L’éducation en vue de la paix,
Acceptant comme une loi naturelle le principe de la lutte pour la vie certains croient pouvoir s’en autoriser pour affirmer leur croyance en la perpétuité des guerres, et, partant, en l’inutilité des efforts pacifistes : tandis que d’autres, proclamant comme loi l’entr’aide, restent convaincus que l’espèce humaine — ainsi, d’ailleurs, que les espèces animales — aurait depuis longtemps cessé d’exister si une aide mutuelle ne s’était établie.
Il nous a paru nécessaire de mentionner tout d’abord ces deux attitudes basées sur l’acceptation comme lois naturelles de principes en apparence opposés.
Il est regrettable que les limites imposées à ce rapport ne nous permettent pas d’exposer ici dans quelle mesure la loi d’entr’aide et la loi de la lutte pour la vie sont compatibles.
Bornons à rappeler que la solidarité naît souvent des nécessités mêmes de la lutte pour la vie.
Il est un deuxième argument jugé irréfutable par ceux qui admettent la perpétuité des guerres : l’instinct combatif est trop profondément enraciné chez l’homme pour que sa disparition puisse être envisagée, et les guerres en sont la conséquence inéluctable.
Àceci on peut répondre que la guerre, sous sa forme moderne, satisfait mal l’instinct combatif. Les tirs à longue portée n’offrent rien d’analogue aux corps à corps primitifs. Que sera-ce demain avec la guerre scientifique : guerre des gaz toxiques, guerre bactériologique ; guerre sans prestige où des raids d’avions sans pilotes porteront sur les cités une mort qui n’épargnera ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfants…
Qui soutiendrait que le fait de déclancher, à distance, confortablement installé dans un local abrité, au moyen de la manipulation d’appareils plus ou moins compliqués, une attaque, si violente soit-elle, puisse satisfaire l’instinct combatif ?
Enfin, et ceci est un réconfort pour ceux qui ont foi dans la perfectibilité humaine, les instincts, quels qu’ils soient, peuvent être canalisés, sublimés.
Il n’est donc point, tant au point de vue physiologique qu’au point de vue psychologique, d’obstacles insurmontables à la suppression des guerres.
L’éducation en vue de la paix peut correspondre à une réalité et, en conséquence, devient un devoir impérieux.
Quelles sont les bases de cette éducation ?
Quelles sont les méthodes à préconiser ?
Beaucoup ont conçu l’éducation en vue de la paix comme un nouveau chapitre d’enseignement. On a réclamé la rédaction de manuels pacifistes, l’instauration de l’heure — ou du jour — d’enseignement pacifiste à l’école ; on a voulu créer un nouveau dogme : le dogme pacifiste.
Ceci est une erreur selon nous.
Les dogmes sont la fixation définitive de la pensée humaine à une étape de son évolution ; or, la pensée ne doit jamais se laisser cristalliser. Si, à un moment donné, certaines doctrines satisfont mieux que d’autres les esprits épris de progrès, il peut être permis, et même prescrit, de s’attacher à ces doctrines, de faire de la propagande en leur faveur, mais il faut que la faculté de juger, l’indépendance de l’esprit, la liberté d’évoluer soient toujours sauvegardées.
De plus, tout enseignement dogmatique offre des dangers de réaction. L’enseignement pacifiste n’échapperait pas à la règle.
Ce qui nous paraît importer le plus, c’est la création d’un esprit nouveau dans les générations futures c’est la formation de personnalités libres, incapables d’accepter sans contrôle un mot d’ordre, dépourvues d’idées préconçues, orientées vers l’avenir, vers le progrès, à la recherche incessante du mieux, et pourvues de volontés fortes et persévérantes.
Il ne suffit pas de développer l’amour de la paix, de faire naître l’horreur de la violence.
La paix ne peut pas se créer artificiellement ; c’est une résultante. Aussi longtemps que certaines conditions sociales et économiques aussi bien que politiques, nationales aussi bien qu’internationales, ne seront pas réalisées, la paix ne pourra pas exister durablement à l’intérieur des nations pas plus qu’entre ces nations.
Il ne s’agit donc pas seulement d’inculquer aux individus des sentiments pacifistes mais bien plutôt de former des individualités capables de contribuer à la création de ces conditions essentielles.
Cette formation comporte un double travail :
Tout d’abord un travail négatif consistant à écarter, pour la formation de la personnalité, tout ce qui peut fausser le jugement, favoriser les tendances grégaires, développer l’esprit belliqueux, susciter l’antagonisme et la haine entre les peuples, créer l’esprit nationaliste, cet esprit pernicieux qui a pris naissance si récemment et qui sévit maintenant dans le monde entier.
Mais, il est plus fécond de construire que de détruire, et la science. pédagogique actuelle a établi, de façon incontestable que la meilleure méthode n’est pas de lutter directement contre le mal mais de développer la qualité qui s’oppose à un défaut.
Les dangers de la répression d’un instinct ont été, par ailleurs, démontrés.
C’est donc à l’œuvre positive qu’il convient de s’attacher particulièrement.
Tenant compte de la nature première de l’être humain, c’est tout d’abord à la sublimation de l’instinct combatif et de l’instinct de cruauté qu’il faudrait consacrer ses efforts.
Mais ceci ne saurait suffire.
L’enseignement de l’histoire devrait être fait tout à fait objectivement et du point de vue international. Il devrait s’étendre à l’ensemble de l’humanité et l’histoire nationale de chaque pays, allégée de détails trop minutieux, ne devrait jamais être étudiée isolément de manière à ce que les faits se rapportant au pays auquel on appartient ne puissent pas être hypertrophiés ou maquillés pour donner satisfaction à l’amour propre national.
La connaissance des langues, l’adoption d’une langue universelle faciliteraient la compréhension mutuelle des peuples qui est une des premières nécessités.
L’étude d’ensemble de la géographie devrait contribuer au développement de l’esprit international en même temps qu’orienter les esprits vers l’utilisation et la répartition rationnelles des richesses naturelles du globe, ce qui constituerait un puissant facteur de paix sociale, aussi bien que de paix internationale, en même temps qu’un mieux être en résulterait pour les peuples.
Il faudrait épurer la conception du patriotisme en changeant l’ordre des valeurs et en veillant à ce qu’un pays ne soit jamais considéré isolément mais seulement comme une fraction de la grande communauté humaine.
Il faudrait amener les esprits à examiner toutes les questions du point de vue international, à percevoir l’interdépendance et la solidarité de plus en plus étroites des peuples et tout ce que les frontières ont d’artificiel.
Il faudrait rendre l’individu capable de prendre, en toute circonstance, une attitude impersonnelle.
Il faudrait développer un sens aigu de la justice étant donné que sans justice il ne peut pas plus y avoir de paix internationale que de paix sociale.
Il faudrait créer les volontés agissantes capables d’entreprendre les réformes nécessaires, dans tous les domaines, pour sa réalisation car il y a une hypocrisie choquante à condamner la guerre civile — qui n’est le plus souvent qu’une révolte contre l’injustice sociale — sans consacrer ses efforts à en détruire les causes profondes.
Il faudrait que l’homme nouveau qu’il s’agit de créer ait le respect de la Vie, soit animé d’un amour profond de l’humanité, possède à un haut degré le sens de la solidarité, acquière une notion très claire de ses devoirs de citoyen du monde, et sente puissamment l’obligation qu’il a de servir la communauté humaine.
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Nous ne saurions prétendre faire ici un exposé complet de tout ce qui, dans l’éducation, pourrait militer en faveur de la paix. Nous avons voulu indiquer simplement quelques points de direction.
Ayons le courage de reconnaître que l’établissement de la paix durable entre les peuples, entre les hommes, exigerait une réforme profonde, une réforme d’ensemble : réforme de l’individu autant, sinon plus, que des institutions.
Tendons toutes nos énergies vers la réalisation de cet état idéal sans nous laisser décourager par son éloignement possible dans le temps et accueillons avec joie toutes les réformes fragmentaires qui peuvent nous y acheminer.