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Scène 1

PHILIPPE. — MASSALSKY.

Massalsky, véhément.

On dit en Europe, Monsieur, qu’on fermera vos cours.

Philippe. (Il a l’air jeune. Rien de trop universitaire.)

Il le faudra bien si l’on continue à me faire du tapage.

Massalsky.

Les ignobles événements de la semaine dernière nous ont bouleversés.

Philippe.

Oh ! rien de si grave ! Nous étions très tranquilles quand, tout à coup, pour mieux prendre leurs notes, ils se sont aidés avec des cris d’animaux. Mes amis les ont giflés, c’est d’où est venu la bagarre… On savait depuis quelques jours que la Supérieure générale des Cisterciennes réformées devait être reçue chez moi après l’exécution des décrets.

Massalsky.

De votre part. Monsieur, l’acte est bien généreux.

Philippe.

Il n’était même pas discutable. Marie de Saint-Jérôme est la sœur de ma femme, j’habite leur maison paternelle, c’est moi qui suis leur hôte ici. Du reste, je n’éprouve aucun éloignement pour les congrégations. Je regrette seulement qu’on ait pu croire à une manifestation trop éclatante de mes sentiments particuliers.

Massalsky.

Il ne faut pas qu’on ferme vos cours, Monsieur, nous lutterons…

Philippe.

Oh ! tôt ou tard, nous en viendrons là… Je n’ai pas un collègue pour moi. (Avouant.) Je suis très seul.

Massalsky.

Mais qu’ont-ils donc sous le crâne ici ? Qu’ont-ils fait de leurs cerveaux ?

Philippe.

Les hommes n’ont pas que leur cerveau, ils ont leur « raison », Monsieur. Je suis un maître dur pour la « raison ». Ils m’appellent nihiliste parce que j’ai détruit leurs anciennes valeurs…

Massalsky.

Vous nous avez tout rendu avec la beauté. Que nous importe que le monde soit sans but, sans raison, sans merci ? Nous sommes, et c’est probablement la meilleure raison d’exister. Nous sommes, et c’est évidemment pour être de plus en plus. Agrandir chaque jour son être et son désir, tel est le seul but que nous puissions logiquement assigner à l’existence. Libres d’ailleurs, et peut-être assez peu renseignés quant au choix des moyens… Puis-je me permettre une question ?

Philippe.

Toutes les questions.

Massalsky.

Si belle, si cohérente que m’ait paru votre conception de la vie, je n’y ai pas trouvé une règle de conduite.

Philippe.

Elle n’en comportait pas.

(Un temps.)

Massalsky.

On vous le reproche, Monsieur, c’est votre négation de l’avenir qu’on ne vous pardonne pas. Vous n’attendez rien du lendemain ni du présent. Vous nous devez une morale. (Brusquement.) Votre définition de l’honnête homme je vous prie ?

Philippe, étonné.

Mais… celui qui vit conformément à l’idéal de sa race et de son temps.

Massalsky.

Le Pharisien en Judée, le Sodomite sous Platon, l’ascète en Thébaïde, au choix à Rome, l’épicurien et le stoïcien, le don Quichotte en Espagne et le bourgeois en France ?

Philippe.

Vous l’avez dit.

Massalsky.

Il y a cependant la loi morale (Philippe a un geste d’ignorance), des actes qui avilissent…

Philippe, se désintéressant.

Connaître et vivre sont deux choses…

Massalsky.

Que nous n’arriverons jamais à séparer. Agir comme on pense…

Philippe.

Oh ! Monsieur, la vilaine formule ! Laissez cela aux dévotes du rationalisme. Du reste, ne vous effrayez pas. On n’agit jamais comme on pense, on n’agit pas même comme on sent, mais uniquement comme on le peut. L’homme en ce monde, comme les autres corps de la nature, fait toujours tout ce qu’il doit.

Massalsky.

Même quand il viole et quand il tue…

Philippe.

Évidemment. (Un temps.)

Massalsky.

En tout cas, si vous nous refusez une doctrine, vous nous accorderez bien un droit physiologique à certains dégoûts, au mépris ?

Philippe, vivement.

Je ne méprise rien.

Massalsky, souriant.

Vous êtes bien dédaigneux cependant.

Philippe, souriant aussi.

Soit, mais je ne méprise pas ce que je dédaigne.

Massalsky, se levant pour prendre congé. Avec force.

Alors Monsieur, il y a un enseignement que tout votre nihilisme n’empêchera pas que vous nous donniez : il y a votre vie. Nous la lirons avec une telle passion qu’il faudra bien qu’il en jaillisse un précepte.

(Philippe, debout, lui tend les deux mains ; le jeune homme, avec un grand élan et une coquetterie d’enfant, les élève jusqu’à sa bouche et les baise respectueusement.)

Philippe, retirant ses mains.

Vous croyez aux maîtres, Monsieur ; puissent-ils ne jamais vous décevoir.

(Il reconduit un peu Massalsky qui s’incline encore en le regardant anxieusement au fond des yeux.)

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