Chapitre 1 Un incident de voyage
Depuis une heure, le train rapide à destination de La Nouvelle-Orléans filait à toute vapeur, à travers les plaines arides de la province du Colorado. Cette solitude sans eau et sans arbres était semée d’étangs desséchés dont la surface couverte de cristaux de borax et de soude, réverbérait d’aveuglante façon les rayons d’un soleil torride.
Pas un souffle de vent, pas un nuage, pas un oiseau dans le ciel cruellement bleu. Partout une accablante chaleur qui semblait s’abattre en lourdes nappes des hauteurs du firmament, s’exhaler de la terre chauffée à blanc, fendue de larges crevasses.
La plupart des voyageurs somnolaient, d’autres se gorgeaient de boissons glacées dans le bar ; enfin un certain nombre, groupés sur la plate-forme arrière du dernier wagon, fumaient en regardant distraitement ces paysages de désolation.
— Quelle chaleur ! s’écria tout à coup un cow-boy au teint basané en allumant une cigarette mexicaine roulée dans un fragment de feuille de maïs, en guise de papier. Je plains les deux détectives qui n’ont même pas le droit de faire un somme à cause du coquin qu’ils sont chargés d’escorter !
Il montrait au fond du wagon un groupe de trois hommes assis en ligne sur la même banquette. Le personnage assis entre les deux autres se distinguait par sa corpulence et par la dimension énorme de ses poings que réunissaient des menottes d’acier dont un des détectives tenait l’autre extrémité roulée autour de son poignet.
— Il a une vraie tête d’assassin, fit un second cow-boy. Voyez ce regard faux, et cette mâchoire de bouledogue. Il nous tient compagnie depuis San Francisco ; il n’a pas prononcé quatre paroles pendant tout le trajet.
— Il doit être dangereux…
— Comment, vous ne savez donc pas camarade, que ce convict n’est autre que le fameux docteur Klaus Kristian ?
— Carajo ! murmura le cow-boy avec une sorte d’admiration. Ce docteur de New York dont parlent tous les journaux ?
— Lui-même.
— Celui qui a volé un cercueil de platine, enlevé une jeune fille et assassiné je ne sais combien de personnes ?
— Je vous affirme que c’est lui !… Mais ne criez pas si fort, il pourrait nous entendre et je n’y tiens pas… Le détective Joë Rudge, avec lequel je prenais le thé ce matin, me disait que son prisonnier, si bien enchaîné qu’il soit, fait peur à tout le monde. Il est, paraît-il, un des chefs d’une vaste association de bandits, qui a des ramifications dans tous les États de l’Union. Pour l’arrêter, il n’a fallu rien moins que l’intervention du célèbre Todd Marvel, le détective milliardaire.
Cette intéressante conversation fut brusquement interrompue par un cri aigu, suivi du bruit de la chute d’un corps dans l’intérieur du wagon.
— Une dame qui vient de s’évanouir, cria quelqu’un.
Les deux cow-boys et les autres voyageurs de la plateforme se hâtèrent de rentrer dans le wagon. Les Noirs vêtus de toile blanche attachés au service de tous les trains américains se hâtaient d’accourir en franchissant les passerelles qui relient les voitures les unes aux autres. En quelques minutes il y eut une vingtaine de personnes autour de la malade.
Cette dernière, une vieille Miss pauvrement vêtue de noir, laide et maigre à faire peur, gisait sur le plancher et paraissait ne plus donner signe de vie.
— C’est une congestion ! disait l’un.
— Non, criait un autre, c’est une embolie ! Elle est morte.
— Je parie dix dollars qu’elle est vivante.
— Tenu !
— Vingt dollars que ce n’est qu’une syncope !
— Vingt dollars que c’est une rupture d’anévrisme !…
Pendant qu’un boy était allé chercher la boîte à pharmacie, la foule s’était accrue et les paris allaient bon train. Le détective Joë Rudge lui-même, laissant à son camarade Mortimer, la garde du prisonnier, s’était approché du groupe, et après avoir examiné avec attention le faciès décomposé de la vieille Miss, venait de risquer cinq dollars sur l’hypothèse de la mort ; il se trouvait à ce moment tout près du cow-boy qui avait paru si bien renseigné sur les faits et gestes du docteur Kristian.
— Quel dommage, fit négligemment le cow-boy, qu’il n’y ait pas de médecin ici !
— Il y en a bien un, répondit facétieusement le détective, mais il n’exerce pas ; pour l’instant il a les mains liées, c’est le cas de le dire.
Et comme son interlocuteur riait aux larmes de cette charmante plaisanterie.
— Après tout, est-ce que vous portez tant d’intérêt à la santé de cette vieille momie ?
— Vous n’y êtes pas, reprit le cow-boy qui riait toujours, mais s’il y avait un médecin, nous saurions tout de suite qui est-ce qui a perdu ou gagné.
— Je n’avais pas pensé à cela.
— L’idée n’est pas si mauvaise.
— Parbleu ! Je pourrais à la rigueur demander une consultation au vieux coquin, mais il m’est interdit de lui enlever ses menottes. Si vous saviez toutes les recommandations qu’on m’a faites à ce sujet !
— Eh bien ! qu’il garde ses menottes.
— Puis, non… tenez, c’est impossible. S’il arrivait quelque chose, je perdrais ma place…
— À votre aise, fit le cow-boy en haussant les épaules et en tournant brusquement le dos à son interlocuteur.
Pendant qu’avait lieu cette conversation, la boîte de pharmacie avait été ouverte et on avait commencé à faire respirer des sels à la malade. On lui frictionna ensuite les tempes avec de l’eau de Cologne, on essaya, mais inutilement, d’introduire une cuillerée d’éther entre les dents serrées de la patiente.
Tout fut inutile, elle demeurait aussi insensible et aussi rigide qu’une pièce de bois.
Cependant, grâce au charitable cow-boy, les autres voyageurs n’avaient pas tardé à apprendre qu’il y avait un médecin dans le wagon. Ce fut bientôt un tollé général contre les détectives.
— C’est inhumain, c’est honteux ! criait-on. On laisse mourir cette pauvre Miss à deux pas d’un médecin !…
— Les détectives devraient être poursuivis pour homicide.
— Cela va de soi. Je m’offre à porter témoignage !
— Et moi aussi !
— Et moi !…
— Comme si ce pauvre diable de physician pouvait s’enfuir les menottes aux mains d’un train qui marche à cent milles à l’heure.
— Où irait-il d’ailleurs dans le désert du Colorado ? Ces détectives sont fous !
Les voyageurs étaient indignés, et, comme les deux policiers le comprirent, il n’eût pas fallu grand-chose pour les décider à passer de la parole à l’action.
Impassible, Klaus Kristian assistait à cette scène, un étrange sourire aux lèvres.
— Puisqu’il en est ainsi, dit enfin Joë Rudge, bien à contrecœur, je consens à ce que le docteur examine cette femme ; mais je ne lui enlèverai pas les menottes. Que le diable m’emporte si je le fais !
Puis se tournant d’un air maussade vers son prisonnier.
— Vous avez entendu, docteur. Venez voir si on peut sauver cette Miss, je vous y autorise.
— Vous ne m’avez pas demandé si cela me convenait, répondit Klaus Kristian d’un air goguenard.
— Vous refusez ?
— Je refuse. Cela ne me regarde pas. Il n’y a aucun article des lois américaines qui m’oblige à soigner cette femme.
— Vous pouvez être poursuivi pour homicide par négligence volontaire. Allez. Finissons-en. Je vous l’ordonne !
Joë Rudge, par une singulière contradiction, se montrait maintenant furieux du refus de son prisonnier, qui, lui, semblait prendre à cette scène un singulier plaisir.
— Au point où j’en suis, répondit-il avec flegme, une accusation de ce genre n’importe guère. Décidément, je refuse, ça ne me plaît pas.
Les voyageurs étonnés de cet inexplicable entêtement joignirent leurs instances à celles du détective. Un riche planteur de la Louisiane offrit de payer la consultation.
Klaus Kristian semblait hésiter. On eût dit qu’il attendait quelque chose, puis brusquement, sur un signe du cow-boy qui avait été le mystérieux instigateur de toute cette scène, il se décida.
— Allons, grommela-t-il, avec une mauvaise grâce évidente, je ne veux contrarier personne… Mais ce que j’en fais, c’est par pure humanité.
Il se leva, suivi de Joë Rudge qui tenait encore l’extrémité de la chaînette d’acier, mais qui consentit à la lâcher quelques instants à deux pas de la malade. Mais pour ne négliger aucune précaution, il exhiba un browning de gros calibre et mit en joue le docteur qui venait de s’agenouiller, et se penchant vers la vieille Miss, lui tâtait le pouls avec des gestes lents et pénibles de ses mains embarrassées par les menottes.
— Elle vit encore… murmura-t-il. Voyons le cœur.
La foule était devenue silencieuse et attendait anxieusement.
Klaus Kristian, avec la même lenteur, colla son oreille sur la poitrine de la patiente, et demeura une longue minute dans cette posture.
— Je crois, dit-il en se relevant avec effort, qu’il est encore temps d’intervenir. Je vais faire une piqûre de caféine.
On se hâta de lui apporter toute ouverte la boîte de pharmacie.
— Il y a une seringue de Pravaz, mais il faudra que quelqu’un se charge de faire la piqûre, à moins qu’on ne m’enlève les menottes.
— Enlevez les menottes ! cria la foule.
— Jamais ! s’écria rageusement Joë Rudge. Je m’y oppose formellement !
— Je la ferai, moi, la piqûre, déclara le cow-boy avec assurance, j’ai été trois ans infirmier à Denver.
Et il se plaça brusquement entre le détective et son prisonnier… et se mit en devoir de remplir la seringue.
Il n’avait pas encore terminé cette minutieuse opération qu’un long et strident sifflement partait de la locomotive, en même temps que le wagon était plongé dans d’épaisses ténèbres.
Le train venait d’entrer dans un tunnel, et presque aussitôt sa vitesse se ralentit brusquement et il stoppa dans une obscurité profonde.
Il y eut dans le wagon un moment de désarroi et de bousculade, au-dessus des murmures des voyageurs qui se heurtaient sans se voir, s’élevait la voix furieuse, affolée, implorante du détective Joë Rudge. Au moment où la lumière avait disparu, une poigne de fer lui avait arraché son browning, en même temps qu’un formidable « direct » l’envoyait rouler à l’autre bout du wagon.
Son collègue Mortimer, renversé par un croc-en-jambe, n’avait pas été mieux traité.
— Vite de la lumière ! criait le désespéré Joë Rudge. Le bandit m’a glissé entre les doigts ! Et le train qui reste en panne dans le tunnel ! Messieurs, je vous en prie, aidez-moi !… Il n’a peut-être pas eu le temps de sauter du wagon !
Ces lamentations trouvèrent d’abord peu d’écho. Chacun des voyageurs était plus préoccupé de garer son portefeuille contre les entreprises des pick-pockets toujours nombreux dans les trains américains et dont l’obscurité favorisait singulièrement les agissements.
Comme Harpagon après la perte de sa cassette, le détective se fût volontiers arrêté lui-même. Il empoignait à l’aveuglette ceux qui se trouvaient en face de lui, et recevait en échange force horions.
— De la lumière, répétait-il avec désespoir. Personne ne m’écoute. Le gredin a des complices dans le train, je vais faire arrêter tout le monde !
Les coups de poing pleuvaient dans l’ombre, et la mêlée allait devenir générale quand un voyageur réussit à tirer de sa poche une lampe électrique. D’autres l’imitèrent et bientôt une vive clarté illumina le wagon tout entier.
Comme l’avait deviné l’infortuné détective, Klaus Kristian avait disparu et avec lui sa cliente, la vieille Miss moribonde et le cow-boy humanitaire. On supposa que c’était ce dernier qui à l’aide d’une forte pince coupante, avait débarrassé le prisonnier des menottes dont on retrouva les débris sur le plancher du wagon.
Le train était toujours immobilisé dans les ténèbres du tunnel et l’on eut bientôt la preuve que cet arrêt était dû aux complices du docteur et n’avait eu d’autre but que de favoriser sa fuite.
Les bandits s’étaient servis en cette occasion d’un procédé très usité en Amérique, mais qui ne peut être employé que si la voie est parfaitement horizontale. Ils avaient graissé les rails sur une longueur de plusieurs yards.
Quand ce travail est exécuté convenablement les roues dont les aspérités ne peuvent plus mordre sur le rail, tournent sur place et le train s’arrête. Le même fait se produit quand la surface du rail, dans les grands froids, se recouvre d’une couche de gelée blanche.
Le fait est assez fréquent pour que toutes les locomotives soient pourvues d’une boîte à sable. Répandue sur les rails cette substance pulvérulente permet de nouveau aux roues d’adhérer sur la surface de l’acier, devenue moins glissante.
Pendant que le mécanicien et ses hommes étaient occupés de cette façon à « dépanner » leur train, les deux détectives, armés chacun d’une lampe de poche, s’étaient lancés chacun dans une direction différente à la poursuite des fuyards.
Aucun voyageur ne fut tenté de leur prêter main forte. Personne ne tenait à quitter le train qui pouvait se remettre en marche d’une minute à l’autre, ni à risquer de se faire écraser par un rapide ou d’essuyer le feu des bandits.
Les détectives d’ailleurs n’allèrent pas loin. Ils n’avaient pas fait cinquante pas que le sifflement de la locomotive leur apprit qu’on se remettait en route.
Ils n’eurent que le temps de regagner leur wagon où ils reprirent leur place, non sans essuyer les sourires narquois des voyageurs.
À la sortie du tunnel, un de ceux-ci eut même la complaisance un peu ironique de prêter sa lorgnette au malheureux Joë Rudge. Le détective put distinguer très nettement sur la scintillante surface du désert, une auto montée par trois personnes et fuyant à toute allure vers le sud.
Bientôt l’auto n’apparut plus que comme une petite tache grise et une courbe de la voie la déroba complètement aux regards du malchanceux détective.
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