‹ Les Aventures de NigelChapitre 3 sur 38 · Chapitre 2

Chapitre 2

« C’est un gaillard ayant des écus à foison,

« Et qui les fait danser de la bonne façon ;

« Mais pour les augmenter il a de l’industrie.

« Le ciel m’en est témoin ; sa pire fantaisie

« Est une charité sans rime et sans raison

« Qui va de toutes parts battant chaque buisson

« Pour chercher des objets dont s’éloigne le sage. »

Le vieux Couple.

Le vieux marchand allait et venait, avec humeur à la porte de sa boutique, mécontent d’y avoir été appelé si promptement et d’être ainsi forcé d’interrompre ses études plus abstraites. Ne pouvant chasser de son esprit la suite des calculs dont il était occupé, il faisait un mélange bizarre des fragmens de son opération arithmétique avec la harangue d’usage qu’il adressait aux passans, et quelques réflexions grondeuses sur ses fainéans apprentis. – Que désirez-vous, monsieur ? madame, que désirez-vous ? des pendules pour le salon et l’antichambre, des montres pour le jour, des montres pour la nuit ? La roue d’arrêt étant 48, le pouvoir du grand ressort 8, les chevilles de la roue de sonnerie sont 48. Que désirez-vous, monsieur ? le quotient, le multiplicande. Faut-il que les coquins soient partis précisément à l’instant où… L’accélération étant en raison de 5 minutes 55 secondes 53 tierces 59 quartes.…Ils me le paieront tous deux quand ils reviendront ! oui, ils me le paieront, de par l’immortel Napier !

Ici le philosophe contrarié fut interrompu par l’arrivée d’un grave et recommandable habitant de la Cité, qui, le saluant familièrement sous le nom de – David, ma vieille connaissance, – et lui serrant cordialement la main, lui demanda ce qui lui donnait de l’humeur.

Le costume de l’étranger, sans indiquer l’ostentation, était plus brillant que ne l’était d’ordinaire celui des commerçans de son rang. Ses larges chausses de velours noir étaient doublées en soie pourpre, doublure qui paraissait par plusieurs échancrures. Son pourpoint était de drap pourpre, et son habit court de velours noir assorti aux chausses. Le tout était orné d’un grand nombre de petits boutons d’argent richement travaillés en filigrane. Il portait au cou une chaîne d’or à trois rangs, et à sa ceinture, au lieu d’épée ou de couteau de chasse, pendaient un couteau de table ordinaire et un petit étui d’argent qui semblait contenir tout ce qu’il fallait pour écrire. On aurait pu le prendre pour un secrétaire ou un commis employé au service du public, si sa toque plate et sans ornement, et ses souliers bien noircis et reluisans, n’eussent indiqué qu’il appartenait à la Cité. C’était un homme bien fait, de moyenne taille, et qui paraissait jouir d’une bonne santé, quoiqu’il fût déjà avancé en âge. Ses regards annonçaient la sagacité et la bonne humeur, et l’air respectable que lui donnait son costume était relevé par des yeux brillans, des joues rubicondes et des cheveux gris. Les premiers mots qu’il prononça furent en dialecte écossais, mais de manière qu’on pouvait à peine distinguer si c’était une plaisanterie joviale qu’il se permettait aux dépens de l’accent de son ami, ou si c’était celui qui lui était naturel, car son ton ordinaire ne sentait guère la province.

En réponse aux questions de son respectable ami, Ramsay poussa un profond soupir et répéta ses propres paroles. – Ce qui me donne de l’humeur, maître Georges ? Quoi ! tout m’en donne ; je vous proteste qu’autant vaudrait vivre dans le pays de féerie que dans le quartier de Faringdon-Without. Mes apprentis sont changés en lutins ; ils paraissent et disparaissent comme des fantômes, et ne sont pas mieux réglés qu’une montre sans échappement. S’il y a une balle à lancer, un bœuf à poursuivre, une tête à casser, un plongeon à donner à quelque femme criarde, Jenkin est toujours sûr de s’y trouver à un bout ou à l’autre, et Frank Tunstall ne manque jamais de le suivre par compagnie. Je crois que les boxeurs, les meneurs d’ours et tous les charlatans se sont ligués contre moi, mon cher ami, car ils passent devant ma boutique dix fois plus souvent que devant aucune autre de la Cité. Voilà encore qu’il vient d’arriver un coquin d’Italien qu’on nomme Polichinelle ; et tout cela joint ensemble…

– Fort bien, dit maître Georges en l’interrompant ; mais quel rapport tout cela a-t-il avec votre humeur actuelle ?

– Ne vient-on pas de crier au voleur ou à l’assassin ? (Je désire que ce soit le moindre des deux maux, au milieu de ces pourceaux d’Anglais gorgés de pouding). J’ai été interrompu dans les plus profonds calculs auxquels un homme se soit jamais livré, maître Georges.

– Hé bien, ami, il faut prendre patience. Vous êtes un homme qui trafiquez du temps ; vous en avancez ou vous en retardez le cours à volonté. Personne n’a moins de raison que vous de se plaindre d’en perdre un peu par-ci par-là. Mais voici vos jeunes gens ; il faut que l’affaire ait été sérieuse, car ils rapportent un homme mort.

– Plus le mal est grand, meilleur est le jeu, dit le vieil horloger d’un ton bourru. Je suis pourtant charmé qu’il ne soit arrivé aucun accident ni à l’un ni à l’autre de ces vauriens. – Et pourquoi apportez-vous ici un cadavre, mauvais garnemens ? demanda-t-il à ses apprentis qui portaient le corps, à la tête d’un nombre considérable de leurs compagnons, dont plusieurs étaient chargés d’honorables blessures qu’ils venaient de recevoir.

– Il n’est pas encore mort, monsieur, répondit Tunstall.

– Portez-le donc chez l’apothicaire, répliqua son maître. Croyez-vous que je puisse rendre le mouvement à un homme, comme s’il s’agissait d’une montre ou d’une pendule ?

– Pour l’amour de Dieu, mon vieil ami, dit maître Georges, déposons-le dans l’endroit le plus voisin ; il paraît n’être qu’évanoui.

– Evanoui ! et qu’avait-il besoin de s’évanouir dans la rue ? Mais au surplus, pour obliger mon ami maître Georges, je recevrais chez moi tous les morts de la paroisse de Saint-Dunstan. Appelez Sam Porter, pour qu’il veille à la boutique.

En parlant ainsi, il fit transporter dans son arrière-boutique l’homme évanoui ; c’était ce même Ecossais qui, peu de temps auparavant, avait été l’objet des sarcasmes des deux apprentis, et qu’on plaça sur un fauteuil, jusqu’à ce que l’apothicaire de l’autre côté de la rue pût venir lui donner des secours. Celui-ci, comme cela arrive quelquefois aux membres des professions savantes, avait plus de mots scientifiques que de science, et il se mit à parler de sinciput et d’occiput, de cerebrumet de cerebellum, jusqu’à épuiser toute la patience de David Ramsay, qui n’en avait pas beaucoup.

– Bel homme ! bel homme ! répéta-t-il avec indignation ; et qu’importe que ce soit un bel homme ! c’est un emplâtre qu’il-lui faut à la tête.

Maître Georges, avec un zèle mieux dirigé, demanda à l’apothicaire si une saignée ne serait pas utile. Le docteur hésita, balbutia, et, ne trouvant, dans l’urgence du moment, rien de mieux à ordonner, il dit que, dans tous les cas, cette opération soulagerait le cerveau, le cerebrum,si par hasard il y avait tendance à un dépôt de sang extravasé, qui pourrait occasioner une compression sur cet organe délicat. Heureusement il était en état de saigner, et il fut puissamment aidé par Jenkin Vincent, qui était passé maître en fait de têtes cassées. On employa l’eau froide et le vinaigre, suivant la méthode scientifique suivie de nos jours par ceux qui servent de seconds à nos boxeurs ; et enfin le blessé commença à se soulever sur son fauteuil, serra son habit autour de lui, et montra tous les symptômes d’un homme qui cherche à recouvrer ses sens et sa mémoire.

– Il faudrait le porter sur le lit dans le petit cabinet, dit maître Georges, qui semblait connaître parfaitement toutes les distributions de la maison.

– Il peut prendre ma place sur le lit de camp, s’écria Jenkin, car le lit du petit cabinet servait aux deux apprentis ; je puis bien dormir sous le comptoir.

– Et moi aussi, dit Tunstall, et le pauvre diable aura le lit tout entier.

– Le sommeil, dit l’apothicaire, est, suivant l’opinion de Galien, un restaurant et un fébrifuge, qu’on le trouve naturellement ou sur un lit de camp.

– Quand on ne peut en avoir un meilleur, dit maître Georges ; mais voilà deux braves garçons qui abandonnent leur lit de bonne grâce ! Allons, il faut le débarrasser de ses habits, et le mettre au lit. J’enverrai chercher le docteur Irving, chirurgien du roi ; il ne demeure pas loin d’ici, et ce sera ma part du devoir du Samaritain, voisin Ramsay.

– Fort bien, monsieur, dit l’apothicaire ; vous êtes le maître de faire venir d’autres conseils, et je ne refuse pas d’entrer en consultation avec le docteur Irving, ou avec tout autre médecin instruit, ni de continuer à fournir de ma pharmacopée tels médicamens qui pourront être nécessaires. Cependant, quoi qu’en puisse dire le docteur Irving, qui, je crois, a pris ses degrés à Edimbourg, et tous les autres docteurs, soit écossais, soit anglais, je soutiens que le sommeil pris à propos est un fébrifuge, un sédatif, un restaurant.

Il prononça quelques autres mots savans, et termina son discours en informant l’ami de Ramsay, en anglais beaucoup plus intelligible que son latin, qu’il le considérerait comme responsable des médicamens fournis et à fournir, et des soins donnés et à donner au malade inconnu.

Maître Georges ne lui répondit qu’en le priant d’envoyer la note de ce qui lui était déjà dû, et de ne pas se déranger davantage, à moins qu’on ne le fît appeler. Le pharmacopole, qui, d’après certaines découvertes qu’il avait faites en voyant l’habit du malade s’entr’ouvrir, n’avait pas conçu une grande opinion des moyens qu’il avait de le payer, n’eut pas plus tôt vu un riche citadin s’intéresser à lui, qu’il éprouva quelque répugnance à renoncer à la possession du traitement ; et, pour renvoyer chez lui cet Esculape de Temple-Bar, il fallut plus d’une insinuation de la part de maître Georges, qui, malgré toute sa bonne humeur, savait parler avec fermeté quand l’occasion l’exigeait.

Lorsqu’ils furent débarrassés deM. Raredrench, Jenkin et Frank firent de charitables efforts pour débarrasser le malade de son grand habit gris ; mais l’Ecossais s’y opposa fortement. – Plutôt ma vie ! plutôt ma vie ! murmurait-il indistinctement. Au milieu de cette lutte dont son vêtement de dessus était l’objet, l’habit, qui demandait à être traité avec délicatesse, céda aux efforts des deux apprentis, mais non sans se déchirer, ce qui fit presque retomber en syncope celui à qui il appartenait. Il resta donc dans le fauteuil, n’ayant plus que ses vêtemens de dessous, dont l’état déplorable excitait en même temps la compassion et l’envie de rire. C’était bien certainement pour cette raison qu’il avait eu tant de répugnance à se dépouiller d’un manteau qui, de même que la charité, servait à couvrir tant d’imperfections.

Il jeta lui-même les yeux sur la misérable partie de ses vêtemens qui venait d’être mise au grand jour, et il parut si honteux de cette découverte, que tout en disant entre ses dents qu’il arriverait trop tard à un rendez-vous, il fit un effort pour se lever et sortir de la boutique. Mais Jenkin et son camarade, à un signe de maître Georges, s’opposèrent à ce dessein, et réussirent aisément à l’obliger à se rasseoir.

L’étranger regarda un moment autour de lui, et dit avec l’accent écossais le plus fortement prononcé : – Messieurs, comment appelez-vous cette manière de traiter un étranger qui vient séjourner dans votre ville ? Vous m’avez cassé la tête, vous avez déchiré mon habit, et voilà que vous voulez me retenir prisonnier ! Ils étaient plus sages que moi, ajouta-t-il après une pause d’un instant, ceux qui me conseillaient de mettre mes plus mauvais habits pour aller dans les rues de Londres ; et si j’avais eu quelques vêtemens pires…

– Ce qui aurait été difficile, dit tout bas Jin Vin à son compagnon.

– Ils auraient encore été trop bons, continua l’inconnu, pour être maniés par des gens qui connaissent si peu les lois de la civilité honnête.

– Pour dire la vérité, reprit Jenkin, incapable de se réduire au silence plus long-temps, quoique l’usage de ce temps prescrivît aux jeunes gens, en présence de leurs pères, de leurs maîtres et des vieillards, une retenue respectueuse et une humilité dont la génération actuelle n’a pas d’idée ; – pour dire la vérité, les habits de ce brave monsieur ont l’air de ne pas aimer beaucoup à se laisser manier.

– Taisez-vous, jeune homme, dit maître Georges d’un ton d’autorité ; ne vous moquez jamais de l’étranger ni du pauvre. Le bœuf noir ne vous a pas encore marché sur le pied[20]. Vous ne savez encore ni dans quel pays vous pouvez faire voyage, ni quels habits vous pourrez porter avant de mourir.

Vincent baissa la tête et ne répliqua rien ; mais l’inconnu ne fut pas content de ce qu’on venait de dire en sa faveur.

– Que je sois étranger, monsieur, dit-il, c’est ce qui est certain, quoiqu’il me semble qu’en cette qualité on m’ait traité un peu familièrement dans votre ville. Mais si je suis pauvre, il me semble que personne n’a le droit de me le reprocher, jusqu’à ce que je demande de l’argent à quelqu’un.

– C’est le cher pays, trait pour trait, dit tout bas maître Georges à David Ramsay ; orgueil et pauvreté.

Mais David avait pris ses tablettes et sa plume d’argent ; et profondément enfoncé dans des calculs qui embrassaient toute la science des nombres depuis l’unité jusqu’aux millions, aux billions et aux trillions, il ne répondit pas à l’observation de son ami, parce qu’il ne l’avait pas entendue. Maître Georges, le voyant plongé dans ses méditations savantes, adressa la parole à l’Ecossais.

– Je m’imagine donc, Jockey, que si quelqu’un vous offrait un noble, vous le lui jetteriez à la tête ?

– Non, si je pouvais lui rendre honnêtement service pour le gagner. Je suis disposé à me rendre utile autant que je le pourrai, quoique je sorte d’une maison honorable, et que je puisse me dire, en une certaine manière, assez à mon aise…

– Oui-dà ! Et quelle maison réclame l’honneur de votre origine ?

– La cotte d’armes en est usée, comme dit la comédie, souffla tout bas Jenkin à son compagnon.

– Allons, Jockey, allons ; parlez donc, continua maître Georges qui remarquait que l’Ecossais, suivant l’usage de ses compatriotes, toutes les fois qu’on lui faisait une question directe et précise, prenait quelques instans pour y répondre.

– Je ne me nomme pas plus Jockey que vous ne vous nommez John, monsieur, dit l’étranger comme s’il eût trouvé mauvais qu’on lui donnât un nom par lequel on désignait alors généralement un Ecossais, comme on le fait aujourd’hui par celui de Sawney. Mon nom, si vous voulez le savoir, est Richie Moniplies, et je sors de l’ancienne maison de Castle Collop, bien connue au West-Port d’Edimbourg.

– Et qu’appelez-vous le West-Port ?

– S’il plaît à Votre Honneur, dit Richie, qui, ayant assez retrouvé ses sens pour remarquer l’extérieur respectable de maître Georges, commença à lui parler avec plus de civilité qu’il ne l’avait fait d’abord ; le West-Port est une porte de notre ville, comme les arcades de briques de Whitehall forment ici l’entrée du palais du roi ; seulement le West-Port est construit en pierres, et il est décoré de plus d’ornemens d’architecture.

– En vérité, l’ami, savez-vous bien que les portes de Whitehall ont été exécutées d’après les dessins du célèbre Holbein ? Je soupçonne que votre accident vous a dérangé le cerveau, mon bon homme. Vous me direz sans doute ensuite que vous avez à Edimbourg une rivière navigable aussi belle que la Tamise, avec tous les bâtimens qui la couvrent ?

– La Tamise ! s’écria Richie avec un air de mépris inexprimable ; que Dieu fasse grâce au jugement de Votre Honneur ! nous avons à Edimbourg les eaux du Leith et le North-Loch.

– Et le Pow-Burn, et le Quarry-Holes, et le Gusedub, dit maître Georges en parlant bon écossais avec un accent aussi naturel que fortement prononcé. Ce sont des vauriens comme vous qui détruisent ici par leurs mensonges la réputation de notre pays.

– Que Dieu me pardonne, monsieur, dit Richie, fort surpris de voir l’Anglais supposé changé en véritable Ecossais ; je prenais Votre Honneur pour un Anglais ; mais je pense qu’il n’y a pas grand mal à chercher à soutenir l’honneur de son pays dans une contrée étrangère où chacun ne songe qu’à le décrier.

– Et croyez-vous faire honneur à votre pays en démontrant qu’un de ses enfans est un impudent menteur ? Mais allons, n’en prenez pas de chagrin. Vous avez trouvé un compatriote, et vous trouverez en lui un ami si vous le méritez, et surtout si vous me répondez avec vérité.

– Je ne vois pas quel avantage je trouverais à vous parler autrement.

– Eh bien donc, pour commencer, je soupçonne que vous êtes le fils du vieux Mungo Moniplies, boucher au West-Port.

– Votre Honneur est sorcier, à ce que je crois.

– Et comment osez-vous, monsieur, vous donner pour noble ?

– Je n’en sais trop rien, monsieur, répondit Richie en se grattant la tête. J’entends beaucoup parler dans ces environs d’un comte de Warwick, je crois que c’est Guy qu’on le nomme, qui s’est rendu célèbre à force de tuer des vaches sauvages, des sangliers et d’autres animaux. Or je suis sûr que mon père a tué plus de vaches et de cochons, pour ne rien dire des bœufs, des veaux, des moutons, des brebis et des agneaux, que tous les hauts barons de l’Angleterre pris ensemble.

– Vous êtes un fin matois ; mais veillez sur votre langue, et prenez garde à vos réponses. Votre père était un honnête bourgeois, syndic de sa corporation ; je suis fâché de voir à son fils de tels vêtemens.

– Ils ne sont pas des meilleurs, monsieur, dit Richie Moniplies en y jetant un coup d’œil, ils ne sont pas des meilleurs ; mais c’est la livrée ordinaire des enfans des pauvres bourgeois de notre pays ; ils sont tels que la vieille Misère nous les donne. Il faut de la patience. Depuis que le roi a quitté l’Ecosse, il n’y a plus rien à faire à Edimbourg. On fait du foin au carrefour de la Croix, et l’on pourrait couper l’herbe sur Grass-Market. Les bestiaux que mon père tuait trouveraient à paître à l’endroit où était son abattoir.

– Cela n’est que trop vrai, dit maître Georges ; et tandis que nous faisons ici notre fortune, nos anciens voisins meurent de faim chez eux ainsi que leurs familles. On devrait y songer plus souvent. – Mais pourquoi vous a-t-on rossé de cette manière ? Ne mentez pas, surtout.

– Pourquoi vous conterais-je des mensonges, monsieur ? Je passais par cette rue, et chacun s’amusait à me jeter son lardon. Vous êtes trop nombreux pour moi, me dis-je en moi-même ; mais que je vous rencontre dans le parc de Barford, ou au Vennel, et je vous ferai chanter une autre antienne. Si bien donc qu’un mauvais diable de potier s’approcha de moi tout doucement, et me présenta un vieux tesson, en me disant que je pourrais y mettre mes parfums d’Ecosse. Je le poussai, comme c’était bien naturel, et le coquin, tombant sur ses pots, en brisa une vingtaine. Ce fut alors un cri général contre moi ; et si ces deux braves jeunes gens n’étaient venus à mon aide, j’aurais été assassiné sans remède. Et justement comme ils me prenaient par le bras pour me tirer de la bagarre, j’ai reçu d’un batelier gaucher le coup qui m’a étourdi.

Maître Georges regarda les apprentis comme pour leur demander s’il devait ajouter foi à cette narration.

– C’est la vérité, monsieur, dit Jenkin. Seulement je n’ai pas entendu parler du tesson. On disait qu’il avait brisé quelques pots, et que… je vous demande pardon, monsieur, qu’on ne pouvait réussir à rien dans le voisinage d’un Ecossais.

– Peu importe ce qu’on disait. Vous êtes un honnête garçon d’avoir pris le parti du plus faible. Et vous, drôle, continua maître Georges en s’adressant à son compatriote, venez me voir demain matin, voici mon adresse.

– Je me rendrai chez Votre Honneur, répondit l’Ecossais en s’inclinant jusqu’à terre, c’est-à-dire si mon honorable maître me le permet.

– Serait-ce d’un autre maître que de la Misère que vous portez la livrée, dites-nous ?

– Dans un certain sens, je puis dire que j’en ai deux, s’il plaît à Votre Honneur, car mon maître et moi nous sommes également les esclaves de la vieille Misère, et nous espérions lui montrer les talons en venant d’Ecosse en Angleterre. Vous voyez donc, monsieur, que je suis en quelque sorte un noir tenancier, comme on dit au pays, n’étant que le serviteur d’un serviteur.

– Et comment se nomme votre maître ? demanda maître Georges. Si c’est un secret, ne me le dites pas, ajouta-t-il en voyant qu’il hésitait à répondre.

– C’est un secret qu’il n’est pas bien utile de garder. Seulement vous savez que, nous autres estomacs du nord, nous sommes trop fiers pour appeler des témoins de notre détresse. Ce n’est pas que mon maître éprouve autre chose qu’une gêne du moment, ajouta Richie en jetant un coup d’œil sur les deux apprentis, il a une somme considérable au trésor royal. C’est-à-dire, ajouta Richie en parlant à l’oreille de maître Georges, le roi lui doit un déluge d’argent ; mais le difficile, à ce qu’il paraît, c’est de s’en faire payer. Mon maître est le jeune lord Glenvarloch.

Maître Georges montra beaucoup de surprise en entendant prononcer ce nom.

– Vous feriez partie des gens de la suite du jeune lord Glenvarloch ! s’écria-t-il ; et sous de tels vêtemens !

– Et je suis moi seul toute sa suite, quant à présent, c’est-à-dire. Et je serais bien heureux de le voir dans une situation plus florissante que la mienne, dussé-je moi-même ne pas sortir de celle où vous me voyez.

– J’ai vu son père, dit maître Georges, marcher suivi de quatre pages et de dix laquais vêtus en velours et galonnés. Nous vivons dans un monde où tout change, mais il en vient un meilleur ensuite. La noble et ancienne maison de Glenvarloch, qui a servi son roi et son pays pendant cinq cents ans !…

– Votre Honneur peut bien dire pendant mille.

– Je dis ce que je sais être vrai, l’ami, et pas un mot de plus. Vous paraissez assez bien maintenant. Etes-vous en état de marcher ?

– Fort en état, monsieur ; je n’étais qu’étourdi. J’ai été élevé au West-Port, et ma tête peut résister à un coup qui assommerait un bœuf.

– Où demeure votre maître ?

– Nous demeurons, s’il plaît à Votre Honneur, dans une petite maison au bout d’une rue qui descend au bord de l’eau, chez un homme fort honnête, nommé John Christie, revendeur pour la marine : son père était de Dundee. Je ne me souviens pas du nom de la rue, mais c’est juste en face de la grande église là-bas. Votre Honneur fera attention que nous ne portons que notre nom de famille ; nous sommes M. Nigel Olifaunt, tout simplement, quoique en Ecosse nous nous nommions lord Nigel.

– C’est de la part de votre maître une preuve de sagesse, dit maître Georges. Je trouverai votre demeure, quoique vous ne me l’ayez pas indiquée bien clairement.

A ces mots il glissa une pièce d’argent dans la main de Richie Moniplies, et lui dit de retourner chez lui et de ne pas se faire de nouvelles querelles.

– C’est à quoi je prendrai bien garde, répondit Richie avec un air d’importance, à présent que j’ai sur moi quelque chose à garder. Ainsi donc, vous souhaitant à tous une bonne santé, et remerciant particulièrement ces deux jeunes gentilshommes…

– Gentilhomme, je ne le suis pas, s’écria Jenkin en enfonçant sa toque sur sa tête. Je suis un apprenti de Londres, et j’espère un jour obtenir les libertés et franchises de la Cité. Frank peut se dire gentilhomme, si bon lui semble.

– Je le fus autrefois, dit Tunstall, et je me flatte de n’avoir rien fait pour mériter d’en perdre le nom.

– Hé bien, hé bien, comme vous le voudrez, dit Richie Moniplies ; mais je vous dois beaucoup à l’un et à l’autre ; et si je ne vous dis pas grand’chose à ce sujet, soyez bien certains que je n’en pense pas moins. Bonsoir, mon bon compatriote.

En parlant ainsi il tendit hors de la manche de son pourpoint rapiécé une longue main décharnée, et un bras dont les muscles étaient tendus comme des cordes. Maître Georges lui serra la main, tandis que Frank et Jenkin échangeaient entre eux un regard malin. Richie désirait aussi adresser ses remerciemens au maître de la boutique ; mais le voyant, ainsi qu’il le dit ensuite, écrire sur son grimoire comme s’il avait perdu l’esprit, il se contenta d’ôter sa toque avec politesse, et sortit.

– Voilà donc Jockey parti avec tout ce qu’il a de bon et de mauvais, dit maître Georges à maître David, qui suspendit, quoique bien involontairement, les calculs dont il s’occupait, et qui, tenant sa plume à un pouce de distance de ses tablettes, fixait sur son ami de grands yeux ternes qui n’exprimaient ni intelligence ni aucun intérêt à ce qu’on lui disait. – Ce drôle, continua maître Georges sans faire attention à l’état d’abstraction de Ramsay, montre, avec une grande fidélité de couleur, comment la Fierté et la Pauvreté écossaises font de nous des menteurs et des fanfarons. Et cependant le coquin, qui n’adressera pas trois mots à un Anglais sans qu’il s’y trouve un mensonge dont le but est de se vanter, sera pour son maître, je vous en réponds, un serviteur et un ami aussi dévoué que fidèle ; et peut-être s’est-il dépouillé pour lui de son manteau, dans les derniers froids, au risque d’être obligé de se trouver lui-même in cuerpo, comme dit l’Espagnol. Il est étrange que le courage et la fidélité, car je suis garant du courage et de la fidélité du drôle, ne soient chez lui accompagnés que de rodomontades et de vanité. Mais vous ne m’écoutez pas, l’ami David.

– Pardonnez-moi, pardonnez-moi, je vous écoute, et avec une grande attention. Comme le soleil fait le tour du cadran en vingt-quatre heures, ajoutez pour la lune cinquante minutes et demie…

– Mais vous êtes dans le septième ciel, mon cher David.

– Pardon, pardon, que la roue A fasse le tour en vingt-quatre heures ; j’y suis. Et que la roue B le fasse en vingt-quatre heures cinquante minutes et demie ; cinquante-sept étant à cinquante-quatre comme cinquante-neuf à vingt-quatre heures cinquante minutes et demie, ou à peu près… Pardon, maître Georges, pardon ; je vous souhaite le bonsoir.

– Le bonsoir ! comment ! vous ne m’avez pas encore souhaité le bonjour. Allons, mon vieil ami, laissez là ces tablettes, ou le mécanisme intérieur de votre tête se trouvera dérangé, comme l’enveloppe extérieure de celle de notre ami qui vient de partir se trouve fêlée. Bonsoir ! oui-dà ! vous ne vous débarrasserez pas de moi si aisément. Je viens faire avec vous mon goûter, et entendre ma filleule, mistress Marget[21], jouer un air de luth.

– De bonne foi, j’étais distrait, maître Georges ; mais vous me connaissez, quand une fois je me trouve sous les roues…

– Il est heureux que vous n’en fabriquiez que de petites, lui répondit son ami pendant que Ramsay, sortant enfin de sa distraction, le faisait monter par un petit escalier conduisant à un appartement qu’il occupait avec sa fille, et qui était au premier étage.

Les deux apprentis congédièrent Sam Porter, et reprirent leur poste à la porte de la boutique.

– Frank, dit Jenkin à Tunstall, avez-vous vu comment le vieil orfèvre a secoué la main à ce mendiant son compatriote ? Où trouverez-vous un Ecossais qui en ferait autant pour un brave Anglais ? Il n’en existe pas un ; et je le dirai des meilleurs Ecossais, ils se jetteront dans l’eau jusque par-dessus les oreilles pour être utiles à un concitoyen, et ils ne se mouilleraient pas le bout du doigt pour empêcher un Anglais de se noyer. Cependant maître Georges n’est à cet égard qu’à demi Ecossais, car je l’ai vu plus d’une fois rendre service même à des Anglais.

– Mais vous-même, Jenkin, dit Tunstall, je crois que vous n’avez reçu qu’une éducation à demi anglaise. Pourquoi avez-vous pris le parti de cet Ecossais ?

– N’en avez-vous pas fait autant ?

– Parce que je vous ai vu commencer. Et puis ce n’est pas la mode dans le Cumberland, de se mettre cinquante contre un.

– Ce ne l’est pas non plus à Christ-Church. Non, franc jeu, et vive la vieille Angleterre ! D’ailleurs, pour vous dire un secret, sa voix avait un accent… son dialecte je veux dire… me rappelait une petite langue à laquelle je trouve plus de douceur que n’en aura pour mes oreilles le son de la cloche de Saint-Dunstan quand elle m’annoncera la fin de mon apprentissage. Devinez-vous de qui je veux parler, Frank ?

– Non, en vérité. Ah ! c’est peut-être de Jeannette, la petite blanchisseuse écossaise ?

– Au diable Jeannette et son baquet à lessive ! non, non, non, buse que tu es ; ne vois-tu pas que je veux parler de la gentille mistress Marget ?

– Hum ! dit Tunstall d’un ton sec.

Un éclair de colère, mêlé d’un peu de soupçon, jaillit des yeux noirs de Vincent.

– Hum ! et que signifie ce hum ? serais-je le premier apprenti qui aurait épousé la fille de son maître ?

– Je m’imagine du moins que ceux-là gardaient leur secret jusqu’à la fin de leur apprentissage.

– Je vous dirai ce qui en est, Frank. Ce peut être votre usage, à vous autres gentilshommes qu’on habitue dès l’enfance à porter deux faces sous le même bonnet, mais ce ne sera jamais le mien.

– L’escalier est là, répondit Tunstall d’un air froid ; montez là-haut ; demandez mistress Marget à notre maître, et vous verrez quelle mine il aura sous son bonnet.

– Je n’en ferai rien, dit Jenkin ; je ne suis pas assez fou pour cela ; mais je choisirai mon temps, et tous les comtes du Cumberland ne me couperont pas l’herbe sous le pied ; c’est sur quoi vous pouvez compter.

Frank ne répliqua rien ; et, reprenant leur occupation ordinaire, les deux jeunes gens se mirent à solliciter l’attention des passans.

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