‹ Les 144 Quatrains d’Omar KhayyamChapitre 1 sur 1 · 101

101

Cette nuit, je boirai d’une large amphore, — je m’enrichirai de mainte coupe de vin, — je divorcerai d’avec la raison et la religion — et me fiancerai à la fille de la vigne.

102.

Prends ce qui te revient des biens de la vie : — assieds-toi au festin ; saisis la coupe de vin. — À nos péchés, à nos vertus Dieu est indifférent. — Ne néglige pas ce qui est ta part de joie.

103.

Une gorgée de vin vaut mieux que le royaume de Kaous, — que le trône de Kobad, que l’empire de Thous. — Le soupir d’un libertin à l’aube — vaut mieux que le murmure des prières des hypocrites.

104.

Si tu donnes du vin à la montagne, elle commence à danser. — Seul un insensé parle mal du vin. — Pourquoi me prêcher le renoncement au vin ? — N’est-il pas l’âme qui anime le corps ?

105.

Tant que tu le peux, sois disciple des libertins, — tant que tu le peux, ruine les fondements de la prière et du jeûne. — Écoute la parole vraie d’Omar Khayyam : — « Bois du vin, fais-toi voleur de grands chemins, mais garde un cœur généreux. »

106.

Puisque notre séjour dans ce couvent est précaire. — il est absurde de vivre sans vin et sans bien-aimé. — Jusqu’à quand discuteras-tu le problème de la création ? — Quand je ne serai plus, qu’importe que le monde ait été créé ou non ?

107.

Jusqu’à quand la mosquée, la prière, le jeûne ? — Dusses-tu mendier, enivre-toi à la taverne. — Ô Khayyam, bois du vin, car de ta poussière — on fera des coupes, puis des bols, puis des cruches.

108.

Adolescent, regarde ; la rose et la verdure sont fraîches ; — demain elles seront flétries. — Bois du vin, cueille la rose, car, le temps de les regarder, — la rose et la verdure seront redevenues poussière.

109.

Puisque la vie est éphémère, qu’importe qu’elle soit douce ou amère ? — Quand vient la fin, qu’importe que tu sois à Bagdad ou à Balkh. — Bois du vin, car combien de fois après toi et moi, — le croissant de la lune grandira pour mourir et renaître !

110.

Prends la coupe et la cruche, ô toi qui captures les cœurs. — Va dans la prairie au bord du ruisseau. — Car, des adolescents élancés au visage de lune, — la Roue a fait cent fois la cruche et cent fois la coupe.

111.

Ces potiers qui plongent leurs mains dans l’argile, — puissent-ils travailler avec intelligence et raison ! — Jusqu’à quand continueront-ils à la meurtrir des pieds et des mains ? — C’est l’argile du corps humain. À quoi pensent-ils donc ?

112.

Ami, ne nous soucions pas de demain, — profitons de ce souffle de vie. — Demain quand nous quitterons ce caravansérail, — nous serons pareils aux morts d’il y a sept mille ans.

113.

Ne renonce pas au vin pour peu que tu en possèdes. — Combien de regrets suivraient un tel sacrifice ? — La rose entr’ouvre sa robe, le rossignol chante sa joie. — En un tel moment, est-il place pour le renoncement ?

114.

On me dit : « Ne bois pas tant de vin. — Quelle excuse as-tu de ne pas te déprendre du vin ? » — Mon excuse est la face du bien-aimé et la clarté du vin pur comme l’aube. — Sois juste… Est-il une excuse plus claire ?

115.

Ceux qui sont déjà partis, adolescent, — dorment dans la poussière de leurs illusions, adolescent. — Viens, bois du vin, écoute la vérité que je t’apprends : — Tout ce qu’ils ont dit est du vent, adolescent.

116.

Hier, j’ai brisé ma cruche sur une pierre. — J’étais ivre quand j’ai fait cette folie. — Les morceaux de la cruche m’ont dit à leur manière : — « J’étais comme toi. Tu seras comme moi. »

117.

Prends dans ta main la coupe semblable au coquelicot printanier ; — si tu le peux, avec un adolescent pareil au coquelicot, — bois du vin, chasse le chagrin, car cette vieille Roue — soudainement t’abaissera au ras de la terre.

118.

Du vin qui donne la vie à la vie même, — remplis la coupe, bien que ma tête déjà soit lourde. — Mets-la dans ma main… le monde est un conte, — et hâte-toi, car mes jours passent comme le vent.

119.

Je boirai tant de vin que l’odeur — en montera de ma tombe, — et lorsque passera un buveur attardé, — du seul parfum il tombera, ivre.

120.

Que j’aie toujours à la main la coupe, — au cœur l’amour des adolescents ! — On me dit : « Que Dieu t’accorde le repentir ! » — Mais ni Dieu ne me l’offre, ni je ne le désire.

121.

Voici l’aube. Respirons l’odeur du vin rose. — Brisons comme verre fragile la gloire et l’honneur. — Renonçons à nos ambitions lointaines. — Caressons les cheveux longs des bien-aimées et les cordes de la harpe.

122.

L’univers n’est qu’un clin d’œil de notre vie torturée, — l’Oxus n’est qu’une goutte de nos larmes, — l’enfer qu’une flamme parmi celles qui nous brûlent, — le paradis qu’un instant du jour que nous donnons à la joie.

123.

De notre venue en ce monde, de notre départ, quelle est la cause ? — Cette vie qui est tissée pour nous, quel espoir devant elle ? — Sous le poids de la Roue, les âmes de tant d’hommes purs — brûlent et deviennent cendres. Mais je ne vois pas leur fumée.

124.

Il est des gens qui discutent sur la religion. — D’autres hésitent entre le doute et la certitude. — Un héraut surgira à l’improviste et dira : — « Ignorants, le chemin n’est ni celui-ci ni celui-là ! »

125.

Le mystère éternel, ni tu ne le connais, ni moi. — Cette énigme, ni tu ne la connais, ni moi. — Derrière le rideau, on parle de toi et de moi. — Quand le rideau se lèvera, tu verras que nous ne savions rien, ni toi ni moi.

126.

Bien que ma figure et mon teint soient beaux, — que mon visage soit un coquelicot et mon corps un cyprès, — je ne comprends pas pourquoi aux murs de cette salle de fête — le peintre éternel a tracé mon image.

127.

Le créateur, s’il a formé les êtres, — pourquoi les a-t-il détruits, ensuite ? — S’ils étaient laids, à qui la faute ? — S’ils étaient beaux, pourquoi les briser ?

128.

Les uns s’enorgueillissent d’une vaine sagesse, — les autres croient au paradis et aux houris. — Quand le rideau se lèvera, on verra — que les uns et les autres se sont égarés loin, bien loin !

129.

Entre la foi et l’incrédulité, un souffle, — entre la certitude et le doute, un souffle. — Sois joyeux dans ce souffle présent où tu vis, — car la vie elle-même est dans le souffle qui passe.

130.

D’abord il m’a donné l’existence, sans me consulter. — La vie chaque jour a augmenté ma stupeur. — Et nous sommes partis sans l’avoir voulu, — sans avoir su le but de notre venue, de notre séjour, de notre départ.

131.

Es-tu assez discret pour que je dise enfin — ce qu’était à la première aube Adam ? — Un pauvre diable, pétri de chagrins, — qui vécut un jour, puis s’en alla.

132.

Pourquoi discuter sur les quatre éléments et les cinq facultés, adolescent ? — Qu’importe qu’il y ait une ou cent énigmes ? — Nous sommes poussière. Joue de la harpe, adolescent. — Nous passons comme le vent. Apporte le vin, adolescent.

133.

Jusqu’à quand appartiendras-tu aux couleurs et aux parfums ? — Jusqu’à quand poursuivras-tu les laides et les belles ? — Même si tu es la source de Zemzem ou l’eau de la vie éternelle, — à la fin tu rentreras dans le sein de la terre.

134.

Hélas ! le temps de ma jeunesse est passé. — Hélas ! le printemps clair a fui. — L’oiseau étincelant qui s’appelle jeunesse, — je ne sais ni quand il est venu, ni quand il s’est envolé.

135.

Demain, je rangerai l’habit de dévotion et d’hypocrisie. — Mes cheveux sont blancs ; je veux boire du vin. — Le chiffre de mes ans a passé soixante-dix ; — si je ne me réjouis pas aujourd’hui, quand donc serai-je heureux ?

136.

Nos amis fidèles nous ont quittés. — La mort les a écrasés sous ses pieds l’un après l’autre. — Nous étions tous réunis dans la même taverne, — mais ils sont tombés, ivres, une ou deux tournées avant nous.

137.

Longtemps nous ne serons plus, et le monde sera encore, — longtemps il n’y aura de nous ni trace ni nom. — Avant que nous fussions, rien ne manquait à ce monde, — quand nous n’y serons plus, il sera tel qu’il a toujours été.

138.

Que tu aies vécu cent ou mille ans, — tu devras quitter ce vieux caravansérail. — Que tu sois roi ou mendiant au bazar, — à la fin du compte, tu vaux le même prix.

139.

Comme je dormais, un sage m’a dit dans mon rêve : — « Pendant le sommeil, la rose de la joie ne s’épanouit pour personne. — Pourquoi t’abandonner au frère de la mort ? — Lève-toi, car longtemps tu dormiras sous la terre. »

140.

Quand je serai aux pieds de la mort — et que le fil de mes jours sera coupé, — qu’on fasse de mes cendres une cruche et peut-être — quand le vin l’emplira, renaîtrai-je à la vie.

141.

Si tu as passé tes jours près de ton bien-aimé, — si tu as goûté tous les plaisirs de ce monde, — il faut pourtant partir et tu comprendras alors — que ta vie entière n’a été qu’un songe.

142.

Regarde. Qu’ai-je reçu du monde ? Rien. — Qu’est-ce que la vie a laissé dans mes mains ? Rien. — Je suis une flamme de joie. Une fois éteint, que suis-je ? Rien. — Je suis la coupe de Djemchid. Une fois brisé, que suis-je ? Rien.

143.

Ah ! si l’on pouvait vivre en paix ! — ah ! s’il était un terme à cette longue route ! — ah ! si, après cent mille ans, du sein de la terre — on pouvait renaître comme la verdure !

144.

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