‹ L’ÉpreuveChapitre 18 sur 23 · Scène XVIII

Scène XVIII

ANGÉLIQUE, LUCIDOR, LISETTE, MAÎTRE BLAISE.

Maître Blaise.

Je requiers la parmission d’interrompre, pour avoir la déclaration de voute darnière volonté, mademoiselle ; retenez-vous voute amoureux nouviau venu ?

Angélique.

Non ; laissez-moi.

Maître Blaise.

Me retenez-vous, moi ?

Angélique.

Non.

Maître Blaise.

Une fois, deux fois, me voulez-vous ?

Angélique.

L’insupportable homme !

Lisette.

Êtes-vous sourd, maître Blaise ? Elle vous dit que non.

Maître Blaise, à Lisette.

Oui, m’amie. Ah çà, monsieur, je vous prends à témoin comme quoi je l’aime, comme quoi elle me repousse ; que, si elle ne me prend pas, c’est sa faute, et que ce n’est pas sur moi qu’il en faut jeter l’endosse. (À Lisette, à part.) Bonjour, poulet. (Puis à tous.) Au demeurant, ça ne me surprend point : mademoiselle Angélique en refuse deux ; alle en refuserait trois ; alle en refuserait un boissiau ; il n’y en a qu’un qu’alle envie ; tout le reste est du fretin pour alle, hormis monsieur Lucidor, que j’ons deviné drès le commencement.

Angélique, outrée.

Monsieur Lucidor !

Maître Blaise.

Li-même. N’ons-je pas vu que vous pleuriez quand il fut malade, tant vous aviez peur qu’il ne devînt mort ?

Lucidor.

Je ne croirai jamais ce que vous dites là. Angélique pleurait par amitié pour moi !

Angélique.

Comment ! Ne le croyez pas ; Vous ne seriez pas un homme de bien de le croire. M’accuser d’aimer, à cause que je pleure, à cause que je donne des marques de bon cœur ! Eh mais ! je pleure tous les malades que je vois, je pleure pour tout ce qui est en danger de mourir. Si mon oiseau mourait devant moi, je pleurerais. Dira-t-on que j’ai de l’amour pour lui ?

Lisette.

Passons, passons là-dessus ; car, à vous parler franchement, je l’ai cru de même.

Angélique.

Quoi ! vous aussi, Lisette ? Vous m’accablez, vous me déchirez. Eh ! que vous ai-je fait ? Quoi ! un homme qui ne songe point à moi, qui veut me marier à tout le monde, je l’aimerais, moi qui ne pourrais pas le souffrir s’il m’aimait, moi qui ai de l’inclination pour un autre ? J’ai donc le cœur bien bas, bien misérable ! Ah ! que l’affront qu’on me fait m’est sensible !

Lucidor.

Mais en vérité, Angélique, vous n’êtes pas raisonnable ; ne voyez-vous pas que ce sont nos petites conversations qui ont donné lieu à cette folie qu’on a rêvée, et qu’elle ne mérite pas votre attention ?

Angélique.

Hélas ! monsieur, c’est par discrétion que je ne vous ai pas dit ma pensée ; mais je vous aime si peu, que, si je ne me retenais pas, je vous haïrais, depuis ce mari que vous avez mandé de Paris. Oui, monsieur, je vous haïrais ; je ne sais trop même si je ne vous hais pas. Je ne voudrais pas jurer que non ; car j’avais de l’amitié pour vous, et je n’en ai plus. Sont-ce là des dispositions pour aimer ?

Lucidor.

Je suis honteux de la douleur où je vous vois. Avez-vous besoin de vous défendre ? Dès que vous en aimez un autre, tout n’est-il pas dit ?

Maître Blaise.

Un autre galant ? Alle serait, morgué ! bian en peine de le montrer.

Angélique.

En peine ? Eh bien ! puisqu’on m’obstine, c’est justement lui qui parle, cet indigne.

Lucidor.

Je l’ai soupçonné.

Maître Blaise.

Moi !

Lisette.

Bon ! cela n’est pas vrai.

Angélique.

Quoi ! je ne sais pas l’inclination que j’ai ? Oui, c’est lui ; je vous dis que c’est lui !

Maître Blaise.

Ah çà, mademoiselle, ne badinons point ; ça n’a ni rime ni raison. Par votre foi, est-ce ma personne qui vous a pris le cœur ?

Angélique.

Oh ! je l’ai assez dit. Oui, c’est vous, malhonnête que vous êtes ! Si vous ne m’en croyez pas, je ne m’en soucie guère.

Maître Blaise.

Eh mais ! jamais voute mère n’y consentira.

Angélique.

Vraiment, je le sais bien.

Maître Blaise.

Et pis, vous m’avez rebuté d’abord : j’ai compté là-dessus, moi ; je me sis arrangé autrement.

Angélique.

Eh bien ! ce sont vos affaires.

Maître Blaise.

On n’a pas un cœur qui va et qui vient comme une girouette ; faut être fille pour ça. On se fie à des refus.

Angélique.

Oh ! accommodez-vous, benêt.

Maître Blaise.

Sans compter que je ne sis pas riche.

Lucidor.

Ce n’est pas là ce qui embarrassera, et j’aplanirai tout ; puisque vous avez le bonheur d’être aimé, maître Blaise, je donne vingt mille francs en faveur de ce mariage. Je vais en porter la parole à madame Argante, et je reviens dans le moment vous en rendre la réponse.

Angélique.

Comme on me persécute !

Lucidor.

Adieu, Angélique ; j’aurai enfin la satisfaction de vous avoir mariée selon votre cœur, quelque chose qu’il m’en coûte.

Angélique.

Je crois que cet homme-là me fera mourir de chagrin.

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