‹ Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même, Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles NavarinChapitre 9 sur 52 · CHAPITRE IX.

CHAPITRE IX.

L'auteur accompagne Alvarado à la conquête du Guatemala.

Notre armée se composait de cent cavaliers, de cent cinquante fantassins dont je faisais partie, car ma pauvreté ne m'avait pas encore permis d'acheter un cheval, et de six cents Indiens alliés. Nous marchâmes pendant assez long-temps à travers des pays soumis, dont les habitants ne nous offrirent aucune résistance. Nous arrivâmes ainsi à la rivière de Michapoyat, dont les habitants d'une ville nommée Atiquipaque nous disputèrent le passage. Les Indiens n'étaient plus si faciles à vaincre qu'autrefois; ils redoutaient encore beaucoup les chevaux et les armes à feu, mais ils ne regardaient plus ces animaux comme des monstres qui vomissaient du feu et de la fumée. Notre général eut son cheval tué par un Indien, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'on parvint à le remonter dans la mêlée.

Après une rude affaire, nous pénétrâmes dans la ville, que nous trouvâmes abandonnée; nous nous y établîmes, mais les Indiens y mirent le feu pendant que nous étions livrés au sommeil, et nous assaillirent de tous les côtés. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et après avoir perdu un assez grand nombre des nôtres que nous parvînmes à les repousser. Le lendemain, nous nous emparâmes, non sans combat, de la ville de Taxisco, et plus tard de celles de Guazacapan et de Pazaco. Notre marche était lente, car les Indiens, en parsemant la route de cailloux aigus et de pointes de flèches, étaient parvenus à estropier presque tous nos chevaux. Ce spectacle me consola de mon métier forcé de fantassin: car si je n'avais pas de cheval pour me porter, je n'en avais pas un à traîner derrière moi, comme la plupart des nôtres. Cependant notre général imagina d'envelopper les pieds des chevaux dans des morceaux de peau de cerf, qu'on renouvelait aussitôt qu'ils étaient usés, et de cette manière ils furent bientôt guéris.

Nous arrivâmes ainsi près de la grande ville de Xélaluh, sur le territoire des Indiens Quiches. Ceux-ci nous attaquèrent dans une gorge de montagne qu'on appelait alors Olintepeque, et qui, depuis cette époque, a reçu le nom indien de Xéquigel (rivière de sang). Ils combattirent toute la journée avec acharnement et en faisant rouler sur nous d'énormes quartiers de rocher, ce qui, cette fois, fit mentir le dicton que le bien nous vient d'en haut. Après une lutte acharnée, nous forçâmes le passage, et nous arrivâmes dans la ville, dont tous les habitants s'étaient réfugiés dans les bois.

Le lendemain, le roi, qui se nommait Chigniavicelut, envoya une ambassade à Alvarado pour lui demander la paix, en lui offrant une grande quantité d'or. Il l'invitait à venir le voir à Ulatlan, sa capitale. Alvarado, le croyant de bonne foi, se mit en route, mais il hésita quand il vit la situation et la force de cette ville. Située au sommet d'un rocher escarpé, on n'y pénétrait que par deux portes auxquelles conduisaient des escaliers très rapides. Les rues en étaient fort étroites et les maisons très élevées. Alvarado remarqua aussi que l'on n'apercevait ni femmes ni enfants, ce qui est un signe certain que les Indiens méditent quelque trahison. Il n'hésita donc pas à donner le signal de mettre le feu à la ville et de massacrer les habitants.

Après avoir ainsi détruit la monarchie des Quiches, Alvarado nous conduisit vers Guatemala. Le roi vint au devant de lui sur une litière couverte d'ornements d'or et de plumes brillantes. Il nous fit distribuer des vivres en abondance, tant il était joyeux de notre victoire sur les Quiches, car une haine mortelle régnait entre les deux nations. J'en raconterai la cause au chapitre suivant, telle que je l'ai apprise du cacique de Xochitl, village qui me fut donné en repartimiento[4]. Je dirai seulement ici que Don Pedro Alvarado, ayant, par une rare prudence, soupçonné la fidélité du roi de Guatemala, le fit mettre à mort. Après nous avoir partagé son trésor, il y fonda une ville espagnole sous l'invocation du glorieux apôtre saint Jacques; je fus un de ceux qui s'y établirent les premiers, et je reçus pour ma part 800 castillans d'or et le village de Xochitl. J'aurais bien fait d'y rester. Mais l'homme est un voyageur sur cette terre, et mon humeur vagabonde ne me permettait pas de tenir en place.

[4] On nomme ainsi les villages qui étaient distribués aux conquérants, et dont les habitants étaient obligés de leur payer tribut.

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