Livre03 · SUR LA PISTE DES PUNCHOS ROUGES
Et il tendit l’oreille. Quand il se releva, il était fixé…
— Ils prennent la route de Chorillos ! Ou je me trompe fort, ou je parierais bien qu’ils vont rejoindre l’auto !…
— Un cheval !… Un cheval ! gémissait Raymond… nous ne pouvons rester ici !
— Eh ! suivez-moi, nous avons mieux qu’un cheval ! Nous avons le téléphone et le chemin de fer ! fit Natividad.
Et il reprit sa litanie : les punchos rouges ! les punchos rouges !
— Mais qu’est-ce que les punchos rouges ?… Rouges ou gris, s’exclamait Raymond… ces punchos-là font partie de la bande de Huascar et l’ont aidé dans son entreprise… Voilà ce qui me paraît plus clair encore que cette nuit tropicale !
— Oui, Monsieur Ozoux, je suis de votre avis, maintenant, reprenait Natividad, essoufflé de suivre le jeune homme qui, sur son instigation, avait pris le chemin de la gare… Vous aviez raison !… Ils en sont ! Ils en sont ! Ce sont eux qui ont enlevé la señorita de la Torre !… les punchos rouges !… les prêtres du Soleil !
Raymond s’arrêta net dans sa course… Les derniers mots de Natividad lui avaient fait entrevoir avec épouvante le sort le plus horrible pour Marie-Thérèse ! Et dans son affreux désarroi ce furent les deux figures des deux vieilles, Agnès et Irène, qui lui apparurent. Elles avaient raison ! Que ne les avait-il crues au lieu de se moquer !…
— Ah ! la malheureuse ! gémit-il.
Et il se mit à courir comme un fou. En courant, il criait au commissaire :
— Mais vous allez faire arrêter tous ces misérables, hein ? On va les coffrer !… les châtier !… On va la sauver !…
— Nous ferons ce que nous pourrons ! Ils sont bien une trentaine et nous ne disposons, en ce moment, d’aucune force, à Callao, on a tout réquisitionné pour la lutte contre Garcia et les troupes sont dans la sierra.
— Mais vous pouvez téléphoner à Lima !
— Et l’on me prendra encore pour un fou, comme il y a dix ans ! répondit énigmatiquement Natividad.
— Enfin, serons-nous arrivés à Chorillos avant eux ?
— Certes, il y a un train dans dix minutes !
— Ah ! vous auriez mieux fait de me procurer un cheval ! Donnez-moi un cheval, fit Raymond, que je les suive ! que je les rejoigne, que je sache au moins où ils vont ! je marcherai tout seul contre eux !
— Non ! Non ! j’irai avec vous ! je ne vous quitte pas !
Et, poursuivant sa pensée Natividad ajoutait pour lui-même : « Ils n’ont pas voulu me croire, il y a dix ans ! Eh bien, ça recommence ! ça recommence ! »
Mais Raymond ne l’écoutait pas. Il voulait agir, agir, et il craignait de perdre la piste en prenant le train… Il le dit au commissaire.
— La route qu’ils ont prise, répondit Natividad, suit la ligne du chemin de fer. Je m’entends avec le chef de train. Si nous apercevons une auto qui attend sur la route, nous faisons stopper. Si nous apercevons les punchos rouges, nous les dépassons et les attendons de pied ferme à Chorillos, dont les autorités seront prévenues. Rien n’est perdu, Monsieur Ozoux.
Ils arrivèrent à la gare. Là, Natividad eut le temps de téléphoner à son commissariat, auquel il donna l’ordre de se mettre en communication immédiate avec Chorillos. La police de Chorillos devait s’opposer par tous les moyens au passage d’une auto qui venait de Callao.
Raymond et le commissaire s’entretenaient fiévreusement avec le chef de train, sur le quai de la gare, quand ils virent descendre d’un train de Lima et accourir vers eux le marquis de la Torre, l’oncle François-Gaspard et le petit Christobal.
— Marie-Thérèse ? Où est Marie-Thérèse ? s’écria le marquis du plus loin qu’il aperçut Raymond.
Et il courut à lui.
— Pourquoi êtes-vous seul ? Où est-elle ? Mon Dieu qu’est-il arrivé ? mais parlez !
Le petit Christobal était déjà pendu aux jambes de Raymond et demandait en pleurant des nouvelles de sa sœur. L’oncle Ozoux était des plus agités et tournait autour du groupe avec ses longues jambes stupides. Le train siffla. Natividad se précipita à son tour sur Raymond et fit monter tout le monde dans le convoi qui déjà s’ébranlait. Raymond avait pu enfin jeter : « Oui, les Indiens l’ont enlevée ! Mais nous savons où elle se trouve, à Chorillos ! »
Ainsi, en quelques mots, lui annonçait-il le malheur en essayant d’en diminuer l’importance. Il dut parler, cependant, s’expliquer. Le marquis jurait qu’il tuerait de sa main tous les Indiens quichuas. Le petit Christobal sanglotait. Mais, eux, comment étaient-ils là ? Qui donc les avait prévenus ? Qui les avait fait venir à Callao ? Raymond apprit qu’à l’angélus du soir, Agnès et Irène s’étaient aperçues qu’on avait volé le bracelet soleil d’or qu’elles avaient déposé aux pieds de la Vierge de San Domingo. Effrayées du sacrilège, elles étaient rentrées à l’hôtel, poussées par le plus sinistre pressentiment et ayant grande hâte de retrouver Marie-Thérèse pour lui conseiller de se tenir sur ses gardes. La première personne à laquelle elles s’étaient heurtées avait été justement le marquis, qui n’était pas moins effrayé qu’elles. Il accourait de son cercle où il n’avait pas mis les pieds depuis une semaine, passant son temps à faire visiter ses nécropoles à l’oncle Ozoux. Or, là, il avait trouvé une lettre écrite dans le style de celle qui les avait fait fuir de Cajamarca et qui lui conseillait de veiller nuit et jour sur Marie-Thérèse pendant les fêtes de l’Interaymi et surtout de ne point laisser sa fille se rendre à Callao, le prochain samedi !… Or, le prochain samedi était celui-là, c’est-à-dire le jour même où il trouvait cette lettre qui l’attendait depuis leur retour de Cajamarca !… Et voilà qu’il était près de sept heures du soir, et que ni Marie-Thérèse ni Raymond n’étaient encore revenus de Callao. Il n’y avait pas à hésiter. Il fallait courir là-bas.
Les vieilles avaient voulu partir, elles aussi, tant elles pressentaient la catastrophe et aussi la petite Isabelle, mais on laissa les femmes à la maison et le marquis se jeta dans le premier train avec François-Gaspard, suivi du petit Christobal qu’aucun ordre, qu’aucune menace n’avaient pu faire rester à Lima.
Le récit simultané des tribulations de la famille de la Torre à Lima et celui de l’enlèvement de Marie-Thérèse, à Callao, se mêlaient, dans un éclat désespéré, aux interjections des uns et des autres, aux malédictions du marquis, aux pleurs du petit Christobal et aux soupirs effrayants de Raymond. Le jeune homme avait arraché sa cravate et son col, car il étouffait. « Qu’une chose pareille fût possible en pleine civilisation, dans un pays où l’on voyageait en chemin de fer ! Cela dépassait toute imagination ! », car il ne s’agissait plus de l’entreprise audacieuse d’un misérable fou d’amour, non, non, on était bel et bien en face d’un enlèvement devant aboutir à un crime rituel. Le commissaire, qui avait fini par glisser son mot au milieu des gémissements et des explications, ne laissait, à ce point de vue, subsister aucun doute. Le plus extraordinaire était qu’il paraissait, à la fois, très peiné de l’événement, car c’était un brave homme, et, cependant, assez satisfait, à part lui, que cet événement eût pu se produire, car c’était un fonctionnaire dont on s’était beaucoup moqué et que l’administration centrale n’avait jamais pris au sérieux quand il avait envoyé des rapports sur certaines mœurs obscures des Indiens quichuas, sur le meurtre rituel des enfants et le sacrifice incaïque des femmes. On l’avait accusé de faire de la littérature. Et il en avait conçu une juste indignation. L’événement se chargeait de le venger : l’enlèvement d’une Péruvienne pendant les fêtes de l’Interaymi ! et dans quelles circonstances ! avec tout le cortège des punchos rouges ! Avait-on assez ri, en haut lieu, de ses punchos rouges ! Eh bien ! on les voyait à l’œuvre, maintenant !…
Tous l’écoutaient en silence et avec désespoir. Voyant cette douleur, Natividad s’efforça de rassurer son monde. Les Indiens ne pouvaient aller bien loin avec leur précieux fardeau. Tous les défilés de la sierra étaient occupés par les troupes de Veintemilla et il serait toujours facile de trouver auprès d’elles le renfort nécessaire, dès que la bande des fanatiques aurait quitté la Costa. Le principal était de ne point perdre la piste.
Justement, dans le moment, le train venait de rejoindre la route parallèle à la côte et les yeux des voyageurs ne quittèrent plus cette large bande blanche et déserte sous la lune. Quelques cabanes en torchis, quelques maisons en bambou furent dépassées encore, puis ce fut la nudité de la plaine sablonneuse. Penchés aux portières, le marquis, Raymond et le commissaire essayèrent d’apercevoir quelque chose. François-Gaspard avait dû prendre le petit Christobal dans ses bras pour que, lui aussi pût voir. Le malheureux enfant gémissait à tout instant ! « Marie-Thérèse !… Marie-Thérèse !… ma grande petite sœur ! pourquoi on me l’a prise, ma petite grande sœur ? » Le marquis et Raymond ne pouvaient retenir leurs larmes en l’entendant. Tout à coup, tous furent debout : « l’auto ! » Ce fut un cri unique qui leur échappa.
Ils venaient d’apercevoir l’auto, l’auto sur la route, arrêtée devant la porte d’une hacienda !… Le commissaire avait déjà bondi sur le signal d’alarme. Et le train stoppa. Le chef de train accourut. Nos voyageurs étaient déjà descendus sur la voie. Le commissaire lui cria d’envoyer vers eux, de Chorillos, le plus tôt possible, de la police, des soldats, surtout des chevaux, enfin le secours qu’il pouvait trouver ! Le convoi se remit en marche. Raymond courait comme un fou, à travers la plaine, n’écoutant point les objurgations du commissaire qui lui recommandait la prudence et le suppliait de ne pas donner l’éveil. Il arriva le premier à la route et fut, à bout de souffle, près de l’auto. Il tenait un revolver à la main, prêt à casser la figure du premier Indien qui se présenterait. Mais il ne vit personne. Il n’y avait personne dans l’auto, ni autour de l’auto. Elle paraissait là, abandonnée sur cette route déserte au coin de cette hacienda mystérieuse dont les murs d’ombre ne s’éclairaient de-ci de-là que des rayons blêmes de la lune.