‹ L’École des mèresChapitre 1 sur 20 · Scène II

Scène II

FRONTIN, LISETTE, ÉRASTE.

Frontin.

Ah ! te voilà, Lisette ! Avec qui es-tu donc là ?

Lisette.

Avec un de mes parents qui s’appelle La Ramée, et dont le maître, qui est ordinairement en province, est venu ici pour affaire ; il profite du séjour qu’il y fait pour me voir.

Frontin.

Un de tes parents, dis-tu ?

Lisette.

Oui.

Frontin.

C’est-à-dire un cousin ?

Lisette.

Sans doute.

Frontin.

Hum ! il a l’air d’un cousin de bien loin ; il n’a point la tournure d’un parent, ce garçon-là.

Lisette.

Qu’est-ce que tu veux dire avec ta tournure ?

Frontin.

Je veux dire que ce n’est, par ma foi, que de la fausse monnaie que tu me donnes, et que si le diable emportait ton cousin il ne t’en resterait pas un parent de moins.

Éraste.

Et pourquoi pensez-vous qu’elle vous trompe ?

Frontin.

Hum ! quelle physionomie de fripon ! Mons de La Ramée, je vous avertis que j’aime Lisette et que je veux l’épouser tout seul.

Lisette.

Il est pourtant nécessaire que je lui parle pour une affaire de famille qui ne te regarde pas.

Frontin.

Oh ! parbleu, que les secrets de ta famille s’accommodent ; moi, je reste.

Lisette.

Il faut prendre son parti. Frontin !

Frontin.

Après ?

Lisette.

Serais-tu capable de rendre service à un honnête homme, qui t’en récompenserait bien ?

Frontin.

Honnête homme ou non, son honneur est de trop, dès qu’il récompense.

Lisette.

Tu sais à qui madame marie Angélique, ma maîtresse ?

Frontin.

Oui, je pense que c’est à peu près soixante ans qui en épousent dix-sept.

Lisette.

Tu vois bien que ce mariage-là ne convient point.

Frontin.

Oui ; il menace de stérilité ; les héritiers en seront nuls ou auxiliaires.

Lisette.

Ce n’est qu’à regret qu’Angélique obéit ; d’autant plus que le hasard lui a fait connaître un aimable homme qui a touché son cœur.

Frontin.

Le cousin La Ramée pourrait bien nous venir de là.

Lisette.

Tu l’as dit, c’est cela même.

Éraste.

Oui, mon enfant, c’est moi.

Frontin.

Eh ! que ne le disiez-vous ? En ce cas-là, je vous pardonne votre figure, et je suis tout à vous. Voyons, que faut-il faire ?

Éraste.

Rien, si ce n’est favoriser une entrevue que Lisette va me procurer ce soir ; tu seras content de moi.

Frontin.

Je le crois ; mais qu’espérez-vous de cette entrevue ? On signe le contrat ce soir.

Lisette.

Eh bien, pendant que la compagnie, avant le souper, sera dans l’appartement de madame, monsieur nous attendra dans cette salle, sans lumière pour n’être point vu, et nous y viendrons, Angélique et moi, pour examiner le parti qu’il y aura à prendre.

Frontin.

Ce n’est pas de l’entretien que je doute ; mais à quoi aboutira-t-il ? Angélique est une Agnès élevée dans la plus sévère contrainte, et qui, malgré son penchant pour vous, n’aura que des regrets, des larmes et de la frayeur à vous donner. Est-ce que vous avez dessein de l’enlever ?

Éraste.

Ce serait un parti bien extrême.

Frontin.

Et dont l’extrémité ne vous ferait pas grand’peur, n’est-il pas vrai ?

Lisette.

Pour nous, Frontin, nous ne nous chargeons que de faciliter l’entretien, auquel je serai présente ; mais de ce qu’on y résoudra, nous n’y trempons point, cela ne nous regarde pas.

Frontin.

Oh ! si fait, cela nous regarderait un peu, si cette petite conversation nocturne que nous leur ménageons dans la salle était découverte ; d’autant plus qu’une des portes de la salle aboutit au jardin, que du jardin on va à une petite porte qui rend dans la rue, et qu’à cause de la salle où nous les mettrons, nous répondrons de toutes ces petites portes-là qui sont de notre connaissance. Mais, tout coup vaille pour se mettre à son aise, il faut quelquefois risquer son honneur. Il s’agit d’ailleurs d’une jeune victime qu’on veut sacrifier, et je crois qu’il est généreux d’avoir part à sa délivrance, sans s’embarrasser de quelle façon elle s’opérera. Monsieur payera bien, cela grossira ta dot, et nous ferons une action qui joindra l’utile au louable.

Éraste.

Ne vous inquiétez de rien ; je n’ai point envie d’enlever Angélique, et je ne veux que l’exciter à refuser l’époux qu’on lui destine. Mais la nuit s’approche ; où me retirerai-je en attendant le moment qui me permettra de voir Angélique ?

Lisette.

Comme on ne sait encore qui vous êtes, en cas qu’on vous fît quelques questions, au lieu d’être mon cousin, soyez celui de Frontin, et retirez-vous dans sa chambre, qui est à côté de cette salle et d’où Frontin pourra vous amener quand il faudra.

Frontin.

Oui-da, monsieur ; disposez de mon appartement.

Lisette.

Allez tout à l’heure ; car il faut que je prévienne Angélique, qui assurément sera charmée de vous voir, mais qui ne sait pas que vous êtes ici, et à qui je dirai d’abord qu’il y a un domestique dans la chambre de Frontin qui demande à lui parler de votre part. Mais sortez, j’entends quelqu’un qui vient.

Frontin.

Allons, cousin, sauvons-nous.

Lisette.

Non, restez : c’est la mère d’Angélique, elle vous verrait fuir ; il vaut mieux que vous demeuriez.

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