‹ L’Épouse du SoleilChapitre 40 sur 43 · Livre05 · LE SERMENT DES ENFANTS DU SOLEIL

Livre05 · LE SERMENT DES ENFANTS DU SOLEIL

Huascar se leva et, par les paroles sacrées, donna le signal de la cérémonie : « Au commencement était Pacahuamac, le pur esprit qui régnait dans les ténèbres, puis venait son fils, le Soleil, puis sa fille, la Lune, et Pacahuanac leur donna des armées qui sont les étoiles.

Le Soleil et la Lune eurent des enfants. D’abord, il y eut les Pirhuas, rois pontifes, puis les amautas, pontifes-rois, puis les Incas, rois des rois, délégués pour gouverner le genre humain. »

L’assemblée répétait les paroles de Huascar comme une litanie. Celle-ci terminée, des jeunes gens apportèrent à Huascar un lama vivant. Huascar ordonna qu’on étendît la victime sur la dalle d’or de l’autel et le gardien du Temple, qui avait la garde des couteaux d’or, ouvrit les entrailles du lama sur lesquelles se pencha Huascar. Huascar, après les avoir interrogées, se leva et déclara au roi que les dieux étaient propices. Sur quoi le roi donna la parole au chef des quipucamyas qui retraça en quelques versets les principaux épisodes terrestres de l’histoire des Incas. L’assemblée répondait par d’autres versets. Le chant était monotone et toujours sur le même rythme et, pendant qu’il chantait, le chef des quipucamyas égrenait les nœuds de ses quipos comme un chrétien égrène son chapelet.

Quand il eut psalmodié le verset qui rappelait le martyre d’Atahualpa et l’invasion par l’étranger de la terre des ancêtres, un grand cri fut poussé par toute l’assistance et le Roi sur son trône, au sommet de sa pyramide, leva la main qui tenait le sceptre et annonça à tous que l’épreuve envoyée à son peuple par les dieux allait prendre fin, qu’il avait été choisi par le Soleil pour chasser l’étranger, et qu’en gage de réconciliation avec son peuple, le Soleil avait permis qu’on lui offrît la plus belle et la plus noble des vierges, descendante directe de ceux qui avaient brûlé Atahualpa.

Aux paroles d’Oviedo Runtu, tous les yeux se tournèrent vers Marie-Thérèse et les clameurs de mort l’entourèrent de nouveau : « Muera ! Muera la Coya  ! À mort la Reine du Roi mort ! » Mais qui voulaient-ils tuer ? N’était-elle point déjà morte ! Raymond le crut fermement, car, même ces cris atroces ne la firent point tressaillir, ne lui firent point ouvrir les yeux. Si elle n’était point morte, elle devait être privée de tout sentiment et Raymond en remercia le ciel.

Le Roi avait repris son discours et chacun maintenant l’écoutait avec satisfaction affirmer que l’empire allait retrouver son antique splendeur, ses mœurs publiques et privées, ses rites, qui, depuis des siècles, se cachaient dans la solitude des montagnes ou dans le sein de la terre, et ses plus belles cérémonies. Les vieillards pourraient mourir heureux qui avaient vu cette fête de l’Interaymi, comme on n’en avait point connu depuis la mort de l’Inca martyr. Les pères et mères devaient regarder avec orgueil leur progéniture promise au plus glorieux destin et le cœur des vierges devait éclater d’espoir, car, pour elles, grandissaient en force et en courage et en beauté les libres enfants du Soleil.

Alors le Roi se leva et dit : « Qu’ils avancent, les enfants du Soleil ! »

Et les jeunes gens s’avancèrent.

Pendant trente jours, ils avaient subi, comme autrefois, l’épreuve nécessaire ; ils avaient jeûné, ils avaient combattu, ils avaient montré leur force et leur adresse à la course, au pugilat et dans le maniement des armes et ils avaient blessé et tué quelques-uns de leurs camarades, ils avaient dormi sur la dure, ils avaient porté des vêtements grossiers et ils avaient marché pieds nus. Maintenant, ils s’avançaient dans leur robe blanche, la poitrine barrée d’une croix, comme les jeunes hommes du moyen âge chrétien qui attendaient d’être faits chevaliers. Mais leurs pieds étaient encore nus.

Ils entourèrent la pyramide d’or et Huascar, auquel deux vierges présentaient un bassin d’or rempli de plantes vertes, présenta les jeunes gens au Roi. Il les nommait à mesure qu’ils défilaient devant lui et qu’ils tournaient autour de la pyramide et il déposait dans leurs cheveux des feuilles d’une plante toujours verte pour indiquer que les vertus qu’ils avaient acquises doivent durer à jamais. Puis, un à un, les jeunes gens montèrent vers le Roi, et s’agenouillèrent, et le Roi, avec un poinçon d’or, leur faisait un large trou dans les oreilles. Ils redescendaient, leur robe blanche pleine de sang et désormais sacrée, et Huascar, puisant dans un autre bassin d’or présenté par deux autres vierges, leur accrochait aux oreilles de grands disques d’or. Rien dans leur physionomie ne trahissait la souffrance.

Quand ils eurent tous l’anneau, ils se mirent en rang devant le Roi qui leur adressa encore une allocution. Il félicita les jeunes gens sur leurs progrès dans tous les exercices militaires et il leur rappela les obligations attachées à leur naissance et à leur rang. « Enfants du Soleil ! leur dit-il, je vous exhorte à imiter votre père, le Roi des Cieux, dans sa carrière glorieuse de bienfaits versés sur le genre humain. Et surtout n’oubliez jamais que notre glorieux ancêtre, le Roi Huayna Capac a quitté les demeures enchantées du Soleil pour recevoir votre serment ! » Tous se tournèrent alors vers la momie du Roi et levèrent la main et prononcèrent le serment de bravoure et de fidélité à l’Inca.

« C’est bien ! fit le Roi en se rasseyant, vous pouvez maintenant chausser la sandale ! »

Cette partie du cérémonial incombait au gardien des quipos, l’un des plus vénérables, qui attacha à chacun des candidats les sandales, portées par l’ordre des Incas !

« C’est bien ! dit encore le Roi, maintenant vous pouvez ceindre le ceinturon ! » Et le gardien des quipos leur passa autour des reins, le ceinturon auquel ils attacheraient, pour le combat, leurs armes de guerre.

« C’est bien ! dit pour la troisième fois le Roi. Maintenant, je vous certifie devant le Roi Mort et devant la Coya qui va mourir, de telle sorte qu’ils le répéteront aux ancêtres, que notre race est toujours la première des races du monde vivant, que vous en êtes les représentants sur cette terre, car vous êtes les purs enfants du ciel, sans aucun mélange terrestre ! le frère ayant toujours bu le sang de sa sœur ! » Et il donna le signal pour que le couteau d’or piquât la gorge des vierges. Celles-ci s’avancèrent à leur tour et gravirent les marches de l’autel, pendant que les pères et les frères entonnaient le chant du triomphe aïmara : « Ah ! les sauvages !… les sauvages !… grondait Raymond qui, depuis que cette idée lui était venue que Marie-Thérèse était déjà morte, ne songeait plus qu’à la vengeance. Ah ! les tuer !… les tuer tous ! les faire souffrir !… les engloutir tous dans une même catastrophe ! Et mourir moi-même sur leurs ruines !… »

Mais que faire ? S’il avait pu mettre le feu à ces murailles, à ce granit, à ces murs d’or, il n’eût pas hésité !… Que faire ?… Il pouvait tout de même en tuer quelques-uns avec son revolver. S’il bondissait au milieu de ces fous, plus fous, plus dangereux que le vieillard Orellana, il aurait tout de même son moment ! Et il leur montrerait comment on expédie dans la lune les fils du Soleil !… et le grand-prêtre Huascar !… et le Roi Runtu, commis à la banque franco-belge… Oui, il pouvait toujours tuer ces deux-là !… et puisse tuer après !…

Évidemment ! évidemment, si Marie-Thérèse était morte ! Mais était-elle morte, Marie-Thérèse ?… Justement il lui sembla qu’elle avait remué, que sa tête avait eu un mouvement, que les joyaux d’or avaient glissé légèrement le long des joues et des épaules. Était-ce une illusion ? Il le demanda à Orellana qui lui répondit que sa fille était très fatiguée et qu’elle devait dormir.

Pendant ce temps, le gardien du Temple à l’horrible crâne déformé ou casquette-crâne (déformation qui lui donnait le goût du sang) piquait à la gorge les vierges et recueillait dans une coupe d’or le sang qui coulait de leurs blessures. Quand la coupe fut pleine, il y trempa ses lèvres et la donna ensuite à boire aux jeunes gens, parmi lesquels elle passa de main en main pendant que les vierges, en face d’eux, glorieuses de leur blessure légère, criaient : « Gloire aux enfants du Soleil ! » Quand la coupe fut vide, on le dit au Roi qui, levant les bras au ciel, pria le Soleil de donner lui-même le signal des sacrifices.

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