‹ Les AphroditesChapitre 14 sur 34 · 4-1

4-1

Relevé du journal particulier de monsieur Visard, historiographe des Aphrodites, du mercredi… juin 1791.

“ Je n’ai pas l’honneur d’être Aphrodite intime, mais j’ai le grade d’auxiliaire qui me donne mes entrées ; elles sont limitées, toutefois, et ne s’étendent guère au delà de certaines circonstances, de quelques solennités. Assez souvent, je ne suis pas seulement assistant libre, mais bien commandé, parce qu’il convient que je sois instruit par mes yeux, devant consigner dans les registres de l’ordre chaque fait avec tous ses détails d’une parfaite vérité. Or, j’étais ainsi de service, à l’occasion de cette gageure (entre le prince et le comte) dont il est fait mention dans le précédent numéro.

“ Afin que je puisse mieux remplir mon objet, on me confina dans une petite loge, tête à tête avec monsieur du Bossage, architecte, intendant des bâtiments et des machines de l’hospice. Il avait à la main le plan du local, et nous étions postés une heure avant le moment de la scène. Maître du Bossage, amoureux de ses conceptions, comme de raison (mais par malheur déraisonnablement babillard), me fit essuyer un récit fatigant des proportions de ceci, de cela ; en un mot, mille détails techniques qui me faisaient bâiller jusqu’aux oreilles et qui ne manqueraient pas d’en faire autant au lecteur. Il peut suffire à celui-ci de savoir que du point où j’étais je découvrais (à la faveur de mille petites ouvertures irrégulières dont étaient criblés des cartons qui tenaient lieu de grille à notre loge), je découvrais, dis-je, une enceinte circulaire d’ifs mêlés de jasmins d’Espagne, percée de huit hautes arcades entre chacune desquelles, au point milieu des trumeaux, était élevée sur son piédestal une jolie statue de génie enfant, alternativement de l’un et de l’autre sexe. Monsieur du Bossage m’étonna beaucoup lorsqu’il m’apprit que je ne voyais que de la peinture et des enfants de bois, tant l’effet de l’if, du jasmin, de l’albâtre, était frappant et naturel. Un baldaquin en verre de montre, tendu de taffetas du rose le plus tendre, à pentes retroussées de gaze d’argent, couvrait cette riante enceinte. D’amples rideaux roses partaient de la calotte, et venaient se perdre en fuyant derrière cette haie circulaire que monsieur du Bossage nommait les parois intérieures du salon d’ifs. Ce maudit homme me mit au désespoir en m’apprenant encore que le baldaquin et les rideaux cachaient à nos yeux une vilaine charpente, qu’il me fit voir dans ses coupes, et à laquelle le tout était suspendu ; que ces mêmes rideaux nous cachaient de plus seize ouvertures par lesquelles entrait de tous côtés, par les bords d’un toit obtus à l’angle du fronton, une lumière plongeante qui, criblée à travers le taffetas, procurait dans l’enceinte ce jour si égal, si animé, si harmonique dont j’étais ravi. Sans ces observations, malheureusement nécessaires pour que je fusse instruit, j’aurais pu croire à un lieu enchanté, tel que les fées ont le talent d’en créer avec leur baguette. Il m’obligea de noter : 1 que le diamètre de l’enceinte d’ifs était de trente pieds ; la hauteur des parois (il n’en démordait pas !) de quinze pieds, et la hauteur, à partir du point central du sol jusqu’à celui de la calotte, de vingt-cinq ; 2 que dans notre loge nous n’étions élevés que de huit pieds ; les arcades étaient, à la vérité, percées à la hauteur de neuf, mais des draperies du même taffetas que le baldaquin, et qui décoraient pittoresquement les cintres, dissimulaient le surbaissement du second plan. On saura plus tard quelle était la destination des espaces inférieurs, profonds de six pieds, où l’on communiquait par sept des arcades, la huitième étant réservée pour former l’entrée principale. Au-dessus de ces espaces inférieurs tournait un cercle de loges pareilles à celle où nous étions, et desservies par un corridor de deux pieds et demi.

“ Tout le long de la haie d’ifs régnait un trottoir de cinq pieds, recouvert d’un drap jaunâtre, tirant sur le gris, qui faisait merveilleusement l’effet du sable. Au milieu de l’enceinte s’élevait, à la hauteur de dix-huit pouces, une plate-forme de dix pieds de diamètre, des bords de laquelle s’inclinait, jusqu’au trottoir, un talus rampant de verdure, aussi bien imitée que tout le reste. Au centre de la plate-forme était un petit autel antique, rond, d’excellent style, et qui, d’où nous étions, paraissait être de marbre violacé, décoré de têtes de bélier dorées qui servaient d’agrafes à des guirlandes de fleurs. Mais il me fallut bien supposer que tout cela n’était aussi qu’apparent, puisque monsieur du Bossage me prévint que le soir tout aurait changé de forme pour offrir un ordre d’architecture, un sol uni et des loges visibles. Cependant, n’anticipons point.

“ J’en ai dit assez pour que le lecteur qui aurait bien voulu y réfléchir un peu se soit fait une idée juste du lieu de la scène, et pour qu’aucune invraisemblance ne l’inquiétant, il puisse donner toute son attention à l’événement qu’ont pour objet tant de préparations. Vingt minutes avant la représentation, plusieurs garçons de salle apportèrent et couchèrent sur le talus de verdure, en face des sept arcades qui n’étaient point celles de l’entrée, des meubles tels que je n’en avais jamais vu, et qui n’étaient ni des lits ni des siéges. Monsieur du Bossage, l’inventeur, me dit qu’il les avait nommés des avantageuses.

“ Une avantageuse est une espèce d’affût destiné à recevoir un groupe de deux fouteurs. La dame, s’y présentant comme à tout autre siége, doit se laisser aller en arrière, après avoir saisi, de droite et de gauche, deux tores bien garnis, représentant, par fantaisie, deux vigoureux braquemarts. Un coussin ou demi-matelas assez épais et plus ferme que mollet, revêtu de satin, la supporte alors depuis le haut de la tête jusqu’à trois doigts seulement de la naissance du sillon des fesses ; le reste vaguant en l’air jusqu’aux pieds, qui s’engagent, à peu de distance, dans deux espèces d’étriers, fixes, mais mollement rembourrés, et déterminent ainsi les jambes et les cuisses à se ployer en forme d’équerre. On conçoit quelle aisance cette position ne peut manquer de donner à la dame, pour l’écart et pour le jeu des hanches, qui dès lors n’est contrarié par aucun frottement. L’avantageuse ne place pas moins adroitement le cavalier. Tandis qu’une traverse assez large et douillette est sous ses genoux, ses pieds se trouvent appuyés par un troussequin. S’inclinant dans cette posture, il se trouve parfaitement à portée du but de son exercice : il passe alors ses bras sous ceux de la dame et trouve à la boiserie du meuble, en dehors, deux appuis cylindriques pour ses mains. Sur ce pied, la dame et le cavalier sont maîtres de ne se toucher, s’ils le veulent, que par les points qui doivent les unir, et de s’engager plus ou moins, soit que le cavalier, s’amenant des mains, monte, ou que la dame, ployant un peu les genoux, descende contre lui. Je compris parfaitement que ces dispositions obviaient à tous les inconvénients des enlacements des bras, qui échauffent, qui gênent la respiration ; à l’embarras des jambes et des cuisses, qui, lorsque la dame se croise sur les reins du cavalier, rendent plus lent et moins facile le procédé frictif. Il en est sans doute de ce qui allait se passer dans un moment sur ces avantageuses, comme de ce qui a lieu aux courses de chevaux, où l’art s’épuise à calculer les moindres avantages. On sait bien que lorsque rien ne commande, il est infiniment doux de tenir dans un lit sa belle amie étendue sous soi (ou sur soi), d’avoir les bras passés autour d’un joli buste, d’être pressé contre deux divins tétons, où l’on peut aussi, à gogo, fourrer son nez ; de se sentir amené par une croix de deux jambes satinées, etc. ; mais ce n’est pas avec tout ce badinage paresseux qu’on tape, en deux heures, sept vigoureux coups sujets à la preuve. Voici enfin le moment de savoir si nos sept couples les fourniront. „

On entend d’un peu loin des instruments à vent exécutant la marche des Mariages samnites, de Grétry. Cette musique s’approche ; Zoé paraît à la tête de huit nègres qui sont les musiciens. Zoé, agitant un gros tambour de basque, marque le pas et la mesure avec autant de grâce que de précision. Elle est nue, sauf une draperie de taffetas ponceau, pittoresquement jetée autour des hanches et qui finit à trois doigts du genou. Cette écharpe forme à gauche un nœud bouffant dont les deux bouts sont garnis d’une haute dentelle d’argent. Zoé n’a de plus que des brodequins d’entrelacs de ruban blanc et argent, des bracelets, à la hauteur du téton, et un collier du même ruban, avec une toque bouillonnée de gaze d’argent et une touffe élevée de plumes couleur de feu. Les musiciens sont costumés à peu près de même, excepté qu’au lieu d’écharpes ils ont aux hanches un tour fort ample et infiniment plissé d’écarlate bordé de franges d’argent ; cette cotille descend jusqu’aux genoux. Les brodequins sont d’entrelacs d’écarlate ; les bracelets, le collier, sont d’argent ; la toque est de batiste à calotte rouge ; les plumes sont mêlées de blanc, de noir et de couleur de feu. La musique est suivie de Belamour, aussi nu ; son écharpe, absolument semblable à celle de Zoé, est lilas ; ses brodequins, ses bracelets et son collier, vert pomme et argent, ainsi que le ruban, qui, tournant autour de son front comme un bandeau d’Amour, fait derrière la tête un nœud auquel a l’air de se soutenir la grosse natte de ses longs cheveux. Belamour porte au bras un panier rempli de feuilles de vigne ; derrière lui marchent sept couples de jeunes garçons et de jeunes filles, ajustés de même, mais avec plus de simplicité et sans variété dans les couleurs. Le premier couple d’enfants est blanc : ce sont Fanfan et Chonchon ; le second, bleu de ciel : Bijou et Raton ; le troisième, vert-pré : Fauvette et Minet ; le quatrième, ponceau : Lolotte et Lutin ; le cinquième, rose : Mouche et Mouton ; le sixième, violet : Mimi et Toutou ; le septième, orange : Follette et L’Étoile.

Àtrois pas de distance de cette jeunesse marchent les acteurs du pari ; ceux-ci sont vêtus : les dames ont par-dessus un simple jupon de taffetas blanc une casaque de fantaisie imitant la forme grecque, mais parfaitement bien à la taille et descendant jusqu’au genou. Cette casaque, rayée de blanc et de la couleur du numéro, a les manches tranchées à la hauteur du téton, et, ne croisant tout à fait qu’au-dessous de la gorge, elle en laisse voir parfaitement la séparation, avec plus de moitié de chacun de ses hémisphères. L’écharpe et le ruban (seul ornement de la tête, dont les cheveux n’ont point de poudre) sont en plein de la couleur qu’exige le numéro. Les cavaliers, en pantoufles de maroquin fort découvertes, en pantalons blancs, en gilets rayés d’étoffe pareille aux casaques des dames, le col nu, les cheveux sans poudre et relevés, ont aussi des écharpes de la couleur pleine de leur numéro. Chaque cavalier est à gauche, et marche son bras passé derrière les reins de sa dame. Celle-ci a la main gauche sur l’épaule droite de son cavalier, comme lorsqu’on se dispose à valser. Voici l’ordre et les couleurs de ce quadrille. Premier couple, blanc : la comtesse de Troubouillant, le chevalier de Limefort ; second couple, bleu de ciel : la vidame de Cognefort, le chevalier de Boutavant ; troisième couple, vert-pré : la marquise de Bandamoi, le marquis de Bellemontre ; quatrième couple, ponceau : la duchesse de Confriand, le marquis de Foutencour ; cinquième couple, rose : la vicomtesse de Pillengins, le baron de Mâlejeu ; sixième couple, violet : milady Beaudéduit ; le vicomte de Durengin ; septième couple, orange : la baronne de Vaquifout, le chevalier de Pinefière. À leur suite marchaient, dans un déshabillé fort propre et sans prétention, Célestine et Fringante, son adjointe, et enfin madame Durut.

Ce cortége fait d’abord un tour entier. Lorsque les musiciens se retrouvent à portée de l’entrée principale, ils tournent à droite, comme pour sortir, mais ils restent dans le passage et continuent de jouer. Les pages et demoiselles poursuivent leur marche jusqu’à ce que chaque couple (de même pour les champions) ait atteint l’avantageuse qu’indique son numéro, ce qui ramène Fanfan et Chonchon, madame de Troubouillant et Limefort jusqu’à la première avantageuse outre-passée au premier tour ; laissant à la suivante Bijou et Raton, madame de Cognefort et Boutavant ; à la troisième, Fauvette et Minet, madame de Bandamoi et le marquis de Bellemontre ; à la quatrième, Lolotte et Lutin, madame de Confriand et Foutencour ; à la cinquième, Mouche et Mouton, madame de Pillengins et Mâlejeu ; à la sixième, Mimi et Toutou, milady Beaudéduit et Durengin ; à la septième enfin, Follette et L’Étoile, madame de Vaquifout et Pinefière.

Tout le monde ainsi distribué, madame Durut, Célestine, Fringante, montent vers l’autel par trois marches dont est gradué le talus en face de l’entrée principale. Belamour leur apporte des tabourets, ensuite il se retire et vient dans le trottoir, son service dans cette occasion étant de veiller à ce que toute la petite jeunesse ne manque à rien de ce qui lui est prescrit.

(Note du censeur, réviseur des feuilles)

(Note du lecteur)

Et sur son rang son esprit s’est monté.

(*) Ici était nommé un charmant acteur, peut-être injustement accusé de quelque chose dont tout le monde ne rit pas. Nous avons supprimé ce nom.

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