Scène XVI
LUCIDOR, FRONTIN, ANGÉLIQUE, LISETTE.
Lisette.
En vérité, mademoiselle, on ne saurait vous excuser. Attendez-vous qu’il vienne un prince ?
Frontin.
Sans vanité, voici mon apprentissage en fait de refus ; je ne connaissais pas cet affront-là.
Lucidor.
Vous savez, belle Angélique, que je vous ai d’abord consultée sur ce mariage ; je n’y ai pensé que par zèle pour vous, et vous m’en avez paru satisfaite.
Angélique.
Oui, monsieur, votre zèle est admirable ; c’est la plus belle chose du monde. J’ai tort, je suis une étourdie ; mais laissez-moi dire. À cette heure que ma mère n’y est plus, et que je suis un peu plus hardie, il est juste que je parle à mon tour, et je commence par vous, Lisette ; c’est que je vous prie de vous taire, entendez-vous ? Il n’y a rien ici qui vous regarde : quand il vous viendra un mari, vous en ferez ce qu’il vous plaira, sans que je vous en demande compte ; et je ne vous dirai point sottement, ni que vous êtes née coiffée, ni que vous êtes trop heureuse, ni que vous attendez un prince, ni d’autres propos aussi ridicules que vous m’avez tenus, sans savoir ni quoi, ni qu’est-ce.
Frontin.
Sur sa part, je devine la mienne.
Angélique.
La vôtre est toute prête, monsieur. Vous êtes honnête homme, n’est-ce pas ?
Frontin.
C’est en quoi je brille.
Angélique.
Vous ne voudrez pas causer du chagrin à une fille qui ne vous a jamais fait de mal ? Cela serait cruel et barbare.
Frontin.
Je suis l’homme du monde le plus humain ; vos pareilles en ont mille preuves.
Angélique.
C’est bien fait. Je vous dirai donc, monsieur, que je serais mortifiée s’il fallait vous aimer ; le cœur me le dit ; on sent cela. Non que vous ne soyez fort aimable, pourvu que ce ne soit pas moi qui vous aime. Je ne finirai point de vous louer quand ce sera pour une autre. Je vous prie de prendre en bonne part ce que je vous dis là ; j’y vais de tout mon cœur. Ce n’est pas moi qui ai été vous chercher, une fois ; je ne songeais pas à vous ; et si je l’avais pu, il ne m’en aurait pas plus coûté de vous crier : « Ne venez pas ! », que de vous dire : « Allez-vous-en. »
Frontin.
Comme vous me le dites ?
Angélique.
Oh ! sans doute, et le plus tôt sera le mieux. Mais que vous importe ? Vous ne manquerez pas de filles. Quand on est riche, on en a tant qu’on veut, à ce qu’on dit ; au lieu que naturellement je n’aime pas l’argent. J’aimerais mieux en donner que d’en prendre ; c’est là mon humeur.
Frontin.
Elle est bien opposée à la mienne. À quelle heure voulez-vous que je parte ?
Angélique.
Vous êtes bien honnête ; quand il vous plaira, je ne vous retiens point. Il est tard, à cette heure ; mais il fera beau demain.
Frontin, à Lucidor.
Mon grand ami, voilà ce qu’on appelle un congé bien conditionné, et je le reçois, sauf vos conseils, qui me régleront là-dessus cependant. Ainsi, belle ingrate, je diffère encore mes derniers adieux.
Angélique.
Quoi, monsieur ! ce n’est pas fait ? Pardi ! vous avez bon courage ! (Et quand il est parti.) Votre ami n’a guère de cœur ; il me demande à quelle heure il partira, et il reste.