CHAPITRE XI.
Voyage de l'auteur à Bantam.
Je rentrai donc à Goa aussi pauvre que j'en étais parti. Pour tâcher de relever ma fortune, j'acceptai les offres d'une compagnie de marchands, qui me chargèrent d'aller vendre une cargaison à Achem pour leur rapporter du poivre. Nous nous arrêtâmes quelque temps dans une petite île nommée Talinkan, pour réparer quelques avaries que nous avions éprouvées; elle fait partie de l'archipel de Nicobar. Quand nous entrâmes chez le souverain de cette petite île, nous fûmes très étonnés de voir tous les assistants se retourner, relever leurs jaquettes, et nous présenter ce qu'on ne montre pas d'ordinaire en compagnie. Nous crûmes d'abord que c'était une insulte préméditée; mais notre interprète nous expliqua que c'était au contraire la plus grande marque de politesse qu'ils pussent nous donner; par là ils se déclaraient nos esclaves et se montraient prêts à recevoir une fustigation. Nous nous empressâmes de leur rendre leurs civilités, et après nous être ainsi regardés sans nous voir pendant quelque temps, nous traitâmes de l'achat des vivres dont nous avions besoin; après quoi nous prîmes congé d'eux en répétant la même cérémonie.
Nous étions depuis peu de jours à Achem quand une flotte hollandaise parut devant cette ville, pour réclamer un vaisseau de cette nation qui avait été saisi l'année précédente. Le roi demanda notre secours, que nous lui accordâmes d'autant plus volontiers que les Hollandais commençaient à nous disputer le commerce des Indes. Ceux-ci, de leur côté, firent alliance avec les sultans du Palembang, de Bencoulen et d'autres rois de Sumatra, jaloux de voir que tout le commerce de l'île avec les Européens se concentrait à Achem. Le siége de cette ville dura deux mois, et l'on combattit des deux côtés avec un égal acharnement. Enfin le roi d'Achem, voyant qu'il avait perdu la plus grande partie de ses troupes et qu'il ne pouvait résister plus long-temps, ordonna de mettre dans les canons tout ce qu'il possédait d'or et d'argent et de bijoux, et fit faire une dernière décharge sur l'ennemi; il se renferma ensuite dans son palais, auquel il mit le feu après avoir poignardé ses femmes et ses enfants. Toute la population fut massacrée; les indigènes ouvraient l'estomac à leurs prisonniers pour voir s'ils n'avaient pas avalé des perles ou des diamants, et il y en eut qui trouvèrent de cette manière des richesses considérables. Quant au petit nombre de Portugais qui avaient survécu, les Hollandais consentirent à les recevoir à quartier, mais à condition de les déposer dans les ports de l'Inde qui leur conviendraient.
Les Hollandais, après m'avoir long-temps promené sans me permettre de sortir du vaisseau, me débarquèrent à Balassore; le capitaine eut même la charité de me donner dix roupies, avec lesquelles je gagnai Benarès, où j'arrivai absolument sans ressources. Ma misère était telle que je fus forcé de me louer à un riche Banian qui avait fondé une espèce d'hôpital pour les puces, les punaises et autres insectes. Les Banians croient à la transmigration des âmes, et se font un point de religion non seulement de ne rien manger de ce qui a eu vie, mais d'assister les animaux comme leurs frères. Ce Banian me donnait donc une roupie par jour pour me laisser sucer le sang par ces insectes. Quel métier pour un gentilhomme! c'était un vrai martyre, et, comme je ne le souffrais pas pour la foi, il ne me comptait pas pour le paradis.
Au bout de quelque temps mon sort s'améliora. J'avais raccommodé tant bien que mal un vieux mousquet de fabrique européenne, et, comme personne dans la ville n'était en état d'en faire autant, j'abandonnai mon état de restaurateur des puces et des punaises pour prendre celui d'armurier. Cela me procura la connaissance d'un des principaux officiers du Grand Mogol, qui me proposa de l'accompagner à Delhi. J'acceptai d'autant plus volontiers que cela me rapprochait des états européens.