‹ Lénore et autres balladesChapitre 2 sur 2 · L'ENLÈVEMENT

L'ENLÈVEMENT

«Écuyer, selle mon cheval favori; je veux chercher le repos que je ne puis trouver dans ce château: j'y suis trop à l'étroit pour pouvoir respirer» Ainsi s'écriait le chevalier Charles d'Eichenhorst, le coeur rempli d'un noir pressentiment et agité comme un homme souillé de quelque forfait.

Il s'élance au galop du haut de la montagne; les étincelles jaillissaient sous les pieds de son cheval: il jette un regard dans la plaine, et la suivante de Gertrude se montre à ses yeux. Il frissonne de la tête aux pieds, comme saisi d'un accès de fièvre brûlante.

«Dieu vous garde, noble seigneur, qu'il vous donne la paix et la prospérité! Ma pauvre maîtresse m'envoie vers vous pour la dernière fois, elle est à jamais perdue pour vous. Son père l'a promise au chevalier Plump, de Poméranie; il lui a donné sa parole.

Charles, s'est-il écrié, j'en jure par ma lance et par mon épée, si tu oses penser encore à elle, les souterrains de mon château te serviront de demeure, et les reptiles qui l'habitent seront tes compagnons. Je ne prendrai de repos ni jour ni nuit avant de t'avoir terrassé, et de t'avoir arraché le coeur!

La malheureuse fiancée est maintenant devant lui; elle laisse couler ses larmes et appelle la mort à grands cris. Le Seigneur exaucera bientôt ses voeux: si vous entendez le glas funèbre des cloches, vous comprendrez bien leur langage.

Va, dis-lui que je vais mourir, s'écriait-elle tout en pleurs. Porte-lui ce dernier adieu. Va, sous la garde de Dieu; donne-lui cet anneau et cette écharpe: qu'il les conserve pour l'amour de moi.»

Cette terrible nouvelle éclata à ses oreilles, semblable au fracas du tonnerre; ses yeux s'obscurcirent, et les montagnes semblèrent chanceler autour de lui. Mais aussitôt, s'élançant comme la tempête, il fit voler un nuage de poussière, et le désespoir lui rendit ses forces.

«Dieu te récompense, fidèle suivante; qu'il te récompense, puisque je ne puis moi-même te payer ton zèle, qu'il te comble de ses bénédictions: va, cours vers elle, dis-lui que je la sauverai; fût-elle chargée de mille chaînes.

Ne crains rien, hâte-toi; quand des géants veilleraient sur elle, je voudrais encore la leur enlever. Dis-lui qu'à minuit je serai sous les murs du château. Il arrivera ce qu'il pourra: bonheur ou malheur, je brave le destin.

Pars, hâte-toi.» À ces mots, la jeune fille s'enfuit comme une biche légère. Pour lui, il soupira profondément, et s'essuya les yeux pour retrouver la vue. Il lança ensuite son cheval en tous sens. La sueur inondait la croupe du noble animal. Enfin il prit une résolution et s'y arrêta.

Il fit retentir son cor d'argent du haut de ses tours et aussitôt une foule de vassaux fidèles accourut à la hâte. Il les prit chacun en particulier, et leur donna de secrètes instructions. «Soyez tous prêts et attentifs au signal de mon cor.»

La nuit avait couvert de ses voiles sombres les montagnes et les vallons. Les lampes du château de Hochburg avaient cessé de briller. Tout dormait; Gertrude seule veillait en pensant au chevalier.

Voilà qu'un doux son d'amour s'élève du pied de la muraille. «Me voici, ma Gertrude; allons, descends, c'est moi, c'est ton chevalier qui t'appelle; l'échelle est prête, et mon coursier va nous emporter loin d'ici.

--Oh! non, mon Charles, non! cesse de tenir ce langage; si je fuyais seule avec toi je serais déshonorée; mais qu'un dernier baiser d'amour nous console avant que je sois vêtue de la robe des morts.

--Eh quoi! sur ma parole de chevalier tu pourrais asseoir le monde: tu peux me confier, avec courage et franchise, ton honneur et ta personne. Nous irons chez ma mère et le prêtre nous unira. Viens, tu es en sûreté, abandonne-toi au ciel et à moi.

--Mais, mon père, un baron de l'empire, si fier de ses ancêtres et de sa noblesse! Sa colère me fait déjà trembler. Il n'aura de repos ni jour ni nuit avant de t'avoir arraché le coeur, et de l'avoir jeté devant mes pieds.

--Songe seulement à te bien tenir en selle, et nous n'avons plus rien à craindre. L'Orient et l'Occident nous sont ouverts. Mais ne tarde pas davantage. Écoute! il me semble entendre du bruit. Pour l'amour de Dieu! hâte-toi! Viens! La nuit a des oreilles. Si tu hésites, nous sommes perdus!»

La jeune fille trembla, elle hésita; le frisson parcourait ses membres; il saisit sa main d'albâtre et l'entraîna sur son coeur. Oh! quel embrassement mêlé de désir et de refus, de plaisir et de crainte, sous les regards silencieux des étoiles voyageant dans l'immensité des cieux!

Il prit son amie entre ses bras, la plaça sur son cheval polonais, et se mit lui-même derrière elle, rejetant son cor sur ses épaules. Il donne de l'éperon, et Hochburg les vit s'éloigner rapidement.

Mais, hélas! la nuit entend tout, et aucune parole ne fut perdue. Dans la chambre voisine veillait la gouvernante de Gertrude. Le coeur pressé par l'appât du gain et la soif de l'or, elle s'élança en sursaut pour tout découvrir au vieillard.

«Debout, debout, noble baron quittez votre lit. Votre fille s'est enfuie, elle vous couvre de honte et de chagrin. Déjà Charles d'Eichenhorst traverse avec elle les forêts et les plaines; ne perdez pas un instant si vous voulez les rejoindre!»

Au même instant le baron saisit ses armes, parcourt le château, et appelle ses vassaux. «À cheval! mon gendre, prends ton épée et ta lance; on enlève ta fiancée, courons au ravisseur.»

Le jour allait paraître; les deux amants s'avançaient avec rapidité. Un bruit sourd comme celui de l'orage éloigné se fait entendre. Bientôt ils distinguaient des pas de chevaux. Plump, furieux, arrive sur eux à bride abattue; il les dépasse, et sa lance siffle aux oreilles de Gertrude épouvantée.

«Arrête, arrête, larron d'honneur; ta proie est de peu de valeur; mais n'importe, affronte une lance, et nous verrons si tu enlèveras encore des fiancées. Et toi, courtisane vagabonde, arrête, que ma vengeance t'étende à côté de ton séducteur, et que l'infamie vous couvre tous deux!»

--Tu mens, Plump de Poméranie, j'en jure par Dieu et mon honneur de chevalier. Descends, que mon épée t'enseigne la courtoisie. Arrête, Gertrude. À pied, monsieur l'insolent, que je vous donne une leçon de politesse!»

Oh! quelle fut la douleur de Gertrude à la vue des glaives étincelants! Les premiers rayons de l'aurore vinrent briller sur leurs lames acérées. L'écho s'éveilla autour d'eux au cliquetis de leurs armes, et la terre fumait sous leurs pas.

L'épée du chevalier terrassa son discourtois ennemi comme un coup de foudre. L'amant de Gertrude ne reçut point de blessure, et Plump ne se releva plus. Mais, hélas! que le ciel les protège! À peine le combat était-il terminé, que les autres arrivèrent en toute hâte.

Alors le cor de Charles retentit dans la forêt, et ses vassaux se précipitèrent de tous côtés. «Arrête, baron, écoute-moi; regarde, vois-tu ces guerriers? ils sont prêts au combat et n'attendent que mon signal.

Arrête, écoute-moi, évite de longs repentirs. Ta fille m'a donné sa foi depuis longtemps, elle a reçu la mienne. Pourrais-tu déchirer nos deux coeurs! Ses larmes et son sang iront-ils t'accuser devant Dieu et les hommes? Si tu le veux, avance, et nous allons combattre.

Mais écoute encore un instant: je t'en conjure au nom du ciel, avant que tu te rendes la proie du remords. Mon amour pour ta fille a toujours été pur et sans tache. Mon père, accorde-moi sa main, le ciel m'a donné des richesses et surtout une noblesse qui ne craint aucun reproche.»

Oh! comme Gertrude, pleine d'angoisses et de craintes, se flétrit de la pâleur de la mort! Son père, bouillant de colère, semblait une fournaise ardente. Elle se jeta à terre, et se tordit les mains en versant un torrent de larmes.

«Oh! mon père, ayez pitié de votre fille! Que le ciel vous pardonne, comme vous nous pardonnez! Croyez-moi, mon père, je ne me serais jamais décidée à fuir, sans mon aversion pour Plump.

Combien de fois m'avez-vous bercée sur vos genoux et portée dans vos bras! Combien de fois m'avez-vous appelée votre fille chérie, la consolation de votre vieillesse! Oh! mon père, rappelez-vous ces temps passés! Ne détruisez pas mon bonheur, et songez que du même coup vous tuez votre fille!»

Le vieux baron détourna la tête, et passa la main sur son front bruni par le soleil. Son coeur était touché et son regard attendri; mais il maîtrisa son émotion pour empêcher les pleurs de faire honte à son caractère de chevalier.

Enfin, la colère et le ressentiment durent céder à la tendresse paternelle: un torrent de larmes vint inonder ses yeux. Il releva sa fille prosternée à ses pieds; et, laissant un libre cours à son amour pour elle, il se sentit presque défaillir d'un mal doux et enchanteur.

«Eh bien! que Dieu me pardonne mes torts, comme je te pardonne les tiens. Je te rends toutes mes affections, je te les rends devant le Dieu du ciel;» et se tournant vers le chevalier: «Qu'elle soit ton épouse, reçois sa main; et avec elle ma bénédiction!

Viens, sois mon fils, je serai ton père. J'ai déjà oublié toute offense. Ton père fut jadis mon ennemi mortel, il me causa bien des tourments; c'était lui que je haïssais dans son fils.

Répare ses erreurs, mon fils, et que ma fille et moi nous trouvions la récompense de ma bonté dans la bonté de ton coeur. Que celui qui veille sur nous, que Dieu vous bénisse, dans vous et votre postérité.»

LA CHASSE INFERNALE[12]

Le cor retentit, on entend les cris du départ. Le coursier du comte hennit et s'élance. Derrière lui se précipitent les valets et les piqueurs; détachés de la lesse[13], les chiens frappent l'air de leurs aboiements, ils se jettent à travers les champs, les ronces et les prairies.

C'était le jour consacré au repos et à la prière. Les rayons du soleil doraient le clocher, tandis que le son harmonieux et mesuré des cloches appelait les chrétiens à l'office du matin. Déjà s'élevaient vers le ciel les chants pieux des fidèles assemblés.

Le comte passait à un endroit où les chemins se croisaient, les cris de ses chasseurs s'élevaient plus joyeux. Tout à coup deux cavaliers sont à ses côtés. Celui de droite était monté sur un coursier blanc, comme la neige, celui de gauche sur un coursier, couleur de feu.

Le premier, dans tout l'éclat du printemps de la vie, brillait d'une beauté céleste. Le second, pâle et livide, lançait des regards pareils aux éclairs dans la tempête. Ce qu'ils étaient, je le soupçonne; mais, qui pourrait l'affirmer?

«Soyez les bienvenus, Chevaliers; vous arrivez à propos. Sur la terre ou dans le ciel il n'est rien de préférable au plaisir de la chasse.» Le comte parlait ainsi d'un air d'enthousiasme, et exprimait par ses gestes son ardeur et sa joie.

--Le son du cor s'accorde mal avec la voix pieuse des cloches et les chants du matin, lui dit d'un ton plein de douceur son compagnon de droite; reviens sur tes pas, ta chasse ne peut être heureuse aujourd'hui; écoute ton bon génie et ne te laisse pas guider par l'ennemi des hommes.

--En avant! en avant! s'écria aussitôt le chevalier de gauche. Que nous importent les cloches et les hymnes! la chasse seule nous divertit; suivez des conseils dignes d'un noble seigneur et non des avis bons pour des moines.

--Bien parlé! mon brave compagnon de gauche! tu me parais un héros digne de moi. Ceux qui n'osent pas courir le cerf peuvent aller s'asseoir au lutrin. Pour toi, mon pieux ami, que cela te convienne ou non, je n'en suivrai pas moins ma fantaisie.»

Il dit et s'élance à travers les champs et les forêts; les deux étrangers ne quittent pas ses côtés. Voilà qu'un cerf dix cors, d'une blancheur éblouissante, se montre dans le lointain et fuit rapidement devant eux.

Le cor résonne. Les chasseurs impétueux se précipitent. À la vérité, quelques-uns tombent et restent expirants sur la place. «Laissez-les, laissez-les, que Satan les relève, le plaisir du maître ne doit pas en souffrir.»

Le cerf se cache dans un champ prêt à être moissonné; il croit y trouver une retraite sûre. Un vieux laboureur se jette aux pieds du comte. «Miséricorde, Seigneur, miséricorde! ne détruisez pas le fruit des sueurs du pauvre!»

Le chevalier de droite, s'approche et celui de gauche excite le chasseur à satisfaire sa passion dévastatrice. Le comte, méprisant les bons avis du premier, suivit les conseils funestes du second.

«Retire-toi, misérable! s'écrie-t-il d'une voix de tonnerre, hors d'ici, ou, par le diable, je mets les chiens à ta piste: et vous, faites claquer vos fouets à ses oreilles, pour qu'il voie que je lui tiendrai parole.»

Ainsi dit, ainsi fait. Il franchit la barrière le premier; tous le suivirent: hommes, chiens et chevaux, tous foulent aux pieds les épis et la moisson.

Le cerf épouvanté s'enfuit de nouveau par les plaines et les montagnes; toujours poursuivi, jamais atteint, il gagne une vaste prairie, et pour échapper à la mort, il se mêle à un troupeau de vaches paisibles.

Mais voilà que les chiens arrivent de toutes parts; ils reconnaissent la trace odorante de ses pas et font retentir l'air de leurs aboiements. Le berger, craignant pour son troupeau, se prosterne devant le comte.

«Miséricorde, Seigneur, miséricorde, laissez en paix mon pauvre troupeau! Daignez réfléchir qu'il y a là plus d'une vache qui fait la seule richesse de quelque pauvre veuve. Ne lui enlevez pas tout son bien.»

Le chevalier de droite s'approche encore et renouvelle ses instances; mais celui de gauche, plein d'une joie maligne, excite le chasseur à satisfaire sa passion. Le comte, méprisant les bons avis du premier, suivit les funestes conseils du second.

«Quoi! vil pâtre, tu oses me barrer le passage; je voudrais pouvoir te changer toi-même en boeuf, je te chasserais toi et tes vieilles sorcières jusqu'aux nuages du ciel.

«En avant! en avant! compagnons! sus! sus!» Et les chiens se jettent sur tout ce qui les environne; le berger tombe déchiré de coups, son troupeau est dispersé et mis en pièces.

Au milieu du carnage le cerf échappe encore, mais déjà sa course est ralentie; souillé de sang et d'écume, il s'enfonce dans l'épaisseur de la forêt et se cache au fond d'une chapelle.

Sans repos ni relâche la foule avide se presse sur ses pas, aux aboiements des chiens, aux cris des piqueurs et au son du cor. L'ermite paraît alors à la porte de la chapelle et d'une voix suppliante il s'adresse au comte:

«Abandonne ta poursuite, ne viole pas la maison de Dieu. Les angoisses de ce pauvre animal, les souffrances de tes victimes t'accusent déjà devant le Très-Haut. Pour la dernière fois, écoute un avis salutaire; si tu le méprises ta perte est certaine.»

Le chevalier de droite s'approche de nouveau. Il conjure le comte de céder à ses instances. Mais celui de gauche, avec une joie méchante, l'excite à satisfaire sa passion; et, malgré l'avis du premier, le malheureux se laisse entraîner aux conseils du second.

«Je ne m'effraie pas si aisément, s'écrie-t-il, Quand le cerf s'envolerait au troisième ciel, je voudrais encore l'y poursuivre: que cela convienne ou non à Dieu et à toi, vieux prêtre, je suivrai ma fantaisie.

«En avant! en avant! compagnons!» Et il fait retentir son fouet et son cor. Soudain l'ermite et l'ermitage disparaissent devant lui; derrière lui ont disparu les hommes, les chevaux et la meute. Tout le fracas de la chasse tombe englouti dans un vaste silence.

Le comte jette des regards effrayés autour de lui. Il embouche son cor et ne peut en tirer de son. Il appelle, sa propre voix ne frappe plus son oreille. Le fouet qu'il agite au-dessus de sa tête retombe muet à son côté. Il enfonce ses éperons dans les flancs de son cheval, et ne peut ni reculer ni avancer.

Et cependant l'obscurité s'épaissit toujours de plus en plus, elle devient semblable à la nuit des tombeaux.........Un bruit sourd, pareil à la tempête éloignée, se fait entendre. Une voix tonnante lui annonce du haut des airs cette terrible sentence:

«Tyran voué à l'enfer, toi qui n'épargnes ni l'animal, ni l'homme, ni la divinité, écoute son arrêt. Le cri de tes victimes et la voix de tes forfaits t'accusent devant le tribunal où brûle la torche de la vengeance.

«Fuis, monstre! fuis! dés ce moment tu seras poursuivi à jamais par Satan et sa meute infernale. Tu serviras d'exemple aux princes à venir qui, pour satisfaire une passion cruelle, ne ménagent rien sur la terre.»

Au même instant une lueur sombre et blafarde éclaire la forêt. Le comte frissonne, la terreur le glace jusqu'aux os; l'effroi l'environne, un ouragan impétueux l'assaillit avec fracas.

Au milieu de la tempête, une main noire, horrible et gigantesque sort de la terre, s'appuie sur sa tête, se referme, et lui tourne le visage sur le dos.

Autour de lui éclate une flamme bleue, verte et rouge. Une mer de feu l'entoure de ses flots; il distingue dans ses vapeurs tous les suppôts de Satan. La horde infernale s'élance vers lui du fond du vaste abîme.

Il fuit à travers les champs et les bois qui retentissent de ses cris douloureux. Mais la meute furieuse le poursuit sans cesse, le jour dans les profondeurs de la terre, la nuit dans l'espace des airs.

Son visage est resté tourné sur son dos. Dans sa fuite rapide il voit toujours les monstres excités contre lui par l'esprit des enfers. Il les voit grincer des dents et chercher à le saisir.

C'est la chasse infernale qui durera jusqu'au jour du jugement, et qui souvent, dans la nuit, vient effrayer l'habitant des forêts. Maint chasseur pourrait en raconter de terribles récits, s'il avait le courage d'en parler.

LENARDO ET BLANDINE

L'amour le plus tendre enflammait les regards de Lenardo et de Blandine. Blandine était la plus belle des princesses: Lenardo le plus beau de tous les pages.

De tous côtés, princes, ducs et comtes, couverts d'or et de diamants, accouraient pour disputer la main de la plus belle des princesses.

Mais, ni l'or, ni les bijoux, ni les diamants ne plaisaient à son coeur comme la fleur modeste cueillie par le beau page.

Si Lenardo n'était pas issu d'une illustre origine, il possédait de nobles sentiments. Le valet et le chevalier sont tous deux créés d'un peu de boue. L'élévation de l'âme est la seule noblesse.

Un jour la princesse, entourée d'une foule joyeuse de courtisans, se reposait sous un pommier. Elle savourait avec délices les fruits que cueillait l'agile Lenardo.

Elle choisit dans sa corbeille d'argent une pomme aux couleurs d'or et de pourpre. Elle la lui présente et lui dit:

«Prends cette pomme, qu'elle soit la récompense de tes soins. Les meilleurs fruits ne sont pas tous pour les princes. Celui-ci est séduisant au dehors: je souhaite que ce qu'il contient te plaise encore davantage.»

Le page se dérobe aux regards importuns. Retiré dans sa retraite, il ouvre le fruit précieux. O surprise! une tablette y était adroitement cachée. Il lit ces mots:

«O toi, plus aimable que les comtes et les seigneurs! toi dont les sentiments sont plus nobles et plus tendres que ceux des hommes sortis de races antiques.

À l'heure de minuit, abandonne le lit et le sommeil. Rends-toi sous l'arbre qui porte la pomme de l'amour. Le bonheur t'y attend. C'est t'en dire assez.»

Cette nouvelle parut au page si heureuse et si surprenante, qu'il en douta longtemps. Son coeur flottait entre l'ivresse de l'amour et les tourments de l'incertitude.

Mais, à l'heure de minuit, à l'heure où les astres innombrables abaissaient leurs regards silencieux sur la terre, il sort de son lit, il abandonne le sommeil, et se rend au jardin, au lieu désigné.

Il attendait assis sous l'arbre de l'amour; un bruit léger se fait entendre, le gazon est pressé par des pieds délicats; avant que Lenardo se soit retourné, deux bras d'albâtre l'enlacent, et une haleine suave a passé sur son visage.

Il veut parler; des baisers voluptueux ferment ses lèvres, et, sans qu'un mot ait été prononcé, une main caressante l'entraîne.

Blandine le conduit avec précaution et d'un pas timide «Viens, mon ami, viens avec moi: la brise nocturne est glacée. Il n'est ici aucun abri. Viens dans ma chambre discrète.»

À travers les épines, les pierres et les ronces, ils arrivent à une ancienne grotte faiblement éclairée par la pâle lueur d'une lampe; ils traversent un long souterrain.

Princes, seigneurs et gardes, tout dormait. Mais hélas! veillait la noire jalousie. Lenardo! Lenardo! quel sera ton sort avant que le coq ait fait entendre le chant du matin!

De la plus riche province d'Espagne était venu un prince orgueilleux, couvert d'or et de diamants. Il était venu pour demander la main de la belle princesse.

Il brûlait, d'une passion ardente; mais en vain. Depuis plusieurs années il restait en Bourgogne, sans espoir de succès, et sans vouloir abandonner son entreprise.

Aussi l'orgueilleux étranger ne connaissait de repos ni le jour ni la nuit: et à l'heure du rendez-vous, il était dans le jardin.

Il vit et entendit tout; car tout se passa près de lui. Il grinçait des dents, et le sang ruisselait de ses lèvres. «Avertissons sur-le-champ, le prince de Bourgogne.»

Et, au même instant, il pénètre dans l'appartement du prince, malgré les gardes. «Je veux lui parler sur l'heure, dit-il, car la trahison le menace.»

--Réveille-toi, prince de Bourgogne; l'ornement de ton trône a perdu son éclat. Blandine, ta fille, est à cette heure dans les bras d'un valet!»

Le vieillard se réveille: sa fille était tout son bonheur. Il l'aimait plus que sceptre et couronne, il la préférait même à l'éclat du trône.

Furieux, il s'élance de son lit: «Tu mens, traître, tu mens; mais tout ton sang paiera ton mensonge, si tu as osé me tromper!»

--Vieillard, je me livre en otage. Mais hâte-toi. Tu verras la vérité. Si j'ai menti, que la Bourgogne s'abreuve de mon sang!

Guidé par le serpent, le Prince, le poignard à la main, se dirige vers l'entrée de la caverne.

Là s'élevait autrefois un château redoutable. Mais depuis longtemps il n'en restait que des débris. Les voûtes seules subsistaient encore, recouvertes de ronces et de broussailles.

Le souterrain était presqu'ignoré; mais l'Espagnol en sut trouver l'entrée, et ils arrivèrent jusqu'à la chambre d'été de la princesse.

Ils aperçurent la lueur de la lampe. Elle leur servit de guide pour s'approcher de la porte. Ils marchaient sans bruit, et respiraient à peine.

Et s'approchant encore plus, ils prêtèrent une oreille attentive: «Entends-tu, Prince. On parle bas. Si tu ne crois pas maintenant, tu ne croiras jamais.»

Le vieillard écoute, et reconnaît la voix des deux amants: au milieu des baisers et des tendres caresses, ils causaient joyeusement.

--Oh! mon ami! pourquoi es-tu embarrassé devant moi, qui suis à toi pour la vie. Le jour je suis la fille du Prince, mais la nuit je ne veux être que ton esclave.

--Ah! si au lieu d'être fille d'un roi, tu étais la plus pauvre des filles des champs, que je serais heureux! Je ne sais quels tristes pressentiments viennent se mêler à mon amour.

--Oh! mon ami! laisse là les idées sombres! Regarde-moi bien. Je ne suis plus princesse. Aux charmes du pouvoir, à l'attrait de la couronne, je préfère le bonheur de l'amour.

--Garderas-tu toujours ces sentiments? Hélas! un jour viendra pourtant où l'un des seigneurs qui t'offrent leurs hommages obtiendra ta main!

Les torrents se gonflent et s'écoulent. Les vents s'élèvent et s'abaissent bientôt. Le coeur des femmes est, dit-on, semblable aux ondes et aux vents; ton amour passera-t-il comme eux?

--Ne crains rien de tes rivaux; aucun d'eux n'obtiendra de moi cette douce parole que je t'ai donnée pour la vie.

Oui! mon amour est comme l'onde et le vent, l'onde s'écoule et le vent s'enfuit, mais ils ne cessent pas pour cela. Ainsi, mon amour renaîtra sans cesse[14].

--Je ne sais, mais je crains. Je pressens un sinistre avenir. Les unions se rompent et les alliances se brisent, quand elles ne sont pas sanctifiées par la bénédiction du ciel.

Si ton père, si le roi apprenait...» le glaive trancherait ma vie, et toi tu gémirais jusqu'à la fin de tes jours dans les horreurs d'un cachot!

--O mon ami, le ciel protégera des noeuds formés par l'amour et la fidélité. Notre bonheur, caché dans l'ombre et le silence de la nuit, ne peut redouter aucune trahison.

Viens mon ami, viens mon époux, et qu'un baiser scelle notre union.» Ses lèvres s'approchèrent des lèvres de rose de Blandine et ses craintes s'évanouirent.

Longtemps encore ils devisèrent ensemble, mêlant à leurs discours des caresses et des baisers. Le roi, furieux, voulut enfin pénétrer dans la chambre; les serrures et les verrous s'y opposaient.

Il attendit donc, semblable au chien qui guette sa proie à la sortie du terrier. Mais, après s'être enivré de tous les plaisirs de l'amour, Lenardo sentit de nouvelles terreurs.

«Réveille-toi, Princesse; le chant du coq a retenti. Laisse-moi m'éloigner avant que le jour paraisse.»

--O mon ami, reste encore, le chant du coq n'annonce que la première veille de la nuit!

--Regarde, princesse: l'horizon blanchit. Laisse-moi m'éloigner avant que le matin ne me surprenne.

--Oh! mon ami, reste encore, c'est la lueur des astres nocturnes, et elle ne trahit pas les secrets de l'amour.

--Écoute, entends-tu l'hirondelle saluer l'aurore de son chant accoutumé?

--C'est la voix du rossignol qui célèbre la nuit et l'amour.

--Non! non! Le coq annonce le jour, l'horizon blanchit, le vent du matin s'élève, et je reconnais le gazouillement de l'hirondelle. Laisse-moi m'éloigner! mon coeur a de tristes pressentiments!

--Adieu donc, mon ami! Mais, non, reste encore. Dieu! quelle tristesse me saisit! Approche, que je mette la main sur ton coeur: comme il palpite! O coeur, sois-moi fidèle! continue de m'aimer! À demain, à la nuit!

--Dors tranquille, mon amie.» Il dit, et se dérobe à ses embrassements. Il se glisse le long du souterrain, à la lueur de la lampe! mais l'effroi s'était emparé de lui, et un frisson mortel parcourait tous ses membres.

Tout à coup le Prince et l'Espagnol se jettent sur lui, et le poignardent. Il jette un cri étouffé. «Tu as épousé l'héritière de Bourgogne, je te paie sa dot!»

--Ah! mon Dieu, ayez pitié de moi!» Son oeil se ferme, son âme épouvantée s'enfuit privée des secours de la religion.

L'Espagnol, écumant de rage, lui déchire le sein; et, avec une horrible joie: «Laisse-moi mettre la main sur ton coeur! ô coeur, tu étais aimé, et tu es encore attendu demain à la nuit!»

Il arrache ce coeur sanglant: sa rage se change en une effrayante ironie: «Te voilà donc! Comme tu palpites! Aime-la bien! Aime-la surtout demain à la nuit!»

Pendant cette scène d'horreur, la princesse sentait un effroi qu'elle ne pouvait dompter: un sommeil lourd et agité l'accablait.

Il lui semblait voir une couronne sanglante ornée de perles de sang, un festin ensanglanté et une danse infernale.

Elle passa la journée dans son lit, abattue de tristesse et de lassitude. «Quand donc sonnera minuit, pour me ramener celui qui seul peut me consoler?»

Minuit arriva. Les astres silencieux brillaient au firmament. «Que je suis oppressée! quelles sombres terreurs! Mais, Dieu! J'entends ouvrir la porte dérobée!»

Un page, vêtu de deuil, entra, portant un flambeau, un anneau rompu et taché de sang; il les déposa devant elle et sortit.

Un page vêtu de pourpre lui succède; il dépose un vase d'or fermé d'un couvercle scellé du sceau royal.

Enfin un troisième, vêtu d'un habit d'argent, se présente, remet une lettre à la princesse tremblante, s'incline, et se retire en silence.

Glacée d'effroi, elle ouvre la lettre, la parcourt d'un oeil égaré; sa vue se trouble et s'obscurcit comme chargée d'un épais brouillard: elle tombe sans connaissance.

Bientôt rassemblant des forces convulsives, elle se relève et s'élance, elle danse en chantant. «Allons, de la joie, troubadours; de la joie, nobles dames; de la joie, nobles seigneurs!

À la danse, à la danse joyeuse! Comme mes pieds sont agiles! Comme la couronne retentit sur ma tête! Allons, abandonnez-vous au plaisir, chevaliers, et vous aussi, nobles suzeraines!

Voyez-vous, l'ami de mon coeur s'élancer avec grâces. Une étoile de pourpre orne sa poitrine couverte d'une tunique d'argent. De la joie!

Pourquoi restez-vous éloignés! Pourquoi ce sourire de mépris? Princes, princesses, il est mon époux, je suis son épouse; les anges du ciel nous ont fiancés.

Allons! à la danse, à la danse joyeuse! Pourquoi donc vous tenir éloignés? Pourquoi ce sourire de dédain? Fi! noble canaille! tes royales bassesses me révoltent!

D'où sont sortis le valet et le chevalier! de la boue. La noblesse est dans les sentiments. Mon époux est plus noble que vous, car son âme est au-dessus de vos stupides prétentions!

À la danse, à la danse joyeuse! Comme mes pieds sont agiles, comme la couronne retentit sur ma tête! Allons, de la joie! c'est aujourd'hui le jour des noces!»

Ainsi, elle chanta et dansa jusqu'à ce que la rosée de la mort couvrît son front et ses joues; alors elle tomba sur le parquet.

Et quand sa vie expirante se ranima pour la dernière fois, elle saisit le vase d'or, le serra sur sa poitrine et le découvrit.

Fumant et palpitant encore, comme s'il était sensible à son désespoir, le coeur de son amant parut à ses regards. Alors ses yeux laissèrent échapper un torrent de larmes amères.

«Oh! mortelle douleur, tu es semblable à l'eau et au vent! le vent s'enfuit, l'eau s'écoule, mais ils se renouvellent sans cesse; et toi, douleur, comme eux tu es éternelle.»

Enfin, elle arrive aux dernières angoisses de la cruelle agonie; et, d'une étreinte convulsive, elle serre le vase contre son sein.

«Pour toi je vivais, avec toi je meurs sans regret! Oh! malheur! malheur! ton poids m'accable et m'écrase! Oh! malheur, tu es pesant comme une montagne! Je succombe. Mon Dieu, ayez pitié de moi!»

Ses yeux se fermèrent pour jamais. Un cri d'effroi retentit dans le palais: «Sire, accourez, votre fille se meurt!»

Cette nouvelle éclata comme la foudre aux oreilles du vieillard. Il chérissait tant sa fille! il l'aimait plus que sceptre et couronne!

L'Espagnol s'offrit à ses regards, et sa vue rendit le prince furieux: «C'est à tes conseils, monstre, que je dois mon infortune; tout ton sang me le paiera et abreuvera le sol de la Bourgogne!

Le sang de ma fille t'accuse devant le tribunal de Dieu; il prononce ton arrêt!» Et, tirant son poignard, il en perça la vipère étrangère.

«Oh! malheureux Lenardo! Blandine, ma fille! pardonne-moi: ne m'accusez pas devant le tribunal suprême, je suis votre père, ne m'accusez pas!»

Ainsi le prince se livrait au repentir, mais trop tard. Son forfait fut en vain arrosé de ses larmes. Le même tombeau renferma le corps des deux amants!

[1] Bürger est né à Wolsmerwende, dans la principauté d'Halberstadt, le 1er janvier 1748. Un soir, il entendit une jeune paysanne chanter les mots suivants: La lune est si claire, Les morts sont si vite à cheval! Dis, chère amie, ne frissonne-tu pas? Ces paroles retentirent sans cesse à ses oreilles, et saisirent tellement son imagination, qu'il n'eut pas de repos avant d'avoir composé quelques strophes sur ce refrain. Il les montra à ses amis, qui le pressèrent vivement de ne pas laisser son ouvrage imparfait: ce n'était d'abord que des couplets isolés qu'il réunit ensuite dans un même cadre. Lorsque Lénore fut achevée, Bürger la lut à la société littéraire de Goettingue; arrivé à ces vers: «Il s'élance à bride abattue contre une grille de fer; d'un coup de sa houssine légère, il frappe... les verrous se brisent...» il frappa contre la cloison de la chambre, ses auditeurs tressaillirent, et se levèrent en sursaut: le poète qui tremblait pour le succès d'un ouvrage aussi différent des formes ordinaires, commença à espérer qu'il avait réussi. Il en eut bientôt la certitude par la vogue prodigieuse que Lénore obtint dans toute l'Allemagne; les paysans mêmes chantent cette romance, comme les gondoliers de Venise répètent les vers du Tasse: Bürger est le poète le plus populaire de l'Allemagne. Il n'est personne qui ne sache par coeur des fragments de ses poésies. Il mourut de misère, et on se hâta de lui élever un monument... [2] Dis un: Notre père qui êtes aux cieux. [3] Le Saint-Sacrement [4] La mère de Lénore lui parle ici de Jésus-Christ, que les catholiques regardent comme réponse de toutes les vierges dans le ciel. [5] Le verbe insulter était intransitif à l'époque de la traduction. [6] Ces paroles sont le commencement du chant des morts en Allemagne. [7] Le manteau tomba comme de l'amadou brûlé. [8] Taubenhain: Bosquet des Tourterelles [9] Le coordonnant et ne devrait unir que des termes de même nombre. [10] Falkenstein: Pierre du Faucon [11] La pierre des Corbeaux: Autrefois les coupables étaient suppliciés au lieu où le crime avait été commis, et leurs corps restaient placés sur la roue même où ils avaient expiré: cette roue était élevée sur un poteau qui passait par son axe et supportait la tête du cadavre. On voit encore de ces horribles monuments dans quelques parties de l'Allemagne. [12] «Ce qu'il y a de vraiment beau dans cette poésie de Bürger, c'est la peinture de l'ardente volonté du chasseur. Elle était d'abord innocente comme toutes les facultés de l'âme; mais elle se déprave toujours de plus en plus, chaque fois qu'il résiste à sa conscience et cède à ses passions. Il n'avait d'abord que l'enivrement de la force; il arrive enfin à celui du crime, et la terre ne peut plus le porter. Les bons et les mauvais penchants de l'homme sont caractérisés par les deux chevaliers blanc et noir. Les mots toujours les mêmes, prononcés pour arrêter le chasseur, sont aussi ingénieusement combinés. Les anciens et les poètes du moyen âge ont parfaitement connu l'effroi que cause, en certaines circonstances, le retour des mêmes paroles. Il semble que l'on réveille ainsi le sentiment de l'inflexible nécessité. Les ombres, les oracles, toutes les puissances surnaturelles doivent être monotones; ce qui est immuable est uniforme, et c'est un grand art dans certaines fictions, que d'imiter par les paroles la fixité solennelle que l'imagination se représente dans l'empire des ténèbres et de la mort.» (Madame de Staël: De l'Allemagne) [13] Ancienne orthographe du mot «laisse» [NduC] [14] Dans une petite pièce de Goethe, intitulée Joery et Boetely, on retrouve la même idée et à peu prés les mêmes images: voici la chanson de Goethe. Boetely: L'eau murmure et ne s'arrête pas. Les astres errent sans cesse dans le ciel. Les mages s'enfuient avec vitesse. Ainsi murmure l'amour, et il passe. Joery: Les eaux murmurent; les nuages fuient, mais les astres demeurent; ils errent et ils restent. Ainsi, dans les coeurs fidèles, l'amour s'agite et ne fuit pas.

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