‹ L’ÉchangeChapitre 5 sur 20 · Scène V.

Scène V.

LE CHEVALIER, TRIGAUDIN, MERLIN.

MERLIN.

Eh bien ! monsieur, avez-vous gagné quelque chose sur l’âme dure de ce courtisan poli ?

LE CHEVALIER.

Oui, j’ai gagné le droit et la liberté de le haïr du meilleur de mon cœur.

MERLIN.

C’est quelque chose, mais cela ne donne pas de quoi vivre.

TRIGAUDIN.

Si fait, si fait, cela peut servir.

LE CHEVALIER.

Et à quoi, s’il vous plait, qu’à me rendre encore plus malheureux ?

TRIGAUDIN.

Oh ! cela peut servir à vous ôter le scrupule que vous auriez à lui faire du mal, et c’est déjà un très-grand bien. N’est-il pas vrai que si vous lui aviez obligation, et que si vous l’aimiez tendrement, vous ne pourriez jamais vous résoudre à épouser M de la Canardière au lieu de lui ? Mais à présent que vous voilà débarrassé du poids de la reconnaissance et des liens de l’amitié, vous êtes libre ; je veux vous aider à vous venger en vous rendant heureux.

LE CHEVALIER.

Comment me mettre à la place du comte de Fatenville ? Comment puis-je être aussi fat que lui ? Comment puis-je épouser sa maîtresse au lieu de lui ? Parle, réponds.

TRIGAUDIN.

Tout cela est très-aisé. Monsieur le baron n’a jamais vu monsieur votre frère aîné ; et je puis vous annoncer sous son nom, puisque en effet votre nom est le sien ; vous ne mentirez pas ; et il est bien doux de pouvoir tromper quelqu’un sans être réduit au chagrin de mentir : il faut que l’honneur conduise toutes nos actions.

MERLIN.

Sans doute ; c’est ce qui m’a réduit en l’état où je suis.

TRIGAUDIN.

Votre frère ne me donnait que dix mille francs pour lui procurer ce mariage. Je vous aime au moins une fois plus que lui : faites-moi un billet de vingt mille francs, et je vous fais épouser la fille du baron. Ce que je demande, au reste, n’est que pour l’honneur. Il est de la dignité d’un homme de votre maison d’être libéral quand il peut l’être. L’honneur me poignarde, voyez-vous.

MERLIN.

Oh ! oui, c’est votre plus cruel ennemi.

TRIGAUDIN.

Votre frère aîné est un fat.

LE CHEVALIER.

D’accord.

TRIGAUDIN.

Un suffisant pétri de cette vanité qui n’est que le partage des sots.

LE CHEVALIER.

J’en conviens.

TRIGAUDIN.

Un original à berner sur le théâtre.

LE CHEVALIER.

Il est vrai.

TRIGAUDIN.

Un mauvais cœur dans un corps ridicule.

LE CHEVALIER.

C’est ce que je pense.

TRIGAUDIN.

Un petit-maître suranné, qui n’a pas même le jargon de l’esprit ; enflé de fadaises et de vent, et dont Merlin ne voudrait pas pour valet, s’il pouvait en avoir un.

MERLIN.

Assurément, j’aimerais bien mieux son frère le chevalier.

LE CHEVALIER.

Hem !

TRIGAUDIN.

Un homme enfin dont vous ne tirerez jamais rien ; qui dépenserait cinquante mille francs en chiens et en chevaux, et qui laisserait périr son frère de misère.

LE CHEVALIER.

Cela n’est que trop vrai.

TRIGAUDIN.

Et vous vous feriez scrupule de supplanter un pareil homme ! et vous ne goûteriez pas une joie parfaite en lui enlevant légitimement les cinq cent mille francs qu’il croit déjà tenir, et qu’il mérite si peu ! et vous ne ririez pas de tout votre cœur en tenant ce soir entre vos bras la fille du baron ! et vous hésiteriez à me faire (pour l’honneur) un petit billet de vingt mille francs par corps à prendre sur les plus clairs deniers de M de la Canardière ! Allez, vous êtes indigne d’être riche, si vous manquez l’occasion de le devenir.

LE CHEVALIER, portant la main sur sa poitrine.

Vous avez raison ; mais je sens là quelque chose qui me répugne. L’étrange chose que le cœur humain ! je n’avais point de scrupule de me battre tout à l’heure contre mon frère, et j’en ai de le tromper.

TRIGAUDIN.

C’est que vous étiez en colère quand vous vouliez vous battre, et que vous êtes plus brave qu’habile.

MERLIN.

Allez, allez, monsieur ; laissez-vous conduire par M. Trigaudin ; il en sait plus que vous ; mettez votre conscience entre ses mains : j’en réponds sur la mienne, et j’y suis intéressé ; j’ai besoin que vous soyez riche.

LE CHEVALIER.

Eh ! mais, cependant…

TRIGAUDIN.

Allons, allons, êtes-vous fou ?

MERLIN.

Allons, mon cher maître, prenez courage ; il n’y a pas grand mal dans le fond.

TRIGAUDIN.

Cinq cent mille francs, et une fille jeune et fraîche, enlevée à monsieur le comte et mise en votre possession.

LE CHEVALIER.

Voyons donc ce qu’il faut faire pour le bien de la chose.

FIN DU PREMIER ACTE.

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