‹ Légendes pour les enfantsChapitre 138 sur 150 · X

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Griselidis reçoit la récompense de ses vertus.

Cependant le comte et la comtesse d'Empêche, suivis d'un grand nombre de chevaliers et de dames, allaient arriver avec les deux enfants. Déjà ils n'étaient plus qu'à une journée de Saluces. Le marquis, pour consommer la dernière épreuve, envoya chercher Griselidis, qui vint aussitôt à pied et en habit de paysanne. «Fille de Janicola, lui dit-il, demain arrive ma nouvelle épouse, et, comme personne dans mon palais ne connaît aussi bien que toi ce qui peut me plaire, et que je souhaite la bien recevoir, ainsi que mon frère, ma soeur et toute la chevalerie qui les accompagne, j'ai voulu te charger des soins de l'hospitalité qui les attend.

--Sire, répondit-elle, je vous ai de telles obligations que, tant que Dieu me laissera des jours, je me ferai un devoir d'exécuter ce qui pourra vous faire plaisir.»

Elle alla aussitôt donner des ordres aux officiers et aux domestiques. Elle-même aida aux divers travaux et prépara la chambre nuptiale, ainsi que le lit destiné à celle dont l'arrivée l'avait fait chasser. Quand la jeune personne parut, loin de laisser échapper à sa vue quelque signe d'émotion, loin de rougir des haillons sous lesquels elle se montrait à ses yeux, elle alla au-devant d'elle, la salua respectueusement et la conduisit dans son appartement. Par un instinct secret dont elle ne devinait pas la raison, elle se plaisait dans la compagnie des deux enfants; elle ne pouvait se lasser de les regarder et louait sans cesse leur beauté.

L'heure du festin arrivée, lorsque tout le monde fut à table, le marquis la fit venir, et lui montrant la jeune fille, qui était vêtue avec une éblouissante richesse, il lui demanda ce qu'elle en pensait. «Monseigneur, répondit-elle, vous ne pouviez la choisir plus belle et plus aimable, et, si Dieu exauce les prières que je ferai tous les jours pour vous deux, vous serez heureux ensemble. Mais, de grâce, sire, épargnez-lui les douloureuses blessures qui ont ensanglanté mon coeur. Plus jeune et plus délicatement élevée, elle ne saurait peut-être pas y résister; elle en mourrait.»

A ces mots, des larmes s'échappèrent des yeux du marquis. Il ne put dissimuler davantage, et, admirant cette douceur inaltérable et cette vertu que rien n'avait pu lasser, il s'écria: «Griselidis, ma chère Griselidis, c'en est trop. J'ai fait, pour éprouver ton amour, plus que jamais homme sous le ciel n'a osé imaginer, et je n'ai trouvé en toi qu'obéissance, tendresse, fidélité.»

Alors il s'approcha de Griselidis qui, modestement humiliée de ces louanges, avait baissé la tête. Il la serra dans ses bras et, l'arrosant de ses larmes, il ajouta en présence de cette nombreuse assemblée: «Femme incomparable, oui, toi seule au monde tu es digne d'être mon épouse, et tu seras ma femme chérie à jamais. Tu m'as cru le bourreau de tes enfants. Ils vivent, ma soeur nous les ramène; ce sont eux. Regarde-les; c'est ta fille, c'est ton fils. Et vous, mes enfants, venez vous jeter aux genoux de votre mère.»

[Illustration]

Griselidis ne put supporter tant de joie à la fois. Elle tomba sans connaissance. Quand les secours qu'on lui prodigua lui eurent fait reprendre ses sens, elle prit les deux enfants, les couvrit de baisers et de larmes et les tint longtemps serrés sur son coeur. On eut de la peine à les lui arracher. Tout le monde pleurait dans l'assemblée; on n'entendait que des cris de joie et d'admiration, et cette fête, ce festin qu'avait préparé l'amour du marquis, devint un triomphe pour Griselidis.

Gautier fit venir au palais de Saluces le vieux Janicola, qu'il n'avait paru négliger que pour éprouver sa femme et qu'il honora le reste de sa vie.

Les deux époux vécurent encore vingt ans, dans l'union et la concorde la plus parfaite. Ils marièrent leurs enfants, dont ils virent les héritiers; et, après eux, leur fils hérita du marquisat, à la grande joie de leurs sujets.

La patience chez les femmes A quelque chose de divin; C'est une tendre fleur qui fleurit dans les âmes Et, plus blanche que lis, que muguet et jasmin, S'épanouit en fraîcheur angélique; Mais quelle est celle qui se pique D'imiter Griselidis? Sans doute les essais de Gauthier sont hardis. Et peut-être que trop il a tourmenté celle Qu'il aimait au fond de son coeur; Mais qui se fût conduite en épouse fidèle, Comme Griselidis avecque son seigneur?

LE JUIF ERRANT

NOTICE.

Est-il rien sur la terre Qui soit plus surprenant Que la grande misère Du pauvre Juif Errant? Que son sort malheureux Paraît triste et fâcheux!

La complainte de Berquin a rendu populaire en France cette misère extrême d'Isaac Ahasvérus Laquedem. Les Allemands ont diverses légendes qui sont le récit de ses malheurs; mais j'avoue que celles que j'ai lues ne m'ont donné nulle envie de les imiter. La plus mauvaise est celle qui s'imprime peut-être encore à Montbéliard ou à Troyes, et qu'on rencontre quelquefois sur les quais, tristement enveloppée d'un papier bleu. Il n'y a là ni esprit, ni grâce, ni imagination, rien qui charme ou qui effraye.

D'autres peuvent montrer le Juif errant poursuivi par le remords et par les visions terribles; j'ai tout uniment parlé des premiers jours de sa punition et raconté la lutte qu'il a eu à subir contre les premiers coups de son infortune. Peut-être eût-il été assez facile et très-naturel, poursuivant ce récit, de traverser les siècles et les générations, et de tracer à grands traits une intéressante histoire de l'humanité moderne. Toute modeste est cette peinture qui n'a point songé à être un tableau.

Depuis dix-huit siècles, hélas! Sur la cendre grecque et romaine, Sur les débris de mille États, L'affreux tourbillon me promène. J'ai vu sans fruit germer le bien, Vu des calamités fécondes, Et, pour survivre au monde ancien, Des flots j'ai vu sortir deux mondes.

Voilà ce que dit le Juif errant de Béranger, et ce qu'on n'a point paraphrasé ici.

Même dans le cadre étroit que j'ai choisi, je pouvais m'étendre, et du moins je pouvais agiter la couleur. Ceux qui désirent des dessins plus énergiques et des scènes plus puissamment peintes sont servis à souhait. Depuis que ce volume modeste a paru, il a été donné au public une série de grandes gravures sur bois qui forment la légende illustrée du Juif errant. Le texte est de Pierre Dupont et de Paul Lacroix. Mon camarade de collége Gustave Doré a dessiné ces planches; son imagination si riche, si active, a jeté là feu et flammes.

Je lui ai emprunté l'idée de mon dernier chapitre.

[Illustration]

LE JUIF ERRANT.

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