‹ L’Épouse du SoleilChapitre 13 sur 43 · Livre02 · HUASCAR SE MONTRE CRUELLE HANTISE ?

Livre02 · HUASCAR SE MONTRE CRUELLE HANTISE ?

Marie-Thérèse ne put refermer les yeux de la nuit. Cette inattendue réapparition de Huascar lui donnait à réfléchir et n’était point faite pour calmer l’inquiétude qui était maintenant latente, tout au fond d’elle-même, bien qu’elle s’en défendît et qu’elle se l’avouât à peine, ayant honte de ce qu’elle appelait sa pusillanimité.

Avait-elle quelque chose à craindre de Huascar ? Elle ne pouvait l’admettre. Elle se rendait parfaitement compte que l’Indien l’aimait, mais comme un chien fidèle, et elle eût juré qu’elle pouvait compter sur son dévouement dans le cas où elle eût couru quelque danger.

Et cependant ! Et cependant !… Et cependant quoi ? de quel danger s’agissait-il donc ? Elle avait envie de se battre ! Elle se trouvait plus sotte que les vieilles dames là-bas, qui vivaient au fond de leurs vieux souvenirs, au milieu de leurs vieux meubles avec leurs stupides histoires. Elle résolut de ne point parler de ce qu’elle avait vu cette nuit-là ni à Raymond ni à son père. Elle ne voulait pas passer pour une petite fille qui a peur, la nuit, des ombres qui se promènent sous la lune.

Mais elle se dit qu’à la prochaine occasion elle questionnerait très catégoriquement Huagna Capac Runtu.

Cette occasion se présenta dès le début de l’étape du lendemain.

Tous les voyageurs s’étaient mis en route sur leur mule. Le petit groupe de Marie-Thérèse, du marquis, de Raymond et de Ozoux était en tête. François-Gaspard, qui s’était mis tout d’abord allègrement en selle, voulut en descendre quand le chemin lui parut trop dangereux. Sur sa mule, il lui semblait qu’il était dix fois plus haut, au-dessus des précipices, que s’il avait été à pied, et, par instants, il eût voulu, pour plus de sûreté, se hisser sur le chemin, à quatre pattes. Sa bête, accrochée au flanc du roc, lui donnait des terreurs folles. Il craignait qu’elle ne glissât à chaque instant. N’y pouvant plus tenir, il s’arrêta, et comme, dans l’instant, on ne pouvait passer deux de front, il arrêta du coup derrière lui toute la caravane.

Le pis est, qu’en voulant descendre, il avait des gestes maladroits qui tendaient à faire perdre l’équilibre à sa monture. On lui cria de rester tranquille. Il répondit qu’il voulait bien ne pas descendre, mais qu’il ne ferait plus un pas. La position était des plus ridicules.

C’est sur ces entrefaites que le commis de banque, descendant de sa propre mule et se glissant entre la paroi et les bêtes, parvint jusqu’à la mule de François-Gaspard dont il prit la bride et à laquelle il fit, avec une grande adresse, franchir le passage difficile, malgré les gesticulations de l’oncle. Raymond, le marquis et Marie-Thérèse durent le remercier. Marie-Thérèse se trouva mule à mule près de lui.

— Bonjour, señor Huagna Capac Runtu ! fit-elle avec un sourire engageant.

— Eh ! señorita, laissons tous ces noms illustres qui sont morts avec mes ancêtres ; je n’ai plus droit aujourd’hui qu’à celui sous lequel on me connaît dans la banque. Je m’appelle Oviedo… comme tout le monde.

— Ah ! Je me rappelle maintenant… oui, oui, je vous ai aperçu aux fins de mois. Oviedo de la banque franco-belge… Eh bien ! señor Oviedo, pourriez-vous me dire ce que vous faisiez cette nuit, tout près de ma tente, avec mon ancien employé Huascar ?

Oviedo Huagna Capac Runtu ne broncha pas. Mais sa mule eut un léger mouvement. Il la retint d’une main ferme.

— Ah ! vous avez vu Huascar, il est arrivé en pleine nuit à l’étape et m’a fait réveiller. C’est un vieil ami. Il savait que je me rendais à Cajamarca et, comme il s’y rendait lui-même, il n’a pas voulu passer sans me serrer la main. Nous nous sommes, en effet, tenus un moment auprès de votre tente. Quand il a su que vous étiez là (c’est moi qui le lui ai dit) il m’a recommandé de veiller sur vous… et il est reparti aussitôt.

— En quoi ai-je besoin que quelqu’un veille sur moi ? demanda Marie-Thérèse. Est-ce que je cours quelque danger ?

— Aucun. Mais vous courez le danger auquel chacun est exposé ici ! Ces défilés sont dangereux. Une mule peut faire un faux pas. Ça s’est vu. Une selle mal attachée peut tourner… et c’est la mort ! Voilà ce que voulait dire Huascar et voilà pourquoi j’ai choisi moi-même votre mule, ce matin, et pourquoi j’ai sanglé moi-même votre selle.

— Merci, Monsieur, dit-elle d’un ton assez sec, car elle était très agacée.

François-Gaspard la rejoignit alors. Il avait retrouvé son sang-froid, car la route était maintenant plus large. Il parla avec désinvolture de ce chemin de sauvage et se défendit d’avoir eu peur.

— Tout de même, ajouta-t-il, je me demande comment Pizarre a pu passer par ici avec sa petite armée !

Marie-Thérèse jeta à l’académicien un coup d’œil qui l’eût certainement fait basculer dans l’abîme si l’autre l’avait surpris. Mais François-Gaspard commettait les gaffes avec sérénité et remettait la conversation sur le terrain qui l’intéressait, tant brûlant fût-il.

— Oui, c’est bien incroyable, répliqua le commis. Moi, voyez-vous, cela m’a amusé d’étudier la question. Parfois, le chemin était si raide que, dans plusieurs endroits, les cavaliers furent obligés de mettre pied à terre et de conduire leurs chevaux par la bride en grimpant comme ils pouvaient. Un faux pas pouvait les précipiter à des milliers de pieds. Les défilés de la Sierra praticables à l’Indien demi-nu, étaient formidables pour l’homme d’armes chargé de sa panoplie. Tous ces passages évidemment présentaient des points de défense et les Espagnols, lorsqu’ils entraient dans ces défilés entourés de roches, devaient chercher d’un regard inquiet, l’ennemi.

— Mais que faisait donc l’ennemi, pendant ce temps-là ? interrogea Raymond qui s’approchait à son tour.

— L’ennemi ne faisait rien, señor… l’ennemi derrière la montagne attendait la visite des Espagnols… Il y avait eu échange de messages d’où il résultait que l’on devait se rencontrer en amis…

— Pardon, Monsieur le commis de la banque franco-belge, fit la voix du marquis… voulez-vous me permettre une petite observation ? une question ?… Croyez-vous que si votre roi Atahualpa avait pu imaginer une seconde que ses cinquante mille hommes ne pourraient le défendre contre cent cinquante Espagnols, il aurait attendu sous sa tente Pizarre et ses compagnons ? Il n’a point marché contre eux parce qu’il méprisait leur faiblesse… tout simplement ! Et il a eu tort, Monsieur Runtu !

L’Indien s’inclina humblement sur sa selle.

— Oui, Monsieur le Marquis, il a eu tort.

Et se relevant cependant que son doigt montrait un point extrême des roches tout là-haut, dans le lointain azur.

— Il aurait dû apparaître dans ces défilés comme ce cavalier au-dessus de nos têtes, et il ne serait rien resté de la folle entreprise ; et le Soleil notre Dieu régnerait encore sur l’Empire des Incas !

Ce disant, le commis de la banque franco-belge semblait avoir grandi sur sa selle. Son geste romantique embrassait le colossal massif des Andes qui semblait être là pour servir de piédestal à l’Indien de là-haut qui, sur son cheval, ne bougeait pas plus qu’une statue de bronze. Il regardait passer la caravane au-dessous de lui.

— Huascar ! s’écria Marie-Thérèse…

Et tous, en effet, reconnurent Huascar. Et jusqu’au moment où ils sortirent de la première chaîne des Andes, tantôt devant, tantôt derrière, toujours immobile pendant qu’ils passaient, toujours au-dessus d’eux, comme une protection ou comme une menace, ils devaient l’apercevoir. Sa haute silhouette équestre ne cessait de les dominer et de les hanter.

Les voyageurs passèrent encore une nuit sous la tente et le lendemain ils arrivèrent en vue de la vallée de Cajamarca, qu’ils découvrirent émaillée de toutes les beautés de la nature. Elle se déroulait comme un tapis de verdure riche et varié, offrant un contraste frappant avec la sombre forme des Andes qui l’entourait. Telle apparut cette vallée heureuse aux yeux éblouis des soldats de Pizarre ! Elle était au temps du conquistador habitée par une population supérieure à toutes celles que les Espagnols avaient rencontrées de l’autre côté des montagnes, comme le témoignaient le goût de leurs vêtements, la propreté et le confort que présentaient visiblement les personnes et les habitations.

Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, la plaine offrait l’apparence d’une culture soignée et prospère. À travers les prairies coulait une large rivière, qui facilitait une irrigation abondante au moyen des canaux et des aqueducs souterrains. Le pays, entrecoupé de haies verdoyantes, était bigarré de cultures diverses ; car le sol était riche, et le climat, s’il était moins puissant que celui des régions brûlantes de la côte, favorisait davantage les productions vigoureuses des latitudes tempérées. Au-dessous des aventuriers s’étendait la petite ville de Cajamarca avec ses maisons blanches brillant au soleil, semblable à une pierre précieuse étincelante sur la sombre lisière de la Sierra.

Environ une lieue plus loin dans la vallée, Pizarre avait pu voir des colonnes de vapeur s’élevant vers le ciel et indiquant la place des fameux bains chauds, très fréquentés par les princes péruviens.

Là aussi s’était offert un spectacle moins agréable aux yeux des soldats de Pizarre. Ils aperçurent sur la pente des hauteurs un nuage blanc de pavillons qui couvraient la terre, aussi pressés que des flocons de neige, dans un espace qui paraissait de plusieurs milles. « Nous fûmes tous remplis d’étonnement », s’écrie un des conquérants, « de voir les Indiens occupant une si fière position, un si grand nombre de tentes mieux disposées qu’il ne s’en était jamais vu aux Indes. Ce spectacle jeta une sorte de confusion et même de crainte dans les cœurs les plus fermes. Mais il était trop tard pour revenir sur ses pas ou pour laisser paraître le moindre signe de faiblesse. Ainsi donc, faisant aussi bonne contenance que possible, après avoir froidement reconnu le terrain, nous nous préparâmes à entrer dans Caxamarxa. »

Tout brûlant de ces souvenirs merveilleux et tout exalté de se trouver sur un coin de terre où s’était déroulée la plus incroyable aventure du monde, François-Gaspard, debout sur ses étriers, ne cessait de saluer en termes enthousiastes la Cajamarca de ses rêves ! Instruit par Oviedo Runtu, il désignait l’endroit où attendaient Atahualpa et ses cinquante mille guerriers. Cette armée prodigieuse dans ce pays d’Amérique que Christophe Colomb avait découvert seulement une quarantaine d’années avant que Pizarre entreprît sa folle conquête, cette armée formidable ne faisait pas peur à François-Gaspard qui, lui aussi, semblait un conquistador et qui n’était pas loin de se prendre pour un héros de l’antique histoire, et qui s’écria : « En avant ! »

On ne dit pas quels furent les sentiments du monarque péruvien lorsqu’il vit la cavalcade belliqueuse des chrétiens avec ses bannières flottantes et ses armures étincelantes aux rayons du soleil couchant, déboucher des sombres profondeurs de la Sierra et s’avancer dans un appareil hostile sur les beaux domaines qui, à cette époque, n’avaient encore été foulés que par le pied de l’homme rouge, mais quand les voyageurs virent partir à fond de train François-Gaspard emporté par sa mule emballée, ce fut dans toute la troupe un immense éclat de rire. Excitées par ces rires et par les cris de joie, toutes les autres mules suivirent, qui au grand trot, qui au galop. Le tumulte qui accourait derrière elle ne faisait qu’exciter la monture du malheureux académicien, si bien que le dénouement prévu de cette chevauchée ne se fit guère attendre.

La mule culbuta et l’oncle fut projeté les jambes en l’air à quelques pas de là. On se précipita. On l’entoura, il était déjà debout. Nullement marri, il paraissait au contraire enchanté.

— Mesdames et Messieurs, s’écria-t-il, c’est ainsi que Pizarre a gagné sa première bataille !

Et il expliqua à Marie-Thérèse et à Raymond, amusés, qu’en effet, lors d’une première rencontre que l’aventurier espagnol avait eue avec les Incas, quelque temps après son débarquement, avant son passage des Andes, il était sur le point, lui et sa petite troupe, d’être anéanti par une troupe plus forte quand l’un de ses cavaliers fut désarçonné. Or, les Incas, qui ignoraient le cheval et par conséquent l’art de l’équitation, furent tellement stupéfaits de voir se séparer en deux cet animal extraordinaire (cheval et cavalier) qu’ils avaient cru jusqu’alors « ne faire qu’un », qu’ils abandonnèrent le terrain en poussant des cris d’aliénés. Personne, naturellement, ne crut François-Gaspard qui, cependant, rapportait l’exacte vérité. Mais toute cette histoire de la conquête du Pérou est si fantastique qu’il faut pardonner aux incrédules qui n’ont pas lu les textes très authentiques, sortis des Archives de Madrid, dont François-Gaspard Ozoux avait eu soin de prendre copie avant de s’embarquer avec son neveu pour une nouvelle découverte de l’Amérique. On riait encore de l’aventure quand on arriva sous les murs de Cajamarca.

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