‹ L’École des mèresChapitre 3 sur 20 · Scène IV

Scène IV

MADAME ARGANTE, LISETTE.

Madame Argante.

Ma fille vous dit assez volontiers ses sentiments, Lisette ; dans quelle disposition d’esprit est-elle pour le mariage que nous allons conclure ? Elle ne m’a marqué du moins aucune répugnance.

Lisette.

Ah ! madame, elle n’oserait vous en marquer, quand elle en aurait ; c’est une jeune et timide personne, à qui jusqu’ici son éducation n’a rien appris qu’à obéir.

Madame Argante.

C’est, je pense, ce qu’elle pouvait apprendre de mieux à son âge.

Lisette.

Je ne dis pas le contraire.

Madame Argante.

Mais enfin, vous paraît-elle contente ?

Lisette.

Ypeut-on rien connaître ? Vous savez qu’à peine ose-t-elle lever les yeux, tant elle a peur de sortir de cette modestie sévère que vous lui prescrivez ; tout ce que j’en sais, c’est qu’elle est triste.

Madame Argante.

Oh ! je le crois ; c’est une marque qu’elle a le cœur bon ! Elle va se marier, elle me quitte, elle m’aime, et notre séparation est douloureuse.

Lisette.

Eh ! eh ! ordinairement, pourtant, une fille qui va se marier est assez gaie.

Madame Argante.

Oui, une fille dissipée, élevée dans un monde coquet, qui a plus entendu parler d’amour que de vertu, et que mille jeunes étourdis ont eu l’impertinente liberté d’entretenir de cajoleries. Mais une fille retirée, qui vit sous les yeux de sa mère et dont rien n’a gâté ni le cœur ni l’esprit, ne laisse pas d’être alarmée quand elle change d’état. Je connais Angélique et la simplicité de ses mœurs ; elle n’aime pas le monde, et je suis sûre qu’elle ne me quitterait jamais si je l’en laissais la maîtresse.

Lisette.

Cela est singulier.

Madame Argante.

Oh ! j’en suis sûre. À l’égard du mari que je lui donne, je ne doute pas qu’elle n’approuve mon choix ; c’est un homme très riche, très raisonnable.

Lisette.

Pour raisonnable, il a eu le temps de le devenir.

Madame Argante.

Oui ; un peu vieux, à la vérité ; mais doux, mais complaisant, attentif, aimable.

Lisette.

Aimable ! Prenez donc garde, madame ; il a soixante ans, cet homme.

Madame Argante.

Il est bien question de l’âge d’un mari avec une fille élevée comme la mienne !

Lisette.

Oh ! s’il n’en est pas question avec mademoiselle votre fille, il n’y aura guère eu de prodige de cette force-là !

Madame Argante.

Qu’entendez-vous avec votre prodige ?

Lisette.

J’entends qu’il faut, le plus qu’on peut, mettre la vertu des gens à son aise, et que celle d’Angélique ne sera pas sans fatigue.

Madame Argante.

Vous avez de sottes idées, Lisette ; les inspirez-vous à ma fille ?

Lisette.

Oh ! que non, madame ; elle les trouvera bien sans que je m’en mêle.

Madame Argante.

Eh ! pourquoi, de l’humeur dont elle est, ne serait-elle pas heureuse ?

Lisette.

C’est qu’elle ne sera point de l’humeur que vous dites, cette humeur-là n’existe nulle part.

Madame Argante.

Il faudrait qu’elle l’eût bien difficile, si elle ne s’accommodait pas d’un homme qui l’adorera.

Lisette.

On adore mal à son âge.

Madame Argante.

Qui ira au-devant de tous ses désirs.

Lisette.

Ils seront donc bien modestes.

Madame Argante.

Taisez-vous ; je ne sais de quoi je m’avise de vous écouter.

Lisette.

Vous m’interrogez, et je vous réponds sincèrement.

Madame Argante.

Allez dire à ma fille qu’elle vienne.

Lisette.

Il n’est pas besoin de l’aller chercher, madame ; la voilà qui entre, et je vous laisse.

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