Acte II
Le lendemain matin.
GERMAINE, L’INTENDANT
GERMAINE
Monsieur de la Fontenelle ?
Mademoiselle !…
GERMAINE
Vous venez de chez mon père ?
Oui, mademoiselle…
GERMAINE
Je le croyais sorti ?
Il sort, en effet, à l’instant même… par la galerie… Il va aux écuries, je pense…
GERMAINE
Comment est-il, ce matin ?
Mais très bien… très joyeux…
GERMAINE
Très joyeux !… Il ne vous a rien dit ?
Rien de particulier, mademoiselle. Il a longuement téléphoné… au sujet de ces deux ingénieurs. Nous avons ensuite parlé affaires…
Un petit silence.
GERMAINE
Voulez-vous me rendre un service, monsieur de la Fontenelle ?
Avec le plus grand plaisir, mademoiselle.
GERMAINE
Jules… le jardinier… a bien quitté Vauperdu ?
Hier soir…
GERMAINE
Il ne reviendra plus ici ?
Je serais très étonné qu’il ne fût pas, demain matin, à la première heure, dans mon bureau… Ces pauvres diables… je les connais… leur résistance ne dure pas plus d’un jour…
GERMAINE, remettant une enveloppe à l’intendant.
Pouvez-vous vous charger de lui remettre ce peu d’argent ?
Certainement, mademoiselle…
GERMAINE
Sans lui dire de qui il vient…
Il ne s’y trompera pas…
GERMAINE
Vous rentrez au pavillon ?
Oui…
GERMAINE
Est-ce que cela vous dérangerait de dire à M. Garraud que je désire lui parler ?
Nullement.
GERMAINE
J’ai quelques renseignements à lui demander.
Vous savez, mademoiselle, que je suis tout à vous…
GERMAINE
Je vous remercie… (L’intendant salue et veut se retirer.) Monsieur de la Fontenelle ?… (Un petit temps.) Il s’est passé hier soir… une scène extrêmement pénible… une scène atroce… (L’intendant fait un geste comme pour la supplier de ne pas parler de cela.) Je vous en demande pardon…
Elle lui tend la main.
L’INTENDANT, très ému.
Oh ! mademoiselle !… (Il prend la main de Germaine et la baise. Dans ce mouvement, il laisse tomber sa serviette, Germaine, vivement, la ramasse et la lui tend. Balbutiant.) Mad… moiselle !… Mademoiselle !…
GERMAINE
Chacun son tour…
L’INTENDANT, bouleversé, la gorge serrée.
Je ne mérite pas vos bontés… mademoiselle… J’ai mal vécu… j’ai… j’ai… J’étais un être hors la vie… hors la société… quand j’ai rencontré votre père… Sans lui… que serais-je devenu ?… Et sans vous, mademoiselle… que deviendrais-je ici ?… (Il essuie une larme.) Vous ne savez pas…
GERMAINE, lui coupant doucement la parole.
Vous êtes malheureux… c’est tout ce que je veux savoir de vous…
Phinck et Gruggh apparaissent à la porte du grand salon.
GERMAINE, PHINCK, GRUGGH, L’INTENDANT
GRUGGH
Excusez-nous, mademoiselle.
GERMAINE, avec une politesse un peu hautaine.
Vous cherchez mon père, messieurs ?
GRUGGH
Oui, mademoiselle…
GERMAINE
Mon père est sorti…
PHINCK
Je vois avec plaisir que vous ne vous ressentez plus de votre indisposition d’hier.
GERMAINE
Du tout. (À l’intendant.) Monsieur de la Fontenelle… voulez-vous accompagner ces messieurs ?
Ils sortent.
GERMAINE, puis Mme LECHAT, puis UN DOMESTIQUE
MADAME LECHAT, de la porte.
Eh bien, Germaine ?… Tu n’es pas prête ?…
GERMAINE
Prête ?
MADAME LECHAT, entrant tout à fait.
C’est l’heure.
GERMAINE
L’heure de quoi ?…
MADAME LECHAT
Mais l’heure d’aller à la messe…
Elle s’assied dans un fauteuil, achève de boutonner ses gants.
GERMAINE
Je ne vais pas à la messe…
MADAME LECHAT
Allons… bon !… Quelle est cette nouvelle fantaisie ?
GERMAINE
Ce n’est là une chose nouvelle… ni fantaisiste… Je ne vais pas à la messe parce qu’il ne me plaît pas y aller…
MADAME LECHAT
Ton père va être furieux… Tu sais qu’il tient beaucoup à ce que nous ne manquions pas la messe, en ce moment ?…
GERMAINE
Je n’ai pas à savoir ce à quoi mon père tient ou ne tient pas… j’ai à suivre mon goût… Or, mon goût, c’est de rester ici ce matin…
MADAME LECHAT, avec découragement.
Voilà que ça recommence !…
GERMAINE
Puisque mon père s’est mis, tout d’un coup, à tant aimer la messe… pourquoi n’y va-t-il pas, lui ?
MADAME LECHAT
Puisqu’il est anticlérical, cette année… voyons… Seulement, il juge utile à ses affaires, à son élection surtout… que nous y allions, nous… Cela ne servira probablement pas à grand’chose. Mais enfin, on peut bien lui faire ce plaisir…
GERMAINE
C’est charmant…
MADAME LECHAT
C’est une combinaison… politique…
GERMAINE
Eh bien… je n’en suis pas…
MADAME LECHAT
Et puis… c’est une sortie… pour toi… une distraction. Tu n’en as pas déjà tant ici…
GERMAINE, sèchement.
Je n’ai pas besoin de distraction…
MADAME LECHAT, elle regarde sa fille avec tristesse.
En vérité, ma pauvre enfant… je ne sais pas ce qui se passe dans ta tête… depuis quelque temps… Mais il s’y passe sûrement quelque chose qui n’est pas bon… Tu es fiévreuse, agitée, de plus en plus agressive contre nous… Tu ne veux voir personne… Dès qu’il vient quelqu’un ici… tu lui brûles la politesse… et tu t’en vas… Comme c’est agréable pour nous !… On ne peut plus te parler… Tu as des mots qui font peur… Et tu t’étonnes qu’on soit, parfois, irrité contre toi… Moi… je me demande… il y a des moments où je me demande… si vraiment… tu n’es pas un peu folle ?… Enfin… voyons… qu’est-ce que tu as !
GERMAINE
Je n’ai rien…
MADAME LECHAT
Es-tu malade ?
GERMAINE
Mais non…
MADAME LECHAT
Si tu souffres de quelque chose… dis-le moi… (Plus tendrement.) Je suis ta mère… après tout…
GERMAINE, la voix un peu moins sèche.
Je ne souffre de rien…
MADAME LECHAT
Tu me désoles… On dirait, ma parole, qu’on te martyrise… qu’on te refuse tout… As-tu à te plaindre de quelqu’un ?…
GERMAINE
Mais non… mais non…
MADAME LECHAT
C’est incroyable… Tu es libre comme l’air, ici… Tu vas… tu viens… tu fais ce que tu veux… comme un garçon… Ce matin… encore… tu me demandes trois cents francs… Je te les donne… J’aurais pu exiger que tu me dises l’emploi… que tu en comptais faire… Eh ! bien, non… Je te les donne… comme ça… sans condition… Trouves-en beaucoup de mères qui agiraient de la sorte. Car, enfin… trois cents francs… c’est une somme… Et avec ta manie d’être charitable envers des gens… qui ne méritent pas qu’on s’intéresse à eux… Oui… oui… Enfin… qu’est-ce que tu veux !…
GERMAINE
Je ne veux rien… Je t’en prie… maman… ne parlons pas de ça…
MADAME LECHAT
Quel malheur, mon Dieu !… J’ai deux enfants… Un fils qui n’est jamais là… qui ne me cause que du tourment… Une fille dont l’esprit est sans cesse ailleurs… dont j’ignore tout de ses désirs et de sa pensée… et qui n’a jamais un sourire… une tendresse… pour moi… (Avec un gros soupir.) C’est bien la peine d’être si riche !…
GERMAINE
Mais… maman… ce n’est pas de ma faute…
MADAME LECHAT, hochant la tête.
C’est, sans doute, de la mienne… Je sais… oh ! je sais… je ne suis pas une femme supérieure, moi… Je ne peux pas parler avec toi de choses supérieures… de choses… comme vous en dites, sans doute, M. Garraud et toi…
GERMAINE, la voix un peu plus brève.
Maman… je t’en prie…
MADAME LECHAT
On ne m’a pas élevée pour ça… C’est vrai… Je ne suis qu’une femme de bon sens… (Un temps.) C’est moins flatteur dans la conversation… Ça vaut peut-être mieux dans la vie…
GERMAINE
Mais, maman… il ne s’agit pas de tout cela…
MADAME LECHAT
Oui… enfin !… Oh ! mon Dieu ! (Elle se lève.) C’est bien décidé ?… Tu ne viens pas à la messe avec moi ?
GERMAINE
Je t’assure… j’aime mieux rester…
MADAME LECHAT, subitement inquiète.
Mais alors ?… Il faut que je fasse changer la voiture… (Elle sonne.) Tu vois comme tes caprices causent du dérangement à tout le monde… (Un domestique entre.) Dites à l’écurie qu’on attelle le vieux coupé, et un seul cheval…
LE DOMESTIQUE
Je venais justement prévenir madame que la voiture de madame était avancée…
MADAME LECHAT
La victoria ?
LE DOMESTIQUE
Oui… madame…
MADAME LECHAT
Àdeux chevaux ?
LE DOMESTIQUE
Oui… madame…
MADAME LECHAT
Je n’en veux pas… Dites qu’on attelle le coupé… le vieux coupé…
LE DOMESTIQUE
Bien, madame…
Il sort.
GERMAINE
Tu seras en retard… Tu arriveras… la messe dite…
MADAME LECHAT
J’en aurai toujours assez… Mais… c’est plus fort que moi… je ne peux aller… toute seule… dans la victoria à deux chevaux… Je ne m’y sens pas à mon aise… là… C’est bête… peut-être… mais qu’est-ce que tu veux ?… j’ai honte… toute seule… là-dedans… Il faut que j’aie quelqu’un avec moi… ou bien des paquets… Enfin !… (Un temps.) Je vais donner quelques ordres, en attendant… (Elle réfléchit une seconde.) Je pense bien que ces deux messieurs partent ce soir…
GERMAINE
J’ignore.
MADAME LECHAT
Je ne sais pas ce que c’est… ni d’où ils viennent… mais ils ont un drôle d’air…
GERMAINE
Pas plus que les autres… Tous les gens que mon père amène ici se ressemblent.
MADAME LECHAT
Dame ?… des hommes d’affaires… C’est égal… à la place d’Isidore, je me méfierais.
GERMAINE
C’est bien ce qu’ils doivent se dire aussi de mon père…
MADAME LECHAT
Allons… allons !… ne sois plus méchante… Tu ne m’embrasses pas ?
GERMAINE
Mais si, maman…
Elle embrasse sa mère un peu mollement.
MADAME LECHAT
Ah ! si tu voulais !… Si cette vilaine petite tête-là voulait !… Mais souris donc, une bonne fois… pour me faire plaisir… (Sourire pâle, triste et forcé de Germaine.) Et ces trois cents francs ?… Pourquoi est-ce ?…
GERMAINE
Oh ! maman… tu m’avais promis…
MADAME LECHAT
C’est bon, c’est bon… (Elle va pour sortir. Arrivée à la porte du fond, elle se retourne.) Mon paroissien… (Germaine prend sur la table le paroissien oublié et le donne à sa mère.) Ah !… si ton frère arrivait avant que je sois rentrée… tu devrais bien lui faire de la morale… Qu’est-ce que nous allons apprendre encore aujourd’hui ?
GERMAINE
Je n’ai aucune action sur Xavier… D’ailleurs, il fait ce qu’il veut…
MADAME LECHAT
Enfin ! (Avec prière.) Habille-toi… un peu… pour le déjeuner… Je voudrais te voir jolie… Tu me promets ?
GERMAINE
Oui, maman.
MADAME LECHAT
Très jolie…
Elle sort.
GERMAINE, UN GARÇON JARDINIER
GERMAINE
Entrez… entrez donc !…
LE GARCON JARDINIER
Pardon… excuses… mademoiselle… On est un peu en retard, ce matin, à cause du départ de Jules… (Il remplace les vieilles plantes par des nouvelles. Il change la rose que l’Amour en terre cuite tend du bout de ses doigts. Se reculant pour juger de l’effet. Avec admiration.) C’est bien joli… ça !
GERMAINE
Le nouveau jardinier est-il arrivé ?
LE GARÇON JARDINIER
Il emménage en ce moment… Un grand noir… avec une barbe… Pas plus poli que ça !… (Il continue de travailler.) Mademoiselle n’a pas demandé de fleurs pour elle, ce matin ?…
GERMAINE
Non… Merci !
Le garçon jardinier, ayant fini, va sortir, remportant les vieilles plantes. Entre Lucien.
LE GARÇON JARDINIER
Bien le bonjour, monsieur Garraud.
LUCIEN
Bonjour, mon garçon !
Sort le garçon jardinier.
GERMAINE, LUCIEN
LUCIEN, il laisse d’abord le garçon jardinier s’éloigner.
Il ne t’est rien arrivé, au moins ?
GERMAINE
Non… je voulais te voir… je voulais te parler… Aucune nouvelle, ce matin, au courrier ?
LUCIEN
Aucune, hélas !
Un silence.
GERMAINE
Vois-tu, Lucien… il faut prendre un parti… aujourd’hui même… Nous ne pouvons demeurer plus longtemps sur le qui-vive… dans cet état mortel d’indécision où nous sommes… Du moins… moi, je ne puis plus.
LUCIEN, triste.
Tu t’étais résignée à patienter encore ?
GERMAINE
Patienter… toujours patienter… et de jours de patience en semaines de soumission… c’est du bonheur… et du bonheur perdu pour nous… Non… non… D’abord cette contrainte perpétuelle… ce mensonge quotidien ne sont dignes ni de toi ni de moi… Et puis… le poids sur mon cœur de cette maison… il est maintenant… au-dessus de mes forces… Je ne puis plus… Une bonne fois… mon cher Lucien… soyons ce que nous sommes… bravement… au grand jour… devant tout le monde…
LUCIEN
Je te demande encore… je te supplie de ne rien précipiter… quelques jours seulement… Tu as vu les lettres…
GERMAINE
Les lettres !…
LUCIEN
Elles contiennent les promesses les plus sérieuses…
GERMAINE
Les promesses !…
LUCIEN
Pourtant, ma chérie, il ne se peut pas que je n’aie bientôt… tout de suite… la position qui, du moins, te mettra à l’abri du besoin…
GERMAINE
Il n’est pas nécessaire que nous l’attendions ici… Elle viendra bien… si elle vient… nous trouver là où nous serons… tous les deux… tous les deux, seuls… pense à cela !…
LUCIEN
Mais, demain… peut-être…
GERMAINE
Demain… Pourquoi demain ? Pourquoi remettre à demain ?… Non… il faut en finir… si tu m’aimes…
LUCIEN
Si je t’aime !…
GERMAINE
Eh bien, écoute-moi… (Elle lui prend les mains.) Quand je suis rentrée… ce matin… dans ma chambre… il m’a été impossible de m’endormir… J’avais trop brûlants sur moi… trop vivants en moi… tes paroles… tes caresses… et tes baisers… Je ne voulais plus rester seule avec moi-même. J’ai attendu que le jour se levât tout à fait… et je suis descendue… J’ai gagné la campagne… puis la forêt… et j’ai marché… marché… D’abord, cela m’a fait du bien… mes nerfs se calmaient, je n’éprouvais plus que la sensation d’être, tout entière, baignée dans la fraîcheur et dans la joie… Et je pensais à toi… à nous… à notre tendresse immense et sauvage… sauvage comme les arbres dont je frôlais les branches mouillées… et comme les fleurs… dont je respirais le tout jeune parfum… Puis… je suis revenue lentement… le cœur apaisé… heureuse… oui… presque heureuse… Brusquement, dans une éclaircie de la forêt… j’ai aperçu le château qui se dressait au loin… devant moi… Alors… j’ai reçu un coup… comme si… je venais de voir la mort… Ç’a été une minute affreuse, une minute d’horrible enchantement… J’ai eu plus lourde que jamais la vision réelle… physique… de tout ce qu’il cache en lui… de tout ce qu’il écrase… de tout ce qu’il tue… autour de lui… Ces bois… ces champs… ce parc… cette masse de pierre… implacable dans le soleil… des crimes !… Pas un brin d’herbe… pas un caillou… pas une petite sente qui ne fussent volés… Et sur ce sol où je marchais… sur ce sol qui est à moi… car il est à moi… songes-y… je n’entendais plus que des larmes… et ne voyais plus que du sang… Il me semblait que tout, autour de moi, me criait : « Voleuse… voleuse !… » Et ce qu’il y avait de joie en moi… s’est changé, tout d’un coup, en souffrance… et ce qu’il y avait d’amour en moi… est redevenu de la révolte et de la haine… Non… non… je ne puis plus… je ne puis plus… J’avais cru que je n’existerais désormais qu’en toi… que je pourrais tout supporter avec toi… Eh bien, non… Si je reste ici, Lucien… je finirai, peut-être, par te haïr, toi aussi…
LUCIEN
Alors… tu veux partir ?
GERMAINE, avec force.
Oui !… oh ! oui !…
LUCIEN
Où irons-nous ?
GERMAINE
Il n’importe…
LUCIEN
Comment vivrons-nous ?
GERMAINE
Ne puis-je donc travailler ?… J’ai de l’énergie… la volonté d’être libre et heureuse…
LUCIEN
Et du travail ?… En auras-tu ? Oh ! ma chère Germaine… aie confiance en moi qui connais la réalité des choses… et qui me suis trouvé… dans des circonstances pénibles… aux prises avec elle… Épargne-moi la douleur de recommencer avec toi… une expérience… où, seul, j’ai failli sombrer tout entier… Car les suggestions de la misère sont effrayantes… On y laisse quelquefois sa vie… on y laisse le plus souvent quelque chose de sa fierté, de sa conscience… et… ce qui est pire, de son amour… si le malheur veut qu’on aime, en ces tragiques moments… Et pourtant… moi aussi… j’avais de l’intelligence… de l’énergie… je t’assure… un métier dans les mains… la volonté âpre et tenace de me conquérir par le travail… J’avais tout cela… mais je n’avais pas de travail… Oui… durant plus de trois ans… je l’ai vainement cherché… Vainement j’ai frappé à toutes les portes… aucune ne s’est même entre-bâillée… Cela n’est pas croyable… Cela est ainsi pourtant…
GERMAINE
Pauvre petit !
LUCIEN
Pour ne pas absolument mourir de faim… de faim, tu entends… j’ai dû accepter des besognes humiliantes… descendre à des compromis quelquefois honteux… Ah ! si je racontais cette partie de ma vie… Et j’étais un homme, c’est-à-dire un être privilégié… protégé… à qui la société… dit-on… permet toutes les activités, ouvre toutes les carrières… Toi… tu es une femme… et la société ne te connaît pas…
GERMAINE
Tu n’as pas eu assez de foi en toi-même… Maintenant nous serons deux pour lutter…
LUCIEN
Deux… pour doublement souffrir… et pour être vaincus deux fois… c’est ce qui me rend timide et prudent…
GERMAINE
Eh bien, moi… c’est ce qui me donne de l’audace et de l’espoir…
LUCIEN
Ton exaltation m’effraye… ma chérie… Aujourd’hui que j’ai charge de ton âme… et de ton existence… mon devoir est de te montrer la vie telle qu’elle est, et non pas telle que la rêve ta nature ardente, généreuse, toujours tendue vers l’absolu… L’absolu n’est pas dans la vie…
GERMAINE
Puisqu’il est dans la souffrance et dans le crime… il peut être aussi dans le bonheur et dans la pureté…
LUCIEN
Ni dans l’un… ni dans l’autre…
GERMAINE
Et dans l’amour ?…
LUCIEN
Hélas !…
GERMAINE
Alors… tu n’aimes pas… et tu ne m’aimes pas… si tu n’as point dans l’amour la foi aveugle et sublime qui triomphe de tout…
LUCIEN
J’aime et je t’aime au delà de tout au monde…
GERMAINE
Eh bien, ne discute pas… prends-moi… emporte-moi… Il n’est de réalité que celle que l’amour crée dans les âmes… Le reste n’est rien… le reste n’est pas…
LUCIEN
Le reste… c’est toute la vie… Elle peut nous broyer… Moi, ce n’est rien, j’en ai l’habitude… Mais toi ?… Et c’est parce que mon amour pour toi est violent, profond, éternel… que je redoute de jouer… sur un coup de tête, un bonheur que je veux garder… et que je voudrais aussi défendre contre tes généreuses imprudences…
GERMAINE
Allons donc !…
LUCIEN
Tu doutes de moi !
GERMAINE
Non… non… oh ! non… Seulement… tu raisonnes avec ton esprit craintif d’homme et de savant… Moi… je crie avec tout mon cœur de femme… C’est toi qui es dans le rêve et dans la chimère… moi qui suis dans la nature et dans la vie… Eh bien… voyons… que veux-tu faire ?…
LUCIEN
Attendre encore…
GERMAINE
Soit… Et si ce que tu attends… n’arrive pas… n’arrive jamais ?
LUCIEN
C’est impossible…
GERMAINE
Tu le redoutais pourtant… tout à l’heure… Enfin… admets-le… (Silence de Lucien.) Tu vois bien… (Un temps.) Non… Il y a autre chose que tu ne dis pas… et que je sens… depuis quelques jours… à ton attitude… à tes paroles… et que je vais te dire… moi…
LUCIEN
Il n’y a rien d’autre… je t’assure…
GERMAINE
Il y a mon père… il y a tes scrupules envers mon père…
LUCIEN
Pas des scrupules envers ton père… des scrupules envers moi-même… peut-être…
GERMAINE
C’est la même chose… D’abord, ce n’est pas maintenant qu’il fallait les avoir… Et puis, franchement… des scrupules envers M. Isidore Lechat… voilà un luxe dont tu pouvais te passer…
LUCIEN
Je lui dois beaucoup.
GERMAINE, haussant les épaules.
Comme M. de la Fontenelle… Mon père transformé en saint… en bienfaiteur de l’humanité… Je n’aurais jamais cru à tant d’ironie…
LUCIEN
Ne raille pas. Il m’a sauvé de la misère… J’étais à bout de forces quand il m’a tendu la main…
GERMAINE
Pour te replonger plus profondément dans l’humiliation… pour faire de ton intelligence… de ton savoir… de tes vertus morales… qu’il n’a même pas su exploiter… une mascarade indécente… et, comme tu le dis toi-même… une imposture…
LUCIEN, tristement.
Oh ! j’ai dit cela dans un moment d’orgueil… de mauvais orgueil…
GERMAINE, farouchement.
Eh bien, moi… je ne veux pas… Celui que j’aime, j’en ai la fierté… je ne veux pas qu’on y touche… ni qu’on l’humilie… (Un temps.) Pour nous aimer, avons-nous donc besoin du consentement des autres, de serments publics… de signatures étalées ?… N’ai-je pas appris, ici, tous les jours, de mon père, que les contrats, ce n’est fait que pour qu’on les viole… les serments pour qu’on les renie ?… (Avec un peu moins de violence.) Et moi ?… Est-ce qu’il m’a jamais sauvée de la misère, moi ?… Est-ce qu’il m’a jamais tendu la main, à moi !…
LUCIEN, très tendre, très tristement tendre.
Comprends… je t’en prie, ma chère Germaine… Je ne veux pas défendre ton père contre toi… Tu as raison, peut-être, et tu as le droit, sans doute, de ne pas l’aimer… puisque tu as souffert de lui… Mais ne pourrais-tu point ne pas l’aimer, sans le juger aussi implacablement que tu le fais ?…
GERMAINE
Mon jugement est à la mesure de ma haine… Je n’y peux rien… (Mouvement de Lucien.) Qu’est-ce que tu as ?
LUCIEN
Tu me fais beaucoup de peine…
GERMAINE
Pourquoi me dis-tu cela ?
LUCIEN
Es-tu bien sûre de connaître ton père ?… Es-tu sûre que ton père soit… toujours responsable de ses actes ?…
GERMAINE
Si mon père n’était que fou… je supporterais sa folie… je pourrais même l’aimer et le guérir, à force de l’aimer… Mais… il n’est pas fou… Un homme aussi tenace et qui ne perd jamais pied dans ses plus extravagants caprices… un homme aussi terriblement logique dans sa déraison… n’est pas fou…
LUCIEN
Ma pauvre Germaine !… (Il attire Germaine contre lui… lui prend la tête, avec des mouvements caressants et doux.) Chère petite tête sauvage… Ah ! si je pouvais y faire entrer plus d’indulgence et plus de pitié !… Si je pouvais… (Il lui embrasse le front.)… mettre là… un sens plus vrai de la vie !… (Il la regarde ensuite longuement.) C’est de toi-même que tu souffres, plus que de ton père…
GERMAINE
Mais non… mais non…
LUCIEN
Si… si… Tu souffres d’entretenir en toi un rêve au-dessus de l’humanité… Et ton idéal de justice absolue te prépare… oh ! crois-moi… un avenir de douleurs… Je ne suis pas un saint, moi non plus… Je suis, comme tout le monde… un composé de bien et de mal… de mal, peut-être, plus encore que de bien… Qui me dit que, le jour où tu t’apercevras que je ne suis qu’un pauvre homme… un pauvre homme de la terre… tu ne me haïras pas de n’être plus la radieuse chimère que tu avais créée en toi ?… Et alors… que deviendras-tu ?
GERMAINE
C’est stupide ce que tu dis là…
LUCIEN
Non, c’est humain… Et tu retrouveras partout avec plus ou moins d’intensité… et sous d’autres formes… ce que tu as vu… ici… chez toi… Les décors peuvent varier où l’âme de l’homme habite… mais l’âme est la même… ou si peu différente… C’est la pauvre âme humaine avec ses appétits, ses intérêts, ses passions destructives… ses incohérences… ses crimes… oui !… mais avec la lourde fatalité de ses misères aussi… Et il faut la plaindre… plus qu’il ne convient de la haïr… Car on ne sait pas… Chez l’homme le plus déchu… chez le criminel le plus endurci… il y a toujours… pour qui sait voir… une petite lueur… par où s’ouvre le chemin de la pitié !…
GERMAINE
La pitié !… Mais c’est parce que j’ai le cœur plein de pitié que j’ai aussi le cœur plein de haine… (Lucien, doucement, se dégage de Germaine. Elle le ramène.) Voyons… voyons… sois gentil… Reviens… (Un temps… Avec effort.) Je ne t’ai pas tout dit… moi non plus… par pudeur pour mes parents et pour moi… Et j’ai eu tort… Car les êtres qui s’aiment doivent tout mettre en commun… leurs joies… leurs douleurs et leurs hontes… Tu connais une partie de ma vie… mais tu ne connais pas toute ma vie… ma vie intérieure et secrète… Eh bien, connais-la… Elle en vaut la peine, je te le jure !… Ma mère !… Rien ou peu de chose… Elle n’est même pas méchante… et elle croit m’aimer… mais son cœur, peu à peu, à son insu, s’est endurci, par l’habitude et par l’exemple… Le peu de conscience qu’il y avait en elle a disparu dans l’opulence, dont elle ne sait que faire, d’ailleurs ; et elle mêle à ce qu’elle appelle sa tendresse pour moi des préoccupations si vulgaires et si viles, si absolument étrangères à l’amour, que je n’ai jamais pu, en dépit de mes efforts et de mes raisonnements, la considérer comme une mère… comme ma mère…
LUCIEN
Tu lui demandais trop.
GERMAINE, un peu fébrile.
Pourquoi me taquiner ainsi ?… Pourquoi m’énerver ainsi ?… Je ne lui demandais rien… qu’un sourire, de temps en temps… un élan… de la confiance… de la bonté… eh bien, oui… de la bonté ! Est-ce trop, vraiment ? Mais tu ne la connais pas… Elle aurait dû être l’excuse de cette maison… Elle aurait pu… par des bontés faciles… en somme, et à défaut de générosité naturelle par son tact de femme — tu vois si je suis exigeante — atténuer le mal que mon père prodigue partout… autour de lui… Non… jamais… Elle sent confusément… mais elle sent tout ce que ses machinations ont de trouble… tout ce que ses appétits ont de féroce et de furieux… et, malgré de petites plaintes… de petites révoltes… grâce à une compréhension singulière des devoirs de l’épouse… elle les défend, les sert… et, au besoin, y ajoute… (Avec plus d’amertume.) Ce que je lui reproche… ce n’est point de ne pas m’aimer… c’est que moi… je n’aie pas pu l’aimer… comme j’eusse voulu aimer ma mère…
LUCIEN
Mais c’est ce que tu me dis, ma chère Germaine, qui me la rend, au contraire, si touchante… Les êtres émeuvent par leurs faiblesses, quelquefois par leurs ridicules, bien plus que par leurs vertus… Ta mère, mais si je la connais… est une pauvre petite âme… indécise et obscure… en exil dans la richesse… Elle ne sait pas, elle non plus… Et elle fait ce qu’elle peut…
GERMAINE, frémissante.
Et mon père… fait-il aussi ce qu’il peut ?… Des rapts… des coups de bourse… des chantages… des escroqueries qu’il décore du nom d’affaires… et des meurtres… Voilà son histoire !
LUCIEN
Tu ne vois que le mal… et jamais le bien qu’il y a toujours à côté du mal… Mais en dépit de ce qu’est ton père… de l’homme terrible qu’est ton père… il a fait de grandes choses…
GERMAINE
Et que m’importe… puisqu’il n’a rien fait pour moi… De grandes choses… Ah ! laisse-moi aller jusqu’au bout… J’ai besoin aujourd’hui de crier tout mon dégoût… devant toi… Quand j’aurai fini… tu comprendras peut-être — et tu décideras… C’est entre ces deux êtres-là… que j’ai vécu… que j’ai grandi… Une abandonnée… une étrangère… moins qu’un animal domestique… Notre maison… notre hôtel à Paris… notre château ici… tu les vois, n’est-ce pas ? Et tu m’y vois !… Un enfer où… pas une fois… je n’ai rencontré des yeux tranquilles et des visages heureux… où… pas une fois… je n’ai entendu la musique d’une parole de douceur et de bonté… La hâte… la fièvre… le malheur… le rire grimaçant, l’apothéose du crime !… Des gens venaient sans cesse… puis repartaient qu’on ne revoyait plus… comme ces deux imbéciles, arrivés ici… je ne sais d’où… et qui vont s’en retourner ce soir… ruinés dans leur fortune, s’ils en ont, et dans leur honneur s’il leur en reste encore. (Un temps. — D’une voix plus douloureuse.) Figures de complices, quelquefois… mais, le plus souvent, figures de victimes… et pauvres figures inconnues… plus douloureuses de m’avoir été révélées… sanglots et détresses… par les récits de mon père… Car… le soir, à table, devant les étrangers et devant nous… il nous racontait ses bons coups. Avec une gaîté sinistre… avec de véritables rires d’assassin… il nous disait comment il avait roulé celui-ci… volé celui-là… déshonoré cet autre… Tu me reproches de n’avoir pas de pitié ?… Ah ! Lucien… mais je n’ai vécu que de pitié durant ces années maudites… Je ne pouvais croiser dans la rue une femme et des petits enfants en deuil, sans me dire : « C’est peut-être de notre faute ! » Je ne pouvais voir pleurer quelqu’un sans me dire : « C’est peut-être à cause de nous qu’il pleure ! »
LUCIEN, avec une tendresse profonde.
— Pourquoi aimes-tu à te torturer ainsi ?…
GERMAINE
Je suis payée pour cela… malheureusement… As-tu entendu parler de Gabriel Dauphin, le banquier !
LUCIEN
Oui.
GERMAINE
Et sais-tu comment il est mort !
LUCIEN
Je sais qu’il s’est tué…
GERMAINE
Il s’est tué à cause de nous… (Mouvement de Lucien) Oui, à cause de nous… Je ne pourrais pas bien t’expliquer toutes les péripéties de ce drame… Je ne connais pas les affaires, moi… Mais voici ce que j’ai compris… ce que j’ai surpris… ce qui se chuchota… partout… à Paris… Les journaux ?… Mon père était leur confrère… n’est-ce pas ?… Et puis, sans doute, il avait acheté leur silence…
La voix de Germaine tremble… L’expression de son visage devient de plus en plus douloureuse.
LUCIEN
Tous ces souvenirs te font mal… ma chère Germaine… Tes mains sont brûlantes… Je sens des sanglots dans ta voix… Je t’en prie !…
GERMAINE
Non… non… cela me fait du bien… au contraire… Cela me soulage… C’est comme un mal qui m’étouffe et que j’arrache de moi… (Reprenant.) Dauphin allait sombrer… Ne sachant plus que faire, comme on tente un coup désespéré, il vint trouver mon père, le supplia de le sauver… Quel marché intervint entre ces deux hommes ? Je l’ignore. Quel secret y avait-il entre eux ? Je ne le sais pas davantage… Ce que je sais, c’est que Dauphin, en échange d’un secours illusoire… d’une promesse… de rien, peut-être… dut donner à mon père… en dépôt… en dépôt… comprends bien… tout ce qui lui restait des actions de sa banque… Quelques jours après… ces mêmes actions étaient vendues à la Bourse… d’un coup… Ce fut la panique. Les cours s’effondrèrent et… avec eux… la maison de Dauphin… Celui-ci… livide… décomposé… fou… accourut chez mon père… Il pria… menaça… implora à genoux. « C’est un crime. C’est mon droit. — Vous me perdez. — Je me garantis. Mais j’ai une femme… des enfants. — Moi aussi. — Mais vous m’acculez au suicide… — Je m’en fous… » Et rentré chez lui, Dauphin se brûlait la cervelle… Les affaires sont les affaires.
LUCIEN
C’est horrible !… Mais Dauphin était, lui aussi… un escroc…
GERMAINE
C’était alors un faible… un malheureux… un vaincu… Ah ! Lucien !
LUCIEN
Une légende, peut-être !
GERMAINE
Ah ! tais-toi ! La vérité… Je suis allée voir Mme Dauphin… Elle m’a tout dit… Je me suis jetée à ses pieds… et nous avons pleuré ensemble… Et d’autres… et cent autres… et mille autres !… Trouves-tu maintenant que je n’ai pas le droit de juger mon père ?… (Silence de Lucien.) Comprends-tu maintenant que je veuille quitter une maison où chaque pierre, où chaque morceau de terre est acquis avec les larmes de quelqu’un ?… (Silence de Lucien.) Je te disais aussi que mes parents ne s’étaient jamais occupés de moi… J’avais tort… Et tu vas voir de quelle façon familiale et dévouée… Mon père avait la manie de vouloir me marier… c’est-à-dire… de tirer de moi un bon prix ou un meilleur traité… Dans une affaire à gros bénéfices, j’étais devenue, selon le caractère des gens, l’appât ou l’appoint, qui devait la terminer à son avantage… je n’existais plus… pour lui… comme être humain… j’étais une valeur changeante de spéculation… Moins que cela… souvent… il me donnait par-dessus le marché… comme, au dernier moment, en gage de bonne entente avec son client, un boucher ajoute quelques grammes à la livre de viande qu’il vient de peser… Qui te dit… qu’à cette minute même, il n’est pas en train de me maquignonner à ce Gruggh ou à ce Phinck ?… Mais oui !… Mais c’est sûr !…
LUCIEN
La passion t’égare, ma chérie… Pourquoi reprocher à ton père seul une conception du mariage comme tout le monde en a ?… Du moment que l’on fait de l’union sacrée de deux amours l’objet d’un contrat, sur papier timbré, un peu plus ou un peu moins de brutalité… un peu plus ou un peu moins d’ignominie dans le marché… va… c’est toujours le mariage… Tu le disais, toi-même, tout à l’heure… Est-ce que cela nous regarde, nous… nous dont l’amour est pur et libre… et qui nous sommes donnés l’un à l’autre… pour le seul don de nous-mêmes ?… Oublie tout ce passé, Germaine… je t’en conjure…
GERMAINE
Je l’oublierai… si tu peux… si tu veux me le faire oublier… Et voilà ce que je voulais te dire… J’aurais pu accepter cette existence-là… au lieu de me révolter contre elle… On se lasse, à la fin, de lutter seule… sans un encouragement… sans un soutien… sans une amitié… L’exemple… l’habitude… la solitude morale… ont promptement raison… des scrupules les plus fiers… Et je n’ai jamais été une jeune fille, moi… Dans ce milieu de honte et de crime, j’aurais pu, de chute en chute, en arriver insensiblement là où en est arrivé du premier coup Xavier… Comment et pourquoi ai-je été préservée de la contagion ?… En vérité, je ne le sais pas bien… Je crois que ce fut d’abord par la révolte… et plus tard… par l’amour… Et pourtant… à quelles étranges suggestions… j’ai dû résister !… Ah ! Lucien !… Si je te disais que… bien des fois… par dégoût… par besoin de vengeance… par un désir sauvage d’humilier mes parents… j’ai été tentée de me livrer à un homme de l’office ou de l’écurie !…
Sa voix s’altère, sa gorge se serre.
LUCIEN
Germaine !… (Il lui saisit les mains dans un élan de passion.) Germaine ! tais-toi… ne dis pas cela… ne dis jamais cela… ce n’est pas vrai !
GERMAINE
De tous les êtres humains qui passaient chez nous… ces faces louches et cyniques étaient sûrement les moins ignobles…
Elle pleure.
LUCIEN
Germaine… Germaine… je t’en conjure !… Ta confiance… ta droiture… les générosités de ton esprit… tout cet idéal de pureté violente… tout ce désir farouche d’existence libre et juste… et tes douleurs. Mais c’est de tout cela que je t’aime plus encore que de ta beauté !… C’est pour cela aussi, pour tout cela… que j’ai tremblé, tout à l’heure… Eh bien, oui… nous partirons… Nous partirons quand tu voudras… Nous partirons aujourd’hui… si tu veux !…
GERMAINE
Oui… oui… Mais pas comme des voleurs qui se cachent… Nous partirons le front haut… le cœur tranquille… devant tout le monde…
LUCIEN
Oui…
GERMAINE
Et laisse-moi faire… mon cher Lucien… Je comprends tes scrupules… après tout… C’est à moi… qui n’en ai pas… qu’il appartient d’agir… Rentre au pavillon, mon chéri. Il faut que tes comptes soient nets… que tes livres soient bien en ordre. Je ne veux pas que mon père… puisse te reprocher quoi que ce soit de ce côté… Et embrasse-moi… Prends-moi bien fort dans tes bras. (Ils s’étreignent.) Tu ne regretteras rien, va… Quand nous serons tous les deux… loin d’ici… tu verras comme je redeviendrai gaie… comme je n’aurai plus jamais… plus jamais… ces vilains yeux tristes que tu me reproches… et comme tu m’aimeras… et comme je t’aimerai, toi… Tu verras, comme nous serons heureux !
LUCIEN
Oui… nous serons heureux… si tu ne veux pas notre bonheur trop au-dessus de la vie… trop au-dessus de nous…
GERMAINE
Méchant… (Un temps.) Notre bonheur… en a-t-il fallu de la peine… pour te le conquérir enfin ?… (Après un temps.) As-tu de l’argent ?…
LUCIEN, gêné.
J’en ai… assez… maintenant… À Paris… j’en trouverai… j’en réaliserai…
GERMAINE
Va !… Va !… pauvre chéri ! Et ne t’éloigne pas du château !…
Lucien sort.
Germaine le regarde sortir avec une joie nouvelle.
GERMAINE, puis UN DOMESTIQUE, puis JULIE, femme de chambre.
Lucien sorti, Germaine sonne. — Un domestique se présente.
GERMAINE
Voulez-vous dire à Julie qu’elle vienne me parler, ici, tout de suite ?
(Sort le domestique. — Germaine va… vient dans la pièce. Elle prend dans un vase… une fleur… dont elle respire le parfum… et elle regarde par la fenêtre. — Entre Julie.)
GERMAINE
Julie… vous me préparerez… une grande malle, de mon linge… de mes robes… de mes affaires… indispensables…
JULIE
Oui, mademoiselle.
GERMAINE, après avoir réfléchi avec un geste décidé.
Mes bijoux aussi… tous mes bijoux !…
JULIE
Oui, mademoiselle… (Un temps.) Mademoiselle part en voyage ?
GERMAINE
Je ne sais pas…
JULIE
Alors… mademoiselle part tout à fait ?…
GERMAINE
Pourquoi me demandez-vous cela… Julie ?…
JULIE
Oh ! parce que…
GERMAINE
Pas un mot… à personne…
JULIE
Et moi… mademoiselle ?…
GERMAINE, regarde Julie un moment.
Allez… mon enfant !
Julie sort.
GERMAINE, puis ISIDORE LECHAT, PHINCK, GRUGGH
Au moment où Germaine va quitter la pièce, Isidore, Phinck et Gruggh entrent dans le salon.
ISIDORE
Tiens… mais… c’est toi… Germaine ?… Tu n’es donc pas à la messe ?
GERMAINE
Non… J’étais avec M. Garraud.
ISIDORE
Avec Garraud ?
GERMAINE
Oui…
ISIDORE, regardant partout.
Et où est-il, ce bon Garraud ?
GERMAINE
Il est rentré chez lui…
ISIDORE
Il voulait me voir ?
GERMAINE
Pas du tout…
ISIDORE
Et qu’est-ce qu’il faisait ici ?
GERMAINE, un temps. Elle regarde son père avec hauteur.
Tu verras !…
Elle sort précipitamment.
Les Mêmes moins GERMAINE, puis UN DOMESTIQUE
ISIDORE, regardant, assez longuement, Germaine s’éloigner.
Un peu bizarre… un peu… (Il se frappe le front.)… mais jolie fille, hein ?… Un beau parti !… (À Phinck.) Es-tu marié, toi ?
PHINCK
Hélas !
ISIDORE, à Gruggh.
Et toi ?…
GRUGGH
Moi aussi…
ISIDORE
Eh bien… mes enfants… ça n’est pas fort… Tant pis… pour vous… Allons… allons… travaillons…
Entre un domestique.
LE DOMESTIQUE
On demande monsieur au téléphone.
ISIDORE
Qui ça ?…
LE DOMESTIQUE
Du Petit Tricolore, monsieur…
ISIDORE
Bigre !… C’est juste … (À Gruggh et à Phinck.) Une seconde… (Au domestique.) Toi… apporte le porto…
LE DOMESTIQUE
Quel porto !… (Regardant Gruggh et Phinck.) Le porto des affaires ?
ISIDORE
Le porto… imbécile… et les cigares…
LE DOMESTIQUE
Monsieur sait que je n’ai pas la clé du meuble aux cigares… C’est madame…
ISIDORE, bousculant le domestique.
C’est madame… c’est madame… Qui te demande quelque chose, imbécile ?… Et tous les cigares que tu me chipes, canaille !… Allons… dépêche-toi…
Il le pousse. — Le domestique sort. — Isidore entre dans son cabinet par la porte de gauche.
PHINCK, GRUGGH
Ils se promènent dans la pièce, agités.
PHINCK, extrêmement nerveux.
Je ne me sens pas bien d’aplomb, ce matin… Je ne me sens pas avec tous mes moyens… Et puis… qu’est-ce que vous voulez ?… Je n’ai plus confiance.
GRUGGH
Je ne vous comprends pas… Je vous assure, moi… que c’est un idiot.
PHINCK, montrant la porte.
Ne parlez pas si haut… Si c’était un idiot, il n’eût pas gagné tant d’argent…
GRUGGH
Un fantoche… Enfin, voyons… la canne à sucre ?
PHINCK
Ça… c’est un autre ordre d’idées… Rappelez-vous avec quelle lucidité extraordinaire, avec quelle éloquence même… il nous a raconté l’histoire des chemins de fer de l’Extra-Centre ?… Quel coup superbe !
GRUGGH
De la chance !
PHINCK
Votre entêtement me fait peur… Je vous dis que cet homme a un sens merveilleux des affaires et de son temps… Méfions-nous… et résumons-nous encore une fois…
GRUGGH, avec ennui.
Ce sera la septième…
PHINCK
Avouons-nous décidément le coup des devis ?… C’est peut-être dangereux. Il nous prendra pour des… filous.
GRUGGH
Non… pour des malins… Il faut lui en imposer, il faut qu’il sache de quoi nous sommes capables…
PHINCK
Bon !… Cela vaut peut-être mieux, en effet… Et les bénéfices sur les marchés avec les constructeurs ?
GRUGGH
Comment voulez-vous qu’il y pense ?
PHINCK
Mais s’il y pense ?
GRUGGH
Je nierai mordicus qu’il y en ait…
PHINCK
Vous nierez ?… Vous nierez ?… Ah ! je vous en supplie… N’ayez pas l’air de tant insister sur l’emplacement de la chute dans la zone militaire… et sur les difficultés d’établissement qui en résultent… Une de vos manies… encore.
GRUGGH
Laissez-moi faire… On dirait que c’est vous… ma parole… qui avez inventé la combinaison…
PHINCK
C’est le point faible… Il devinera aussitôt notre impuissance…
GRUGGH
Eh bien… nous discuterons…
PHINCK
Voilà ce que je redoute… Je vous répète que cet homme est le diable… Et l’aluminium ?
GRUGGH
Nous ne pouvons pas ne pas lui en parler, puisque c’est un des plus beaux éléments de l’affaire… et qui doit l’entraîner…
PHINCK, il se gratte la tête.
Sans doute…
GRUGGH
D’un autre côté… il faut bien lui laisser quelque chose…
PHINCK, énergiquement.
Le moins possible…
GRUGGH
Entendu… Encore faut-il…
PHINCK
En tout cas… et au pis aller… mon brevet… reste mon brevet…
GRUGGH, comique et haussant les épaules.
Votre brevet ?… Ah !…
PHINCK
Oui, mon brevet… Soyez sûr que je ne le donnerai pas pour rien…
GRUGGH
Parbleu !
PHINCK
Sur la question des appointements… soyez inflexible…
GRUGGH, agacé.
Mais oui… mais oui !…
PHINCK
Vous dites : « Mais oui, mais oui ! » et, au dernier moment, vous cédez toujours… Surtout, ne lâchez pas le nom et l’adresse… Réservons-les pour le traité… quand Lechat ne pourra plus se dédire.
GRUGGH, même jeu.
Oui !… oui !… (Un temps.) Et puis, vous, ne parlez pas tout le temps… C’est déplorable… quand vous parlez… On ne comprend jamais rien… Vous embrouillez les choses les plus claires… à plaisir…
PHINCK
Évidemment… C’est ce qu’il faut…
GRUGGH
Pas toujours…
PHINCK
Alors… je suis un imbécile !…
GRUGGH
Taisez-vous… je l’entends.
ISIDORE, GRUGGH, PHINCK, puis UN DOMESTIQUE
ISIDORE, les voyant en contemplation devant son portrait.
Un Bonnat, mes enfants… comme les présidents de République… Attendez… Attendez !… (Il allume les deux réflecteurs électriques. Se reculant pour juger de l’effet.) Tenez !… D’ici ?… Qu’en dites-vous ?
PHINCK
Superbe… Puissant !
GRUGGH
Et quelle ressemblance !
ISIDORE, tapant sur l’épaule de Gruggh.
Trente-cinq mille, mon vieux !… C’est une page, hein ?… Eh bien… et ce porto ?… (Au même moment, un domestique entre, portant un plateau.) Ah ! ce n’est pas malheureux… Tu y as mis le temps… (Regardant la bouteille.) C’est bon… hein, le porto ?… (Le domestique dépose le plateau sur une table.) Et ferme la porte… Je n’y suis pour personne… sauf pour mon fils… quand il arrivera. (Le domestique sort en refermant les deux battants de la porte.) Ah ! nous allons enfin pouvoir causer tranquillement… (Il verse du porto dans les verres.) À votre santé, mes enfants…
Ils boivent.
PHINCK
Prodigieux !…
ISIDORE, même jeu.
1804 !… c’est une page, hein ? (Il dépose le verre sur un plateau.) Et maintenant, je vous écoute !… (Gruggh debout, le dos à la cheminée, prend une attitude oratoire.) Alors, c’est toi l’orateur ?
GRUGGH
Si vous le permettez ?
PHINCK
Eh bien, vas-y !… Pas de littérature, hein ?… Et tâche d’être bref.
GRUGGH
Vous êtes assez au courant du grand mouvement industriel de l’Europe pour savoir que l’avenir de l’industrie appartient… tout entier… à l’électricité… La Suisse… et l’Allemagne…
ISIDORE, sans bouger.
Passe… passe sur ces considérations générales… Nous ne sommes pas à une cérémonie d’inauguration… et tu ne parles pas à des bustes… En deux mots… si tu le peux…
GRUGGH
En deux mots donc… Il s’agit de doter la France d’un de ces grands établissements modèles, comme ils en ont en Suisse et en Allemagne…
ISIDORE
Laisse donc l’Allemagne et la Suisse tranquilles…
GRUGGH, continuant.
Plus important même… plus colossal…
ISIDORE
Quel bavard !
GRUGGH
J’ose dire que l’affaire que je vais avoir l’honneur de vous présenter a une double face… D’abord elle est patriotique…
ISIDORE
Comme toutes les affaires… c’est connu…
PHINCK
Et puis, c’est une admirable affaire…
ISIDORE
Ça… faut voir !…
GRUGGH, il est déjà un peu gêné et commence à chercher ses mots.
Puisque je parle à un homme aussi bien informé… je n’ai pas besoin d’énumérer tout ce qu’on peut faire… avec l’électricité…
ISIDORE
Non… non…
GRUGGH
D’ailleurs… c’est très simple… et cela se résume en un mot : tout… On peut tout faire… Traction mécanique…
ISIDORE
Passe… passe…
GRUGGH, un peu décontenancé.
Mais encore, allez-vous me dire…
ISIDORE
Je ne dis rien du tout… Au fait… vous avez une chute de vingt mille chevaux… C’est entendu… Où est-ce ?
GRUGGH
Laissez-moi d’abord vous exposer l’affaire dans ses grandes lignes… Nous nous occuperons ensuite du détail…
ISIDORE
Va… va… Pourvu qu’elle ne soit pas dans la lune…
Il ricane.
GRUGGH
Cette chute incomparable… est située dans la montagne… à vingt-six kilomètres d’une grande ville populeuse et industrielle… dont le traité… notez cela… dont le traité avec la Compagnie du gaz expire dans trois ans… Municipalité nouvelle… intelligente… amie du progrès.
ISIDORE
Ne t’emballe pas sur l’esprit de progrès des municipalités… Je les connais…
GRUGGH
Celle-ci ne demande qu’à s’entendre avec nous…
ISIDORE
Question de pots-de-vin. C’est classé… Ensuite…
GRUGGH
Trois stations thermales, importantes… très suivies, se trouvent également dans le champ d’exploitation de la chute… Elles comportent quatre-vingt-douze grands hôtels… Enfin… et c’est là qu’est l’intérêt exceptionnel de l’affaire… les terrains avoisinants sont extrêmement riches en bauxite… Ayant le minerai sur place… la force et la chaleur… nous pouvons construire une usine d’aluminium… et faire concurrence à l’Allemagne…
ISIDORE
Bon, bon… Je vois ça…
PHINCK
C’est incalculable…
ISIDORE
Oui ?… Eh bien, ne calculons pas encore… (Il se lève… marche dans la pièce, les mains croisées derrière les basques de sa jaquette.) Et cette chute… est à vous ?…
GRUGGH, légère hésitation.
Sans doute…
ISIDORE
Ça m’étonne…
PHINCK
Pourquoi ? Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?
ISIDORE
J’entends… Vous en êtes bien propriétaires ?…
GRUGGH
Mais oui… Je vais vous dire…
ISIDORE
Que vous n’en êtes pas propriétaires…
GRUGGH
C’est tout comme… nous avons une promesse de vente…
ISIDORE
De qui ?
GRUGGH
Mais du propriétaire de la chute…
ISIDORE
Dont vous êtes propriétaires ?… (Ricanant.) Écoutez, mes enfants, vous êtes très gentils, tous les deux… Et moi… je suis sans doute un imbécile… Mais ce que vous m’offrez là… c’est peut-être très intéressant… c’est surtout trop compliqué… Je ne m’embarque jamais dans une affaire dont j’ignore ce qu’elle est… où elle est… et avec qui je dois la traiter…
GRUGGH
Vous devez la traiter avec nous… Mais nous ne voulons rien vous cacher… (Un peu agacé.) Vous ne me laissez pas parler.
Silence de Lechat.
PHINCK
Vous interrompez toujours… (Silence d’Isidore.) On ne sait plus où l’on en est.
GRUGGH, après avoir consulté Phinck.
Il s’appelle Joseph Bruneau…
ISIDORE
Pauvre Bruneau ! Un qui n’a pas de veine… (Il vient s’asseoir sur le coin de la table où se trouve Phinck.) Et qu’est-ce que c’est que ce bonhomme-là ?
GRUGGH
Moitié paysan… moitié bourgeois… Un être quelconque… Pas très malin… mais fort entêté… Il refusa d’abord toute proposition d’association… mais à force de lui faire miroiter des millions et des millions devant les yeux… nous le décidâmes à entreprendre l’affaire pour son compte…
ISIDORE
Il est donc bien riche, ce Bruneau ?…
GRUGGH
Il possédait alors trois cent mille francs… à peu près… Nous lui présentâmes des devis qu’il accepta… Et les travaux commencèrent. Seulement il se trouva que sur dix kilomètres de tunnel à creuser… trois n’étaient pas achevés… qu’il ne restait plus rien des trois cent mille francs… Nous nous étions trompés sur les devis…
ISIDORE, sarcastique.
Ah ?…
PHINCK
On se trompe souvent sur les devis…
ISIDORE
Oui !… (Il ricane.) Ensuite.
Isidore lève la tête et regarde plus attentivement Gruggh et Phinck.
GRUGGH
Bruneau était alors à notre discrétion… Il le comprit tout de suite… Nous rédigeâmes un contrat sous seing privé… par quoi… nous nous engagions à reprendre l’affaire… et à le désintéresser soit par la remise d’une somme à déterminer… soit par l’attribution d’une petite part… dans la combinaison qui interviendra.
ISIDORE
Voilà pour Bruneau… ce pauvre Bruneau ! Et la chute ?… Cette fameuse chute ?
GRUGGH, après avoir consulté Phinck.
À Saint-Carex… près de Grenoble…
ISIDORE
Saint-Carex ?… mais… dites donc, mes enfants. Saint-Carex… je connais ça… Parfaitement… Saint-Carex se trouve, il me semble, dans la zone militaire…
GRUGGH
Oui…
PHINCK
C’est un détail sans importance.
ISIDORE
Vraiment ?… Tu as trouvé cela, toi… Tous les embêtements… Tous les obstacles… que l’Administration militaire va te jeter dans les jambes… tous les délais… tous les refus… et, finalement… après des années de luttes et de démarches, de temps perdu… d’argent gâché… l’impossibilité où tu seras de faire quoi que ce soit… d’exploiter quoi que ce soit… tu appelles ça… un détail ?… Eh bien, mon vieux Phinck…
PHINCK, avec autorité.
Vous pensez que, dans une telle entreprise… nous n’allons pas à l’aveuglette… nous avons des influences en haut lieu…
ISIDORE
Ah !… et… des capitaux autre part… sans doute ? C’est parfait… alors… vous n’avez pas besoin de moi ? Marchez, mes enfants… marchez tout seuls… J’aime autant cela… Un verre de porto ?… 1804 !… À la santé de ce pauvre Bruneau, hein ? (Il sert et ils boivent.) Dites donc, vous avez l’air de le trouver moins bon ?
PHINCK
Du tout… au contraire !
GRUGGH
Mais, mon cher monsieur Lechat… nous n’avons jamais prétendu que vous ne pouviez pas nous être utile… Ce serait de la folie…
ISIDORE
Tu y reviens ?…
GRUGGH
Vous avez un journal… c’est-à-dire l’arme puissante et terrible du capitalisme moderne…
PHINCK
Le levier indispensable à tous les grands remueurs d’affaires…
GRUGGH
Vous avez aussi…
ISIDORE
Oui… oui… Et n’empêche que vous vouliez me rouler… (Protestations de Gruggh et de Phinck.) Vous avez tort… Je suis franc, moi… loyal… large… trop large… et je joue cartes sur table… Mais j’y vois clair… Je ne suis pas Bruneau, moi… Ce pauvre Bruneau !… J’ai les os durs… le cuir solide… Quand on veut m’avaler je me mets en travers… et ça ne passe pas… Ceci pour votre bien… De l’affaire en question, je ne connais que ce que vous m’en avez dit… à travers toutes vos restrictions… Donc… je ne la connais pas… mais je ne demande pas mieux que de l’étudier sérieusement et à fond… Elle peut être mauvaise… Elle peut être bonne… Je la crois bonne… et j’ai le flair de ces choses-là… Seulement, il me faut des conditions qui ne sont pas à discuter… Elles sont à accepter ou à refuser… sans plus… car je n’ai pas de temps à perdre dans toutes ces petites roueries enfantines… ces petits asticotages ridicules, qui ne vous mèneront à rien et qui me dégoûtent…
GRUGGH
Mais… pardon… ces asticotages…
ISIDORE
En voilà assez… À combien estimez-vous les frais de premier établissement… travaux… constructions… machines ?
PHINCK
Àhuit millions…
ISIDORE
Mâtin !… (Un temps.) Faudra voir ça… (Un temps.) Je me charge de trouver les capitaux… C’est entendu… Mais, permettez, sous les plus expresses réserves que l’affaire, après examen, sera jugée bonne par moi ?…
GRUGGH
Cela va sans dire…
ISIDORE
Je me charge aussi de toutes les négociations avec le ministère de la Guerre… Et je vous réponds qu’elles seront rondement menées… (Il s’arrête de marcher.) Et voici ce que j’exige… D’abord, Bruneau… je ne le connais pas, moi… Bruneau… et ne veux pas le connaître… Faites-en ce que vous voudrez…
GRUGGH
Pardon… Ce pauvre homme !…
ISIDORE
Il faut faire de la philanthropie ou des affaires… Vous faites des affaires, n’est-ce pas ? Oui… Eh bien, vous l’avez roulé une première fois… ce pauvre Bruneau… Vous n’avez pas besoin de moi pour le rouler une seconde. Bruneau, je vous l’abandonne… (Gros rire.) Et à ce propos, je vous préviens que les devis que vous me présenterez seront soumis à un contrôle sérieux… Diable !… S’il y a plus tard… un excédent… il sera pris sur votre part exclusivement…
Gruggh donne des signes d’impatience. — Phinck le calme d’un geste.
PHINCK
Mais, d’abord, quelles seront les parts ?…
ISIDORE
Égales entre nous deux…
PHINCK
Vous voulez dire entre nous trois ?
ISIDORE
Comment… entre nous trois ?… Où vois-tu que nous soyons trois ?… (À Gruggh.) Toi… (À Phinck.) et toi… ça fait un… Moi, ça fait un… Un et un… ça fait deux !… Où est le troisième ! Et j’ajoute que j’entends avoir seul la direction financière de l’affaire… et y introduire toutes les combinaisons que je jugerai utiles à son développement… sans que vous puissiez y contrevenir d’une manière quelconque… réserves faites, bien entendu, de vos droits statutaires. Mais je vous préviens, à l’avance, qu’ils ne seront pas très lourds…
GRUGGH
Je ne comprends pas…
ISIDORE
Tu comprendras plus tard… Laisse-moi finir… Puisque c’est moi qui apporte l’argent… je n’ai pas besoin de vous dire que je m’attribue toutes les commissions sur les marchés avec les entrepreneurs et les constructeurs…
PHINCK
Quelles commissions ?
GRUGGH
Il n’y a pas de commissions…
ISIDORE
Eh bien, mes enfants… s’il n’y a pas de commissions… je me serai roulé moi-même… Ce serait drôle… mais ça m’étonnerait…
GRUGGH
Vous n’avez pas parlé de nos appointements ?…
ISIDORE
Je n’en veux pas…
GRUGGH
Il est cependant d’un usage constant…
ISIDORE
Je n’en veux à aucun prix… Nous ne sommes pas des employés, que diable !
PHINCK
Permettez… permettez…
ISIDORE
Rien du tout… rien du tout…
PHINCK
Et mon brevet ?
ISIDORE, après avoir regardé Phinck ironiquement.
Ton brevet ?… Quel brevet ?… Ah ! oui !… (Il lui tape sur l’épaule.) À quelle heure pars-tu ?… Il y a un train à six heures trente… un express, mon vieux… c’est le meilleur…
PHINCK
Nous ne pouvons accepter de pareilles conditions…
GRUGGH
Vous nous dépouillez…
PHINCK
Vous nous égorgez…
GRUGGH
C’est impossible… impossible…
PHINCK
Monstrueux !… Je respecte les droits du capital… Mais le capital n’est pas tout dans une affaire… Et mon brevet. (Il agite une feuille de papier.) Mon brevet a des droits, lui aussi…
ISIDORE, bonhomme.
Libre à vous, mes enfants… Eh bien, brisons là… nous n’avons rien dit, voilà tout… On discute une affaire… on ne s’entend pas… cela arrive tous les jours… et ça n’empêche pas les sentiments… parbleu… (Après un temps.) Le plus ennuyé… Ce sera Bruneau… (Il marche… marche.) Pauvre Bruneau !… Après tout… il m’intéresse, moi… ce brave homme-là… Ma foi !… J’ai bien envie d’aller faire un petit tour… par chez lui… et de l’interviewer… Qu’en dites-vous ?… Une interview de Bruneau dans le Petit Tricolore… hé… hé ?… Ça pourrait être une chose émouvante et comique, pas vrai ?… (Il se frotte les mains. — Consternation de Gruggh et de Phinck.) Ma foi, oui !… L’idée est bonne… Et puis… pourquoi aussi… n’irais-je pas… dès demain… au Ministère de la Guerre ! (Avec emphase.) J’y suis comme chez moi… J’entre dans le cabinet du ministre le chapeau sur la tête… C’est une idée aussi… ça… (Il se frotte les mains.) Eh bien ? Ce programme vous va-t-il ?
GRUGGH, accablé.
Nous ne demandons pas mieux que de réfléchir… encore…
ISIDORE
Àquoi bon !… L’affaire ne vous plaît pas… Lâchez-la… Voyez-vous… il ne faut jamais faire les choses… malgré soi…
Entre un domestique.
LE DOMESTIQUE
M. Xavier…
ISIDORE
Une petite minute… je suis à lui… (Le domestique sort. — À Gruggh et à Phinck.) Je vous demande pardon, mes enfants… mais j’ai besoin de causer avec mon fils…
Gruggh reprend son chapeau… Phinck remet ses papiers dans la serviette, qu’il referme… Ils se disposent à partir, ahuris et décontenancés.
GRUGGH
Eh bien… c’est entendu… nous allons réfléchir encore…
ISIDORE
Comme vous voudrez…
PHINCK
Nous allons revoir certains chiffres, refaire certains calculs…
ISIDORE
C’est ça…
PHINCK
Qu’est-ce que nous voulons, nous ? Nous entendre, n’est-ce pas ? De votre côté…
ISIDORE
Oh ! mes enfants… ne me demandez pas de réfléchir… Mes réflexions ne vaudraient rien pour vous… au contraire…
PHINCK, la tête basse.
Eh bien… voilà !…
ISIDORE
Vous avez jusqu’à six heures… Dites donc… Si vos réflexions, par hasard… vous amenaient à conclure l’affaire…
PHINCK
Heu !… C’est tout une autre combinaison… maintenant…
ISIDORE
Enfin… si vous acceptiez… rédigez-moi un petit engagement, provisoire et conditionnel… mais strictement… sur les bases que je vous ai données… strictement… vous entendez ? Plus tard, quand nous en serons à l’acte de société… nous aurons à examiner quelques conditions supplémentaires… dont nous n’avons pas parlé… (Sursaut de Gruggh et de Phinck.) Des choses insignifiantes…
GRUGGH, ahuri et regardant tristement la pointe de ses bottines.
Eh bien… voilà !… Nous allons examiner à nouveau…
PHINCK, l’air funèbre.
Certainement, mais sapristi !
GRUGGH, même jeu.
Qu’est-ce que nous voulons, nous… n’est-ce pas ?
PHINCK
Trouver un joint… Difficile…
ISIDORE, il les reconduit jusqu’à la porte en les réconfortant de tapes amicales sur l’épaule.
Allons… allons… quels drôles de bonshommes !… Je viens de faire votre fortune… et vous avez des figures d’enterrement !… Du nerf, sapristi !… et de la gaieté… Ohé… ohé !… mes enfants… (Gruggh et Phinck sortent. — De la porte.) Six heures trente… N’oubliez pas…
Entre Xavier.
ISIDORE, XAVIER
Xavier a une tenue d’automobile très élégante. — Grand, mince, figure déjà légèrement flétrie. Manières froides.
ISIDORE, exubérant, les bras ouverts.
Ah ! enfin… voilà le chauffeur !…
XAVIER
Mon père !…
Il lui tend deux doigts, mollement.
ISIDORE
C’est tout ce que tu me donnes ! Eh bien… quoi, voyons ?… On ne l’embrasse pas, son papa ?… son vieux papa !
XAVIER
Si tu veux…
Il embrasse son père.
ISIDORE
Ça n’est donc pas chic ?… Ça ne se fait donc pas à l’Épatant ?… Regarde-moi… un peu… Qu’est-ce que c’est que cette figure-là !… On est embêté, hein ?
XAVIER, vaguement.
Oh !…
ISIDORE
Petites femmes ?… Affaires de cœur ?…
XAVIER
Ah ! non… Les affaires de cœur… il y a longtemps que j’en ai soupé…
ISIDORE
Sacré petit chauffeur, va !… Affaires d’argent ?…
XAVIER
Plutôt…
ISIDORE
Ah !… Grosse culotte ?…
XAVIER
Assez grosse…
ISIDORE
À Ostende ?
XAVIER
Ostende…
ISIDORE
Raconte-moi ça… Un verre de porto ?
XAVIER
Merci !… Tu sais bien que je ne bois que de l’eau…
ISIDORE
Fêtard, va !… (Il s’assied.) Alors !…
XAVIER, s’asseyant aussi.
Dix mille louis…
ISIDORE, sursautant.
Qu’est-ce que tu dis ?
XAVIER, détachant froidement chaque mot.
Dix mille louis…
ISIDORE
J’avais bien entendu… Bigre !… (Il regarde son fils d’un air ahuri.) Tes histoires sont courtes… mon garçon… mais elles sont bonnes…
XAVIER
Bonnes… Enfin, voilà…
Un petit silence.
ISIDORE
Mais… dis donc… dix mille louis… c’est une somme…
XAVIER
Oh !… pour toi…
ISIDORE
Comment, pour moi ?… Tu es extraordinaire… Mais on n’a pas toujours deux cent mille francs de disponibles… comme ça… On prévient… que diable !
XAVIER
Une affaire demain… et il n’y paraîtra plus…
ISIDORE
Une affaire… une affaire… C’est bientôt dit… Et pas moyen d’arranger ça ?
XAVIER
Impossible… Dette d’honneur…
ISIDORE
D’honneur… d’honneur… Au diable l’honneur !… Où il y a de l’argent… il n’y a pas d’honneur… Il y a une affaire… et ça se traite…
XAVIER
Pas dans mon monde…
ISIDORE
Dans son monde !… Il a bien dit ça… Est-il étonnant, ce gamin !… Alors, impossible ?
XAVIER, très sec.
Oui !…
ISIDORE
Tout à fait impossible ?
XAVIER, même jeu.
Tout à fait impossible…
ISIDORE
Oui !… (Songeur. — Un petit silence.) Écoute… je veux bien te donner encore ces deux cent mille francs… Seulement… il faut que tu me les regagnes.
XAVIER
Si je peux…
ISIDORE
Tu peux… Mais j’ai la tête rompue par les affaires depuis ce matin… (Il se lève.) Et j’en ai encore une très grosse à traiter… tantôt… avec cette canaille de Porcellet… Nous en reparlerons après le déjeuner…
XAVIER
Mon dessert, alors ?
ISIDORE, caressant la joue de son fils.
Il est gentil, tout de même… Viens voir mes chevaux… (Il tire sa montre.) Nous avons le temps…
XAVIER
Tu sais qu’il faut que je sois rentré à Paris à six heures ?
ISIDORE
Tu le seras… Pas un mot à ta mère, surtout…
XAVIER
Voyons !…
ISIDORE
J’en aurais pour quinze jours de plaintes, de pleurs… de lamentations…
XAVIER
Toujours rasante, maman ?…
ISIDORE
Ah ! mon petit…
Ils se dirigent, bras dessus bras dessous, vers la porte.
XAVIER
Et Tartelette Cabri ?…
ISIDORE, avec conviction.
Un ange… de plus en plus un ange !…
XAVIER, riant.
Ah ! papa !… à ton âge !
ISIDORE
Qu’est-ce que tu veux ? Je ne suis pas comme toi, moi… j’ai le cœur jeune… nom d’un chien ! Il me faut du sentiment… de l’amour…
XAVIER, ironique.
De l’idéal, nom d’un chien ?
ISIDORE
Eh bien, oui !… Ça repose des affaires !…
Ils rient, disparaissent.