et tous deux vont de la même fuite prodigieuse qui les fait à la fois s’évanouir et demeurer. Car la Mort et le Temps sont des passants éternels, et coulent sur le lit du monde à la façon des rivières: ils arrivent constamment, ils partent sans cesse, et pourtant ils sont toujours là; et ce sont des fleuves empoisonnés!

«O Dieux! Voici les plus certains de vos exploits: dissoudre la jeunesse peu à peu, et fondre, d’un seul coup, la vie... Composez-vous votre immortalité de toutes nos enfances dérobées, de tous nos souffles ravis? Je n’en sais rien; mais vous volez à l’homme ses biens les meilleurs, et vous ne les rendez jamais,--que dans la bouche des vieilles femmes ou sur le théâtre.

«Serait-ce que je me trompe? Rencontre-t-on parfois un nouveau Philémon près d’une autre Beaucis?... Où est la Piscine de Jouvence?... Y a-t-il, pour chercher son Eurydice, un véritable Orphée qui soit descendu dans le Hadès? Et depuis la fictive Alkestis, ô Dieux! combien de morts en sont-ils remontés?

«Des contes! ma pauvre Naïs. Des contes! Récits d’aïeule ou tirade d’histrion! Oï! Oï! Rien ne peut t’arracher au cortège de Perséphonè! On ne traverse pas le Styx deux fois, sinon dans les histoires; et elles ne sont que flagorneries à l’adresse des Olympiens!

«S’ils voulaient, cependant! De quelles exceptions magnifiques ils pourraient fausser notre laide harmonie! Comme ils dérogeraient superbement à leurs propres lois! Car ils existent, à n’en pas douter: Dzeus, parce que son orage tonne et foudroie; Phœbé, dont la torche m’éclaire en cet instant; Éros, puisque je t’aime, ô Naïs! et Phoïbos, de qui l’ascension prochaine va refouler la nuit dans les grottes et dans les catacombes...

«Phoïbos-Apollôn... Il est le beau Dieu Musagète, soutien des arts et protecteur des statuaires... C’est lui que je devrais invoquer dans mon infortune... Mais à quoi bon? Il n’a jamais fait de miracle. En ferait-il pour moi? Quelle sottise!

«S’il voulait, cependant!...

«Iô païan! Iô, Phoïbos! Iô, Apollôn!... Hélios! Hélios! Moyeu de flamme aux rais de feu! O Tournant! ô Resplendissant! Je t’implore!

«O astre-phénix! Les aurores innombrables sont faites de tes résurrections, et toutefois ce n’est pas le Dieu des renaissances que je supplie en ta divinité. Non, je ne t’adjure pas de renouer ce qui est dénoué, de rallumer la cendre, de faire revivre Naïs la ballerine...

«Mais, ô toi Fécond! Roi des germinations et des enfantements! Créateur et Brasier! Jette dans ma statue l’étincelle de la vie! Réalise, avec elle et Phidias, le mythe de Pygmalion et de son amante! Qu’elle soit une deuxième Galathée, en devenant une seconde Naïs toute pareille à la première!

«Et, ô Resplendissant! ô Tournant! je t’élèverai sur l’Acropole une statue d’ivoire et d’or, à toi, jardinier du monde, qui l’arroses de chaleur et de lumière! A toi, Phoïbos! Apollôn!»

«Tels sont à peu près les mots que j’ai dits, mes enfants. Encore ne me suis-je pas souvenu si je les avais criés, ou murmurés, ou seulement pensés, tant le désespoir me bouleversait les idées. J’étais aussi très las de mes journées de labeur et de mes nuits agitées; la fatigue et le sommeil m’accablaient à mon insu. J’avais parlé comme je travaillais: en somnambule.

«Or, ayant formulé cette prière extravagante sans même interrompre ma besogne, je la poursuis. Et tandis que, d’un ciseau méticuleux, j’adoucis le front de Naïs,--Oh! Oh! Iô, les Dieux! Et iô, le Cytharède!--un flux rose et chaud l’envahit par degrés!... Fou de joie, mais redoublant d’ardeur, je le vois, du coin de l’œil, descendre sur le visage, gagner le nez, la bouche, et s’aviver en se répandant... Vite! vite! ne perdons pas de temps! Il s’agit de devancer la tâche divine; dépêche-toi, Phidias! Termine ton œuvre! Si la vivante allait n’être qu’une imperfection! Vite! Il ne reste plus que la gorge à polir; vite!... Et je me hâte.

«Le menton se colore et s’échauffe... et c’est la poitrine... et c’est le globe délicat où je promène plus timidement le fil aiguisé de l’outil. Enfin, jusqu’aux pieds, le bloc est teinté de vie. Et soudain, commence une autre phase du prodige: le buste et le ventre sont parcourus de frissons voluptueux. Mon ciseau flatte un sein qui tremble... Le voilà tout ému. Les veines du marbre sont les veines de sa chair. On devine, sous la peau, le tumulte du sang. Je crains de le faire couler. Le ciseau me paraît un glaive, et j’ose à peine l’appuyer... Mais, à leur tour, voilà que les jambes frissonnent... Encore un instant, et la métamorphose sera consommée. Le portrait s’efface derrière l’original. C’est presque une femme, à présent. Naïs revient dans sa copie; Naïs est en chemin à travers le marbre! Elle arrive...

«Et déjà sa présence imminente m’est redevenue familière. Encore absente, il me semble ne l’avoir jamais quittée. Lorsqu’elle va, tout à l’heure, descendre du socle et parler, sa démarche ne surprendra pas mes yeux, ni sa voix mes oreilles. Que fera-t-elle? Que dira-t-elle? je le sais d’avance. Elle ira revêtir sa robe d’hyacinthe, qui dore un peu plus ses cheveux dorés et fleurit encore sa joue en fleur; et, la main sur la porte, elle dira tranquillement:

«--Je sors, mon petit chevreau. Je vais à Phalère, chez Xanthô.»

«Ou bien:

«--Ma sœur et moi, nous allons embrasser notre mère.»

«Ah! la menteuse! Je les connais, ses sorties, pour les avoir épiées! Elle ignore jusqu’à l’impasse où loge Xanthô! et sa mère la recevrait à coups de bâton! Non, non: chaque fois qu’elle s’esquive, elle court au même endroit, et c’est au bouge de Gnathon! Chacune de ses fugues est une escapade chez le hideux bossu... (Et l’on rapporte qu’il use des femmes avec d’ingénieuses brutalités!...) Elle ira sans tarder, mort d’Héraklès! consoler ce monstre d’une aussi longue séparation! Elle ira tout de suite... A moins, cependant... Quelqu’un m’a dit l’avoir surprise en compagnie de Lesbia. Je ne l’ai pas cru. Mais il y a de méchantes langues pour insinuer qu’elle s’obstine à visiter encore Aïthiops, le belluaire d’Afrique... Ha! Ha! Elle se précipitera aujourd’hui même ici ou là, près d’un amant ou près d’un autre!... Aujourd’hui?

«A l’instant même! C’est maintenant! C’est maintenant! Les frissons se multiplient sur son être; ce sont de grands spasmes qui se propagent comme les lames du golfe; et si rapides sont les progrès du miracle, que j’hésite à lever les yeux... Ils verraient luire ceux de Naïs, pleins de luxure et de fourberie... Comme je les avais oubliés, ces yeux!... Mais, entre mes doigts, le ciseau tremble, et le sein soulevé me paraît trahir les battements du cœur... Tu respires, Naïs! Et moi, je vais donc reprendre mon existence de jaloux berné, retrouver ton sarcasme, nos querelles et mes brusques envies de t’assassiner quand tu partiras vers l’amour!... Elle bouge! Elle va descendre!... Ah! Bourreau! Femelle! Chienne! Bête vicieuse! Tu n’iras pas! Tu n’iras plus jamais!... Han!...

«Le ciseau frappe au cœur. J’ai tapé fort: le maillet se fend sous le choc, un éclat de marbre me saute à la figure, et la statue, renversée sur les dalles, rend le fracas d’une tour pesante qui s’écroule.

«Stupide, le maillet brisé dans la main, du sang aux lèvres, et sans doute ayant l’air d’un insensé, je puis enfin l’examiner sans peur. Elle est rompue. Sa tête a roulé dans un angle, et son corps en morceaux fait un tas de pierres. Mais chacune de ces pierres semble frémir encore, et garde sa teinte charnelle...

«--Quoi?... Qu’y a-t-il?...

«Alors, je m’aperçois que le jour est venu. La brise du matin souffle de la mer, et, au-dessus de l’aïthrion, le voile de pourpre s’agite onduleusement. Il projette, sur les choses, des ombres palpitantes qui se propagent comme les flots du golfe, et il tamise la lumière brûlante et vermeille de l’aurore; si bien que les murailles mêmes de la cour paraissent bâties de chair frémissante et rosée...

«Phoïbos-Apollôn avait exaucé mon désir. Le soleil avait animé le marbre de Naïs. Et c’est pourquoi je lui ai dressé sur l’Acropole une statue chryséléphantine.»

· · ·

Ainsi parla Phidias. Et quand il eut fini, le silence nous attrista.

UNE LÉGENDE CHRÉTIENNE D’AKTÉON

A Paul Dukas.

Allº modº ma con fuoco.

[Musique]

PAUL DUKAS

Symphonie en ut majeur.

En ce temps-là, les hommes ayant oublié le Seigneur, ils adorèrent les puissances inexpliquées. Et surtout les astres. Et parmi les astres, surtout le soleil et la lune.

Et malgré l’objurgation de Iahveh, que nul n’entendait plus, ils leur construisirent des temples nombreux et magnifiques, où, afin de rendre plus accessible le commerce des nouvelles divinités, on les représenta sous forme de garçons et de filles. Si bien qu’Elohim ayant créé l’homme à son image, les faux dieux ressemblaient au Véritable.

Ainsi, la lune, femelle du soleil, eut pour effigie une statue de jeune femme.

Et parmi la multitude des peuples, chacun lui donna dans son langage autant de noms qu’il lui supposait d’empires. Sous des titres divers et sous d’autres parures, elle fut partout déesse des vierges, protectrice des accouchées, gardienne des vaisseaux sur l’océan nocturne, et patronne de ceux qui poursuivent les animaux pour les tuer. Les petites Romaines l’appelaient DIANE, en bouclant leur ceinture; et les adolescentes carthaginoises, en regardant la chaîne de leurs pieds, lui disaient: TANIT. Au fond des lourds palais de Thèbes Hécatompyle, les cris aigus des Pharaones en gésine invoquaient ISIS. On entendait, la nuit, sur les galères de Tyr, monter vers ASTARTÉ l’hymne des équipages...

Aktéon, étant Grec et chasseur, vénérait la lune sous le nom d’ARTÉMIS.

Mais ce prince était le jouet d’une imagination exaltée qui lui faisait voir toute chose comme étant merveilleuse. Crédule aux nourrices bavardes, il croyait que son père, le roi Aristeus, l’avait engendré de la nymphe Cyrénè, et non de sa royale épouse. Il croyait que son aïeul, Kadmos le Béotien, avait récolté des guerriers, pour avoir semé les dents d’un dragon. Et telle était son erreur, que Chiron, son vieux maître, ayant succombé, on lui persuada sans peine--et fort stupidement--qu’il avait été centaure de son vivant.

Aussi, quand ce visionnaire aperçut les dieux modelés en imitation d’hommes et de femmes, rien ne l’empêcha de s’imaginer que ces simulacres étaient leurs véridiques ressemblances, et qu’ils peuplaient réellement la terre, à l’exemple des mortels. Dès lors, Aktéon reconnut dans la voie des chevreuils la trace des satyres, et devina des gestes de dryades aux attitudes souples des arbres balancés.

Tout le panthéon des païens se montra de la sorte à ses yeux complaisants. Il vit tous les dieux: qui derrière la foudre, dans le profil olympien de quelque nuage; qui sous l’aspect humain d’une vague tordue, à la barbe d’écume. Il les vit--ou crut les voir--tous, hormis la chasseresse Artémis, couronnée d’un croissant et chaussée d’endromides. Car il avait appris de son siècle égaré la pudeur prétendue de la déesse illusoire, et qu’elle se dérobait, avec ses nymphes, aux regards libertins des hommes.

Or, malgré les sourdes remontrances d’Elohim, effrayé d’une aberration si funeste, Aktéon résolut de surprendre la vierge mystérieuse; et, passant ses journées et parfois ses nuits à la chasse, il ne guetta plus seulement les bêtes féroces, et chercha rencontre moins brutale que celle des porcs sauvages et des loups-cerviers.

Un soir, il regagnait la cité. L’épieu ou l’arc à l’épaule, des amis lui faisaient escorte. On portait devant eux, sur des litières de branchages, un ours et trois sangliers morts; et les chiens, étant fatigués, allaient à leur guise, libres de colliers, sans être maintenus par les serviteurs. La troupe et la meute marchaient lentement et suivaient le fond d’une gorge boisée, au long d’un ruisseau.

Aktéon, n’ayant pas tué de gibier ni vu de déesse, fronçait les sourcils d’un air farouche et traînait la sandale.

Il faisait déjà très noir au creux du défilé. Seuls, les bouleaux, qui semblent toujours imprégnés de clarté lunaire, plantaient dans l’obscurité du bois leurs pâles colonnettes phosphorescentes; et, brusque, un poisson argenté fila dans le ruisseau turbulent, comme un rayon de lune échappé. Le prince éphèbe se dérida. Quelqu’un, même, l’entendit murmurer de plaisir.

Et tout à coup, au détour du sentier, il commanda tout bas de s’arrêter et de faire silence. On lui obéit. Les amis et les valets tournèrent de son côté des faces interrogatives, et les chiens, immobiles, le considéraient, l’oreille levée.

Alors, il étendit la main vers le tournant du ruisseau, en disant: «Artémis!...»

On regarda le lieu qu’il indiquait, et l’on vit simplement un brouillard blanchâtre sur l’ombre bleue de la forêt. Il se mouvait à la surface de l’eau, comme fait la brume chaque soir, et, à cet instant, ses volutes rondes et nonchalantes simulaient vaguement un groupe de baigneuses. Le même caprice qui les avait ébauchées les déforma sur l’heure.

Cependant, l’oubli de la vérité était si profond dans ce temps-là, qu’il se trouva, parmi la suite d’Aktéon, plusieurs fous assez dévoyés pour partager son illusion et redire après lui: «Artémis!...»

Et ils furent convaincus de l’avoir surprise au bain.

Mais, tandis que les compagnons et les serviteurs admiraient avec un saint respect le brouillard maintenant informe, il y eut, au milieu de leur assemblée, un furieux tapage des chiens subitement rués sur quelque chose.

Et s’étant retournés, ils s’aperçurent que le prince n’était plus là, et qu’un grand cerf soudain, la tête renversée et les bois sur le dos, fuyait devant la meute enragée.

Personne ne douta de la métamorphose: Aktéon était changé en cerf. On le comprit sur-le-champ. Et les moins fidèles au culte d’Artémis furent persuadés, à la fois, de son existence et de son pouvoir, puisque la divine pudibonde savait se venger si effectivement des indiscrets.

La première stupeur étant dissipée, le plus sage s’écria qu’il fallait arrêter les chiens. Et tous, envisageant l’épouvantable fin dont le cerf Aktéon se trouvait menacé, fondirent dans les halliers, avec de grandes clameurs terribles.

Par malheur, ils avaient perdu, à être stupéfaits, des minutes inestimables; et bientôt, tout au bout de la distance, un cruel hourvari des chiens leur annonça la curée. Désormais impuissants, hors d’haleine et saisis d’effroi, ils s’arrêtèrent au bruit de l’horrible scène. Les uns se laissèrent tomber, de désespoir; d’autres, sous le coup de la terreur, faisaient des grimaces d’ivrogne, et titubaient; il y en avait un qui pleurait, à genoux, en frappant la terre d’un poing rythmé; celui-ci se mit à hurler, pour couvrir la rumeur de l’assassinat; et celui-là se bouchait les oreilles, à deux mains convulsées.

Puis, quand les chiens revinrent, du sang aux babines et du poil aux crocs, ils les abattirent à coups de flèches.

La lune éclaira leur retour. Ils ont prétendu qu’elle était toute rouge.

· · ·

Or, si vraiment la reine des nuits se teinta de pourpre, ce fut certes sous l’influence de quelque phénomène astronomique, et non par l’effet de la pudeur offensée ou de l’indignation, et encore moins à cause du sang d’Aktéon. Artémis, vaine chimère des esprits corrompus, était fort innocente de l’aventure,--et d’ailleurs, le prince vivait toujours.

Iahveh, qui mène tout, avait dirigé tout ceci. Dans sa tristesse de voir Aktéon, parvenu au comble de sa folie, donner le plus nuisible spectacle et le modèle le plus contagieux, c’est lui qui, pour le châtier, l’avait mué en daguet bondissant. Mais les chiens ayant lancé, Dieu fit un signe, et ils prirent le change sur une autre victime, dont le carnage ensanglanta leur gueule.

Car l’Éternel gardait le cerf Aktéon pour des visées moins courtes et pour des fins plus hautes.

Celui-ci, resté seul dans la double nuit de l’heure et de la forêt, entendit une voix confuse qui lui sembla venir de lui-même. Et c’était proprement celle d’Elohim:

--Tu vivras de la vie d’une bête,--disait-elle en substance,--jusqu’à la chute des faux dieux, tant que la païenne Artémis sera patronne des chasseurs.

Cependant Aktéon ne comprenait qu’à demi, n’ayant jamais ouï parler de Iahveh, sinon comme de l’idole d’une tribu lointaine. Et puis, l’aurait-il connu davantage, que cette habitude d’Elohim--de toujours s’exprimer à l’intérieur des consciences et sans se nommer--l’eût dérouté quand même. Il prit l’allocution du Seigneur pour une harangue de son âme, et s’étonna seulement qu’elle discourût si peu net et si hors de propos.

Néanmoins, les Paroles avaient laissé en lui leur écho inextinguible; et, à tous les instants de son existence animale, il sentit désormais quelque chose de grand et d’inconnu peser sur sa destinée.

· · ·

Elle fut lente à s’accomplir.

Rien, d’abord, ne distingua le cerf Aktéon des autres cerfs solitaires. Ceux-ci ne brament point aux soleils couchants printaniers, et la harde gracieuse des biches et des faons ne les suit jamais. Les jours d’Aktéon furent monotones. Il broutait l’herbe, mangeait la feuille, et, se désaltérant aux sources miroirs, y mesurait la croissance de ses bois. Leur ramure tombait et repoussait chaque année, et chaque année il frottait contre les écorces la mousse de ses nouveaux andouillers.

Après avoir été le prompt daguet, il fut le dix-cors puissant, devint très vieux et vit pâlir sa robe.

Il atteignit l’âge où meurent les cerfs, et le dépassa. Nulle raideur n’engourdit ses jarrets; l’œil demeura perçant, l’oreille infaillible. Il portait, d’un front insoucieux et léger, son diadème bifurqué; et pourtant, chaque hiver, celui-ci s’alourdissait d’une branche,--et cela n’était jamais arrivé. Des bûcherons, l’ayant aperçu, racontèrent l’apparition d’un cerf gigantesque, tout blanc et triplement dix-cors. Mais leur récit enflamma de convoitise les chasseurs de la contrée. On organisa des battues. Aktéon s’exila et recommença plus loin la même vie.

Il atteignit l’âge où meurent les hommes, et le dépassa. Mais toujours sa présence extraordinaire était dénoncée, et toujours il lui fallait se remettre à fuir devant les générations de l’humanité.

Toutes les forêts abritèrent sa déroute et ses relâches. Certaines sont percées d’avenues et semblent des parcs, le soleil s’y joue dans les feuilles; il leur préférait les immenses voûtes d’arbres, où la fraîcheur est souterraine, tant il y fait calme et ténébreux. Aktéon respira leurs arômes différents, de jardins ou de cavernes. Il frotta ses bois moussus à tous les troncs; et parfois, revenu, au hasard des randonnées, à certaine futaie jadis familière, il saluait en de vieux rouvres centenaires les chênes qu’il avait connus baliveaux. Aktéon méprisait la charge des siècles.

Il atteignit l’âge où meurent les arbres, et le dépassa. Là-bas, en Grèce, les arrière-petits-fils de ses neveux étaient des vieillards. Là-bas, très loin. Ceux qui le poursuivaient maintenant parlaient des langues inouïes et se vêtaient de costumes baroques. Tout, des nations, se modifiait au cours de ses voyages perpétuels; et il ne savait pas si c’était à cause du temps passé ou de l’espace couvert.

Car il fuyait toujours, et parcourut le monde, avec, derrière lui, le pas des hommes ou le galop des chevaux, l’aboi du molosse ou le jappement du mâtin. On sonnait, à ses trousses, dans des cornes de buffle, des olifants d’ivoire ou des trompes de cuivre. La fanfare était un beuglement ou une musique. Il entendit siffler le javelot, le trait des arcs, puis le carreau des arbalètes. Les appels des veneurs changeaient, suivant l’époque et le pays; les uns ressemblaient à des cris de guerre, d’autres tenaient du rugissement. On lui tendit des embûches. Il tomba dans le fond des chausse-trapes et déclencha le ressort des pièges. L’affût des braconniers le surprit. Mais il échappait sans blessure aux plus grands périls, laissant pour tout butin à ses ennemis déçus, aujourd’hui sur le sable et demain dans la neige, l’empreinte énorme de son pied surnaturel.

Car Dieu le conservait pour d’autres fortunes.

Aktéon le saisissait plus clairement de jour en jour, d’année en année, de siècle en siècle. Qu’il fût au repos sous une arcade de feuillages, ou qu’il traversât quelque large estuaire, haletant et les chiens aux flancs, les Paroles d’autrefois obsédaient sans répit sa rêverie ou sa panique: «Tu vivras de la vie d’une bête jusqu’à la chute des faux dieux, tant que la païenne Artémis...» Ah! Artémis! le prince n’y croyait plus guère! et il comprit que tout arriverait selon la prophétie, puisqu’elle s’était déjà réalisée aux deux tiers, et qu’ayant vécu de la vie d’une bête, il avait dépassé l’âge où, sans doute, meurent les dieux.

Alors, après avoir ainsi deviné l’agonie de la déesse, Aktéon se mit à épier les hommes qu’il pouvait approcher, afin de démêler dans leurs actes l’indice de l’abjuration aux vieilles divinités, le signal aussi de sa délivrance.

Une fois déjà, il en avait suivi. C’étaient des vagabonds qui marchaient vite à travers les broussailles et paraissaient fuyards. Ils ouvraient, dans des faces maigries, des yeux de fièvre, et les levaient au ciel en murmurant des supplications. L’un deux, exténué, baisait avec amour deux brindilles croisées, comme on boit un généreux cordial; et chaque baiser lui rendait plus de force qu’une gorgée d’hydromel.

Une autre fois, errant à l’aube par une ville abandonnée, Aktéon passa près d’un temple d’Artémis. Le monument tombait en ruines. Il n’en restait debout que la colonnade du péristyle et le fronton, de qui le tympan s’était écroulé. Cela faisait sur l’aurore un grand triangle céleste, où le soleil, comme un œil de gloire, vint regarder. Le prince en fut tout remué, d’autant que, Phœbos étant plus haut dans sa course, un nuage en forme de croix l’éclipsa. Mû par une invincible poussée, Aktéon se tourna vers l’occident: Phœbé, diaphane, y blêmissait, et une palombe, immobile dans son vol, semblait la biffer des cieux. Augures emblématiques.

Plus tard, le cerf blanc découvrit une réunion de cabanes, au milieu d’une clairière. Des croix les surmontaient, et leurs habitants, froqués de bure et ceints de cordes, s’agenouillaient en face d’autres menuiseries parfaitement semblables. Mais on voyait, clouée à celles-ci, la poupée d’un homme couronné de ronces.

Sur la foi de ces épisodes, Aktéon se confirma dans l’idée que la croix dominait le monde. Cependant, il demeura surpris que cela fût en qualité de gibet, et non comme un symbole de la géométrie éternelle et universelle, ainsi que tout d’abord il s’était plu à le croire. Du reste, peu lui importait: ces choses étaient visiblement liées aux Paroles; donc, les temps venaient. Et il rendit grâce à la nouvelle religion, et il bénit la croix; car il était excédé, pour avoir trop vénéré le croissant, de toujours fuir devant les chasses.

· · ·

Il en vint une qui fut acharnée, et dura trois jours et trois nuits. Son passage fit le bacchanal d’un typhon. Jamais la bête enchantée n’avait été harcelée par une horde aussi tenace de chasseurs et de chiens. On aurait cru des belluaires avec des fauves. Leur vitesse égalait sa rapidité, leur astuce déjouait ses ruses. Il eut beau se mêler à des hardes et frapper ses pareils, pour les obliger à prendre sa place de martyr; il eut beau croiser ses voies et marcher dans les ruisselets, afin de mettre ses tourmenteurs en défaut:--le vacarme féroce se rapprocha peu à peu.

Et comme descendait le soir du troisième jour, Aktéon se sentit fatigué pour la première fois, et chercha d’instinct l’étang de son hallali. L’ayant trouvé, il y entra. Mais alors, sa pauvre âme humaine s’attendrit, et voilà qu’il se mit à pleurer. Or, jusqu’à lui, nul autre cerf n’avait encore versé de larmes; c’est depuis, en mémoire de sa détresse, qu’ils pleurent tous comme des hommes, dans les étangs mortuaires.

Il attendait la fin. Le limier débûcha, puis les chiens de tête apparurent, et puis toute la meute. Aktéon les toisa du haut de sa prodigieuse stature. Mais, à sa vue, ils se mirent en cercle autour de lui, dans l’eau, et restèrent là, sans plus bouger ni donner de la voix. Et en l’apercevant, les premiers cavaliers s’arrêtèrent aussi, brusquement, à la lisière de la forêt, le cor aux lèvres ou l’arc tendu, sans que la sonnerie éclatât, sans que le dard fût décoché. Car l’animal forcé leur était surprenant, dressé dans l’or du crépuscule contre la nuit bleue des sapins, neigeux, colossal, hautain, et les ronces de ses bois lui tressant le plus fastueux diadème.

Soudain, il y eut un froissement de branches écartées; un palefroi hennit; des armes s’entre-choquèrent; et le Veneur lui-même surgit de la forêt. Mais lui, seul entre tous, ne sembla point émerveillé. Il cria des insultes aux chiens et des railleries aux valets, puis sauta de cheval, et fouilla dans son carquois...

Alors, Aktéon sentit une lumière s’allumer sur sa tête, au milieu de la grande couronne d’épines; et, baissant le front vers l’eau paisible et mirante, il vit, au reflet de la lumière, que c’était une croix flamboyante.

L’être miraculeux n’en sut pas davantage; car il s’affaissa, mort enfin, comprenant par là que les Paroles s’étaient accomplies jusqu’à la dernière, et que désormais tout chasseur allait renier son antique patronne..., mais sans avoir contemplé le Veneur prosterné devant lui, et sans apprendre que c’était là le comte Hubert, qui fut évêque de Liège,--et saint.

TABLE

AVANT-PROPOS 5

LE VOYAGE IMMOBILE 9 LA SINGULIÈRE DESTINÉE DE BOUVANCOURT 85 LE RENDEZ-VOUS 111 LA MORT ET LE COQUILLAGE 165 PARTHÉNOPE OU L’ESCALE IMPRÉVUE 175 LA STATUE ENSOLEILLÉE 209 UNE LÉGENDE CHRÉTIENNE D’AKTÉON 227

ACHEVÉ D’IMPRIMER le vingt octobre mil neuf cent neuf PAR BLAIS & ROY A POITIERS pour le MERCVRE DE FRANCE

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