‹ L’ÉchangeChapitre 20 sur 20 · Scène V.

Scène V.

LE BARON, LE BAILLI, GOTTON, LE COMTE, LE CHEVALIER, MADAME MICHELLE.

LE BAILLI, au baron.

Oui, je suis venu en toute diligence, et je ne puis trop vous remercier de l’heureuse occasion que vous me donnez de faire pendre quelqu’un : je vous devrai toute ma réputation.

LE BARON.

Corbleu ! vous êtes plus heureux que vous ne pensez ; cet homme a des complices, il faudra faire donner la question ordinaire et extraordinaire à sept ou huit personnes.

LE BAILLI.

Dieu soit loué ! instrumentons au plus tôt. Où est l’accusé ?

LE BARON, montrant le comte.

C’est ce coquin-là. Condamnez-le comme voleur de grand chemin, faussaire, et ravisseur de fille.

LE BAILLI.

Çà, dépêchons. Votre nom, votre âge, vos qualités… (Reconnaissant le comte.) Dieu paternel ! c’est monsieur le comte de Fatenville, le fils de monsieur le marquis mon parrain.

LE BARON.

Qu’est-ce que j’entends ?

GOTTON.

En voici bien d’une autre.

MADAME MICHELLE.

Miséricorde !

LE COMTE, au bailli.

Ce vieux fou de baron s’est mis dans la tête que je n’ai pas l’honneur d’être monsieur le comte de Fatenville.

LE BARON.

Quoi ! ce serait en effet là monsieur le comte ?

LE BAILLI.

Rien n’est si certain.

LE BARON.

Ah ! monsieur le comte, je vous demande pardon ; j’ai été trompé par ces deux coquins-ci. (Il montre le chevalier et Trigaudin, puis dit à ses gens :) Délions vite monsicur le comte ; qu’on lui rende ses armes ! (Au bailli.) Ordonnez du supplice de ceux qui m’ont abusé. Oh ! que je suis un malheureux baron !

GOTTON.

Àqui suis-je donc, moi ?

LE COMTE, en liberté.

Me voici un peu plus libre. Qu’on me donne de la poudre de senteur, car je pue furieusement l’écurie. Holà ! hé ! un pouf, un pouf.

LE BARON.

Monsieur le bailli, vous n’y perdrez rien. (En montrant le chevalier.) Voilà toujours un criminel à expédier. Il a pris le nom d’un autre pour épouser ma fille.

LE BAILLI.

C’est monsieur le chevalier de Fatenville : c’est aussi le fils de mon parrain : je n’instrumenterai pas contre monsieur le chevalier.

LE COMTE.

Écoutez, vieux fou de baron, écoutez : j’ai soixante mille livres de rente ; le chevalier est mon cadet, qui n’a pas le sou, et qui voulait faire fortune en me jouant un tour ; il sera assez puni quand il me verra épouser à sa barbe mademoiselle Gotton-Jacqueline-Henriette de la Canardière, et emporter la dot.

GOTTON.

Ça ne me fait rien ; j’épouserai tous ceux que papa voudra, pourvu que j’aille à Paris, et que je sois grande dame.

LE BARON.

Hélas ! monsieur le comte, je suis le plus malheureux de tous les hommes : le contrat est signé ; M. Trigaudin a tant pressé la chose, et même Gotton a…

GOTTON.

Tout ça ne fait rien, papa : j’épouserai encore monsieur le comte ; vous n’avez qu’à dire.

LE CHEVALIER.

Mademoiselle, je vous supplie de vous souvenir de ce que…

GOTTON.

J’ai tout oublié ; vous êtes un cadet qui n’avez rien, et je serai grande dame avec monsieur le comte.

LE COMTE.

Mais quoi, beau-père, le contrat serait signé ?

LE CHEVALIER.

Oui, mon frère, et mademoiselle Gotton-Jacqueline-Henriette de la Canardière a l’honneur d’être votre belle-sœur. (Au baron.) Il est vrai, monsieur le baron, que je ne suis pas riche ; mais je vous promets de faire une grande fortune à la guerre. (À Gotton.) Et vous, madame, je me flatte que vous me pardonnerez la petite supercherie que M. Trigaudin vous a faite, et qui me vaut l’honneur de vous posséder.

GOTTON.

Je n’entends rien à tout cela ; et pourvu que j’aille à Paris dès ce soir, je pardonne tout. Voyez de vous deux quel est celui dont je suis la femme.

LE BARON.

Monsieur le bailli, par charité, faites pendre au moins M. Trigaudin, qui est l’auteur de toute la friponnerie.

LE BAILLI.

Très-volontiers, il n’y a rien que je ne fasse pour mes amis.

LE COMTE.

On pourrait bien de tout ceci me tourner en ridicule à la cour ; mais quand on est fait comme je suis, on est au-dessus de tout, foi de seigneur !

FIN DE L’ÉCHANGE.

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