‹ Légendes pour les enfantsChapitre 54 sur 150 · XXXVI

XXXVI

Punition de Golo, qui est mis à mort.

Golo, voyant que Geneviève, au lieu de le condamner, intercédait pour lui, en fut tellement touché qu'il s'écria:

«Madame, c'est maintenant que je vois mieux que jamais la bonté de votre coeur et la malice du mien. Hélas! qui eût osé l'espérer? celle que tant de justes raisons devraient animer à ma perte désire mon salut! Misérable Golo, c'est à cette heure que tu es indigne de la vie, puisque tu as voulu ravir celle de cette sainte princesse. Non, ma chère maîtresse, laissez-moi mourir; il faut que la rigueur d'une honteuse mort venge la cruauté de mon crime.»

Golo prenait Geneviève par le côté le plus sensible; mais, si elle avait beaucoup de pitié, Sifroy n'avait pas moins de colère: car Dieu, voulant faire pour ce coup un exemple aux hommes, roidit si fort l'esprit du comte qu'il n'y eut aucun pardon pour le malheureux Golo.

Sa condamnation confirmée, on le ramena en prison pour attendre l'exécution de sa sentence. Il y avait dans le troupeau du palatin quatre effroyables boeufs sauvages que la forêt Noire[21] nourrissait; on les amena par son commandement, on les accoupla queue à queue, et le misérable y fut attaché par les bras et par les jambes, qui furent bientôt séparés de son corps et exposés à la voracité des corbeaux.

[Note 21: La forêt Noire, dans le Wurtemberg, a plus de vingt lieues de long. Elle est célèbre dans les légendes de l'Allemagne. On y voit des sites d'une sévérité magnifique.]

Ceux qui furent trouvés complices de Golo subirent des châtiments proportionnés à leur faute, et ceux qui s'étaient montrés favorables à l'affliction de Geneviève ne rencontrèrent pas moins de gratitude en elle que les autres de sévérité dans le palatin.

Non, jamais la douce innocence, Si par hasard elle est victime d'une erreur, Ne doit perdre la confiance Que Dieu comme un parfum a versée en son coeur. Les méchants sont punis, en ce monde ou dans l'autre. Et les bons sont récompenses. S'il vous faut un modèle, enfants qui grandissez, Que Geneviève soit le vôtre.

ROBERT LE DIABLE

NOTICE.

Ce n'est pas non plus une histoire inventée à plaisir et imaginée par passe-temps que celle du terrible Robert le Diable, qui, après avoir fait tant de mal, fit pénitence et fut homme de bien.

Guillaume le Conquérant, celui-là même qui, étant duc de Normandie, conquit l'Angleterre et s'y établit avec ses barons, avait un fils nommé Robert Courte-Heuse qui fut un bien mauvais sujet, fit mille tours méchants et finit par rester vingt-sept ans dans les prisons de l'Angleterre. Peu importe que ce Robert Courte-Heuse n'ait pas exactement vécu comme nous allons voir que s'est conduit Robert le Diable; ce qui est certain, c'est que le peuple, en France et en Angleterre, a gardé le souvenir d'un Robert de Normandie qui s'était rendu redoutable aux gens de son époque. On prononce encore son nom en certains lieux, et ce ne sont pas seulement des historiens comme Guillaume de Jumiéges et Orderic Vital qui en parlent.

Du reste, la légende de Robert le Diable est extrêmement vieille. Il y a à la Bibliothèque impériale[22] deux manuscrits d'un roman en vers du treizième siècle qui a été imprimé en 1837 sous ce titre: Le Roman de Robert le Diable, en vers du treizième siècle, pour la première fois, d'après les manuscrits de la Bibliothèque du roi, par G.S. Trébutien. Paris, Silvestre, in-4° (en caractères gothiques).

[Note 22: Fonds la Vallière.]

Rien n'empêche de penser qu'il y a eu une légende antérieure à ce roman en vers du treizième siècle.

En tout cas, du treizième siècle au temps où vivait Robert Gourte-Heuse, la distance n'est pas très-grande. Après le roman vient un poëme dramatique, ou mystère qui a été trouvé parmi les Mystères de Nostre-Dame sous ce titre: Cy commence un miracle de N.D. de Robert le Dyable, fils du duc de Normandie, à qui il fut enjoint pour ses meffaiz qu'il feist le fol sans parler; et depuis ot noitre sire mercy de li et espousa la fille de l'empereur. On l'a publié en 1836.

Mais à quoi bon les renseignements d'érudition? Contentons-nous de savoir qu'au treizième siècle, sous saint Louis probablement, en tête des Chroniques de Normandie[23], a été écrit en prose le récit des aventures de Robert le Diable.

[Note 23: Première édition en 1487, gothique.]

Une fois écrite, l'histoire s'est vite répandue. En 1496, paraît la Vie du terrible Robert le Diable, lequel après fut nommé l'homme Dieu. (Lyon, P. Mareschal, in-4°.) C'est là le livre qui a servi de modèle au narrateur dont la Bibliothèque bleue a imprimé l'oeuvre. Nous avons eu fort peu de chose à faire pour que le style ancien, qui a amusé et instruit nos pères, pût instruire aujourd'hui et amuser encore leurs enfants, sans qu'il y eût rien d'obscur ou d'inusité dans les formes du langage.

Ce n'est pas précisément la vieille légende telle qu'elle était il y a trois ou quatre cents ans; mais ce n'est pas un récit qui en diffère beaucoup.

Quel qu'il soit, l'auteur de cette Vie du terrible Robert le Diable était un habile homme qui entendait l'art de composer une histoire.

[Illustration]

ROBERT LE DIABLE.

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