‹ Légendes démocratiques du NordChapitre 13 sur 36 · XIII

XIII

CE QU’EST DEVENUE LA POLOGNE APRÈS KOSCIUSZKO ON N’A PU DÉTRUIRE LA POLOGNE

Un voyageur fatigué demande l’hospitalité. «Quel est votre pays?» dit-on. Il répond: «Je suis Polonais.» Au dernier siècle, il aurait dit ou tâché de faire entendre qu’il était noble polonais. Cela est inutile aujourd’hui; tous les Polonais sont nobles, dans la pensée de l’Europe.

Telle a été la gloire de l’émigration polonaise, de ses légions, de ses héros, de ses martyrs, que la Pologne entière en est restée noble. La Russie a, sans le savoir, conféré à toute la nation l’ordre de chevalerie.

Trouvez-moi, si vous pouvez, un homme de Lithuanie, un homme de Galicie, qui s’aviserait de dire: «Je suis Russe ou Autrichien», quand il peut dire: «Je suis du pays de Bem et de Dembinski!»

Et cette conviction de supériorité n’est pas seulement dans l’âme des classes élevées. Elle passe tous les jours dans celle des paysans. Le dernier des Polonais, enchaîné, traîné pour devenir soldat de la Russie, éreinté de coups, épuisé de faim, lorsqu’il tombe sur la route et se relève piqué par la lance du Cosaque, sent qu’il est martyr de la cause polonaise: il s’honore, se juge l’égal de tous ceux qui souffrent pour elle. A l’armée, s’il y arrive, il se trouve côte à côte des plus grands et des plus nobles de son pays, qu’on fait servir comme soldats et qu’on met au premier rang, au feu des tireurs du Caucase. Ainsi se forme entre Polonais, par le bienfait de la Russie, un lien très fort que peut-être ils n’auraient jamais eu sans elle, et qu’on pourrait appeler la fraternité de la douleur et l’égalité du martyre.

La nationalité polonaise, languissante à d’autres époques, est devenue, grâce à Dieu, prodigieusement forte et vivace. On a pu le voir récemment dans le duché de Posen. En Galicie même, le paysan qui, corrompu par l’Allemand, a tué son maître polonais, ne veut nullement être Allemand, et se fâcherait si on lui en donnait le nom.

Si la Russie eût eu l’intention de raviver et fortifier la nationalité polonaise, elle aurait fait précisément ce qu’elle a fait pour la détruire. Avec de bons traitements, les provinces lithuaniennes, plus anciennement réunies, se seraient peut-être, à la longue, ralliées à leurs nouveaux maîtres. Mais la Russie semble avoir pris soin de leur enfoncer au cœur, pour n’en être arrachés jamais, le sentiment et le regret de la Pologne. Par l’énormité de l’impôt, par les logements de soldats, par l’atrocité du recrutement et du service militaire, elle a si bien fait qu’on n’y parle jamais du bon temps de la République que les larmes aux yeux. Tout village, chaque année, en deuil et dans le désespoir, voit enlever ses enfants qui disparaissent à jamais. Le vice-roi lui-même, Paskevitch, en faisant partir le contingent annuel qu’il doit pour une de ses terres, disait: «Vous voyez bien ces cent hommes qu’on va mener à l’armée; tous périront dans le Caucase; ce sera beaucoup s’il en revient un.»

L’unité de la Pologne s’est fortifiée de deux manières. Identique de situation, de douleurs et de regrets, les deux moitiés du royaume (Pologne et Lithuanie) le sont encore par ce fonds commun de traditions militaires, de nobles et glorieux souvenirs, de fraternité héroïque, que leur a donnée l’histoire des derniers temps. Le nœud s’est resserré entre elles, et elles vivent d’un même cœur.

La Pologne, au reste, fut toujours, quoi qu’on ait dit, un État homogène, naturel, très légitimement construit, à peu près comme la France. En l’une comme en l’autre (comme en tout corps bien organisé), la dualité harmonique est un moyen d’unité. Entre ces deux moitiés (Pologne et Lithuanie), il y a moins de différence qu’entre la France du midi et la France du Nord; on n’y voit pas la dissemblance extrême qui sépare le Provençal du Flamand.

Les États qui l’ont partagée sont, au contraire, hétérogènes et tout artificiels; la Prusse est une mosaïque, l’Autriche une caricature, la Russie est un monstre.

Construite sur le patron d’une épouvantable araignée, elle est monstrueuse en ceci, surtout, que les pattes ne tiennent en rien au corps. Sans la compression énorme qui retient le tout ensemble, elle s’en irait de tous côtés. Le corps, ce sont les trente millions de vrais Moscovites; les pattes (Sibérie, Lithuanie, Finlande, etc.) ont horreur du corps, et voudraient se détacher. Les Cosaques n’y tiennent qu’à cause des avantages matériels qu’ils trouvent dans cet immense empire, dont ils sont une sorte de factotum militaire; du reste, ils méprisent les Russes. Les seuls qui tiennent fortement à la Russie dans ces dépendances excentriques, ce sont les Allemands de Livonie et de Courlande, qui ont dans l’empire les cinq sixièmes des emplois, qui en réalité gouvernent, qui sont toute la bureaucratie, et peu à peu la noblesse; ils la recrutent en nombre énorme, les commis devenant nobles après quelque temps de service.

La Russie ne compte pour rien en Russie. Il n’y a pas de nation, il y a un bureau et un fouet; le bureau, c’est l’Allemand; le fouet, c’est le Cosaque.

C’est ce qui rendit le partage si facile: la Russie était un gouvernement, avec ou sans nation, et la Pologne une nation sans gouvernement.

Celle-ci était restée à peu près au point des États du seizième siècle, avant la centralisation. Elle avait beaucoup de vie, mais dispersée sur son territoire. Cette vie n’étant pas centralisée, en tuant ce qu’elle avait de central, on n’a rien tué du tout.

Les puissances le savent bien. Leur œuvre leur semble à elles-mêmes si artificielle, si peu solide, que, pour en prévenir la ruine, dans laquelle elles périraient, elles se sont ménagé un remède épouvantable: elles ont dans chaque partie soigneusement cultivé un germe de guerre sociale; de sorte que le jour où la Pologne essayerait de tirer l’épée, on puisse à vingt endroits lui enfoncer le poignard.

Il est curieux d’observer les moyens qu’a employés le machiavélisme des trois puissances, leurs arts divers et spéciaux pour fomenter la haine; mécanique ingénieuse, telle qu’aucun autre spectacle ne dut jamais plus réjouir l’enfer. Mais non, l’enfer est ici-bas.

Ici, on força le seigneur de rester seigneur malgré lui. Là, on le fit fonctionnaire, lui imposant des fonctions détestées du peuple.

La Prusse a graduellement émancipé le paysan, elle l’a fait participer à la propriété, mais en obligeant le seigneur de garder la plus dangereuse, la plus odieuse de ses prérogatives féodales, la justice patrimoniale, l’hérédité de la justice, le rivant sur ce siège de juge dont il eût voulu descendre.

L’Autriche, en Galicie, a diminué les corvées, mais en forçant les nobles d’exercer pour elle la tyrannie autrichienne, d’être ses percepteurs et ses recruteurs, de lever les impôts, de choisir les hommes pour le service militaire... Vives réclamations des nobles: on n’y fait nulle attention.

De 1843 à 1846, ils prient et supplient l’Autriche de leur permettre de changer la condition du paysan, d’abolir toute corvée, de faire part au cultivateur, en sorte qu’il ait sa terre à lui. Le gouvernement leur fait les réponses les plus gracieuses; il ajourne, gagne du temps, et sous main, organise contre eux le massacre de 1846. Au lieu d’avantages possibles et lointains, il donne de l’argent comptant, tant pour chaque tête de noble. Ceux qui ont cru voir dans cette Saint-Barthélemy un mouvement populaire se détromperont en apprenant qu’on n’a égorgé de nobles que les patriotes, pas un aristocrate.

Le jeu de la Russie ne pouvait être le même. Ayant tellement à craindre chez elle les révoltes de serfs, elle s’est bornée jusqu’ici à deux choses: d’une part, elle a empêché toute amélioration proposée par les propriétaires polonais; de l’autre, elle a saisi toute occasion de faire croire au paysan qu’elle voudrait l’émanciper, le protéger, le faire propriétaire.

En cela, comme en tout, il n’y a jamais eu un homme plus variable, plus faux que l’empereur Alexandre. Quand Napoléon l’effrayait et qu’il jugeait à propos de flatter la Pologne, il avait demandé à quelques philanthropes polonais des projets de constitution: «Surtout, leur disait-il, adoucissons le sort du pauvre paysan.» Ces plans donnés, il les jetait au feu.—Plus fort, en 1818, il fit voir le vrai Russe. La noblesse de Lithuanie, réunie à Wilna, ayant formulé le vœu d’émanciper les paysans, Alexandre, par un ukase, défendit «de songer à cet affranchissement». Ceux qui avaient parlé en ce sens furent persécutés. Peu après un nouvel ukase défendit la création des écoles mutuelles que les propriétaires fondaient pour les paysans, et ferma même les écoles supérieures aux jeunes gens qui ne pouvaient faire preuve de noblesse.

Le premier acte des libérateurs de la Pologne, en 1831 (spécialement dans la Podolie), avant de prendre les armes, fut de les sanctifier par la déclaration que les paysans étaient leurs égaux et leurs frères. Rien n’était plus aisé que de les faire propriétaires, dans un pays qui n’est nullement serré comme l’Angleterre ou la France, qui a une infinité de terres vagues, un pays ou le domaine de la couronne fait, dans certains palatinats, la moitié de la terre. C’était le plan du ministre des finances, l’illustre Biernatski. Les propriétaires délaissés d’une partie des cultivateurs à qui l’ont eût donné des terres du domaine, auraient retenu les autres à tout prix, en leur faisant les plus avantageuses conditions. On sait avec quelle rapidité marchèrent les événements, et comment ces nobles projets furent étouffés dans le sang avec la Pologne elle-même.

Toute amélioration a été repoussée par ces gouvernements. On l’a vu pour l’Autriche. En 1844, les représentants de Posen voulaient fonder une caisse d’amortissement pour le rachat des corvées de leurs paysans. La Prusse s’y opposa.

Il n’est pas jusqu’aux sociétés de tempérance, instituées pour relever les paysans de leur dégradation morale, qui n’aient été entravées de mille manières par l’Autriche et la Russie. Un ukase russe a interdit de prêcher contre l’ivrognerie.

C’est dans les cabarets des juifs que l’Autriche a brassé la contre-insurrection où les paysans ivres ont égorgé les libérateurs du pays, qui, à ce moment même, proclamaient l’émancipation des serfs et leur donnaient des terres.

En face de cette propagande hideuse que font l’Autriche et la Russie au sein de la Pologne, et qui, grâce à Dieu, n’a réussi que sur un point, par des circonstances tout exceptionnelles, il faudrait en montrer une autre.

Je parle de l’action étrange, mystérieuse, que la Pologne, sans le savoir ni le vouloir, par le fait seul de ses souffrances et de son héroïsme, exerce sur la Russie. La vengeance qu’elle tire de son ennemie, c’est de la démoraliser, d’y développer une force inouïe de dissolution. Sans parler, sans agir, il semble qu’elle ait troublé son cœur, dévoyé son esprit, l’ait affaibli et égaré. La facilité étonnante avec laquelle la Pologne a magnétisé la Russie tient à un bien triste mystère qu’il nous faut expliquer, au vide immense que la Russie avait en elle, à la destruction intérieure qu’elle a subie, surtout depuis un siècle. La douleur polonaise, traversant l’âme russe, n’y a rencontré que néant.

Page 1