Chapitre 7
Bien des années se sont écoulées depuis cette histoire, et presque toutes les bonnes gens dont je parle dorment en paix dans la terre ; leur âme, comme disait M. Perrot, recueille le fruit de leurs vertus.
Je le souhaite sincèrement pour M. Perrot, car c’était un excellent homme ; mais d’après mon humble façon de voir, aujourd’hui que j’ai vingt-quatre ans de pratique notariale, et que je connais un peu les affaires de ce monde, au lieu de s’en tenir à des généralités, notre professeur aurait bien fait d’introduire dans son cours de philosophie l’étude de quelques lois positives tirées du code civil, du code pénal et du code de procédure, utiles à connaître pour défendre ses droits contre les intrigants qui trop souvent exploitent l’ignorance de la jeunesse.
Enfin, cela n’entrait pas dans le programme du baccalauréat ès lettres, et malheureusement, après sept ans de collège, on sait une foule de choses qui ne vous serviront jamais à rien, et l’on ignore les plus nécessaires : M. Perrot suivait le programme.
La première fois que nous entrâmes dans sa classe de philosophie, il nous annonça joyeusement que, après nous avoir appris à parler, il allait nous apprendre à penser, chose qui distingue l’homme de l’animal.
— Les animaux ne pensent pas ! s’écriait-il. Ces êtres bornés ne se demandent jamais : – Que suis-je ? D’où viens-je ? Que serai-je après la vie ? – Ils ne savent pas même ce que c’est de vivre et de mourir ; et que tous les jours, en piochant la terre, le plus pauvre paysan lève son regard mélancolique vers le ciel et se demande :
— Qu’est-ce que je deviendrai plus tard, au cimetière du village, quand mes os vermoulus seront avec ceux de beaucoup d’autres, dans la baraque du fossoyeur ? Qu’est-ce qui m’arrivera ? Qu’est-ce que deviendra mon âme ? – Car nous avons une âme, le dernier malheureux sait qu’il a son âme, et qu’elle est immortelle !
En parlant, M. Perrot se frappait la poitrine et criait :
« Elle est là… nous la sentons… Elle nous fait vivre… elle nous fait penser ! Est-ce qu’il existe un être humain assez abandonné du ciel pour ignorer l’existence de son âme et pour ne pas s’inquiéter de ce qu’elle deviendra ? Notre âme est impérissable ; on ne voit que des ossements dans la terre, l’âme s’est envolée, elle est dans les sphères célestes !… C’est une chose reconnue, prouvée par le consentement universel de tous les peuples, un bienfait de la philosophie et du christianisme.
» Les anciens Égyptiens, ne sachant pas qu’ils avaient une âme, faisaient embaumer leurs corps pour les conserver ; ils élevaient des pyramides pour les défendre de la destruction, ce qui montre bien que l’homme éprouve un grand besoin naturel de durer après sa mort. Et cela continua de la sorte, pendant une longue suite de siècles, jusqu’à ce qu’enfin Platon, un véritable philosophe, découvrit l’âme. Tous les autres avant lui n’avaient vu que la matière ; ce génie sublime vit l’esprit, l’idée, l’âme immortelle !
» C’est la plus grande découverte que l’on ait faite depuis l’origine des temps historiques ; elle a créé toutes les religions et toutes les sociétés modernes. Saint Augustin lui-même a reconnu que Platon était un des précurseurs du Christ, et c’est avec justice, car Platon est le créateur de l’idéalisme, l’inventeur de l’immortalité de l’âme, dont Moïse et les plus grands génies de la Bible ne disent pas un mot. Pour eux, un homme mort est bien mort ; et tout au plus les prophètes sont-ils enlevés au ciel sur un char de feu, pour les empêcher de mourir.
» Depuis cette découverte, on n’embaume plus les corps ; on les méprise, ils sont voués à la pourriture.
» Autrefois, les monarques d’Orient seuls avaient l’espérance, moyennant leurs parfums et leurs pyramides, de subsister longtemps après la mort ; aujourd’hui, le dernier paysan a cette consolation de savoir qu’il vivra par son âme immortelle ; c’est ce qui le fait suer, travailler, souffrir sans se plaindre ; et s’il faut reconnaître que la religion seule lui confère cet avantage, il est juste de reconnaître aussi que la philosophie en a eu la première idée, une espèce de révélation surnaturelle, dont Platon lui-même n’a peut-être pas vu toutes les conséquences.
» Pas un journalier ne voudrait travailler la terre pour les autres, s’il n’avait pas une âme qui sera récompensée de ses peines ; pas un soldat ne voudrait se faire tuer pour défendre le bien des riches, s’il n’était pas sûr de revenir dans un monde meilleur.
» Et moi-même, mes chers élèves, croyez-vous que je renoncerais à mes goûts naturels, et que je n’aimerais pas mieux mille fois aller voir mes abeilles, courir les bois, me livrer à la poésie, écrire dans un petit journal les fantaisies de mon imagination, que de venir m’enfermer ici, dans une salle obscure, froide en hiver, chaude en été… Croyez-vous que j’aurais sacrifié ma jeunesse pour une faible rétribution annuelle, si je n’étais pas sûr de jouir un jour du fruit de mon travail ?… Non ! non ! j’aurais fait toute autre chose.
» La conviction de l’immortalité de mon âme me soutient : toutes les injustices, toutes les abominations, toutes les hypocrisies et les mensonges qui blessent souvent notre vue, ne peuvent nous révolter contre les autorités légitimes ; on se dit que c’est un mérite de plus de les supporter avec courage et de se soumettre à la volonté de Dieu, qui nous en récompensera largement.
» Oui, toute la civilisation repose sur ce principe : « que l’âme survit à la destruction du corps ! »
» Cette conception admirable assure le bon ordre dans ce monde et la justice dans l’autre.
» Les philosophes matérialistes seuls nient l’existence de l’âme ; mais les matérialistes sont des êtres charnels, attachés aux faux biens de la terre ; des ambitieux rongés d’un esprit d’envie et de convoitise, qui voudraient retirer aux peuples malheureux leur unique consolation, pour les soulever contre la société.
» Ils n’ont pas une seule preuve contre l’existence de l’âme, qui nous est attestée par le consentement universel et par le témoignage de notre propre conscience.
» Cela nous suffit ! L’âme est un fait que chacun peut observer à son aise, en y pensant.
» Nous allons commencer notre philosophie par l’étude de l’âme, qui jouit de trois facultés : la sensibilité, l’intelligence et l’activité. »
Voilà, mot à mot, notre première leçon de philosophie, que je viens de copier dans un vieux cahier resté au fond d’une armoire, avec ceux de mes études de droit.
Notre professeur n’apportait jamais la moindre preuve de ce qu’il avançait touchant l’existence et l’immortalité de l’âme, excepté « le consentement universel » et « le témoignage de la conscience ». Il y en a pourtant beaucoup d’autres, et de très fortes, mais ce n’est pas dans la philosophie de M. Cousin qu’on les trouve.
Pour M. Perrot, la philosophie n’était qu’un exercice de rhétorique ; celui qui parlait le mieux avait toujours raison ; et, comme il nous faisait discuter les uns contre les autres, nous nous poussions des arguments terribles. M. Perrot, lui-même, étonné de notre force, galopait dans la salle, en criant :
— C’est ça !… À la bonne heure, Nablot ! Répondez, Masse, vous pouvez !… Bon !… bon ! Fameux ! C’est admirable ! – Et vous, Bloum, qu’avez-vous à dire ? Ah ! c’est étonnant ! Je n’ai jamais eu de classe pareille… Vous méritez tous de concourir à Paris ; vous trouvez des choses qu’on n’a jamais écrites nulle part. C’est tout neuf ! !
La bonne opinion qu’il avait de nous nous exaltait ; nous croyions tous être des Platon, des Socrate.
Après ça, je pense qu’il n’avait pas tort d’envisager la philosophie à ce point de vue ; discuter sur des idées, sans présenter aucun fait positif à l’appui, c’est perdre son temps.
Enfin, cet exercice nous déliait la langue, et plusieurs de nos camarades sont devenus d’excellents avocats.
Je pourrais maintenant vous raconter la visite de M. Ozana, inspecteur venu de Paris, tout étonné de notre loquacité singulière, de notre ardeur à la discussion et de nos arguments nouveaux.
Il me semble le voir aller et venir tout rêveur, en se demandant sans doute s’il devait en croire ses oreilles. Je me souviens qu’il interrogea l’un de nous, dont la voix était plus timide et moins forte que les nôtres, et qu’il lui dit d’un ton de bonne humeur :
— Allons… allons… ce n’est pas mal. Vous allez terminer vos études ; quelle carrière voulez-vous suivre ?
— Je voudrais devenir avocat, monsieur l’inspecteur.
— Avocat ! fit-il. Alors mon ami, il faut faire comme vos camarades, il faut crier ; quand on crie, on ne s’entend pas, et c’est un grand avantage qu’on se donne sur les autres.
M. l’inspecteur comprenait quelle espèce de philosophes nous étions ; il avait sans doute la même opinion que M. Perrot en matière philosophique, et finit par lui faire compliment sur sa méthode.
J’aurais bien encore à vous parler de mes examens du baccalauréat à Nancy, et rien ne me serait plus facile que de vous démontrer combien ce système d’examens est absurde, puisqu’il laisse au hasard le choix des questions sur lesquelles chaque élève doit être interrogé, de sorte que si vous avez la main heureuse, si vous tombez par exemple sur l’explication de Virgile, de la Cyropédie,et puis en histoire sur le règne de Louis XIV, en géographie sur les détroits de l’Europe, en rhétorique sur quelque chose d’aussi difficile, votre examen est une ânerie dont un élève de quatrième se tirerait très bien ; et, dans le cas contraire, si vous avez par exemple à expliquer les chœurs de Sophocle et les principes de l’entendement du Dr Kant, de Kœnigsberg, vous êtes certainement refusé d’avance.
J’eus cet horrible malheur ; tous mes camarades passèrent comme une lettre à la poste, et moi je fus renvoyé pour six semaines, à la fin des vacances.
Ah ! si vous aviez vu ma désolation, et comme je pleurais en rentrant à la maison, après onze heures. J’avais fait la route à pied de Sâarstadt à Richepierre. C’est mon père qui m’ouvrit. Il s’était levé bien vite, m’entendant frapper au volet et croyant apprendre la bonne nouvelle.
— Eh bien, fit-il, tu es reçu ?
Je ne pus lui répondre que par les plus amers des sanglots.
Et puis, il fallut se remettre à travailler pendant les vacances. M. Perrot levait les mains au ciel, en apprenant la funeste nouvelle ; il me proclamait son meilleur élève et ne pouvait rien comprendre à cette catastrophe.
La seconde fois, je fus reçu avec la mention très bien,le seul de tous les candidats. Ce n’était pourtant pas en six semaines que j’étais devenu, d’incapable, plus capable que les autres. Que voulez-vous, je n’avais pas eu de chance.
Pour des jeunes gens riches, cela ne signifie rien d’avoir de la chance ou de ne pas en avoir ; pour des pauvres, cela peut entraîner la perte de leur carrière.
On ne doit jamais laisser au hasard seul la responsabilité de faits pareils, lorsqu’il est possible de les éviter par une série de mesures plus sérieuses et mieux entendues. Les épreuves écrites et le concours me paraissent les meilleurs moyens, quoique moins expéditifs.
Plus j’avance, plus il me reste de choses à dire ; mais il faut se borner, dit la rhétorique, et se garder contre les entraînements de la passion.
En conséquence, je me résume.
Ce n’est pas pour mon plaisir que je viens de vous raconter mes années de collège, c’est au contraire avec un grand sentiment d’amertume ; mais je crois que, dans la triste position où nous sommes, tout bon citoyen a le devoir d’éclairer les représentants du pays de son expérience et des observations qu’il a pu recueillir sur une question aussi grave que l’instruction publique.
Les habitudes de l’esprit et du corps que l’on contracte dans sa jeunesse se conservent toute la vie ; mettez un enfant dans la même attitude pendant sept ans, il n’en changera jamais. Or, l’instruction du collège nous donne à tous une attitude que je trouve mauvaise ; en développant outre mesure notre mémoire, aux dépens de l’intelligence et de la volonté, elle tend à produire des fonctionnaires et non des hommes indépendants ; elle ôte toute initiative à l’individu, pour le soumettre à la règle, en un mot elle fait des machines.
C’est la méthode des anciens collèges royaux, perfectionnée autrefois par les jésuites pour s’emparer de notre pays : perdre beaucoup de temps en choses inutiles, laisser ignorer celles qui pourraient émanciper l’homme, en lui fournissant par l’instruction des moyens d’existence assurés.
D’après ce système, les caractères disparaissent ; chacun ayant sa case marquée d’avance et ne sachant comment vivre au dehors, y reste et se soumet à tous les gouvernements qui se présentent. J’ai vu tomber depuis quarante ans Charles X, Louis-Philippe, la République de 48, Napoléon III, et le lendemain de ces catastrophes la machine allait son train comme avant ; les ruines, les fusillades, les déportations, les injustices de toute sorte n’y faisaient rien ; chaque fonctionnaire restait tranquillement à son bureau, prenant note des nouvelles autorités, des nouveaux décrets, des nouvelles mesures, et se gardant bien de plaindre ceux qu’on enlevait !
Mais ce fameux système d’instruction ne produit pas seulement des fonctionnaires qui acceptent tous les gouvernements, dans la crainte de perdre leurs places, il produit aussi les faiseurs de révolutions. L’État ne peut pas employer tous les bacheliers que l’Université fabrique chaque année, un grand nombre restent sur le pavé. Que peuvent faire ces malheureux avec leur grec, leur latin et leur philosophie ? Rien du tout ! On n’en veut pour commis ni dans l’industrie ni dans le commerce ; ils sont déclassés, irrités, et naturellement trouvent tout mal.
Au lieu du grec et du latin, si on leur avait appris les langues vivantes, la comptabilité, la chimie, la mécanique, l’économie politique, la géographie et le droit commercial, ces mêmes hommes iraient, comme les Allemands et les Anglais, chercher fortune dans tous les pays du monde, portant avec eux le nom français, et ne resteraient pas ici en masse pour tout critiquer et renverser !
Beaucoup d’autres, les voyant réussir, suivraient leur exemple ; la grande, la terrible question du riche et du pauvre, qui semble grandir après chaque exécution sociale, perdrait ses chefs les plus redoutables ; et, l’exemple une fois donné, qui sait si tout ne pourrait pas se calmer et se régulariser avec du temps et de la justice ? Les Anglais, qui émigrent et colonisent, n’ont jamais de révolutions ; cela mérite qu’on y réfléchisse.
Je crois aussi que, pour avoir de bons maîtres dans nos collèges municipaux, il faudrait leur faire des positions sérieuses. C’est une honte pour notre nation de payer des professeurs comme des garçons de bureau, une grande honte !
En outre, il semble que nous avons tort de mettre une si grande distinction entre l’instruction primaire et l’instruction secondaire, et qu’on devrait au contraire développer l’instruction primaire le plus possible, pour rapprocher le peuple de la bourgeoisie, effacer cette mauvaise idée de défiance et d’envie qui les sépare, et les décider à marcher ensemble.
Napoléon III, pendant ses vingt années de règne, n’a eu qu’un but toujours fixe : diviser le peuple et la bourgeoisie ! Il prenait toutes ses mesures en conséquence, et qu’on le sache bien, puisqu’on ferme les yeux là-dessus, il a parfaitement réussi : c’est dans la division des deux grandes classes de la nation qu’a poussé et vécu le bonapartisme ! Il pourrait y repousser, pour notre honte et notre démembrement définitifs, si les bourgeois ne se dépêchent pas d’effacer cette division, en instruisant le peuple, en l’élevant, en lui accordant tout ce qui est juste.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.