Chapitre 10
La santé de Charlotte s’était parfaitement remise. Heureuse et fière du robuste garçon auquel elle avait donné la vie, ses yeux et sa pensée suivaient chaque développement de la physionomie expressive de cet enfant. Sa naissance l’avait rattachée au monde et à ses divers rapports, et réveillé son ancienne activité ; tout ce qu’elle avait fait, créé, établi pendant l’année écoulée lui revenait à la mémoire et lui causait un plaisir nouveau, puisque tout cela devait profiter à son fils.
Dominée par ce sentiment de mère, elle se rendit un jour dans la cabane de mousse avec Ottilie et l’enfant qu’elle fit déposer sur la petite table comme sur un autel domestique. En voyant auprès de cette table deux places vides, occupées naguère par Édouard et par le Capitaine, le passé se présenta vivement devant elle, et fit germer dans sa pensée un nouvel espoir pour elle et pour Ottilie.
Les jeunes filles examinent probablement, dans leur silence pudique, les jeunes hommes de leur société habituelle, en se demandant à elles-mêmes lequel elles désireraient pour époux. Mais la femme chargée de l’avenir d’une fille ou d’une jeune parente étend ses recherches sur un cercle plus vaste ; Charlotte se trouvait dans ce cas : aussi son imagination lui représenta-t-elle le Capitaine qui, quelques mois plus tôt, avait occupé un des sièges restés vides dans la cabane, et elle crut voir en lui le futur mari d’Ottilie ; car elle savait qu’il n’y avait plus aucun espoir de conclure le brillant mariage que le Comte avait projeté pour lui.
La jeune fille prit l’enfant dans ses bras et suivit Charlotte qui venait de sortir brusquement de la cabane pour continuer sa promenade, pendant laquelle elle s’abandonna à une foule de réflexions.
« La terre ferme a aussi ses naufrages, se dit-elle à elle-même, et il est aussi louable qu’utile de chercher à réparer ces désastres inévitables le plus promptement possible. La vie est-elle autre chose qu’un échange perpétuel de pertes et de gains ? Qui de nous n’a pas été arrêté dans un projet favori ? détourné de la route qu’il croyait avoir choisie pour toujours ? Que de fois n’avons-nous pas abandonné le but vers lequel nous tendions depuis longtemps, pour aspirer à un prix plus noble et plus grand ? Lorsqu’un voyageur brise sa voiture en route, cet accident lui paraît fâcheux, et cependant il lui vaut parfois une connaissance, un lien nouveau qui embellira le reste de sa vie. Oui, le destin se plaît à réaliser nos vœux, mais à sa manière ; il aime à nous donner plus que nous ne demandions d’abord. »
En arrivant sur le haut de la montagne, près de la maison d’été, Charlotte trouva pour ainsi dire la réalisation des pensées auxquelles elle venait de se livrer, car le tableau qui se déroulait sous ses yeux dépassait ses espérances. Tout ce qui aurait pu nuire à l’effet de l’ensemble en lui donnant un cachet de petitesse ou de confusion, avait disparu. La beauté calme et grandiose du paysage se dessinait nettement aux regards étonnés, qui se reposaient avec plaisir sur la verdure naissante des plantations nouvelles, destinées à unir agréablement les parties trop coupées.
La vue dont on jouissait des fenêtres du premier étage de la maison était aussi belle que variée, et faisait pressentir le charme que devaient nécessairement lui prêter les variations des effets de lumière, de soleil et de lune. La maison était presque habitable ; quelques journées de menuisier, de peintre en bâtiments et de tapissier suffisaient pour terminer ce qui restait à faire. Charlotte donna des ordres en conséquence, puis elle y fit apporter des meubles et approvisionner la cave et les cuisines, car le château était trop éloigné pour aller à chaque instant y chercher les objets de première nécessité.
Ces préparatifs achevés, les dames s’installèrent avec l’enfant dans cette charmante demeure, environnée de tous côtés de promenades aussi pittoresques qu’intéressantes. Dans ces régions élevées, elles respiraient avec bonheur l’air frais et embaumé du printemps.
Ottilie cependant descendait toujours de préférence, tantôt seule et tantôt avec l’enfant dans ses bras, le sentier commode qui conduisait vers les platanes, et de là à l’une des places où l’on trouvait la nacelle pour traverser le lac. Ce plaisir avait beaucoup d’attrait pour elle, mais elle ne se le permettait que lorsqu’elle était seule ; car Charlotte, que la plus légère apparence de danger faisait trembler pour son enfant, lui avait recommandé de ne jamais le promener sur l’eau. Le jardinier, accoutumé à voir la jeune fille partager sa sollicitude pour les fleurs, ne fut point négligé ; elle laissait rarement passer une journée sans aller le visiter dans ses jardins.
À cette époque Charlotte reçut la visite d’un Anglais qu’Édouard avait rencontré plusieurs fois dans ses voyages. Ils s’étaient promis de venir se voir si l’un se trouvait dans le pays de l’autre, et le Lord, à qui l’on avait parlé des embellissements que le Baron avait fait faire dans ses domaines, s’était empressé de réaliser sa promesse. Muni d’une lettre de recommandation du Comte, il arriva chez Charlotte et lui présenta son compagnon de voyage, homme d’un caractère aimable et doux, qui le suivait partout.
Ce nouvel hôte visita la contrée, tantôt avec les dames ou avec son compagnon, tantôt avec le jardinier ou les gardes forestiers, parfois même seul ; et ses remarques prouvaient qu’il savait apprécier les travaux achevés et ceux qui ne l’étaient pas encore ; et que lui-même avait fait exécuter de semblables embellissements dans ses propriétés. Au reste, tout ce qui pouvait donner de l’importance ou un charme quelconque à la vie, l’intéressait, et il y prenait une part active, quoiqu’il fût déjà avancé en âge.
Sa présence fit sentir plus vivement aux dames la beauté des sites qui les entouraient. Son œil exercé saisissait chaque point remarquable de la contrée qui le frappait d’autant plus vivement, que ne l’ayant pas vue avant les changements exécutés, il ne pouvait savoir ce qu’il devait à l’art ou à la nature. On peut dire en général que ses observations agrandissaient et enrichissaient la contrée, car cet amateur passionné jouissait d’avance du charme qu’y ajouteraient les plantations nouvelles que son imagination voyait déjà telles qu’elles seraient quelques années plus tard. Mais s’il admirait tout ce qui était et tout ce qui ne pouvait manquer d’être bientôt, aucun oubli n’échappait à sa pénétration. Indiquant ici une source qui n’avait besoin que d’être déblayée pour en faire l’ornement d’un vaste bocage, et là un creux de montagne, qui, un peu élargi, formerait un lieu de repos d’où l’on pourrait, en abattant seulement quelques arbres, apercevoir de magnifiques masses de rochers pittoresquement entassés, il félicitait Charlotte de ce qu’il lui restait encore quelque chose à faire, et l’engageait à ne pas aller trop vite, afin de prolonger aussi longtemps que possible le plaisir de créer et d’embellir.
Cet homme si sociable ne se rendait jamais importun, car il savait s’occuper utilement. À l’aide d’une chambre obscure qu’il portait partout avec lui, il reproduisait les points de vue les plus saillants des contrées qu’il visitait, et se procurait ainsi un recueil de dessins aussi agréable pour lui que pour les autres. Pendant les soirées qu’il passait avec les dames, il leur montrait ses dessins qui les amusaient d’autant plus, que les récits et les explications dont l’aimable Lord les accompagnait, faisaient passer sous leurs yeux, au milieu de la profonde solitude dans laquelle elles vivaient, les rivages et les ports, les mers et les fleuves, les montagnes et les vallées les plus célèbres, ainsi que les castels et les autres localités immortalisés par les événements historiques dont ils avaient été le théâtre. Cet intérêt cependant était d’une nature différente chez chacune des deux dames. L’importance historique captivait Charlotte, tandis qu’Ottilie aimait a s’arrêter sur les contrées dont Édouard lui avait parlé souvent, et avec prédilection ; car nous avons tous des souvenirs de faits ou de localités plus ou moins éloignés, auxquels nous revenons toujours avec plaisir parce qu’ils se trouvent en harmonie avec certaine particularité de notre caractère, ou avec certains incidents de notre vie, que l’habitude ou nos penchants naturels nous ont rendus chers.
Lorsque les dames demandaient au noble Lord dans laquelle des charmantes contrées dont il leur montrait les dessins il se fixerait de préférence, s’il avait la liberté du choix, il éludait une réponse directe et se bornait à raconter les aventures agréables qui lui étaient arrivées dans les unes ou les autres de ces contrées, et il en vantait le charme, avec une prononciation en français pittoresque, qui donnait à son langage quelque chose de piquant. Un jour Charlotte lui ayant demandé positivement quel était son domicile actuel, il répondit avec une franchise à laquelle elle était loin de s’attendre.
— J’ai contracté l’habitude de me croire partout dans mes propres foyers, au point que je ne trouve rien de plus commode que de voir les autres bâtir, planter et tenir ménage pour moi. Je n’ai nulle envie de revoir mes propriétés, d’abord pour certaines raisons politiques, et puis parce que mon fils, pour lequel je les avais embellies dans l’espoir de l’en voir jouir avec moi, ne s’y intéresse nullement. Il s’est embarqué pour les Indes, afin d’y utiliser ou gaspiller sa vie comme l’ont fait et le feront tant d’autres avant et après lui. J’ai remarqué, en général, que nous nous occupons beaucoup trop de l’avenir. Au lieu de nous installer commodément dans une position médiocre, nous cherchons toujours à nous étendre, ce qui ne sert qu’à nous mettre plus mal à l’aise nous-mêmes, sans aucun avantage pour les autres. Qui est-ce qui profite maintenant des bâtiments que j’ai fait élever, des parcs et des jardins que j’ai fait planter ? Certes ce n’est pas moi, ce n’est pas même mon fils, mais des étrangers, des voyageurs que la curiosité attire, et que le besoin de voir toujours quelque chose de nouveau pousse sans cesse en avant. Au reste, malgré tous nos efforts pour nous trouver bien chez nous, nous ne le sommes jamais qu’à demi, surtout à la campagne où il nous manque, à chaque instant, quelque chose que la ville seule peut nous fournir. Le livre que nous désirons le plus ne se trouve jamais dans notre bibliothèque, et les objets de première nécessité, du moins selon nous, sont précisément ceux qu’on a oublié de mettre à notre portée. Oui, nous passons notre vie à arranger telle ou telle demeure dont nous déménageons avant d’avoir pu terminer nos apprêts. C’est rarement notre faute, et presque toujours celle des circonstances, des passions, du hasard, de la nécessité.
Le Lord était loin de présumer que ces observations pouvaient s’appliquer à la situation de la tante et de la nièce. Les généralités les plus indéterminées deviennent toujours des allusions, quand on les énonce devant plusieurs personnes, lors même que l’on connaîtrait parfaitement l’ensemble de leurs rapports de famille et de société.
Charlotte avait si souvent été blessée de la sorte par les amis les mieux intentionnés, et sa haute raison envisageait le monde sous un point de vue si juste, qu’elle supportait, sans en souffrir, les attaques involontaires qui la forçaient à reporter ses regards sur tel ou tel point fâcheux de son existence. Mais pour Ottilie qui rêvait et pressentait plutôt qu’elle ne jugeait, et que son extrême jeunesse autorisait à détourner les yeux de ce qu’elle ne voulait ou ne devait pas voir ; pour Ottilie, disons-nous, les remarques de l’Anglais avaient quelque chose d’effrayant. Il lui semblait qu’il venait de déchirer le voile gracieux sous lequel l’avenir se cachait encore pour elle. Le château, les promenades, les constructions nouvelles, ne lui paraissaient plus que de froides inutilités, puisque leur véritable propriétaire n’en jouissait pas, et qu’il errait à travers le monde, non en voyageur et pour sa propre satisfaction, mais exposé à tous les dangers de la carrière militaire dans laquelle il avait été poussé par dévouement pour les objets de ses affections. Accoutumé depuis longtemps à écouter en silence, elle ne répondit rien, mais son cœur était déchiré. Loin de présumer l’effet qu’il avait produit, le Lord continua gaiement la conversation sur le même sujet.
— Je me crois enfin sur la bonne route, car je suis arrivé à ne plus voir en moi qu’un voyageur perpétuel qui renonce à beaucoup pour jouir de plus encore. Me voilà fait au changement, il est même devenu un besoin pour moi ; je m’y attends sans cesse, comme on s’attend, à l’Opéra, à une décoration nouvelle, par la seule raison qu’on en a déjà vu une grande quantité. Je sais d’avance ce que je dois espérer de la meilleure comme de la plus mauvaise auberge ; et que le bien et le mal seront en dehors de mes habitudes. Mais qu’on soit esclave de ses habitudes ou des caprices du hasard, le résultat est le même, excepté cependant que, dans le dernier cas, on n’est pas exposé à se fâcher parce qu’un objet de prédilection a été égaré ou perdu ; à ne pas dormir pendant plusieurs nuits, parce que l’on est obligé de coucher dans une autre chambre jusqu’à ce que les réparations devenues indispensables dans la nôtre soient terminées ; ou à trouver fort longtemps son déjeuner mauvais, parce qu’on ne peut plus le prendre dans la tasse qu’on affectionnait et qu’un valet maladroit a cassée. Cette foule de petits malheurs et d’autres plus réels, ne sauraient plus m’atteindre. Quand le feu prend à une maison, j’ordonne à mes gens de faire les paquets ; je monte tranquillement en voiture, et je sors de cette maison et de la ville pour aller chercher un gîte ailleurs. Et lorsqu’à la fin de l’année j’arrête mon compte, je trouve que je n’ai pas dépensé davantage que si je fusse resté chez moi.
Ce tableau retraçait à Ottilie l’image d’Édouard luttant péniblement contre les incommodités, les privations et les dangers de la vie des camps, lui qui s’était habitué à trouver chez lui la sécurité, l’aisance et même les superfluités de la vie de famille la plus élégante la plus commode et la plus libre. Pour cacher sa douleur elle se réfugia dans la solitude. Jamais encore elle n’avait été aussi malheureuse, car elle sentait clairement qu’elle était la cause qui avait éloigné Édouard de sa maison, et qui l’empêchait d’y revenir. Cette conviction était plus cruelle pour elle que les doutes les plus pénibles, et cependant elle cherchait toujours à s’y affermir davantage. Lorsque nous nous jetons une fois sur la route des tourments, nous en augmentons l’horreur en nous tourmentant nous-mêmes.
La situation de Charlotte, qu’elle jugea d’après ses propres sensations, lui parut si cruelle qu’elle se promit de hâter de tout son pouvoir la réconciliation des époux, d’ensevelir son amour et sa douleur dans quelque retraite obscure, et de tromper ses amis en leur faisant croire qu’elle avait trouvé le repos et le bonheur dans une occupation utile.
Le compagnon de voyage du Lord joignait aux nombreuses qualités qui le distinguaient, un esprit d’observation aussi juste que profond. S’intéressant spécialement aux événements qui résultent d’un conflit entre les lois et la liberté, les relations sociales et naturelles, la raison et la sagesse, les passions et les préjugés, il avait deviné sans peine ce qui s’était passé au château avant leur arrivée. Persuadé que les dernières conversations du Lord avaient affligé les dames, il s’était empressé de l’en avertir, et le noble voyageur se promit de ne plus commettre de pareilles fautes. Il savait cependant qu’il n’avait pas été réellement coupable, et qu’il faudrait se taire toujours si l’on ne voulait jamais rien dire qui pût affecter l’une ou l’autre des personnes devant lesquelles on parle ; car les observations les plus vulgaires peuvent réveiller des douleurs assoupies, blesser des intérêts vivants.
— J’éviterai autant que possible, dit-il à son compagnon, toute nouvelle méprise de ce genre, tâchez de me seconder en racontant à ces dames quelques-unes des charmantes anecdotes dont, pendant votre voyage, vous avez enrichi votre portefeuille et votre mémoire.
Ce louable dessein n’eut pas tout le succès que les deux étrangers en avaient espéré. Les dames écoutèrent le narrateur avec beaucoup de plaisir. Flatté de l’intérêt qu’elles prenaient à ses récits et à son débit, il voulut achever de les charmer par une petite histoire aussi singulière que touchante. Comment aurait-il pu deviner qu’elles y prendraient un intérêt personnel ?