ACTE PREMIER · Scène I.
LE CHEVALIER, MERLIN.
LE CHEVALIER.
Merlin !
MERLIN.
Monsieur !
LE CHEVALIER.
Connais-tu dans le monde entier un plus malheureux homme que ton maître ?
MERLIN.
Oui, monsieur, j’en connais un plus malheureux sans contredit.
LE CHEVALIER.
Eh, qui ?
MERLIN.
Votre valet, monsieur, le pauvre Merlin.
LE CHEVALIER.
En connais-tu un plus fou ?
MERLIN.
Oui assurément.
LE CHEVALIER.
Eh ! qui ? bourreau, qui ?
MERLIN.
Ce fou de Merlin, monsieur, qui sert un maître qui n’a pas le sou.
LE CHEVALIER.
Il faut que je sorte de cette malheureuse vie.
MERLIN.
Vivez plutôt, monsieur, pour me payer mes gages.
LE CHEVALIER.
J’ai mangé tout mon bien au service du roi.
MERLIN.
Dites au service de vos maîtresses, de vos fantaisies, de vos folies. On ne mange jamais son bien en ne faisant que son devoir. Qui dit ruiné dit prodigue ; qui dit malheureux dit imprudent ; et la morale…
LE CHEVALIER.
Ah ! coquin ! tu abuses de ma patience et de ma misère : je te pardonne, parce que je suis pauvre ; mais si ma fortune change, je t’assommerai.
MERLIN.
Mourez de faim, monsieur, mourez de faim.
LE CHEVALIER.
C’est bien à quoi il faut nous résoudre tous deux, si mon maroufle de frère aîné, le comte de Fatenville, n’arrive pas aujourd’hui dans ce maudit village où je l’attends. Ô ciel ! faut-il que cet homme-là ait soixante mille livres de rente pour être venu au monde une année avant moi ! Ah ! ce sont les aînés qui ont fait les lois ; les cadets n’ont pas été consultés, je le vois bien.
MERLIN.
Eh ! monsieur, si vous aviez eu les soixante mille livres de rente, vous les auriez déjà mangées, et vous n’auriez plus de ressource ; mais M. le comte de Fatenville aura pitié de vous ; il vient ici pour épouser la fille du baron, qui aura cinq cent mille francs de biens : vous aurez un petit présent de noces.
LE CHEVALIER.
Épouser encore cinq cent mille francs, et le tout parce qu’on est aîné ; et moi, être réduit à attendre ici de ses bontés ce que je devrais ne tenir que de la nature ! Demander quelque chose à son frère aîné, c’est là le comble des disgrâces.
MERLIN.
Je ne connais pas monsieur le comte ; mais il me semble que je viens de voir arriver ici M. Trigaudin, votre ami, et le sien, et celui du baron, et celui de tout le monde ; cet homme qui noue plus d’intrigues qu’il n’en peut débrouiller, et qui fait des mariages et des divorces, qui prête et qui emprunte, qui donne et qui vole, qui fournit des maîtresses aux jeunes gens, des amants aux jeunes femmes, qui se rend redouté et nécessaire dans toutes les maisons, qui fait tout et qui est partout : il n’est pas encore pendu, profitez du temps, parlez-lui ; cet homme-là vous tirera d’affaire.
LE CHEVALIER.
Non, non, Merlin ; ces gens-là ne sont bons que pour les riches ; ce sont les parasites de la société. Ils servent ceux dont ils ont besoin, et non pas ceux qui ont besoin d’eux, et leurs vices ne sont utiles qu’à eux-mêmes.
MERLIN.
Pardonnez-moi, monsieur, pardonnez-moi ; les fripons sont assez serviables : M. Trigaudin se mêlerait peut-être de vos affaires pour avoir le plaisir de s’en mêler. Un fripon aime à la fin l’intrigue pour l’intrigue elle-même ; il est actif, vigilant ; il rend service vivement avec un très-mauvais cœur ; tandis que les honnêtes gens, avec le meilleur cœur du monde, vous plaignent avec indolence, vous laissent dans la misère, et vous ferment la porte au nez.
LE CHEVALIER.
Hélas ! je ne connais guère que de ces honnêtes gens-là ; et j’ai bien peur que monsieur mon frère ne soit un très-honnête homme.
MERLIN.
Voilà M. Trigaudin, qui n’a pas tant de probité peut-être, mais qui pourra vous être utile.