CHAPITRE IX.
Expédition contre les Otomis.
Au bout de quelques semaines tout fut pacifié, et nous reprîmes la route de Mexico. Deux ou trois jours avant d'entrer dans cette ville, nous passâmes la nuit près d'une grande ferme appartenant à Christoval de Olid, et régie par un majordome qui avait perdu un oeil. Celui-ci, pour se consoler sans doute de son malheur, avait procuré la même infirmité à tous les êtres vivants qui se trouvaient sur la ferme, de sorte que chevaux, boeufs, Indiens, porcs, volailles, tout était borgne.
On ne nous laissa pas long-temps reposer à Mexico, et nous reçûmes l'ordre de marcher contre les Otomis, qui avaient pris les armes. D. Jose Bolea, encouragé par des succès récents, espérait une victoire facile, mais il se trompait, pour son malheur, car Satan, auquel ces Indiens ne cessent de faire des sacrifices secrets, leur inspira une ruse véritablement diabolique. Un soir on vint lui annoncer que l'on apercevait auprès du camp un nombreux troupeau de cerfs. Il était fou de la chasse: il prit une arquebuse légère et partit avec quelques officiers comme lui sans armure. Il aperçut en effet les cerfs, qui, en ayant l'air de paître tranquillement, s'enfonçaient peu à peu dans la forêt. Il s'élance à leur poursuite, mais à peine a-t-il pénétré dans le fourré qu'il est salué d'une grêle de flèches. C'étaient ces démons d'Indiens qui s'étaient couverts de peaux de cerfs pour l'attirer dans une embuscade. Presque tous ses compagnons tombèrent morts ou blessés, et Bolea regagna le camp presque seul. Pendant toute la nuit, les Otomis célébrèrent une grande fête. Ils massacrèrent les prisonniers et les firent rôtir, ainsi que les cadavres des morts. Ils n'épargnèrent qu'un religieux de Saint-François; encore le forcèrent-ils toute la nuit à tourner la broche à laquelle rôtissaient les Espagnols. Ces Indiens ont une sorte de répugnance à manger la chair des religieux; ils prétendent qu'elle leur donne la diarrhée. Que cette idée soit vraie ou fausse, elle lui sauva la vie. Ils se contentèrent de lui faire une amputation, en lui disant qu'il leur avait souvent prêché, en leur prenant leurs poules pour son couvent, qu'un vrai chrétien devait se défaire du superflu.
Quelques jours après, nous leur rendîmes un autre tour qui valait bien celui-là. Nous avions mis le siége devant leur principale ville. Elle était entourée d'une triple rangée de madriers, et, comme nous ne pouvions la forcer faute d'artillerie, notre général leur fit proposer un traité par lequel il leur promettait de se retirer s'ils consentaient à lui payer un léger tribut. Les Otomis acceptèrent, et il fut convenu que chaque maison lui paierait une paire de pigeons, oiseaux que les Indiens élèvent en grande quantité. Au milieu de la nuit, nous lâchâmes, après leur avoir attaché aux pattes une mèche de coton allumée, tous ces pigeons, qui s'empressèrent de retourner à leur colombier. Comme toutes les maisons sont couvertes en paille, peu de minutes après la ville fut en flammes. Les Indiens, après avoir fait tous leurs efforts pour éteindre l'incendie, cherchèrent à s'échapper. Mais c'était là que nous les attendions. Nous avions placé devant la seule porte d'entrée un énorme tas de fagots embrasés, et nous abattions à coups d'arquebuse tous ceux qui cherchaient à le traverser. Il n'en échappa ni vieux, ni jeune, ni homme, ni femme, ni grand, ni petit. Ce fut ainsi que nous nous vengeâmes comme des hommes, tandis qu'ils s'étaient vengés comme des chiens en dévorant nos infortunés soldats. En cherchant ensuite dans les cendres, nous recueillîmes une grande quantité d'or, et nous en donnâmes la dîme aux RR. PP. de Saint-François, afin qu'ils priassent pour nos compagnons.