Livre03 · L’ENLÈVEMENT DU PETIT CHRISTOBAL
Ah ! comme il s’expliquait avec entrain dans la gaie nuit tropicale, à cheval sur son dada, le bon Natividad, sur son dada incaïque, et sur la mule qui le conduisait vers le temple du Soleil, sauver l’Épouse du Soleil !… Il avait tout à fait oublié Jenny l’ouvrière.
— Nous les rattraperons, n’est-ce pas, questionna François-Gaspard qui, depuis quelques instants, considérait M. l’inspecteur supérieur, avec l’inquiétude qu’il ne se moquât de l’Institut dans sa personne, car enfin, ce commissaire lui paraissait bien désinvolte… presque gai, dans une aussi horrible conjoncture…
— Mais si, señor, tranquillisez-vous… J’en fais mon affaire !… Dios mio ! zosé contente ! s’exclama Natividad Es una gram satisfaccion !… Où voulez-vous qu’ils aillent ? du moment qu’ils nous ont sur leurs talons !… Dans la montagne, ils trouveront tous les soldats de Veintemilla !… Sur la costa, tous les corregidors (maires) sont à la disposition de l’inspector superior !… Voulez-vous votre manteau, señor ?… Cette nuit, il y a un peu de garna (rosée)… mais nous allons quitter la costa… et déjà, tenez… voici les lomas, les petites collines qui précèdent la montagne… Voyez-vous ! pour pénétrer dans la Cordillère, ils n’ont pu passer que par ici !… Au petit jour, nous retrouverons leur trace visible… pourvu que ces messieurs, ces jeunes gens qui sont partis en avant ne fassent pas de bêtises !… Ce gamin à cheval sur son lama est bien courageux !… Mais nous allons les retrouver vite… on n’escalade pas la Cordillère, comme un torero saute une barrière à la plaza !…
François-Gaspard ricana alors si singulièrement que Natividad s’arrêta tout net dans son discours et qu’il demanda au vieillard « ce qu’il avait ». L’autre se contenta de répondre : « Je comprends ! je comprends ! » sans en dire plus long. Mais, Natividad, lui, ne comprenait pas.
Ils entrèrent avant le jour dans les premiers contreforts des Andes. Les bêtes ne paraissaient pas fatiguées, et, après un repos de deux heures dans une petite guebrada où on leur trouva du fourrage et où elles furent honnêtement soignées, ils reprirent l’ascension de la chaîne gigantesque, aux rayons de l’aurore qui leur arrivaient comme projetés d’une monstrueuse fournaise par la coupure des Andes dans laquelle ils allaient s’engager.
Interrogés sur ce qu’ils avaient pu voir ou entendre pendant la nuit, les métis de la guebrada n’avaient pu ou voulu fournir aucun renseignement. En tout cas, on pouvait être certain que l’escorte de l’Épouse du Soleil ne s’était pas arrêtée là, car il ne serait rien resté dans les coffres ni dans les écuries. L’oncle et Natividad, – lequel avait exhibé sa qualité d’inspector superior – trouvèrent le moyen de troquer là, momentanément, deux chevaux des soldats contre deux mules, toujours au nom du supremo gobierno !…
Dès leur première étape, sur le roc de la montagne qu’ils foulaient, ils trouvèrent maints chardons piétinés et les grandes fleurs jaunes de l’amancaès, dont les débris encore tout frais jonchant le sol, avaient été visiblement hachés par le passage d’une troupe nombreuse.
— Nous voici donc sur la piste de guerre, illustre maître ! faisait entendre Natividad, et cela dans le plus pur français, pour prouver à son éminent interlocuteur qu’un commissaire de police, au Pérou, peut parler le quichua, l’aïmara et ne point ignorer « la belle langue française ! »
— Oui ! oui ! fit François-Gaspard ! allez toujours, mon brave !
Et il toussota d’un air malin qui remplit de consternation son compagnon, lequel commença à s’inquiéter relativement à la santé intellectuelle de l’illustre Ozoux.
Une autre inquiétude ne tarda pas à travailler également ce brave Natividad. On n’apercevait encore aucun des voyageurs qui avaient précédé la petite troupe dans la poursuite des Indiens. Chose singulière ! ce détail ne paraissait point tracasser François-Gaspard qui n’était occupé qu’à jouir des beautés de la nature. Ils montaient ! Ils montaient toujours !… On ne voit plus que des pics et le ciel ! et la route se fait de plus en plus menaçante… ils la gravissent en zigzags. Les mules, le cheval, inquiets, prennent des positions invraisemblables ; quelques bêtes sauvages fuient devant eux… des chèvres, plus loin, semblent accrochées, haut dans le ciel, les quatre pieds réunis sur une même pointe de pierre… Le froid commence à se faire sentir. Il faut dire, du reste, que l’escorte militaire a recommencé à grogner de la façon la plus nauséabonde. Déjà el inspector superior a été obligé de rappeler à ces guerriers quichuas qu’ils marchaient par ordre du supremo gobierno, mais ils ont fait entendre, en crachant vilainement par terre, qu’ils s’en fichaient un peu du supremo gobierno.
— Êtes-vous sûr de ces hommes-là ? a interrogé l’illustre membre de l’Institut.
— Sûr, comme de moi-même, a répondu Natividad qui est toujours sûr de tout.
— Mais de quelle race sont-ils ?
— De la race quichua, pardi !… Où voulez-vous que nous prenions des soldats, si nous ne les prenons pas chez les Indiens ?
— Ceux-ci ne m’ont pas l’air d’avoir la vocation ! fait observer François-Gaspard !
— C’est une erreur, señor, une grave erreur ! Ils sont heureux comme tout d’être soldats, qu’est-ce qu’ils seraient s’ils n’étaient pas soldats !
— Ils ont demandé à le devenir ? continue l’académicien qui, pour la plus grande stupéfaction de Natividad, a ressorti son carnet de notes…
— Que non point, illustre señor !… Voici comme les choses se passent chez nous !… C’est bien simple… Un détachement de troupes parcourt les villages de l’intérieur et arrête de force les Indiens qui ne se sont pas dissimulés à temps. Ces recrues sont naturellement désignées sous le nom d’engagés volontaires !…
— Ah ! ah ! délicieux ! Et vous ne craignez pas qu’ils vous fusillent quand vous les avez armés, vos volontaires ?
— Oh ! señor ! une fois passés les premiers jours, ils se trouvent tellement bien du régime qu’ils ne veulent plus retourner dans leurs familles, et ce sont ces mêmes Indiens qui deviennent des recruteurs impitoyables. Ils font de très bons soldats. Ceux-là sont de méchante humeur à cause de la montagne, mais ils se feraient tuer pour Veintemilla !
— Allons ! tant mieux ! conclut Ozoux avec une grande philosophie.
Et il ajouta même, ce qui eut pour effet de porter à son comble la stupéfaction du commissaire :
— Vous savez, ils peuvent s’en aller, nous retrouverons bien les Indiens tout seuls !
Natividad eut un haut-le-corps : « Quel homme est-ce donc là ? » se demanda-t-il. Mais son attention fut attirée sur la route.
— Qu’est-ce que ceci ? Ah ! ah ! on a campé ici !
En effet, sur le roc du sentier qui, brusquement, s’était élargi en une sorte de cirque, on pouvait apercevoir encore toutes les traces du séjour d’une troupe assez importante. Dans ce coin, on avait fait du feu ; dans cet autre, on avait mangé. Des débris de boîtes de conserves, des restes de victuailles jonchaient le sol. Là, avait été certainement la première étape de l’escorte de l’Épouse du Soleil. Natividad accéléra la marche.
— Ce qu’il y a de plus en plus extraordinaire, c’est que l’on n’aperçoit encore ni le marquis, ni le petit Christobal, ni votre neveu !
— Bah ! Bah ! Monsieur l’inspecteur supérieur ! ne vous faites pas tant de bile, répondit flegmatiquement l’oncle, on les retrouvera toujours bien, allez !… un jour ou l’autre !
— Hein ?
— Je dis que… Aïe… voilà ma mule qui refuse d’avancer ! Hue donc ! Sale bête !
Décidément, François-Gaspard devenait bien brave ! Comme il avait changé depuis le premier voyage dans la Cordillère, depuis Cajamarca ! Là-bas, il avait été ridicule. Ici, il montrait un calme héroïque, tenait la tête de la caravane et répondait en plaisantant aux inquiétudes de ses compagnons de route. Mais sa mule n’avançait toujours pas, malgré les coups de talon du caballero. Le commissaire se pencha.
— Le corps d’un lama !
Ils s’arrêtèrent devant ce cadavre de bête qui barrait le chemin. Natividad descendit, tâta l’animal, lui souleva la tête, lui inspecta les naseaux et trouva la blessure d’où son sang s’était échappé, car il y avait du sang sur les cailloux, puis il poussa son cadavre dans l’abîme et remonta sur sa mule.
— Pas de doute, fit-il, c’est le lama sur lequel était monté le petit Christobal. L’enfant aura été jusqu’au bout du souffle de sa monture. Pour l’exciter à la course, il l’a même piqué de son couteau et lui a fait à l’épaule une assez large blessure, car le lama est ordinairement assez lent et paresseux.
— Pauvre bête ! fit François-Gaspard qui écrivait sur son carnet.
— Pauvre enfant ! fit Natividad, qu’est-il devenu ?
— Mais, rassurez-vous, Monsieur l’inspecteur. Il n’était pas seul ! Raymond ne l’aura pas abandonné… et, en admettant que mon neveu l’eût laissé derrière lui, le marquis l’a certainement recueilli.
— C’est assez plausible, avoua Natividad en hochant la tête.
— On monte à lama, chez vous ?
— Non ! Non ! si l’on excepte les enfants, qui quelquefois s’amusent quand le lama le veut bien. Oui, on en donne pour ce jeu aux enfants de riches. Le petit Christobal doit avoir le sien !
— Jamais je n’aurais cru qu’un lama était capable d’une pareille course et d’une pareille vitesse !
— Oh ! celui-là ne me paraît pas avoir fait partie de ces troupeaux conduits par les arrieros qui les ont habitués à n’être plus que des bêtes de somme. Ce devait être un animal de luxe qui n’avait pas perdu son caractère et sa souplesse de chèvre folle, à moins que ce ne soit un lama dressé déjà à porter des enfants !… Et puis le petit Christobal ne doit pas peser bien lourd !… Mais où donc a-t-il trouvé cette bête et où donc, monsieur votre neveu a-t-il trouvé son cheval ? Dans les écuries de l’hacienda sans doute ! Dans tous les cas, je le regrette bien ! Ils seraient avec nous à cette heure s’ils n’avaient rien trouvé du tout ! Et le marquis lui-même nous aurait attendu ! Pourvu qu’il ne leur soit pas arrivé un malheur !
Comme ils venaient de contourner le rocher qu’ils avaient devant eux, ils se trouvèrent tout à coup en face du marquis à cheval, et de Raymond à pied. Et pas de petit Christobal. Raymond était pâle, mais le marquis était livide ! Tels ils apparurent à Natividad, car pour François-Gaspard, qui n’avait pas ses lunettes, le teint de ces messieurs ne lui parut pas autrement inquiétant. Natividad demanda tout de suite des nouvelles du petit Christobal.
— Les misérables m’ont pris mes deux enfants ! répondit lugubrement le marquis.
Voici ce qui était arrivé :
Le marquis avait un mauvais cheval et c’est avec la plus grande peine qu’il avait fourni cette énorme étape. Plus d’une fois, pendant cette ascension, il avait été sur le point d’abandonner sa bête, mais l’idée qu’elle pouvait lui être utile plus tard le fit patienter. Parfois il avait été obligé de descendre et de tirer l’animal derrière lui. Enfin, à l’aurore, il avait trouvé l’animal moins rétif et avait traversé le cirque où les Indiens avaient campé. Là, il chercha en vain une trace, un avertissement qui lui vînt de sa fille. Rien ! Rien ! pas un indice !… Ah ! l’Épouse du Soleil devait être bien gardée !… Enfin il atteignit l’endroit où gisait le cadavre du lama qui avait porté son fils. Il ne douta point que Raymond n’eût le petit Christobal avec lui, mais tout de même ce fut avec un cœur plus anxieux qu’il continua cette abominable marche ! Un peu plus tard, il poussait une exclamation de surprise en apercevant Raymond, Raymond seul, Raymond sans le petit Christobal !… Le fiancé de Marie-Thérèse expliqua au père désespéré l’événement inouï auquel il venait d’assister. D’abord, le petit Christobal, dès que l’on eut laissé derrière soi les lomas et que l’on fut entré dans la montagne, l’avait tout de suite dépassé et si bien dépassé que Raymond n’avait pas tardé à le perdre de vue. Deux heures plus tard, Raymond, lui, n’avait plus de cheval, sa bête ayant fait un faux-pas et ayant roulé dans le torrent où elle s’était tuée. Il n’avait eu que le temps de se rejeter de l’autre côté et de s’accrocher à la paroi de la montagne, où, un instant, il était resté suspendu, puis, il avait repris son chemin à pied, un chemin de chèvre et avait, enfin, découvert l’endroit du campement où les Indiens avaient dû passer la dernière heure de la nuit, ce qui lui fit espérer qu’ils ne pouvaient être bien loin !… Il avait continué sa route et, tout à coup, il avait aperçu le petit Christobal qui s’effondrait sur le roc avec son lama. Raymond l’avait appelé, et l’enfant l’avait entendu puisqu’il avait, aussitôt relevé, tourné la tête, mais aussitôt il avait repris sa course en avant, en criant : « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse ! »… Et c’est alors que l’ingénieur, levant les yeux plus haut, sur le chemin en zigzag qui serpentait au flanc des monts, avait aperçu la troupe des Indiens et des mammaconas. L’enfant était tout proche, et les autres semblaient l’attendre. En effet, aussitôt que le petit fut arrivé à portée du premier Indien qui marchait en arrière-garde, celui-ci se pencha, le saisit et l’emporta sur sa selle, pendant que le jeune captif continuait de crier : « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse !… » Raymond s’était précipité, mais il était beaucoup trop loin et, aussitôt qu’ils se furent emparés de l’enfant, les Indiens étaient repartis à très vive allure. L’ingénieur s’était arrêté, épuisé, et avait été rejoint par le marquis quelques instants plus tard.
— Ces nouvelles ne sont point mauvaises, déclara Natividad quand on l’eut mis rapidement au courant des événements. Les Indiens sont devant nous. Nous ne pouvons plus perdre leur piste. Ils sont obligés de passer par Huancavelica. Là, ils trouveront à qui parler ! Rassurez-vous, Monsieur le Marquis.
Le commissaire fit descendre un soldat et celui-ci dut donner sa monture à Raymond. Quand le soldat vit ce qu’on voulait de lui, il protesta dans un charabia indigné. Mais on ne lui demanda pas son avis et il continua de grogner en trottant à pied derrière les autres. Ainsi arriva-t-on à un endroit où le chemin se partageait en deux. L’un des sentiers continuait de monter, l’autre descendait pour aller rejoindre, beaucoup plus loin, un second torrent qui, naturellement, se dirigeait vers la costa. Raymond et le marquis et toute la troupe avaient déjà pris le sentier qui continuait de monter quand le soldat, resté à pied, déclara qu’il abandonnait l’expédition et qu’il redescendait vers la costa ; enfin qu’il se plaindrait au supremo gobierno de ce qu’un civil comme l’inspector superior s’était permis de lui prendre son cheval. Le commissaire lui souhaita bon voyage. Celui-ci prit donc le chemin de descente, mais il réapparut presque aussitôt, agitant un petit chapeau de feutre mou qu’il venait de trouver sur le roc.
— Le chapeau de Christobal ! s’écria le marquis.
Et tous rebroussèrent chemin. Il ne faisait plus de doute qu’il y avait là la plus précieuse indication. L’enfant avait ainsi indiqué le chemin à suivre, mais cette indication eût été tout de même perdue si on n’avait pas enlevé au soldat sa monture. Le marquis lui glissa une pièce d’or et il se déclara prêt à mourir pour el caballero !
Cependant Natividad restait perplexe, il craignait qu’il n’y eût là quelque stratagème des Indiens destiné à les dépister. On ne prit le chemin de descente que fort précautionneusement et ce ne fut qu’après avoir trouvé la preuve réelle du passage des mules et des chevaux sur le sable du torrent dont on avait rejoint la berge, que le commissaire retrouva sa sérénité.
— Les voilà donc repartis vers la costa ! expliqua-t-il. On a dû les renseigner sur l’impossibilité de passer dans la sierra et d’atteindre Cuzco de ce côté sans rencontrer les troupes de Veintemilla… Mais sur la costa, ils sont bien plus à nous ! Où sont-ils allés ?… À Canête ? Et puis après ?… En attendant, ils ont, par ce détour, évité Chorillos. Mais il faudra bien qu’ils s’arrêtent ! La partie est perdue pour eux !…
Et l’on reprit la course de plus belle après un repos d’une heure donné aux bêtes. L’un des soldats avait pris son camarade en croupe.
— La partie est perdue pour eux ! Aviez-vous réellement cru que nous ne pourrions pas la gagner ? demanda tout bas François-Gaspard à Natividad d’un air assez énigmatique.
— Ma foi, j’ai pu le redouter, illustre seigneur ! Et il n’est que temps, entre nous, que nous la gagnions ! car je ne verrais pas arriver sans angoisse le dernier jour des fêtes de l’Interaymi, alors que ces brigands auraient encore entre leurs mains la fille et le fils du marquis de la Torre !
— En vérité, vous pensez qu’ils martyriseraient même l’enfant !
— Plus bas, señor, plus bas !… Rien n’est trop beau, ni trop frais, ni trop jeune, ni trop innocent pour le Soleil ! Comprenez-vous ?
— À peu près, repartit l’oncle, à peu près…
— Si vous saviez les horreurs dont ils sont capables… dès qu’il s’agit de répandre le sang sur les dalles saintes… Vous voyez bien qu’ils ont encore les prêtres d’autrefois… je ne vous parle pas des punchos rouges qui sont de nobles quichuas dont la fonction est renouvelée tous les dix ans, mais des trois gnomes, des trois monstres qui se sont emparés de la señorita !… Ceux-là, je vous l’ai dit, ce sont eux qui sont chargés de fournir les victimes et l’épouse du sacrifice… si vous avez visité nos panthéons on a dû vous montrer de ces momies effrayantes. Ainsi, dans les huacas, on trouve toujours les trois monstres de compagnie, avec leurs têtes énormes et déformées par les éclisses et les cordes des mammaconas !… Dès leur plus jeune âge, les trois enfants destinés à l’horrible fonction étaient entrepris par les mammaconas et les sorcières sacrées leur travaillaient le crâne pour leur donner les vertus nécessaires, le courage, la ruse, le goût du sang !… Nés le même jour, ils devaient mourir le même jour. Dès que l’un d’eux succombait, les deux autres devaient se sacrifier dans la tombe. Enfin, à la mort du roi, ils se tuaient généralement au début de la cérémonie funèbre, pour donner l’exemple aux principaux serviteurs, aux épouses et aux compagnes. Sur le cadavre d’Atahualpa, les Espagnols virent plus de mille Indiens et Indiennes se sacrifier ainsi. Les trois monstres gardiens du temple étaient toujours les maîtres de ces tueries. Nous avons la preuve aujourd’hui (nous l’avons devant nous), nous courons derrière elle, qu’on ne retrouve plus seulement ces effrayants dignitaires au fond des cimetières !… Il en existe toujours !… Il y a quelque part, au fond des Andes, nous ne savons où, un endroit sacré où les mammaconas préparent encore les trois crânes pour gardiens du temple !… Et il y en a toujours en fonctions !… Je vous ai parlé de l’enlèvement de Maria d’Orellana, je vous ai parlé aussi de certain crime rituel que j’ai voulu « châtier » et qu’il m’a fallu « étouffer » sur l’ordre de la haute administration. Eh bien ! je puis vous dire, señor, qu’il s’agissait de deux morceaux du corps d’un enfant, d’un enfant de cinq ans que j’avais trouvé sur une dalle, dans la cave d’un rancho d’où les Indiens venaient de s’enfuir en hâte parce qu’on leur avait signalé mon arrivée !… Ils l’avaient découpé en deux, par la taille ! d’un seul coup de couteau, comme on coupe en deux une guêpe !… Et ils ont bu son sang !… Eh bien ! mon cher illustre seigneur, qui est-ce qui a failli perdre sa place pour avoir eu la preuve de ça ? c’est le pauvre Natividad !… Tout de même j’avais raison !… On le verra bien ! Et on ne me traitera plus d’imbécile !… Tenez, vous qui êtes un savant, vous avez entendu parler du Temple de la Mort ?… Oui, eh bien ! vous savez combien on a trouvé de victimes autour de la momie de Huayna Capac, dans le temple de la mort ? Quatre mille ! quatre mille êtres humains dont les uns se sont sacrifiés volontairement, dont les autres ont été découpés, étranglés, étouffés pour honorer le mort. Voilà ce qui s’est passé dans le temple de la mort !… Eh bien ! et dans la Maison du Serpent ? Mais j’aime mieux ne pas vous dire ce qui se passait dans la Maison du Serpent !…
— Vous me le direz un autre jour, répondit François-Gaspard, mais permettez-moi dès aujourd’hui de vous adresser toutes mes félicitations. Tout ce que vous me dites est fort intéressant. Le gobierno supremo a su me faire accompagner par le plus intéressant et le plus érudit des commissaires ! soyez persuadé, señor inspector superior, que je lui en suis fort reconnaissant et que je lui en exprimerai toute ma satisfaction.
— Que voulez-vous dire ? demanda Natividad, complètement abruti, cette fois.
— Rien ! Rien ! je plaisante !…
Natividad, outré, poussa sa mule, tandis que François-Gaspard, derrière, avait un petit ricanement sec.
Dans cette lamentable et tragique expédition, il faisait véritablement honneur à l’Académie française… C’était lui le moins fatigué de tous. Habitué à vivre dans les bibliothèques, il ne pouvait imaginer qu’il pourrait assister vraiment à toute cette horreur vécue. Cela lui produisait l’effet d’une sorte d’expédition instructive, montée pour lui, François-Gaspard, de l’Institut, par les soins du Gouvernement et de la Société de Géographie et destinée à lui fournir de la copie. Il admettait ces mœurs dans le passé, mais le présent n’arrivait pas à l’épouvanter. Après de sérieuses réflexions, il restait persuadé que tout cela se terminerait très bien. N’était-ce pas, du reste, l’avis de Natividad dont les propos monstrueux lui paraissaient l’évocation d’un professeur d’histoire un peu emballé sur son sujet ?
Et cette Histoire se dressait maintenant à chaque instant devant eux… Ils étaient revenus dans la région de la costa ; des débris prodigieux d’aqueducs qui auraient étonné les Romains, les restes de la route incaïque qui traversait de bout en bout le monde du Sud-Amérique, du Chili à l’Équateur, se dressaient devant eux, dans le tourbillon d’une poussière suffocante, nobles épaves d’un passé qui paraissait bien mort. Morts les Incas ! Et l’on voulait lui faire croire que des Incas de ce temps-là leur avaient volé, pour les offrir à leur dieu, une jeune fille et un petit garçon d’aujourd’hui… Allons donc ! on avait décidé de le faire voyager dans le rêve !… avec la chimère ! Tout de même il jugea qu’on se moquait un peu de lui !… Cette idée ne le fâcha pas, il sourit : « Ah ! on se moque de moi ! Eh bien ! Ils ne m’auront pas !… Et rira bien qui rira le dernier ! »