CHAPITRE XX.
Mariage de l'auteur; son retour à Jaen sa patrie.
Nous arrivâmes en quelques semaines à la Rochelle. C'est une ville très forte, entourée d'un mur flanqué de hautes tours. Les habitants sont devenus très riches par le commerce. Ils sont nominalement sous l'autorité du roi de France, mais par le fait ils se gouvernent en république. Cette ville est infectée d'hérésie, et les sectateurs de Calvin en ont expulsé les catholiques. Aussi ils haïssent les Espagnols, et leurs vaisseaux ne les épargnent pas quand ils les rencontrent dans leurs courses. Ils ont successivement pillé presque toutes les côtes du golfe du Mexique.
Je dois dire cependant que le capitaine du vaisseau dont j'étais le prisonnier se conduisit très bien à mon égard. Il me laissa mes hardes et quelques objets à mon usage. Mais comme cela ne m'aurait pas fait vivre long-temps, il me procura quelques leçons de mandoline, qui, si elles ne m'enrichissaient pas, me faisaient au moins subsister.
Parmi mes élèves se trouvait la fille d'un vieux marchand huguenot très riche. Ce n'était pas qu'il approuvât cet amusement, qu'il traitait de profane, mais il ne savait rien refuser à sa fille. Malgré cela elle trouvait sa maison un séjour bien triste; les sons de ma musique firent arriver l'amour dans son coeur, et, sur ma promesse de l'épouser, elle consentit à fuir avec moi la maison paternelle pour se réfugier en Espagne. Notre projet ne tarda pas à être mis à exécution. Nous fîmes une copieuse saignée à la caisse du beau-père, et grâce à la protection des saints, qui riaient sans doute de voir dévaliser un huguenot, nous arrivâmes à Bordeaux. Comme nous craignions d'être poursuivis par la justice, nous nous hâtâmes de quitter les terres de France. Aussitôt notre arrivée à Bilbao, je me hâtai de tenir à ma Catherine la parole que je lui avais donnée. Un Père de la Merci se chargea de la réconcilier avec la sainte église catholique, et nous donna ensuite sa bénédiction dans l'église de Saint-Isidoro.
Nous avions encore un bien long voyage à faire par terre; nous traversâmes Burgos, Madrid et les plaines de la Manche. En arrivant près d'Anduxar, nous fûmes attaqués par une troupe de ces Maurisques qui parcourent les Espagnes pour échapper aux édits, et complétement dévalisés. Après nous avoir fait toutes sortes d'outrages, ils nous abandonnèrent en nous attachant à des arbres, et nous aurions sans doute péri, sans une troupe de bohémiens qui passa par là quelques heures après et qui nous détacha. Nous avions tout perdu, et nous ne pûmes gagner Jaen qu'en demandant l'aumône de village en village. J'y rentrai après dix-huit ans, aussi pauvre que j'en étais parti. Mes parents n'étaient pas dans une position plus heureuse, et l'âge ajoutait encore à leurs souffrances. Ma pauvre femme ne put résister long-temps à ses chagrins, et je la perdis peu de temps après. Je fis, mais en vain, quelques efforts pour trouver de l'emploi. D'ailleurs mon caractère aventureux ne me permettait pas de jouir d'une vie tranquille. Je rêvais jour et nuit du trésor que je connaissais à Cuzco. Je pris donc la résolution de tenter encore une fois la fortune, et de retourner aux Indes.