X.
UN CONSEIL DE GUERRE[13].
[13] Voir la note 8 à la fin de l’ouvrage.
Dans l’arsenal de la marine de Rochefort, il existait une vieille salle, vaste, lugubre et depuis long-temps abandonnée. C’était le local qu’on avait choisi, et que l’on avait disposé pour la séance solennelle du conseil de guerre.
Dès la veille du jour où devait siéger la cour martiale, les murs délabrés de la vieille salle avaient été cachés sous les longues draperies d’une série de pavillons. De larges tapis bleus d’embarcation, parsemés d’N impériales découpées en drap jaune, avaient été étendus avec un certain luxe sur les siéges réservés aux juges et aux officiers supérieurs qui se proposaient d’assister à cette affaire mémorable. Tout, dans ce sanctuaire improvisé de la justice militaire, semblait rappeler la gravité de la cause que l’on allait juger, et l’étrangeté même de ce lieu, si long-temps oublié dans un des coins de l’arsenal, paraissait indiquer à tous les yeux le peu d’occasions qu’on avait eu jusque-là d’exercer la sévérité des lois maritimes.
Le matin même du jour fatal, un piquet de canonniers de marine, commandé par un capitaine d’artillerie, s’était emparé des abords de la salle de justice. A neuf heures précises, le contre-amiral chargé de présider le conseil passe devant le détachement qui lui présente les armes, et il va prendre place entre les sept officiers appelés, en vertu du décret impérial, au triste honneur de juger un de leurs plus vieux camarades.
Le secrétaire se tint debout pendant l’installation de ce tribunal institué la veille, et qui résignera ses fonctions après le jugement qu’il aura prononcé dans les vingt-quatre heures. Le livre des lois est déposé par la main de ce secrétaire sur la table qu’on a placée devant lui, et c’est de ce livre redoutable que sortira, avant qu’on ne le referme, la vie ou la mort de l’accusé, un arrêt d’infamie ou une éclatante réparation d’honneur.
Le président annonce que la séance est ouverte. Le détachement de service met alors l’arme au pied, et les soldats de marine restent immobiles, impassibles comme les juges qui prononceront bientôt la condamnation, que ces soldats seront peut-être chargés d’exécuter.
La multitude, contenue depuis plusieurs heures dans les couloirs, encombre, au signal qui vient d’être donné à son avidité, l’espace qu’on lui abandonne dans la salle. De jeunes femmes au maintien élégant, à la toilette brillante, se précipitent sur les bancs, où tout un peuple de curieux s’est déjà entassé avec un vague instinct de plaisir; et la préoccupation de l’assemblée est telle en ce moment, qu’on remarque à peine toutes ces jolies figures sur lesquelles se peint l’ardente soif des fortes émotions, et toutes ces parures éblouissantes qui, en ce jour de deuil d’un accusé, contrastent pourtant si puissamment avec l’appareil austère des armes, le spectacle encore plus imposant de la justice maritime.
On a ordonné déjà d’amener l’accusé devant les juges.
Un vieillard souffrant, amaigri, que recouvre un uniforme de capitaine de frégate, se traîne avec peine, avec effort, sur le parquet de l’enceinte qu’on vient de lui ouvrir. L’avocat qu’il a choisi pour son défenseur lui offre le bras pour appuyer sa marche chancelante. Huit soldats d’artillerie accompagnent lentement le vieillard jusqu’au pied du tribunal, et le cachent au milieu d’eux, moins pour l’escorter sans doute avec défiance dans ce pénible trajet, que pour le dérober peut-être, pendant un instant encore, aux regards importuns qui cherchent à trouver, à saisir sur ses traits abattus, l’indice ou la trace d’un sentiment de crainte, d’espérance, de résolution ou de terreur.
Ce vieillard blessé, malade, désespéré, vous l’avez déjà deviné, c’est l’ancien commandant de l’Indomptable.
Le capitaine d’artillerie, chargé de la police de l’audience sous les ordres du président, se dirige vers l’accusé, il s’arrête devant lui et lui demande son épée.
L’officier, dont la main a reçu cette arme, la dépose sur le tribunal comme un gage de l’équité de l’arrêt qui va être rendu.
Désormais c’est un jugement qui va séparer l’accusé de cette épée dont il ne s’est défait qu’avec douleur, qu’avec désespoir. Cette arme lui sera-t-elle restituée jamais, ou sera-t-elle brisée honteusement à ses pieds au moment d’une exécution terrible? Voilà ce que se demandent avec anxiété ceux qui attachent leurs regards sur cette épée, symbole éloquent de l’honneur, dans un jour de justice où la voix sévère de neuf juges militaires va rendre une sentence dictée par l’honneur.
Le secrétaire du conseil se lève. Il va lire l’acte d’accusation. Il lit... Chacune de ses paroles tombe comme un poids accablant sur la tête affaissée du prévenu dont la contenance est morne, dont les yeux restent attachés sur le parquet de la salle, la seule chose que l’infortuné ose encore regarder!
Les faits qui se succèdent dans ce long rapport sont effrayans... Le commandant a abandonné son vaisseau au milieu d’un combat qu’il pouvait encore soutenir avec avantage. La blessure qu’il avait reçue dans l’action n’a pu servir à excuser sa fuite; car elle n’avait pas même forcé le blessé à quitter son banc de quart, lorsque le désordre le plus inconcevable s’est répandu dans l’équipage que son exemple devait retenir au poste de l’honneur. Le danger était même si peu pressant et la nécessité de l’abandon si peu démontrée, que plus d’une heure après cet acte funeste, un jeune aspirant aidé seulement de vingt hommes a su arracher l’Indomptable aux embarcations anglaises qui venaient pour s’en emparer, comme d’un bâtiment délaissé honteusement par six cents marins dont le devoir était de le défendre jusqu’au dernier soupir... Mais cet abandon inconcevable a été consommé sous le pavillon auquel la justice doit le châtiment du commandant coupable qui n’a pas craint de déserter son poste. C’est aux lois militaires à prononcer sur le cas inouï qu’elles ont prévu dans leur sagesse, et qui jusque-là cependant était resté sans exemple dans la marine française... Les juges sont là, l’accusé est devant eux, et le pays attend un arrêt mémorable!
La pénible lecture est achevée. Le président laisse s’écouler quelques instans avant d’interroger le prévenu. Au moment où il prend la parole pour remplir cette formalité, un bruit extraordinaire se fait entendre sur le pavé des cours extérieures. C’était le bruit des chaînes que traînaient des forçats employés dans le port, en se rendant à leurs travaux. Cet incident, si peu remarquable dans les jours ordinaires, sembla produire en ce moment l’impression la plus étrange sur tous les assistans... On vit l’accusé frémir en prêtant l’oreille au retentissement des fers des condamnés, sur la pierre sonore, et il ne parut se calmer un peu que lorsque l’ordre de faire éloigner les forçats du lieu de la séance, fut donné aux sentinelles posées à l’entrée de la cour martiale.
Le commandant, interrogé sur son âge, le lieu de sa naissance et son grade, fit vainement des efforts pour se tenir debout auprès du fauteuil qu’on avait placé pour lui en face du tribunal. Son état de souffrance et de faiblesse était tel, qu’il ne put quitter son siége.
--Accusé, lui dit le président, vous venez d’entendre les charges qui s’élèvent contre vous. Qu’avez-vous à répondre? La parole vous est accordée et le conseil est disposé à vous entendre...
--Hélas, messieurs! répondit le prévenu en balbutiant et d’un air découragé: il me serait impossible de vous dire ce que j’éprouve en ce moment... Tout ce qu’on vient de lire semblerait m’accuser de faiblesse et de lâcheté; et si vous pouviez vous faire une idée de ce qui se passe en moi à l’instant où je vous parle, vous verriez cependant que je ne suis pas un lâche... Le malheur m’a accablé, voilà tout... A ma place chacun de vous peut-être, de vous qui allez me juger, aurait été entraîné, comme je l’ai été malgré moi, malgré ma résolution... C’est là tout ce que je puis vous dire... Mon défenseur que voilà a pu mieux que tout autre sonder dans le fond de mon âme. Je lui ai raconté la chose comme elle s’est passée... N’est-ce pas, monsieur l’avocat, que vous jureriez devant Dieu à présent, que j’ai dit la vérité!... C’est à vous d’ailleurs que j’ai remis le soin de parler pour moi à la justice, et de prêter l’appui de votre parole à un malheureux officier qui n’a plus en lui assez de force pour se défendre comme il voudrait... Mais, messieurs les juges, puisque je n’ai pas eu le bonheur de mourir de la blessure qui me tient cloué sur ce fauteuil, je vous prie, je vous supplie d’une chose, c’est, dans le cas où vous croiriez devoir me déclarer coupable, de me condamner plutôt à être fusillé, qu’à une peine déshonorante qui m’effraie mille fois plus que la mort... C’est une grâce que je vous demande à genoux, au nom du corps dont je fais encore partie, au nom de ma famille, au nom de tous mes anciens camarades. Oh! faites-moi exécuter si vous pensez en conscience que je l’aie mérité, mais pas de déshonneur pour mes cheveux blancs, pas de honte pour ces épaulettes que j’ai portées avec gloire pendant vingt ans... Oh! non, pas d’infamie surtout pour ma malheureuse famille! En allant à la mort, je pourrai du moins vous prouver que je ne suis pas un lâche... O mon Dieu, mon Dieu! moi couvert de cicatrices, un lâche...! Où sont donc tous ceux auprès desquels j’ai combattu bravement dans plus de vingt affaires! où sont-ils, pour souffrir que l’on me traite ainsi! Suis-je donc assez malheureux de n’avoir pas été tué sur le banc de quart de mon pauvre vaisseau, pour m’entendre aujourd’hui appeler un lâche!
L’infortuné ne put en dire davantage, et ses larmes achevèrent de porter dans le cœur de tous ceux qui venaient de l’entendre, le sentiment le plus pénible et le plus profond. Les juges même, le regardant avec commisération, laissaient voir dans l’expression de leur visage contraint, le sentiment qu’ils cherchaient à cacher.
On va procéder à l’audition des nombreux témoins qui doivent déposer dans l’affaire.
Le président ordonne de faire comparaître l’aspirant Mathias, le premier inscrit sur la liste des témoins à charge.
A ce nom déjà si connu, un mouvement extraordinaire se fait remarquer dans tous les rangs de l’assemblée agitée. Les femmes se lèvent palpitantes: toutes les têtes de la foule attentive, se tournent du côté où le témoin appelé doit paraître. Les membres du conseil eux-mêmes, partageant le sentiment de curiosité et d’impatience qui s’est répandu dans la salle entière avec une sorte de rapidité électrique, s’agitent sur leurs siéges. Un jeune homme s’avance; des trèfles en or tombent, de ses gracieuses et nobles épaules, sur un simple frac d’aspirant de marine. Sa main gauche s’appuie sur la garde du poignard qui brille à son côté. Sa physionomie, ouverte et tranquille, respire à la fois la modestie et la vivacité. Il fait d’abord quelque pas dans l’enceinte du tribunal, sans trop savoir où il doit se placer. Le président lui indique l’endroit où il lui convient de rester pour répondre aux questions qui vont lui être adressées. Mathias s’arrête alors. Il attend. Le silence le plus religieux a succédé déjà au murmure flatteur qui a précédé et accompagné son arrivée. Le président, au milieu de ce recueillement profond, s’adresse dans les termes suivans au témoin qui, debout devant lui, recueille, une à une, toutes ses paroles.
--Comment vous nommez-vous?
--Achille Mathias...
Ce prénom d’Achille produit encore dans l’auditoire une légère émotion à laquelle le témoin seul reste étranger. Le calme se rétablit: les questions continuent:
--Quel est votre âge?
--Dix-neuf ans et demi, général.
Et, en prononçant ces derniers mots, le regard assuré du marin adolescent s’anime d’une noble fierté, et se promène avec lenteur et dignité sur les vieux officiers qui assistent à l’audience.
--Où êtes-vous né?
--A St-Brieuc, département des Côtes-du-Nord.
--Quelle est votre profession?
--Aspirant de marine de seconde classe.
--Connaissez-vous l’accusé?
--L’accusé?... Oui, c’est... c’était mon commandant.
--Vous jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité?
Après un moment de réflexion, qui donne à sa physionomie un air distrait et embarrassé, Mathias répond en élevant la voix:
--Je le jure!...
--Vous savez les motifs qui vous ont amené aujourd’hui devant nous. Dites les faits qui sont parvenus à votre connaissance, et que vous allez révéler sous la foi du serment que vous venez de prononcer. Le conseil vous écoute.
--Ces faits sont fort simples, quoique très-importans; et, si ma mémoire aujourd’hui ne me rappelle pas exactement tous les détails que je voudrais pouvoir vous donner, je crois du moins que je réussirai à n’omettre aucune circonstance majeure dans ma déposition...
«Dans la matinée qui suivit la nuit où la division de l’île d’Aix eut à résister à l’attaque des brûlots anglais, vers dix heures, je crois, le commandant fit demander l’aspirant de corvée... Je me présentai à lui... Il m’ordonna de me rendre à bord de l’amiral qui venait, au moyen des signaux qu’on avait aperçus de notre bord, d’appeler tous les navires de la rade à l’ordre! Le feu de l’escadre ennemie était très-vif en ce moment. Le grand canot fut armé de dix-neuf hommes et de son patron. Je pris le commandement de cette embarcation; et, malgré la mitraille et les boulets qui des deux bords se croisaient sur nous, j’eus le bonheur d’arriver sans accident à bord du vaisseau amiral, non pas en faisant le tour pour plus de prudence, comme on me l’avait bien recommandé en partant, mais en faisant tout bonnement nager droit sur le vaisseau commandant... Je voulais couper court pour ne perdre ni temps ni chemin... C’était ma manière à moi, et...»
--Permettez-moi, dit le président en interrompant Mathias, de vous faire remarquer qu’en agissant ainsi c’était déjà enfreindre témérairement les ordres que vous aviez reçus, exposer les hommes et l’embarcation qui vous avaient été confiés, en risquant même de compromettre l’accomplissement de votre importante mission?
--C’est possible, M. le président, je ne dis pas non. Mais, comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le faire remarquer, c’est ma manière. D’ailleurs, quand on se trouve au feu, on a peut-être le droit d’exposer les autres lorsqu’on s’expose soi-même à leur tête, pour leur donner un bon exemple à suivre. Si l’empereur, qui s’y connaît, avait été là, et qu’il m’eût vu en ce moment, je suis convaincu qu’il aurait mieux aimé un imprudent comme moi, que... Mais je reviens aux faits qu’il me tarde de vous avoir rapportés...
Les dernières paroles de Mathias venaient de faire trembler tout l’auditoire, qui ne reprit une attitude plus calme que pour entendre la suite de la déposition du redoutable témoin.
«L’amiral, en me voyant arriver à bord de son vaisseau, bien avant les autres embarcations, qui, elles, avaient cru devoir faire le grand tour, me demanda brusquement mon nom et celui du vaisseau auquel j’appartenais. Je le lui dis; et le chef d’état-major, me tendant la main avec affection, me conduisit dans la chambre où l’on écrivait les ordres du jour sous le feu des canons, et au bruit des boulets qui ronflaient à nos oreilles. Cette situation, ma foi, me plut, et j’attendis une heure environ le paquet que l’on destinait à notre commandant. L’amiral, malgré mes instances, ne voulait pas me laisser partir, disait-il, au moment le plus chaud du combat, de ce combat qui devait finir trop tôt... et trop mal... Enfin j’obtins cependant, après beaucoup de façons, la permission d’essayer de retourner à bord de l’Indomptable, par le chemin que je savais déjà... Une fumée noire, lourde, épaisse, obscurcissait le jour et pesait sur les flots contre lesquels il nous fallait nager en double pour arriver à notre destination. Je passai, avec mon grand canot, à poupe ou sur l’avant de plusieurs navires de la division mouillés entre l’amiral et l’Indomptable; et, quoique je fusse exposé à essuyer le feu de ces bâtimens qui ne me voyaient pas, je trouvai qu’il était toujours bon de prendre connaissance de chacun d’eux; ils me servaient de points de remarque, au milieu des débris entre lesquels je m’avançais... C’était encore à ma manière.
»A la fin, à force de chercher, j’aperçois, à travers le brouillard de fumée, la mâture de l’Indomptable. C’est cela! criai-je alors à mes grands canotiers. Il y a double ration à bord de celui-ci. Avant un coup, garçons, et ne baissons pas la tête, car j’ai encore un sabre à la main pour relever la figure du premier qui se baisserait pour amarrer le cordon de ses souliers!
»Une chose me surprenait toutefois en approchant du vaisseau: c’est que les Anglais continuaient à taper sur lui, et que lui ne faisait plus feu!...
»Mon premier mouvement fut de regarder à la corne d’artimon... Le pavillon national y flottait encore... et je me dis avec joie: l’Indomptable tient bon encore; ma corvée est finie.»
--Vous abordâtes, dites-vous, le vaisseau par tribord?...
--Oui, général, par tribord, le long du grand escalier.
--Et quelqu’un vint-il vous recevoir, y eut-il quelques hommes disposés pour vous élonger une amarre, comme cela se pratique toujours en pareil cas? Je crois devoir vous faire observer ici qu’il est d’autant plus nécessaire de préciser tous ces faits, qu’ils sont de la plus grande importance pour la cause.
--Personne ne se présenta pour nous recevoir à bord du vaisseau.
--Personne, dites-vous?
--Non, personne, général!...
--Et dans quel état trouvâtes-vous le bâtiment?...
--Abandonné!!!...
Il me serait impossible d’exprimer ici l’effet que ce dernier, que ce seul mot produisit sur l’assemblée. L’accusé, en l’entendant prononcer, porta convulsivement ses deux mains tremblantes sur son visage décomposé... Les sanglots de l’infortuné interrompirent un instant l’audience...
Mathias, seul, calme et impassible dans ce moment d’anxiété et de terreur, attendit que sa voix pût se faire entendre de nouveau, pour répéter:
«Oui, abandonné!... Je le croyais du moins, et je m’indignai en voyant l’Indomptable, mouillé sur ses deux ancres, pouvant encore combattre et ne combattant plus... Dans le coin du gaillard d’arrière, il me sembla cependant entendre, au bout de quelques instans, le bruit confus de quelques voix qui interrompaient le silence dont j’avais été d’abord si effrayé... J’accours; c’était un officier blessé que plusieurs hommes cherchaient à soulever...
»Je reconnus, dans cet officier, le commandant que voilà, entouré des canotiers de sa yole qui voulaient le déterminer à s’embarquer pour fuir avec eux. Que vous dirais-je de plus, ma foi! La présence de cet officier blessé pouvant contrarier la résolution que j’avais prise, de défendre jusqu’à la dernière extrémité l’Indomptable contre des péniches anglaises qui s’avançaient pour l’amariner, je me déterminai à forcer le commandant à se laisser entraîner à terre, et à s’éloigner porté par ses canotiers.
»Il partit, contraint par moi et à moitié évanoui, je crois. Je repoussai sans lui les péniches anglaises, qui nageaient sur nous à grands coups d’aviron; et vaillamment secondé par mon patron et mes dix-neuf grands canotiers, je fis ensuite sans perdre de temps couper les câbles du vaisseau; hisser le grand foc à bloc et un petit hunier à demi-mât; et ma foi le vent ou la Providence nous conduisant, nous réussîmes à échouer en grand sur la vase ce vaisseau que d’ici vous pouvez voir flottant dans les eaux d’un port français!
»Voilà, messieurs, ce que je sais et tout ce que j’ai fait... Vous connaissez sans doute le reste tout aussi bien et peut-être mieux que moi... Par conséquent j’ai tout dit, et c’est encore une fois une autre corvée de faite.»
Il était temps pour le jeune témoin que sa narration finît... Sa voix, qui pendant presque toute la déposition qu’il venait de faire, s’était soutenue avec fermeté, nous avait semblé s’être sensiblement affaiblie depuis le moment où il lui avait fallu expliquer comment il avait forcé le commandant à quitter le vaisseau. Cette partie si pénible du récit de Mathias avait été écoutée avec un sentiment de surprise, dont lui-même nous avait paru embarrassé; et quand il eut cessé de parler, il se trouva dans la position d’un homme que l’on vient de délivrer du poids d’un fardeau accablant.
L’impression générale causée par les dernières paroles du généreux aspirant, était indéfinissable. Le président, à qui l’émotion et l’embarras de notre ami n’avaient pu échapper, s’empressa, aussitôt que le reste d’agitation de l’assemblée lui eut permis de continuer ses questions, de présenter les objections suivantes au témoin.
--Comment expliqueriez-vous, lui demanda-t-il, la différence qui existe entre les réponses que vous avez cru devoir faire dans l’instruction du procès, et les faits que vous venez de révéler au conseil? Les renseignemens antérieurs que vous avez donnés ne ressemblent nullement à ceux que nous venons d’entendre.
--Ces renseignemens, mon général, peuvent ne pas être les mêmes, j’en conviens; mais ils ne se contredisent pas, que je sache. Dans l’instruction j’ai en quelque sorte refusé de m’étendre sur les faits, que je désirais ne faire connaître qu’en public. Que mes premières explications aient été incomplètes, cela se peut; mais qu’elles se trouvent opposées à celles que je viens de faire entendre, je ne le crois pas.
--Le conseil, monsieur, appréciera cette circonstance, sur laquelle j’ai insisté à dessein. Mais comment justifierez-vous, si tout ce que vous venez de nous dire est, comme j’ai lieu de le penser, conforme à la plus exacte vérité; comment justifierez-vous, je le répète, l’espèce de violence que vous avez cru devoir exercer pour forcer votre commandant blessé à quitter le vaisseau qu’il ne devait abandonner qu’avec la vie?...
--Je ne cherche pas à me justifier, mon général, j’ai voulu rapporter seulement ce qui s’est passé, et je l’ai fait.
--Permettez-moi de vous faire observer encore, que s’il en était ainsi que vous le dites, vous auriez employé à l’égard de votre chef un moyen coupable pour l’empêcher de remplir son devoir le plus impérieux. Vous auriez même encouru dans cette circonstance, par un excès de zèle inconsidéré, la rigueur des lois qui doivent punir l’indiscipline et la rébellion.
--En ce cas-là, mon général, faites-moi juger comme coupable, si vous en avez le droit, et n’exigez pas que je dépose comme témoin dans une affaire où je ne devrais paraître que comme accusé. L’exemple serait édifiant pour ceux de mes collègues les aspirans, qui s’aviseraient de vouloir sauver des vaisseaux de ligne. Il ne manquerait plus que cela!
--Monsieur, retournez à votre place; le conseil statuera sur la nature et le caractère de la déposition qu’il vient d’entendre.
Nous aurions tous voulu sauter au cou de notre camarade, sans trop savoir dire pourquoi encore. Il nous semblait qu’il venait de faire une action sublime. Notre vieux commandant pleurait, en jetant sur notre ami des regards qui exprimaient cent fois mieux que ses lèvres frémissantes n’auraient pu le faire, le sentiment qui l’agitait, qui le tourmentait, qui semblait l’étouffer... Oh! combien cette scène muette entre le jeune témoin et l’accusé était attendrissante et noble!... Quelle tranquille sévérité dans les traits de Mathias, et quelle éloquence expressive de reconnaissance et d’humilité sur la physionomie du coupable qu’il venait de sauver!
On appela, comme pour faire brusquement diversion à l’opinion générale, les autres témoins à entendre dans la cause. Ils confirmèrent tous, comme ils le purent, la déposition faite par leur aspirant. La simplicité que le patron du grand canot mit dans ses réponses, fut remarquée, comme la seule chose qui pût peut-être égayer la gravité d’une affaire aussi sérieuse.
Ce brave homme raconta d’abord, dans le langage naïf et rude qui lui était ordinaire, son trajet à bord de l’amiral et son retour à bord de l’Indomptable. Parvenu, après bien des circonlocutions, au point important de l’abandon du vaisseau, le président lui demanda:--Le vaisseau était-il abandonné?
--Abandonné? répond le patron.
--Oui, le vaisseau était-il abandonné? reprend le président.
--Ça c’est selon, mon général!
--Comment c’est selon! un vaisseau est abandonné ou il ne l’est pas!
--Je sais bien ce que vous voulez dire. Ce n’est pas ce qui m’embarrasse, pardieu, et ce qui fait une coque dans le câble que je file. Mais faut-il vous dire tout ici entre nous, et devant tout le monde?
--Mais certes, il faut dire tout! vous êtes ici pour cela.
--Eh bien! le vaisseau était abandonné plus ou moins. Voilà mon opinion du moment.
--Avez-vous ou n’avez-vous pas trouvé enfin quelqu’un à bord?
--M. Mathias que v’là là, a dû vous conter tout cela, cent mille fois mieux que moi; car il n’a pas la langue dans un sac, allez, lui. Ainsi ma voix serait censément inutile. Mais c’est-il cela un brave, que monsieur Mathias! Dieu de Dieu! c’est avec ça qu’il y aurait du plaisir à naviguer en course et à se taper au numéro Un... Si vous aviez vu comme il vous a fait mystifier les péniches anglaises, vous auriez dit tout le premier: c’est là un véritable Français, digne de sa gloire!
--Témoin, il ne s’agit pas ici de M. Mathias et de sa gloire. Répondez à la question que je vous adresse pour la troisième fois. Avez-vous trouvé quelqu’un sur l’Indomptable à votre arrivée à bord?
--Oui, et non, comme on le voudra, mon général. Il y avait dans le fond du gaillard d’arrière quelque chose, mais je ne sais pas si c’était quelqu’un. Comme il fallait se donner une doudouille dans le moment actuel de l’instant, j’ai sauté primo mihi sur les caronades de l’avant qui avaient la jouissance d’être chargées... J’ai fait feu, sans vous offenser, et v’là tout... Une embarcation est partie du bord dans l’instant de la fumée et du charivari, à ce qu’on m’a appris depuis. M. Mathias, après le coup de temps, a eu même la bonté de me certifier que c’était le commandant blessé qu’il avait emballé dans sa yole pour l’envoyer subordonnément à terre aux non-combattans; et comme M. Mathias est incapable de fausseté, je jure, s’il le faut, devant Dieu et devant les hommes, que c’était la chose et le commandant que v’là, et qui est, si je ne me trompe, assez bien malheureux comme ça de n’avoir point partagé notre belle conquête, à bon marché... c’est-à-dire avec sept coups de caronade envoyés du bon numéro, un peu plus vite que par la poste aux lettres, dont j’ai l’honneur d’avoir fait ma déposition à la justice, si toutefois et quantes j’en ai été capable, sans vous offenser.
Il fut impossible d’obtenir des renseignemens plus clairs des autres matelots du grand canot. C’étaient cependant les seuls hommes de notre équipage qui pussent affirmer ce qui s’était passé à bord pendant qu’ils avaient occupé le bâtiment. Les autres marins de l’Indomptable, appelés comme nous à déposer après les grands canotiers, étaient trop intéressés à ne pas charger le commandant, pour contredire la déposition des premiers témoins entendus dans la cause. Un incident dont nous n’avons point encore parlé, et qui avait eu lieu au moment de l’abandon du vaisseau, pouvait d’ailleurs laisser planer encore sur cette affaire, des doutes favorables au prévenu. Le commandant, n’ayant effectivement quitté l’Indomptable que le dernier dans la yole qui l’avait transporté à terre, pouvait à la rigueur passer pour être resté à son poste jusqu’à l’heure où Mathias disait l’avoir contraint à s’éloigner du bord.
Tout, à l’aide de cette circonstance, devenait doute, mystère, incertitude, excepté pour les yoliers du commandant et pour les compagnons d’armes de Mathias. Ces braves gens sauvèrent le coupable.
La tournure que, grâce à la déposition de l’aspirant, venait de prendre l’affaire, rendait la tâche du rapporteur aussi embarrassante, que celle du défenseur de l’accusé était devenue facile et simple.
L’accusation, quelque véhémente qu’elle fût, ne produisit aussi que l’effet le plus médiocre, sur un public qui déjà avait deviné que le témoignage de l’aspirant venait d’arracher le vieux commandant au coup qui d’abord avait paru le menacer. Le défenseur, prévoyant le triomphe réservé à son client, s’empara, avec cette adresse que donne la certitude du succès, de tous les faits qui pouvaient contribuer à l’acquittement de l’inculpé; au bout de quelques heures de débats, le conseil se retira dans la salle des délibérations, pour rendre l’arrêt qui nous avait d’abord inspiré tant de craintes, et que depuis l’allocution de Mathias nous avions commencé à ne plus redouter pour notre malheureux chef.
Ce fut dans ce moment de suspension de la séance qu’il nous fut enfin permis de parler à notre ami, et de le féliciter sur la générosité de sa conduite. La foule des auditeurs l’entourait déjà avec admiration, et lui, toujours calme au sein de l’agitation qu’il avait fait naître, nous attendait, nous ses plus chers camarades, pour nous tendre la main et recevoir peut-être de nos bouches, les paroles de consolation dont il paraissait avoir déjà besoin...
Dès qu’il me vit auprès de lui, il pencha l’oreille vers moi; car il lui semblait que je dusse avoir quelque chose à lui dire, et je sentis que c’était à moi de parler le premier...
--Bravo! lui dis-je à voix basse; tu viens de sauver le commandant!
--Oui, me répondit-il gravement: je viens de le sauver et de me perdre... Mais il fallait être parjure à la vérité ou parjure à l’humanité, et j’ai menti plutôt que de frapper.
De grosses gouttes de sueur inondèrent son beau visage, dès qu’il eut exhalé ces mots qui s’étaient échappés de sa poitrine avec un long soupir... Jamais je n’ai vu de figure aussi jeune exprimer un sentiment plus noble dans une circonstance aussi solennelle.
J’engageai mon ami à sortir avec nous pour prendre un peu l’air, et pour respirer plus à l’aise qu’il ne l’avait fait pendant ces pénibles débats... Il me répondit qu’il désirait rester, et qu’il voulait voir, en promenant ses yeux sur les personnes de l’assemblée, s’il parviendrait à découvrir dans les regards de quelqu’un, le reproche que pourrait lui avoir attiré ce qu’il appelait son mensonge. Une telle investigation était bien inutile: il n’y avait que bienveillance et admiration pour lui dans tout l’auditoire, et même parmi les individus qui attendaient la condamnation de l’accusé comme le châtiment le plus juste et le plus mérité.
La délibération des juges se prolongeait. L’anxiété renaissait autour de nous et redoublait à chaque minute d’attente. Quelques flambeaux allumés dans la salle immense où bouillonnait la multitude, jetaient leur pâle et insuffisante lueur sur les lugubres décorations de l’enceinte délabrée... L’épée de l’accusé, encore déposée sur le tribunal, brillait seule encore au reflet vacillant des deux girandoles entre lesquelles elle était restée passive, immobile. C’était là pour nous le signe le plus frappant auquel nous pussions apprécier toute la gravité et toute la portée de la cause, en l’absence momentanée de l’accusé. Aussi nous demandions-nous à chaque instant avec inquiétude:--Cette épée lui sera-t-elle rendue ou sera-t-elle brisée aux pieds de son maître?
La rentrée des juges vint mettre enfin un terme à nos réflexions douloureuses et à notre vive impatience.
L’accusé est de nouveau introduit pour entendre son arrêt: ce sera pour la dernière fois... Sa figure est calme; il semble respirer avec plus de liberté qu’il ne l’a encore fait dans tout le cours de cette terrible séance... Les juges ont repris leurs places. Le président se lève; ses traits n’expriment ni agitation ni joie. Il va parler; et tous les cœurs, oppressés déjà par un sentiment de crainte et d’espoir, semblent s’être arrêtés et ne plus palpiter. Il parle, et sa voix retentit comme au sein de la solitude la plus profonde, tant la foule est recueillie et silencieuse... Les derniers mots de l’arrêt vont se faire entendre: chacun, en ce moment, réunit tout son courage, tout son sang-froid pour les écouter... L’accusé, les yeux fixés sur son épée, se dispose à recevoir le coup que la sentence va laisser peut-être tomber sur sa tête.
--L’accusé est acquitté... acquitté honorablement...
Le pauvre commandant, à ce magique mot qui vient de l’arracher à sa stupeur, à ses souffrances, à lui-même enfin, se lève sur son siége, se précipite sur son épée, qu’il ressaisit avec violence, qu’il baise, re-baise cent fois, mille, fois, avec délire... Et puis, succombant à sa propre exaltation et à l’ivresse du sentiment qui l’accable, il s’évanouit au milieu des applaudissemens qu’il n’entend plus, et entre les bras de ses amis que ses yeux égarés ne peuvent plus apercevoir.
FIN DU PREMIER VOLUME.
NOTES
NOTE 1.
La malheureuse jeune fille que je viens de faire connaître à mes lecteurs n’est pas un personnage fictif, elle a existé; et ceux de mes amis qu’ont épargnés les chances fatales de la carrière que nous parcourions ensemble, se rappelleront sans doute encore la pauvre créature dont il m’a plu de faire une héroïne de roman. Peut-être, après m’avoir taxé d’égoïsme en lisant ce que je dis de Juliette et de moi, m’accusera-t-on d’un peu de cruauté pour avoir livré au vent de la publicité la mémoire d’une infortunée, qu’il aurait sans doute mieux valu laisser dormir dans la tombe où elle était descendue en expiant les torts de toute sa vie. Mais est-on toujours libre, quand on écrit, de ne dire que ce que l’on veut, et l’indiscrétion de ceux qui une fois ont laissé courir leur plume, n’a-t-elle pas aussi sa fatalité? Cette Juliette d’ailleurs, dont j’ai retracé les souffrances et les fautes, m’a toujours paru avoir si complétement effacé ses torts par ses malheurs, que j’ai cru pouvoir parler d’elle, comme j’aurais fait de la femme la plus chaste et la plus vertueuse. Au surplus, en me mettant moi-même en scène, comme j’aurais mérité d’y être mis sans ménagement par un autre, je n’ai pas essayé à me peindre plus moralement beau que je ne le suis réellement. J’ai dit, autant que j’ai eu la force de le faire, un peu de vérité de moi et à mes dépens; et s’il y a du mauvais dans ma nature, on trouvera du moins qu’il ne saurait y avoir d’hypocrisie dans mon fait.
Avant de mettre en évidence une fille comme Juliette, entraînée par cette fatalité qui ne peut jamais être acceptée comme une excuse morale suffisante, à faire le métier de femme galante, j’avais calculé tout ce qu’il était nécessaire de trouver de hardiesse en soi, pour fournir ainsi bénévolement à la critique, des armes aussi redoutables contre soi-même. Mais l’avouerai-je! c’est la difficulté que j’avais entrevue dans mon plan, qui m’a engagé le plus fortement à tenter un essai pour lequel je sentais bien qu’il fallait être doué de quelque force et de quelque témérité. J’ai osé enfin, satisfait d’avoir devant moi un obstacle à vaincre, et je laisse à ceux qui me liront le soin d’apprécier jusqu’à quel point j’aurai réussi dans ce que je regarde encore comme une tentative assez singulière.
Mais au degré de licence qu’a déjà atteint notre littérature, est-il bien encore nécessaire de chercher à se faire pardonner les libertés qu’on a cru pouvoir se permettre; et doit-on raisonnablement se féliciter, comme d’une bonne action, d’avoir réussi à cacher, sous la timidité ou la subtilité des formes, le fond peu moral de certaines choses? Dans ces deux cas, ce me semble, le scrupule et la vanité seraient également mal placés. On m’a déjà trouvé très-hardi, il est vrai, pour avoir dessiné à grands coups de crayon de bonnes et fortes natures de matelots tout naïfs et tout bruts, comme je les avais rencontrés dans le monde maritime. On a été même jusqu’à me reprocher, disons le mot, une espèce de diogénisme littéraire, et c’est là au moins une justice que je me plais à rendre à la pruderie de notre époque. Mais avec quelque humilité que je me sois soumis à subir la réputation de rudesse qu’il a plu à certains critiques de me faire dans l’opinion du public, je ne prétends pas passer aussi aisément condamnation sur l’article de la morale dont j’ai toujours cherché à revendiquer les principes, même dans mes plus grands écarts. Tous mes personnages, il s’en faut, sont bien loin d’être moraux; j’aurais même été très-fâché quelquefois qu’ils le fussent. Mais dût-on m’appeler vieilliste ou classique, qui pis est, j’ai toujours voulu que les vices que j’ai mis en action ou en évidence, fussent punis comme le sont les vices, c’est-à-dire comme des causes de désordres sociaux qui doivent trouver leur châtiment dans la société même qu’ils tendent à troubler, si ce n’est dans la providence qui les condamne.
Juliette, ma pauvre et vulgaire héroïne, ne se sert pas toujours d’un langage très-choisi dans le cours de mon ouvrage. Elle raconte même à l’aspirant Édouard l’histoire de ses premières années, en des termes et dans un style qui seraient à peine avoués par le goût littéraire le moins exigeant. Mais il ne faut pas oublier que c’est une jeune fille de la Basse-Bretagne que je fais parler ainsi, alors qu’elle n’a pas encore assez fréquenté le monde pour user, dans la fréquentation des hommes un peu comme il faut, les habitudes et le ton qu’elle a dû contracter à Ouessant où elle a été élevée au milieu de bons et braves habitans de cette petite île. Les paysans bas-bretons qui commencent à s’exprimer passablement en français ont un idiome à eux, et cet idiome n’est ni tout à fait du breton pour les mots, ni tout à fait du beau français pour la construction grammaticale. C’est en quelque sorte une langue mixte, qu’il n’est peut-être pas inutile d’imiter quand on veut mettre en scène les hommes qui l’emploient, pour faire comprendre leurs pensées. Cette langue, ou si l’on veut, ce patois, a sa force, sa naïveté, et quelquefois même sa grâce, et souvent déjà j’ai essayé, avec un peu de succès je crois, à en donner une idée, en introduisant dans mes dialogues de marins et de femmes de la côte finistérienne, plusieurs expressions et plusieurs locutions, qui ne pouvaient appartenir bien sûrement qu’au pays où je les avais puisées.
Le langage de Juliette change, au reste, et se modifie avec les circonstances qui changent sa position. Elle devient presque une grande dame pour sa manière de parler, quand elle sait assez lire pour lire des romans, et quand, après avoir vécu quelque temps avec des aspirans de marine, elle se trouve être la maîtresse d’un général. C’est alors, mais alors seulement, qu’elle parle comme une personne du monde; et cette transformation morale est la chose la plus facile à concevoir, car il n’y a rien de plus aisé pour une femme un peu intelligente qui lit des livres nouveaux et qui a une loge au spectacle, que d’apprendre le jargon de toutes les autres femmes en chapeau à plumes et en châle de cachemire.
NOTE 2.
Le pilote dont il est ici question fut exécuté à Brest, en 1805 ou 1806, pour avoir servi, en temps de guerre, sur les bâtimens anglais qui bloquaient la côte de Bretagne. La frégate la Blanche, à bord de laquelle on parvint à s’emparer de ce transfuge, se perdit près de Portsall et non sur les rochers d’Ouessant où j’ai jugé à propos de placer le lieu de l’événement que je retrace dans ce chapitre. Poursuivi long-temps par les agens de la force armée, appelés à surveiller le sauvetage du bâtiment naufragé, le pilote français fut retrouvé dans la maison qu’habitaient sa femme et ses enfans, sur les bords mêmes du rivage où ce malheureux avait long-temps fait la pêche. Vingt-quatre heures après avoir été conduit à Brest pour y être jugé par une cour martiale, il avait cessé de vivre.
L’histoire de la mystérieuse fécondité de la femme du pilote de mon roman est vraie. On la retrouve encore dans la tradition du pays. Mais la crainte de contribuer à perpétuer l’injuste flétrissure qui s’attacha dans le temps à la famille de ce misérable marin, m’a engagé à dénaturer le nom qu’il portait, et qu’il légua, comme un funeste héritage, à des enfans bien innocens du crime que venait d’expier si terriblement leur père.
A peine âgé de neuf à dix ans lorsque le naufrage de la Blanche eut lieu sur les côtes du Finistère, je me trouvais embarqué comme petit mousse, à bord d’un des bâtimens convoyeurs qui furent expédiés de Brest pour recueillir les débris de cette frégate anglaise. La moitié de l’équipage avait péri, et en arrivant sur le lieu du sinistre, nous n’eûmes d’abord à retirer de l’eau que des cadavres.
C’est dans cette circonstance funeste que les agens de la marine, appelés les premiers sur le théâtre de l’événement, eurent à déplorer les excès auxquels le défaut de civilisation pouvait encore porter les habitans de ces côtes abandonnées. L’épouse ou la fille du commandant anglais fut ramenée sur le rivage, mais presque morte. Une jeune paysanne, qui avait contribué, autant que les pêcheurs eux-mêmes, à retirer des flots, non pas les naufragés, mais les corps des noyés pour les dépouiller de leurs vêtemens, aperçoit la dame anglaise encore évanouie... Un diamant, qui paraissait de quelque valeur, brillait à l’un de ses doigts gonflés par la macération de l’eau. La jeune paysanne s’efforce d’arracher l’anneau, qu’elle veut s’approprier, du doigt sur lequel il est trop étroitement serré. Irritée de ses inutiles efforts, que fait la misérable! Elle coupe, de ses dents de bête fauve, le doigt de la victime, et disparaît, toute fière de sa conquête, avec la bague qu’elle tient encore entre ses lèvres ensanglantées.
Nous trouvâmes, en arrivant à Portsall, les témoins de cette scène de cannibale, encore tout indignés de la férocité de la jeune sauvage. Mais le châtiment que méritait tant de cruauté ne se fit pas attendre. Je ne puis pas dire ici avoir vu de mes yeux le fait que je viens de rapporter; mais je puis du moins affirmer qu’on le racontait comme une chose qui vient de se passer au vu et su de tout le monde, quand notre petit navire mouilla sur cette partie de la côte du Finistère pour diriger le sauvetage de la frégate la Blanche.
NOTE 3.
Ce major-général de la marine, qu’il m’a convenu de placer au port de Brest, est un personnage de pure invention, tant sous le rapport de la bienveillance que je lui suppose pour les aspirans, que sous celui de la partialité et des petites passions que je lui attribue envers ses jeunes subordonnés. La plupart des généraux appelés à ce poste n’avaient pour nous ni autant de libéralité ni autant d’injuste animosité que le major-général de mon roman.
Les officiers supérieurs chargés, dans les ports de mer, de ces fonctions sédentaires, avaient dans leurs attributions la surveillance spéciale des aspirans de marine; et la sévérité qu’ils apportaient à l’égard de ceux-ci, dans l’exercice de leur ministère, était au moins égale à l’irrégularité de la conduite de leurs petits mauvais sujets de justiciables. Les officiers-majors, placés sous les ordres du major-général, avaient mission de pourchasser les aspirans partout où ces derniers se glissaient pour se livrer aux petites fredaines qui ne les rendaient que trop souvent passibles des rigueurs de la discipline maritime.
NOTE 4.
On trouvera peut-être que je retrace ici avec un peu trop de complaisance, les détails qui se rattachent à la vie que menaient à terre les aspirans de marine. Mais en me laissant aller au plaisir de raviver quelques-uns des souvenirs de ma jeunesse, j’ai cru qu’il pourrait devenir agréable à la plupart de mes lecteurs, d’apprendre quelle était l’existence de ces jeunes marins, abandonnés, loin de leur famille, aux mœurs qu’ils contractaient dans les habitudes du service de mer. Le motif qui m’a guidé expliquera et suffira pour justifier probablement la longueur des premiers chapitres de mon nouveau roman. Dans les œuvres maritimes que j’ai publiées jusqu’ici, on a pu voir, au surplus, que, pour me faire pardonner la forme frivole de ces sortes d’ouvrages, j’avais toujours cherché à mêler quelque chose de philosophique aux peintures en apparence les plus futiles; car, à mon avis, dire ce que sont les hommes dont l’habitation de la mer a modifié le caractère et les passions, c’est faire de la philosophie, non pas comme il est convenu d’en bâcler aujourd’hui, mais comme il était encore permis d’en faire il y a quelques années.
Les aspirans d’autrefois sont, au surplus, ce qu’on pourrait appeler pour nous une espèce perdue, aujourd’hui que les élèves de la marine, disciplinés par l’esprit du siècle, ont pris dans toutes leurs habitudes une autre direction morale que leurs prédécesseurs, dominés, comme ils l’étaient au temps de l’empire, par les idées de cette époque célèbre. Ainsi donc, retracer maintenant la physionomie dont tout un corps d’officiers porta naguère l’empreinte, c’est écrire, selon moi, un peu d’histoire, et un peu d’histoire est toujours quelque chose de bon à trouver, même dans un roman maritime.
NOTE 5.
Cette circonstance de deux navires ennemis qui se rencontrent en mer, qui se combattent et qui se séparent sans avoir pu quelquefois se dire leur nom, m’a toujours paru un des faits les plus singuliers que pût présenter l’étrange carrière des marins. Un grand nombre de bâtimens de notre nation ont eu, avec des navires anglais, de ces sortes d’engagemens, pour ainsi dire anonymes; et ce n’était que long-temps après avoir gagné un port de relâche, que les capitaines et les équipages des vaisseaux qui avaient ainsi combattu, apprenaient par les journaux, ou d’après les conjectures qu’ils pouvaient former sur les événemens publiés par les feuilles anglaises, le nom et l’espèce des bâtimens ennemis auxquels ils avaient eu affaire.
Un grand brick-corsaire de Nantes chasse, près des Açores, un trois-mâts anglais, qu’il suppose appartenir à la Compagnie des Indes. Les deux navires se canonnent d’abord. Le corsaire, profitant de l’avantage que lui offre le vent, et que lui assure la supériorité de sa marche, se décide à livrer l’abordage au trois-mâts, qu’il est fatigué de combattre de loin. Il l’approche; mais au moment où il se dispose à élonger son adversaire par l’arrière, le malheureux trois-mâts prend feu, et bientôt il saute en l’air comme une bombe, en ne laissant, sur les flots au milieu desquels il vient de disparaître, que quelques débris de mâture et quelques bordages hachés par la mitraille ou déchirés par l’explosion. Le corsaire lui-même, avarié par l’effet de l’ébranlement terrible qu’il a éprouvé, s’éloigne, en arrivant à plat, du point fatal où il craint de rencontrer, entre deux eaux, la carcasse du bâtiment détruit. Mais l’espoir de recueillir encore sur les vagues soulevées, les infortunés qui ont pu survivre à une aussi funeste catastrophe, engage le capitaine français à faire mettre une embarcation à la mer. L’embarcation nage dans le nuage de fumée dont l’air est encore infecté: elles heurte des débris; elle ramasse des tronçons de cadavres, des membres épars et des lambeaux de vêtemens ensanglantés... Mais pas un seul indice sur le nom du trois-mâts anéanti!... Pendant plus d’une heure elle rôde, elle cherche cet indice précieux à l’endroit même où, si peu de temps auparavant, le navire disparu flottait, combattait, tonnait encore... Rien sur les flots, que des cadavres déchirés et des épaves muettes!... La nuit vint: le vent s’éleva plus impétueux, et le bruit sinistre des vagues répondait seul aux questions lamentables des matelots du corsaire. L’embarcation regagna le bord sans avoir réussi à trouver le nom, à apprendre le lieu d’armement du bâtiment qui n’était plus.
Pendant les deux mois que dura encore la croisière du corsaire français, ce nom énigmatique, m’a rapporté le capitaine, occupa la tête de tout son équipage! «Dire, répétaient sans cesse les matelots, qu’on réussisse à faire sauter en l’air un Anglais comme un bouchon de Champagne, et ne pas pouvoir ce qui s’appelle savoir seulement son nom! n’est-ce pas fichant! Coquin de métier, va! il n’y a pas de plaisir à faire la course comme ça!»
Ce ne fut que lorsque le capitaine du corsaire nantais apprit, par les journaux, qu’un trois-mâts de la Compagnie des Indes manquait depuis six ou huit mois en Angleterre, qu’il supposa que ce bâtiment, si long-temps et si vainement attendu, pouvait bien être le trois-mâts qu’il avait fait sauter auprès des Açores! Le navire manquant à l’appel, comme disent les marins, se nommait, je crois, le Richmond; et ce ne fut pas une petite satisfaction pour le capitaine et pour les œdipes de son équipage, que d’avoir pu enfin trouver le mot de l’énigme, qu’ils avaient cherché si long-temps sur les flots.
Un événement de cette nature m’a paru frappant, et cette incertitude, dramatique; et c’est à cet incident de mer que je dois l’idée qui m’a conduit à terminer par une explosion semblable à celle du trois-mâts de la Compagnie, le combat de mes deux vaisseaux de ligne.
L’engagement brillant qu’eut la frégate française la Canonnière, dans les mers de l’Afrique, le 21 avril 1806, contre un vaisseau anglais de 74, qu’elle réussit à désemparer et à mettre en fuite, offre encore un exemple célèbre de ces rencontres maritimes qui laissent ignorer aux combattans le nom de l’adversaire à qui ils ont eu affaire. Le commandant Bourayne, capitaine de la Canonnière, quelques jours après la lutte glorieuse qu’il venait de livrer, écrivait au ministre de la marine:
«Monseigneur,
»La frégate la Canonnière, que j’ai l’honneur de commander, a désemparé, en vue de la Côte Natale, un vaisseau anglais de 74, dont je n’ai pu encore savoir le nom. Le combat a duré deux heures et demie, et c’est après avoir été mis hors d’état de continuer l’action, que le vaisseau ennemi a laissé arriver, en nous abandonnant le champ de bataille.»
Mon vaisseau anglais de 80 canons, faisant jouer des airs nationaux à ses musiciens au plus fort de l’action que je retrace, n’est pas au surplus un fait de mon invention, destiné à mêler un incident bizarre à l’horreur déjà assez grande que doit inspirer le tableau d’un engagement sur mer. A bord de la plupart des vaisseaux amiraux, et surtout des vaisseaux montés par des généraux anglais, il existe une musique comme dans les régimens de ligne; et pendant le combat, cette musique fait entendre, autant qu’elle le peut, des airs guerriers propres à enflammer ou à soutenir l’ardeur des équipages.
NOTE 6.
On ne sera peut être pas fâché de retrouver dans ces notes, un article que j’ai récemment publié pour donner, aux personnes étrangères à la marine, une idée un peu complète de ce qu’on appelle des brûlots, dans le langage des hommes de mer.
Tous les navires, quelles que soient leur espèce et leurs dimensions, peuvent être transformés en brûlots. On a vu les Anglais consacrer jusqu’à de vieilles frégates à cet emploi tout spécial. C’est ainsi, par exemple, que dans la trop fameuse expédition incendiaire qu’ils dirigèrent contre la division française mouillée en rade de l’île d’Aix, près de Rochefort, ils parvinrent à faire sauter en l’air plusieurs de nos vaisseaux de ligne, au moyen des formidables brûlots qu’ils avaient lancés contre les bâtimens de cette division, et qui ne les quittèrent qu’après avoir couvert les flots de leurs propres débris et des débris, encore plus précieux, de notre malheureuse escadre. On choisit ordinairement, pour les convertir en brûlots, les vieux navires, que leur peu de valeur engage à sacrifier à cet usage; et l’on retire même, du peu de solidité qu’offrent ces bâtimens détériorés, un avantage que ne présenteraient pas des constructions plus nouvelles ou plus fortes. Les vieux bâtimens, en n’opposant pas aux effets de l’explosion, l’obstacle qu’elle rencontrerait pour rompre subitement une membrure et des bordages neufs, favorisent, en éclatant tout d’un coup, le résultat qu’on veut obtenir par la dispersion soudaine des projectiles et des matières enflammées. Ainsi donc, en employant de préférence d’anciens navires comme machines incendiaires ou comme réceptacles de moyens d’explosion, on fait un sacrifice de moins et on obtient un avantage de plus. L’armement ou si l’on veut la préparation des brûlots, ne repose encore sur aucune donnée fixe, ou sur aucun système invariable. La disposition des lieux, les ressources qu’ils offrent, la nature des moyens que l’on a sous la main, et l’espèce de navires que l’on peut consacrer à ces sortes d’expéditions, modifient à l’infini l’installation générale des bâtimens de cette espèce. Dans les dernières années de la petite guerre maritime que se livrèrent les nations de l’Orient, les marins grecs réussirent à perfectionner, avec une supériorité jusque-là inconnue, la science qui présidait anciennement à ces funestes moyens de destruction. Mais on peut dire que si quelquefois l’habileté des artificiers du Péloponnèse et de l’Archipel, se signala avec avantage contre les flottes turques, le courage des corsaires de la Morée et de l’Attique eut encore plus de part que la science elle-même, aux succès que Canaris et ses émules obtinrent contre les navires ottomans. Avec une chemise soufrée, et trois hommes déterminés, cachés dans une mauvaise embarcation, il n’est pas de marin qui ne puisse réussir quelquefois à incendier, pendant la nuit, un vaisseau à trois ponts.
Le but qu’on se propose en envoyant un brûlot à l’ennemi, est de faire sauter avec ce brûlot le bâtiment sur lequel on a dirigé celui-ci, et d’incendier ainsi l’un par l’autre les navires de l’escadre, en jetant au milieu d’eux la confusion qui doit résulter d’une attaque aussi terrible et quelquefois si peu prévue. C’est surtout la nuit que l’on choisit pour ce genre d’expéditions, comme le moment le plus propre à cacher à l’ennemi que l’on veut assaillir, la marche et l’approche de ces mobiles gouffres de feu, qu’une étincelle suffit pour entr’ouvrir au sein des flots. Pour parvenir à obtenir l’effet qu’on attend de l’explosion de ces machines infernales, on place la plus grande quantité possible de barils de poudre dans la cale du brûlot, et on les arrime de manière à ce qu’ils puissent se communiquer, dans le moindre temps donné, le feu destiné à les embraser et à les faire sauter presque tous à la fois. On remplit l’entrepont et l’on couvre le pont de toutes les pièces d’artifice que l’on peut réunir dans ces parties du navire. On garnit le gréement de cravates et de panaches inflammables. On a soin de suspendre au bout de chaque vergue des grappins garnis de chaînes de fer, qui puissent s’accrocher sans avoir à craindre les effets de la combustion, aux manœuvres de chanvre et aux plats-bords en bois du bâtiment qu’il s’agit d’aborder.
Lorsque le brûlot qu’on arme se trouve avoir une batterie percée de sabords, on a la précaution de ménager, à l’incendie que l’on prépare, toutes les issues qu’il est utile d’offrir à la flamme pour qu’elle puisse se répandre à l’extérieur et embraser tous les objets qu’elle peut rencontrer et qu’on veut lui faire dévorer. Après avoir ainsi dispersé les matières qui doivent prendre feu instantanément, on verse sur la mâture, le gréement, le pont, les bordages intérieurs et extérieurs du brûlot, des flots d’huile et d’esprit de térébenthine. Cette substance si inflammable est destinée à donner au feu une nouvelle activité et à servir de conducteur à l’incendie dans les parties où il pourrait rencontrer des obstacles et des saillies propres à arrêter son impétuosité. Entre les barils de poudre arrimés dans la cale, entre les saucissons et les pots à feu placés dans l’entrepont, les batteries ou sur le pont, on fourre des bombes farcies, des grenades panachées, qui doivent éclater dans le temps calculé par les artificiers. La précision a quelquefois été poussée si loin dans ce genre de préparatifs destructeurs, que l’on a trouvé, parmi des débris de brûlot, des horloges grossièrement faites au moyen desquelles on était parvenu à régler mécaniquement l’heure à laquelle l’aiguille de ces horloges devait mettre le feu aux artifices moteurs de l’incendie.
Dans les diverses compositions les plus généralement adoptées pour le munitionnement des brûlots, on remarque les objets que l’on désigne sous les noms de fagots, saucissons, panaches, rubans à feu, cravates et barils ardens.
On nomme fagots, dans le langage des artificiers de brûlot, des sarmens de vigne que l’on trempe dans une mixtion de résine de brai sec, d’huile de térébenthine, de poudre et de salpêtre pulvérisés.
On donne le nom de saucissons à de longs sacs de toile goudronnée, farcis de soufre, de salpêtre et de poudre réduite en poussière.
Les panaches sont des mèches de chanvre trempées dans une mixtion de poudre, de soufre et d’esprit de térébenthine.
Les rubans à feu se font avec des paquets de copeaux de sapin que l’on plonge dans une décoction d’huile de lin, d’alcool et de térébenthine, saturée de poudre, de brai sec et de soufre pulvérisé.
Les cravates dont on enveloppe les haubans, les cale-haubans et les autres manœuvres dormantes du brûlot, sont de longues mèches d’étoupe ou de serpillière usée, que l’on plonge dans une préparation semblable à celle dont nous venons d’indiquer la composition.
Les barils ardens, destinés à être placés dans les plans supérieurs de l’arrimage de la cale, ou dans l’entrepont, renferment de la poudre, du suif et du goudron, quelquefois aussi on les remplit de grenades farcies et de lances à feu qui doivent éclater à l’instant même où le baril qui le contient fait explosion.
On concevra aisément, après avoir lu cette énumération des objets principaux qui entrent dans le munitionnement des brûlots, l’effet qu’on peut espérer de ces sortes d’appareils destructifs. Mais pour obtenir les résultats qu’on se propose en envoyant des brûlots à l’ennemi, il faut autant que possible que ces terribles expéditions n’aient lieu que la nuit. Pendant le jour il serait trop facile aux bâtimens qu’on veut incendier de se prémunir contre ce genre d’attaque, qui n’est jamais plus sûr que lorsqu’il prend le caractère d’une surprise, et lorsqu’il acquiert la promptitude d’un coup de main.
Des hommes dévoués à une mort presque certaine sont parvenus quelquefois à remplacer l’effet des brûlots, en se jetant dans une frêle embarcation, munis seulement d’une chemise soufrée qu’ils allaient clouer à l’improviste, sur les bordages des grands navires qu’ils voulaient livrer aux flammes. Mais le succès de cette audacieuse tentative était d’autant plus difficile à obtenir, que bien rarement les équipages des navires ennemis laissaient aux chefs de ces expéditions nocturnes le temps d’exécuter leur projet; et la mort des intrépides incendiaires devenait presque toujours le châtiment que l’indignation de ceux qu’ils voulaient faire sauter infligeait à leur inutile témérité.
Anciennement l’usage des brûlots était une chose tellement consacrée par les droits de la guerre, et si scrupuleusement prévue pour les besoins du service maritime, qu’il existait dans le corps naval, des officiers que l’on désignait, par rapport à la spécialité de leurs fonctions, sous le nom particulier de capitaines de brûlot. Des bâtimens destinés à incendier les flottes de l’ennemi faisaient alors partie de nos escadres, comme les navires de transport consacrés à l’approvisionnement des expéditions lointaines; et long-temps après qu’on eut renoncé à l’emploi permanent des brûlots la dénomination de capitaine de brûlot resta dans la marine, pour désigner le grade que l’on accordait dans ce temps à l’une des classes subalternes de ceux que l’aristocratie maritime appelait des officiers de fortune, ou mieux encore des officiers bleus.
Aujourd’hui que l’emploi des brûlots n’est devenu qu’accidentel, ou pour mieux dire exceptionnel, le titre de capitaine de brûlot a disparu pour faire place, dans la désignation des grades de la hiérarchie navale, à des dénominations plus en rapport avec les besoins du service ordinaire. La promptitude avec laquelle on peut d’ailleurs dans un temps donné et avec les ressources usuelles, transformer en brûlots, les navires et les embarcations que l’on a sous la main, rend en quelque sorte inutiles la longue prévoyance et les préparatifs dispendieux qui auparavant présidaient à l’armement des bâtimens de cette sorte. En perfectionnant les moyens de se faire la guerre, il semble que les nations se soient appliquées, ou du moins aient été conduites, à répudier l’emploi de ces grands appareils de destruction dont anciennement on avouait l’usage avec un certain orgueil. Les idées morales du siècle ont pénétré jusque dans ce qu’il y a de plus immoral au monde, l’art de vider les querelles politiques les armes à la main. Espérons que l’humanité, qui partout est en voie de progrès et qui doit aujourd’hui régler entre les peuples civilisés jusqu’aux moyens qu’ils ont de s’entre-détruire, finira par repousser, comme une chose honteuse et déshonorante pour les nations policées, l’emploi funeste des brûlots. C’est déjà bien assez que la guerre puisse subsister encore dans un siècle comme le nôtre, sans que le génie de l’homme cherche à ajouter aux horreurs qu’elle laisse sur ses traces, les ravages que les plus détestables inventions ont fait pleurer en larmes de sang aux générations passées. Les arts enfantés par la civilisation ne devraient tourner qu’au profit de l’espèce humaine.
NOTE 7.
Le fond de tous ces événemens est vrai, mais j’ai cherché autant qu’il m’a été possible à dénaturer les noms des vaisseaux et des hommes qui ont figuré dans cette cruelle conjoncture. J’ai même tronqué tous les détails, altéré les dates, et j’ai défait enfin de l’histoire, pour ne pas trop rappeler au souvenir de quelques marins, les estimables officiers qui se trouvèrent compromis dans cette malheureuse affaire, plus déplorable encore par la fatalité des circonstances, que par la faute des individus sur lesquels retomba plus tard l’accablante responsabilité de nos revers.
Plusieurs commandans s’élevèrent, dans cette débâcle de notre escadre de Rochefort, à la hauteur des plus terribles circonstances. Leur nom à ceux-là n’a pas besoin d’être rappelé; mais celui des officiers moins heureux qu’eux devait être tu. Ce n’est pas encore à nous d’être inflexibles comme la loi qui depuis vingt-six ans a frappé les victimes de cette déplorable expédition.
Après l’affaire des brûlots de Rochefort, un capitaine de vaisseau fut fusillé, et un autre officier du même rang, dégradé. Sans désapprouver complétement la sévérité des arrêts que rendirent les conseils de guerre en cette fatale occasion, le corps de la marine ne put s’empêcher de déplorer le sort de ces deux hommes de mer, dont plusieurs actions d’éclat avaient autrefois illustré la carrière. L’un d’eux surtout, brave et vieil officier, aussi distingué par la bonté de son caractère que par l’instruction qu’il possédait, dans un temps où l’instruction était encore une chose assez rare dans les sommités de l’armée navale, emporta, avec la mort civile dont il venait d’être frappé, les regrets, et l’on peut même ajouter, l’estime de ses camarades et l’affection respectueuse de ses subordonnés. Un jeune aspirant de première classe eut le fatal avantage de sauver, à peu près comme je l’ai raconté, le vaisseau de ce commandant; et l’intrépide aspirant, abreuvé de dégoûts et révolté de l’injustice qu’il rencontra partout après l’acte de dévoûment qu’il venait d’accomplir, alla plus tard chercher un asile à bord des corsaires de l’Amérique. Sur un de ces corsaires il trouva une mort ignorée, une mort trop différente de celle qu’il avait si héroïquement bravée à Rochefort en servant si courageusement son pays.
Cet aspirant, dont le nom commençait aussi par l’initiale que j’ai voulu conserver dans le nom que j’ai donné à l’aspirant Mathias, disait souvent à ses jeunes camarades, avant le jugement qui devait condamner le commandant L..., «J’ai ramené le vaisseau à terre, mais s’il fallait dire que je n’ai rien fait, pour sauver ce brave homme, j’irais dire partout et à qui voudra l’entendre, qu’il ne m’est rien arrivé de nouveau en faisant ma corvée!»
L’aspirant M... sauva la tête de son vénérable commandant, mais moins heureux que le héros de mon roman, il ne put lui sauver le grade auquel cet officier tenait autant qu’à la vie.
Je le répète, au surplus, en terminant cette note: dans l’affaire de Rochefort, la fatalité qui poursuivait depuis long-temps notre marine, fut encore la plus forte. Quand le destin ouvre, pour un peuple, une carrière de désastres, il n’est pas d’efforts humains qui puissent arrêter la marche des événemens funestes; et c’est alors que tous les actes prennent l’apparence de la faiblesse ou le caractère de l’incapacité.
L’ignorance que je prête au commandant et au capitaine de frégate de l’Indomptable, se retrouvait encore de mon temps chez quelques uns des officiers supérieurs de la marine. Mais en peignant mes personnages sur les traits généraux de l’époque que je rappelle, je dois affirmer ici que je n’ai voulu faire aucune allusion particulière, ni retracer aucun caractère individuel. C’est tout un âge maritime que j’ai essayé de peindre, et non pas une mesquine originalité que j’ai voulu caricaturer. Jamais l’impitoyable idée de livrer à la malignité des lecteurs les ridicules ou les faiblesses des hommes estimables avec lesquels ou sous lesquels j’ai servi, n’est entrée dans mes rêves d’écrivain; et je proteste ici d’avance, de toutes mes forces, contre les interprétations affligeantes que l’on voudrait donner à quelques parties d’un ouvrage que j’ai voulu remplir de choses, et que j’aurais cru au dessous de moi de remplir de personnalités.
NOTE 8.
Aujourd’hui, que notre éducation politique et nos conquêtes révolutionnaires nous ont acquis le droit d’être exigeans sur les garanties que doit offrir l’administration de la justice, ceux qui ignorent la manière dont les choses juridiques se passaient sous l’empire, ne manqueront pas de trouver au moins très-étrange le sans-façon avec lequel je mène, dans mon ouvrage, toute la procédure relative au jugement du commandant de l’Indomptable. Mais ce qu’on serait tenté, au premier abord, de prendre pour un expédient commode assez propre à me débarrasser, au moyen d’une fiction permise, des longueurs et des formes ordinairement employées dans la justice criminelle, n’est malheureusement que la copie exacte de ce qui avait lieu dans les affaires capitales du temps dont je veux parler.
Alors, comme aujourd’hui, toute justice émanait du chef de l’état, et la justice était rendue sous l’empire comme elle l’est sous le régime actuel, c’est-à-dire au nom du chef du gouvernement. Mais l’empereur ne se bornait pas à prêter son nom aux formes de la justice rendue par les tribunaux qu’il avait institués: lui-même dictait souvent ses arrêts suprêmes aux juges temporaires qu’il s’était réservé le droit de choisir pour les affaires dans lesquelles il croyait devoir jeter le poids énorme de son autorité.
C’est en vertu de ce pouvoir despotique, qu’aucune force nationale ne pouvait plus lui contester, qu’il rendit un jour, comme j’ai eu le soin de le rappeler, le décret suivant:
«Le capitaine de vaisseau N*** sera jugé par un conseil de guerre, pour avoir préféré sa vie à son honneur.»
Autant aurait-il valu écrire: Le capitaine de vaisseau un tel sera condamné à être fusillé, pour avoir préféré, etc. Cette dernière manière de procéder aurait été encore plus expéditive et plus franche, et elle aurait épargné au moins des juges à un arrêt dicté d’avance, et des frais de procédure à l’état. Il n’y a rien qui prouve mieux le degré de servitude extrême auquel peut être réduite une nation, que la peine que daignent prendre encore les gouvernemens arbitraires, pour cacher sous les vaines apparences d’une légalité monstrueuse ce qu’il y a de plus illégal et de plus tyrannique au monde.
Le despotisme impérial fut peut-être une des nécessités de l’époque militaire que rappelle le règne de Napoléon, je veux bien l’admettre; mais on conviendra du moins que ce fut une nécessité un peu dure pour les peuples qui eurent à la subir. Aujourd’hui cependant, il n’y a plus que des regrets en France pour le gouvernement impérial; et si la génération nouvelle, qui s’exalte au seul souvenir de cet âge héroïque de notre histoire, avait à supporter la centième partie de l’arbitraire qui gouvernait alors, elle ne trouverait pas assez de mots peut-être dans notre langue, pour exprimer toute sa colère et son indignation. Mais c’est ainsi qu’est faite la postérité. Appelée à recueillir les bienfaits qu’ont fondés les règnes glorieux et à oublier les maux que les âges passés ont seuls éprouvés, c’est sur les monumens qui restent qu’elle établit ses jugemens, sans tenir compte des fautes passagères qui furent. Les douleurs d’une époque passent avec les générations qui eurent à les souffrir. Les monumens utiles survivent à ces douleurs, et c’est sur les monumens qui durent que la postérité juge les époques qui ne sont plus.
Pour en revenir à l’absence des garanties d’impartialité qui devait, sous l’empire, présider à la reddition de la justice militaire, je citerai ici une partie des dispositions du décret qui réglait les formes des conseils de guerre maritimes. Cette simple reproduction suffira pour faire entrevoir l’arbitraire que le chef du gouvernement pouvait se permettre avec de telles lois et avec un tel code disciplinaire.
L’art. 40 du décret du 22 juillet 1806, sur l’organisation des conseils de marine et des conseils de guerre, est ainsi conçu:
«Si c’est un officier ou tout autre ayant rang d’officier qui est traduit au conseil de guerre, les juges seront nommés par nous.»
Nous c’était l’empereur.
«Si le prévenu est tout autre qu’un officier, ils seront nommés, soit par le préfet maritime, soit par le commandant en chef de nos forces navales, selon que le conseil aura dû être convoqué par l’un ou par l’autre.»
FIN DES NOTES.
NOTES DU TRANSCRIPTEUR
Les notes figurant à la fin de ce volume sont tirées de la fin du second volume de l’original.