Chapitre 1 L’incendie des abattoirs
Une carriole attelée d’un cheval venait de s’arrêter en face de l’hôtel habité par le détective John Jarvis, Mateo Street, à San Francisco. Une jeune femme d’une trentaine d’années, dont la beauté robuste et brune décelait une origine espagnole, descendit de la voiture et après avoir attaché son cheval à un barreau de la grille, hissa sans peine sur son épaule une corbeille pleine de magnifiques oranges et fit résonner le timbre électrique de la porte d’entrée.
Ce fut le Canadien Floridor, secrétaire du détective, qui vint ouvrir. Contrairement à son habitude, le géant blond paraissait soucieux.
— Comment allez-vous, señora ? demanda-t-il d’un air distrait.
— Je vous remercie, je me porte aussi bien que possible.
— Et Lolita ?
— La fillette grandit et embellit tous les jours. On lui donnerait quinze ans. Ce sera bientôt une vraie femme !
Après ces politesses préliminaires, la señora qui paraissait elle-même sous l’empire de quelque préoccupation, demanda brusquement :
— Pourrais-je voir Mr Jarvis ?
— C’est qu’il est très occupé, répondit le Canadien avec hésitation. Je vais le lui demander. Entrez dans le petit salon et asseyez-vous. Je reviens à l’instant.
Floridor ne fut absent qu’une minute.
— Mr Jarvis, dit-il, remercie beaucoup la señora Ovando de ses belles oranges – il n’en mange jamais d’autres d’ailleurs – mais il est tellement absorbé, tellement ennuyé, aussi, je dois le dire, qu’il vous prie de vouloir bien l’excuser.
Le beau visage de la visiteuse prit une expression de contrariété.
— Inutile de demander d’où viennent ses ennuis, murmura-t-elle, on n’a toujours pas retrouvé la jolie Miss Elsie, la fille du banquier ?
— Vous êtes au courant ?
— Parbleu, toute la ville ne parle que de cette disparition ! On prétend que le docteur Klaus Kristian, cet infâme bandit, a réclamé une rançon d’un million de dollars au banquier Rabington, le tuteur de Miss Elsie, et qu’une fois l’argent touché, il n’a pas rendu la liberté à la jeune fille.
— C’est exact. Mais vous ne savez pas tout. Klaus Kristian a demandé la même somme à Mr Jarvis d’abord puis au milliardaire Oliver Broom, un ami de la famille d’Elsie.
— Et ils ont eu la faiblesse de payer ? s’écria Miss Ovando avec indignation.
— Il n’y a pas eu moyen de faire autrement. À la demande du docteur était jointe une lettre de Miss Elsie elle-même qui suppliait ses protecteurs de payer le plus vite possible, tant elle craignait d’être assassinée.
— C’est inimaginable ! fit la señora, dont l’expressive physionomie reflétait la stupeur. Mais la police ? les détectives ?
— Ils n’ont rien trouvé. Malgré toutes les recherches, malgré les primes énormes offertes à ceux qui apporteraient des renseignements.
La señora Ovando demeurait songeuse plongée dans ses réflexions. Floridor lisait clairement sur sa mobile physionomie qu’elle avait quelque chose à dire et qu’elle hésitait à parler.
— Ce que je ne m’explique guère, c’est que des hommes d’expérience, comme par exemple Mr Rabington, aient versé une pareille somme sans essayer de tendre un piège au bandit quand il viendrait chercher la rançon.
— Cela n’a rien d’extraordinaire. Ils tremblaient pour la vie de Miss Elsie, et ils supposaient avec assez de vraisemblance que Klaus Kristian, une fois nanti d’aussi énormes sommes, tiendrait sa parole fidèlement. Il avait déclaré d’ailleurs que si on tentait quelque chose contre ceux qui viendraient toucher l’argent en son nom, on ne reverrait jamais la jeune fille.
La señora Ovando après un autre silence se décida brusquement.
— J’étais venue, dit-elle, pour donner des nouvelles de Miss Elsie.
— Vous ? s’écria Floridor au comble de la surprise. Pourquoi ne m’avoir pas dit cela quand vous êtes entrée ?
— J’étais très hésitante – et je le suis encore. – Les nouvelles que j’apporte ne sont pas bonnes hélas !…
— N’importe, tout vaut mieux que l’incertitude. Je vais prévenir Mr Jarvis.
Floridor s’était élancé dans le cabinet de travail du détective et presqu’aussitôt il y introduisit la señora Ovando.
Celle-ci fut tout d’abord frappée de l’air triste et abattu du jeune détective. Il lui sembla vieilli de plusieurs années, tant il était pâle et amaigri. Il n’était plus que l’ombre de lui-même. Sur un bureau se trouvait un amoncellement de dépêches expédiées par les policiers de toutes les villes de l’Union et qu’il était occupé à trier. D’un geste infiniment las, il désigna un siège à la señora.
Celle-ci paraissait très émue, très troublée, cherchant ses mots avec embarras.
— J’ai cru devoir vous prévenir, commença-t-elle, si je ne l’avais fait, d’autres seraient venus. Et il vaut mieux que vous appreniez la vérité de la bouche d’une personne qui vous est toute dévouée que d’un indifférent.
John Jarvis tressaillit à cet exorde, pressentant un malheur.
— Je vous écoute, soupira-t-il, je suis prêt à tout entendre.
— Je ne savais pas si je devais venir, j’avais peur de vous faire de la peine. Puis il vaut peut-être mieux que je vous raconte le fait brutalement ! Oui cela est préférable…
« Dans le coin de banlieue que nous habitons, nous n’avons guère d’autre distraction que le cinéma. Une fois ou deux par semaine, je conduis ma petite Lolita à une salle qui se trouve à un mille de la plantation. Le bâtiment n’est pas luxueux, c’est une ancienne grange et il n’y a pas d’autres sièges que des bancs de bois, mais le programme est souvent renouvelé.
« Nous y sommes allées hier et nous avons vu passer sur l’écran le grand incendie des abattoirs de Chicago, un film documentaire…
— Je sais, interrompit nerveusement le détective, l’incendie a eu lieu il y a trois jours.
— Vous êtes sans doute au courant.
— Mais non, je vous assure ! Parlez vite, je suis sur des charbons ardents !
— Je ne sais si je me suis trompée, reprit la señora Ovando avec effort, mais il m’a semblé reconnaître parmi les victimes, la pauvre Miss Elsie, que j’avais eu l’occasion de voir plusieurs fois avant sa disparition.
John Jarvis s’était levé d’un bond.
— Je vous remercie, señora, balbutia-t-il d’une voix étranglée, mais je ne puis pas croire ce que vous me dites ! Cela ne peut pas être vrai !… Il m’est impossible de demeurer dans cette affreuse incertitude. Vite, l’auto ! Il faut que je voie ce film. La señora Ovando nous conduira.
— J’espère que je me suis trompée, répétait celle-ci consternée de l’effet produit par sa révélation.
Floridor avait disparu et revenait l’instant d’après avec l’auto. La señora y pris place avec les deux détectives, laissant le cheval et la carriole d’oranges confiés aux bons soins des domestiques.
Par les belles allées de platanes bordées de plantations qui caractérisent ce coin de la banlieue de San Francisco, ils atteignirent bientôt une sorte de grand hangar peint au lait de chaux, qui était la salle de cinéma installée en pleine campagne par un spéculateur audacieux.
Le directeur, un Américain du sud aux cheveux crépus, fumait sa pipe, en bras de chemise sur le pas de sa porte, le visage protégé contre l’ardeur du soleil par un vaste chapeau de paille.
Il reçut assez mal le détective, et déclara nettement qu’il ne tenait nullement à fatiguer ses bandes pour le plaisir de trois curieux ; mais lorsque John Jarvis lui eut mis dans la main un billet de cinquante dollars en déclarant qu’il ne voulait voir que « l’incendie des abattoirs de Chicago », il devint d’une politesse obséquieuse.
Pendant qu’il grimpait en hâte à la cabine de l’opérateur, les trois spectateurs prirent place dans la salle ténébreuse et fraîche, pleine de silence. Ils n’eurent pas longtemps à attendre. Un pinceau de lumière troua la pénombre, et les images crûment projetées sur la blancheur de l’écran commencèrent à défiler lentement.
John Jarvis sentait son cœur battre à grands coups dans sa poitrine, à mesure que se succédaient, avec la crudité réaliste de la photographie, les épisodes de la catastrophe, filmée depuis son début par des opérateurs intrépides.
C’était d’abord la vue d’ensemble des abattoirs (Stock-yards), toute la cité de sang, bâtie à l’ouest de Chicago et où l’égorgement des animaux ne cesse ni jour ni nuit.
Des centaines de trains venus de la prairie déversaient incessamment jusqu’au seuil même des échaudoirs d’apocalyptiques troupeaux de moutons, de porcs et de bœufs, élevés en liberté dans les immenses pâturages et cette vivante marée s’engouffrait sous les arceaux d’acier des grands halls vitrés avec une lenteur impressionnante.
Déjà l’incendie commençait. Une légère fumée, rapidement muée en un nuage énorme s’éleva d’un des bâtiments, un magasin de fourrage. De puissantes pompes à vapeur furent mises en batterie, des escouades de pompiers, la tête protégée d’un casque noir coururent aux endroits menacés.
Déjà il était trop tard, le feu avait gagné une fonderie de suif d’où montait jusqu’aux nuages une colonne de flamme livide, couronnée d’un panache de suie que le vent rabattait sur la ville. L’activité de l’incendie s’accrut encore. Sur l’écran on ne vit plus qu’une mer ondoyante de flammes, une trombe incandescente d’où émergeaient les squelettes noircis des charpentes.
Au premier plan, les pompiers faisaient sauter à la dynamite des « blocks » de maisons pour circonscrire le fléau.
Tout à coup dans ce drame du feu une péripétie effroyable se produisit. Rongées par l’incendie les palissades d’un parc à bestiaux venaient de s’effondrer. Dix mille bœufs des prairies se ruaient sur la foule et dans certaines rues la forçaient à se rejeter vers le brasier.
De cette sanglante tuerie, la bande ne présentait que les quelques épisodes qu’il avait été possible de filmer, hommes et femmes piétinés, éventrés, réduits en bouillie, grillés vifs, ou fuyant sous une pluie de sang avec des hurlements de folie.
John Jarvis était pénétré d’horreur, il eût voulu fuir, échapper à ce spectacle de carnage. Une puissance supérieure à sa volonté le clouait à sa place.
Il vit passer comme dans un cauchemar le reste du film, il vit les rues barrées, les bœufs enragés, abattus à coups de carabine, ou lardés par les baïonnettes des soldats et des policemen, l’incendie enfin dompté.
L’atroce exhibition approchait de sa fin. Sans se l’avouer, le détective gardait au fond du cœur l’espoir que la señora Ovando s’était trompée. Jusqu’alors il n’avait rien vu qui justifiât les affirmations de la jeune femme.
Ce sous-titre macabre venait d’apparaître sur l’écran : Enlèvement des cadavres. John Jarvis fit appel à tout son courage pour avoir la force de continuer à regarder.
Sur le champ de carnage, hérissé de murs croulants, des squelettes d’acier des grands halls, et où couraient encore des fumerolles, comme aux abords d’un cratère de volcan, des escouades de travailleurs relevaient les corps par centaines sur des brancards.
— Moins vite ! cria Jarvis à l’opérateur.
Le lugubre cortège défila plus lentement sur l’écran. Avec des regards avides, angoissés, le détective scrutait éperdument chacun des lamentables groupes.
— Regardez, fit tout à coup la señora.
Deux policemen venaient d’apparaître portant une jeune femme lamentablement mutilée, le torse presque coupé en deux, sans doute par la chute d’une poutre de fer ; le visage d’une idéale beauté était seul demeuré intact ; les yeux mi-clos, elle semblait dormir.
— Elsie ! cria John Jarvis avec un sanglot déchirant.
Aucun doute ne pouvait subsister sur l’identité de la morte. On reconnaissait même un minuscule grain de beauté que la jeune fille portait à la joue gauche.
La lugubre bande acheva de passer sur l’écran dans un morne silence. Ni Floridor, ni la señora Ovando ne se sentaient le courage d’offrir à John Jarvis de banales consolations.
La jeune femme cependant était très surprise de ce violent chagrin ; elle était à mille lieues de supposer que le détective eût pour Miss Elsie une si profonde affection. Une fois hors de la salle elle ne put s’empêcher de faire part de son étonnement à Floridor.
— Mr Jarvis, répondit celui-ci, ne m’a jamais fait de confidence à ce sujet, mais je sais qu’il adorait la malheureuse jeune fille jusqu’à la passion sans lui avoir cependant jamais fait part de ses sentiments.
Après avoir pris congé de la señora Ovando qui devant la tristesse de John Jarvis regrettait presque sa démarche, celui-ci remonta en auto et regagna la ville en proie à un morne abattement.
Le soir même il dut prendre le lit en proie à une violente attaque de fièvre cérébrale.
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